CHAPITRE II
MOÏSE AU SINAl
Pour comprendre la raison d'être des prodigieux événements du Sinaï , il faut évoquer les souvenirs qui se rattachent à la prise de possession d'un trône, à la proclamation solennelle d'une constitution : le prince alors s'entoure de tout l'appareil de sa puissance et de sa majesté; il veut à la fois inspirer le respect et la crainte.
Les manifestations du Sinaï marquent la prise de possession solennelle par Jéhovah du sceptre royal en Israël, l'inauguration du régime Ihéocra tique, la proclamation officielle de la constitution nationale. Jéhovah descend sur la montagne; il y proclame son droit absolu , il y dicte les lois qui désormais régiront ses sujets. Il organise les services : rien n'est oublié, pas même les conditions matérielles du tabernacle , cette résidence royale de Dieu au milieu de son peuple.
Si l'on rapproche la théophanie du Sinaï de l'avènement du Christ en Judée , on saisira les différences de l'ancienne loi et de la nouvelle. Là, Dieu se montre au milieu de la foudre, menaçant, terrible; ici, dans le calme d'une nuit pure el sous les traits
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d'un enfant. Dans l'une et l'autre apparition, c'est la divinité présente sur la terre: In fei-ris vi.su.s est, et cuni hominihus conversidus est, dit le prophète'. Observons toutefois que sur la terre l'homme ne peut voir Dieu qu'à travers un voile : à l'Horeb, Dieu se dérobe derrière un nuage ; en Judée , sous le manteau de l'humanité; dans l'Eucharistie, sous les apparences du pain et du vin.
Dans le précédent volume , nous avons laissé le prophète au sommet de la sainte montagne, écoutant la voix mystérieuse qui, au milieu de la foudre, proclamait les dix articles du Décalogue ^ Dans l'àme de la foule, qui était groupée au pied du Sinaï, un sentiment dominait tous les autres, l'effroi. Aussi, lorsque le prophète descendit, il fut accueilli par ces paroles : a Parle-nous, toi; mais que Jéhovah ne nous parle point, de peur que nous ne mourions. » Moïse rassura les timides, puis il remonta sur les hauteurs oîi Dieu l'attendait^.
C'est à ce moment que le Seigneur instruisit son prophète des lois qui devaient former plus tard ce que la Bible appelle le Livre de l'alliance, ensemble de prescriptions sur la loi naturelle et les rapports nécessaires des hommes vivant en société *. Moïse
' « On Fa vu sur la terre, et il a conversé avec les hommes, » Bar. 111, 38 (cf. Prov. viii, 31 ; Sap. ix , 10; Eccli. xxiv, 10-12). Dans la pensée du prophète, ces paroles s'appliquent aux deux avènements.
"2 L'Ancien Testament, etc., de l'Eden à Moïse, p. 528.
3 Exod. XX, 19-21.
** Le recueil de lois qui porte le nom de Livre de l'alliance s'étend de Exod. xx, 22 à xxiv.
redescendit vers le peuple pour lui exposer ces lois, et Talliance fut scellée par un sacrifice solennels
Quand il retourna sur la montagne, il se fit accompagner d'Aaron, de Nadab, d'Abiliou et de soixantedix des chefs d'Israël, ainsi cpi'il en avait reçu Tordre S Ces chefs allaient y recevoir une sorte de consécration pour les missions dont ils devaient être chargés ^ Mais, comme pour marquer la distance qui sépare un premier ministre de ses subordonnés, ils ne montèrent pas jusqu'au sommet du Sinaï. Ils s arrêtèrent en un lieu qu'on dit être le Djebel- Mouça, et là ils virent la gloire de Dieu qui passait dans une clarté éblouissante. Ils la virent, et ne moururent point*. Après les avoir placés sous l'autorité d'Aaron et d'Hour, Moïse les renvoya vers le peuple avec charge de veiller sur les affaires d'Israël, Puis, montant plus haut, il ne garda avec lui que Josué, son serviteur.
Et , dit l'Ecriture , lorsque Moïse eut gravi la montagne , la nuée en couvrit le sommet , et la gloire de Jéhovah enveloppa le Sinaï. La nuée le couvrit durant six jours, et le septième, Dieu appela Moïse du sein de la nuée. La gloire de l'Eternel brillait comme un feu
* Exod. XXIV, 2-8.
^ Exod. XXIV, 1-2. Josué accompagnait aussi Moïse (v. 13).
3 Num. XI, 16.
■* « La majesté de Dieu ne les anéantit pas: ils avaient vu Dieu, et ils mangèrent et ils burent ( v. 11). » Ces derniers mots ne veulent pas dire que ces hommes favorisés firent , comme on l'a écrit, un festin solennel sur la montagne; mais, bien ([u'ayant d'une certaine manière vu Dieu , ils continuèrent à manger et à boire, c'est-à-dire à vivre.
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ardent aux yeux des Israélites restés au pied de la montagne. Et Moïse, s'élevant encore plus haut, entra dans la nuée, et il resta sur la montagne quarante jours et quarante nuits ^
C'est alors qu'il reçut de Dieu les révélations relatives au culte religieux, à l'arche, au tabernacle, à l'autel et au parvis , aux vêtements du grand prêtre et à sa consécration, à l'autel des parfums, au bassin d'airain, au choix de l'artiste qui devait exécuter toutes ces choses; et le prophète descendit de la montagne portant les tables de la loi^
Un triste spectacle l'attendait dans la plaine. Déjà ses oreilles avaient perçu des cris extraordinaires , et Josué , qui l'accompagnait , lui avait dit : « On entend des cris de guerre au camp. » Moïse en savait le sens et la nature. L'Eternel l'avait averti : « \r, descends vers ton peuple; il commet en ce moment un grand péché : il s'est fait un taureau de métal, et tous se prosternent devant lui. » Le prophète se contenta de répondre à Josué : « Ce ne sont ni des cris de vainqueurs ni des cris de vaincus que j'entends, mais des chants^. »
En effet, désespérant de revoir jamais Moïse, leur libérateur et leur chef, les Hébreux étaient en proie à une sorte de panique : qu'allaient -ils devenir sans guide au milieu dun désert? Moïse était mort, victime de son audace et peut-être du courroux de
1 Exod. XXIV, 12-18.
^ Exod. XXV -XXXI.
^ Exod. XXXII, 7-18.
Jéhovah^ La masse des Israélites était loin d'avoir une idée juste de la Divinité; elle restait encore fort superstitieuse. En huit mois, Moïse n'avait pu suffisamment instruire tant d'hommes grossiers , qui avaient encore l'imagination remplie des histoires de la mythologie égyptienne. Leur condition d'esclaves avait contraint les meilleurs à prendre plus ou moins part au culte domestique et au culte public ^ Ils s'adressèrent donc à Aaron : « Notre Moïse, lui dirent -ils, nous ne savons ce qu'il est devenu. » Nous sommes sans guides, sans chefs, livrés à tous les hasards et à tous les périls. (( Donne-nous des Elohim pour nous conduire ^ » Les foules se rappelaient les divinités qu'ado-
' ExolI. IV, 24 ; xix. 24.
- Dans les égaremenls et dans les rcvolles slupides d'Israël au désert, il faut voir les agitations désordonnées du petit peuple, 212iy, vulijus proiniscuuin (Exod. xii, 38), rebuts de populace, Égyptiens compromis, ïICECNH ( Xum. xi, 4; cf. Deul. xxix, il), qui s'étaient joints aux Hébreux, espérant une condition meilleure. Les rabbins attribuent à ces étrangers tout le mal arrivé dans le désert, et font des Hébreux de véritables saints {Mischna, Sanhed. x, 3; Talm. Jerus, Sanhed. f. 29, col. 3). Cf. Nehem. xiii, 3.
•^ Dans l'hébreu, Elohim est suivi ici par exception d'un verbe au pluriel; on en a conclu que les Israélites les moins recommondables considérèrent la disparition de Moïse comme un affranchissement, et qu'ils voulurent profiter de la liberté pour secouer le joug monothéiste (cf. Deut. xxix , 16-17). Mais il parait plus probable que le mot Elohim, malgré le pluriel ({ui le détermine, ne désigne que le seul vrai Dieu (cf. Gen. xx, 13; xxxv, 7). Le veau d"or était un symbole de Jéhovah , devenu visible et salué conducteur d'Israël. C'était là une violation flagrante de la loi patriarcale et du Décalogue. Il est probable qu'Aaron fit battre au marteau la masse fondue, de manière à faire des plaques ou feuilles pour recouvrir une image de bois. Le tout fut repris au burin (xxxn .4).
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raient les Egyptiens et leurs symboles protecteurs.
On se demande quelle fut la résistance qu'opposa Aaron à la populace aveuglée. Nous pensons que ses représentations furent inutiles. Intimidé, troublé, il se retrancha derrière les difficultés matérielles de la fabrication des symboles. Il lui fallait de l'or pour couler une statue qui encore ne rappellerait que de loin la richesse de celles des Egyptiens : « Que vos femmes et vos filles se dépouillent donc de leurs bijoux, et qu'elles les apportent! » Elles s'exécutèrent avec un empressement qu'Aaron n'avait pas prévu. Jetant aussitôt dans un creuset ces matières précieuses, il fit battre au marteau la masse d'or fondue , fabriqua un veau d'or, probablement une sorte de bœuf Apis, et il le leur présenta. Dans sa pensée, il ferait adorer Jéhovah sous cette image. En effet, lorsqu'ils aperçurent le petit bœuf, la multitude s'écria : « Israël, voici ton Dieu qui t'a fait sortir d'Egypte I » Toute résistance était désormais inutile. Aaron voulut du moins nettement déterminer la signification du symbole, et il dit : « Demain il y aura fête en l'honneur de Jéhovah. » Le lendemain en effet, les Hébreux, levés de bon matin, offrirent des oblations et des holocaustes, s'assirent pour manger et pour boire, puis ils se levèrent pour dansera
Tel fut le spectacle qui s'offrit à Moïse. En voyant l'idole , les sacrifices et les danses , il ne se contint plus, et jeta contre un rocher de la montagne les
' Exod. xxxii ,1-6.
tables de la loi. qui volèrent en éclats. Puis, renversant le simulacre, il le brisa, en mit les morceaux au feu , fît une poudre des lingots fondus , et mêlant cette poudre aux cendres du brasier, il la jeta dans l'eau que buvaient les Israélites ' : « Qu'a donc fait ce peuple contre toi, dit-il à Aaron, pour que tu lui aies laissé commettre un tel crime ? » Aaron se contenta de répondre : « Ils m'ont demandé des Elohim pour les conduire ; ne sachant ce que tu étais devenu, j'ai pris l'or qu'ils m'ont apporté, je l'ai fait fondre au feu, et il en est sorti ce veau. »
L'arrivée de Moïse n'arrêtait pas ces obstinés ; ils continuaient leurs danses sacrilèges, parce qu' Aaron, dit l'Ecriture, leur avait lâché la bride. Moïse, résolu à punir sur-le-champ la foule révoltée, se place à la porte du camp et s'écrie : « A moi quiconque est pour Jéhovah ! » Les Lévites accourent. Le prophète leur ordonne de se jeter sur les idolâtres, sans épargner personne , et trois mille Hébreux tombèrent sous leurs coups ^.
On a remarqué que les actes de justice violente , les exécutions sanglantes, si justifiées qu'elles soient, laissent, une fois accomplies, pénétrer au cœur des juges un sentiment de commisération dont il leur est difficile de se défendre. S'ils ne peuvent douter de l'équité de leur sentence, ils n'en déplorent pas moins la rigueur. Moïse s'attendrit sur le sort du
^ « Il fit boire de l'eau à tous les enfants d'Israël, » dit le texte, pour faire en quelque sorte entrer leur péché jusqu'au fond de leurs entrailles, et leur signifier qu'ils en porteraient la peine et l'expieraient (cf. Num. v, 24).
^ Exod. XXXII, 13-29.
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peuple pour lequel il avait tant combattu et tant souffert : Dieu ne pardonnera-t-il pas à cette foule mobile , qu'une panique aveugle ?
Ce n'était pas la première fois que, devant Dieu irrité, un juste intercédait pour les coupables et multipliait ses supplications : Abraham avait prié pour Sodome et Gomorrhe; Moïse pria aussi pour son peuple.
Dès le matin il retourna vers l'Eternel et il dit : (( Hélas! Seigneur, ce peuple a commis un grand péché : ils se sont fait un dieu d'or! Daignez leur pardonner, sinon, effacez-moi du livre de vie'. » Jéhovah répondit : « De mon livre j'effacerai seulement le nom de ceux qui ont péché contre moi. Pour toi, conduis le peuple vers le lieu que j'ai dit; mon ange marchera devant vous, car moi je ne veux plus rester au milieu de ce peuple à tête dure. » Moïse continua de parler : « Vous me dites. Seigneur, de conduire ce peuple, et vous ne me faites pas connaître l'ange que vous enverrez. Comment puis -je croire que je demeure dans vos bonnes grâces? Faites -moi mieux connaître vos desseins ; n'oubliez pas que cette nation est votre peuple. » Jéhovah céda aux instantes prières de son serviteur : « Eh bien ! sache que c'est moi qui serai présent pendant le voyage et qui assurerai votre repos. »
Moïse sait que Dieu est présent partout, mais c'est une présence rendue sensible qu'il veut obtenir de sa miséricorde.
Il reprit donc : « Si votre personne elle-même n'est pas au milieu de nous , ne nous faites pas sortir d'ici ;
' Le livre de vie, le livre qui contient le nom de ceux qui appartiennent à Jéhovah.
dites à quel signe nous reconnaîtrons que vous nous avez rendu vos bonnes grâces, à votre peuple et à moi. Le privilège de votre peuple n'est-il pas que vous habitez au milieu de nous ? » Jéhovah répondit à son serviteur : a Je ferai ce que tu me demandes, car tu as trouvé grâce à mes yeux, et je te connais par ton nom. » Moïse dit encore : « Seigneur, faites-moi voir votre gloire, d Jéhovah lui répondit : « Je ferai passer devant toi ma gloire, car je fais grâce à qui je veux, et j'aime qui je veux. Cependant tu ne pourras voir ma personne, car aucun mortel ne peut me voir et vivre. Place-toi sur ce rocher : je te couvrirai de ma droite jusqu'à ce que j'aie passé; alors je retirerai ma main, et tu me verras par derrière ; mais ma face demeure invisible. »
Aussitôt Jéhovah descendit dans la nuée, et il passa devant Moïse en disant : « Jéhovah ! L'Eternel est un Dieu débonnaire et compatissant, riche en bonté et en fidélité, lent à s'irriter, étendant sa grâce jusqu'à mille générations, pardonnant l'iniquité, la révolte et le péché ; mais l'expiation est nécessaire, et je visite l'iniquité des pères sur les enfants jusqu'à la quatrième génération. » En entendant la voix du Seigneur, Moïse s'inclina jusqu'à terre, en disant : « Mon Dieu, continuez de marcher avec nous; ce peuple est obstiné (il a un cou raide); mais pardonnez-nous nos fautes et prenez- nous pour votre héritage. » Jéhovah répondit : « Eh bien ! je fais avec vous une alliance nouvelle : j'accomplirai en faveur de ton peuple des prodiges inouïs, et pour toi des merveilles extraordinaires*. »
On ne sait ce qu'il y a de plus étrange ou de plus admirable dans cette page divine , de Dieu se laissant vaincre par les prières d'un mortel , ou de la sainte audace de Moïse, exigeant pour ainsi
1 Exod. XXXII, 30; xxxiv, 10.