CHAPITRE IV
RAPPORTS DE LA THORA AVEC LES CROYANCES EGYPTIENNES MOÏSE n'a PAS EMPRUNTÉ LE MONOTHÉISME A l'ÉGYPTE
Les découvertes faites en notre siècle an pays de la Aieille Egypte ont été pour les archéologues et les critiques une occasion de comparer et de rapprocher les lois, le rituel, les croyances du plus Y'ieux monde civilisé avec la législation, les prescriptions religieuses et l'enseignement dogmatique du Pentateuque. On a constaté bien des analogies et des ressemblances curieuses, mais superficielles. Et cependant la néocritique en a conclu à des emprunts si considérables , qu'elle s'est crue autorisée à affirmer que la religion des 'Hébreux n'est pas en droit de revendiquer une origine divine. Moïse, élevé à la cour des pharaons et instruit dans toutes les sciences égyptiennes, se serait uniquement inspiré de ce qu'il avait vu sur les bords du Nil'.
Sur ce sujet, le rationalisme est en train d'accomplir une volte-face complète. Pendant un demi-
' Edouard Schuiv , Sanctuaires d'Orient, dans la Revue des Deux Mondes du 1'^'' février 1895, p. 634.
siècle, de Welte, Ewald. AVellhausen et leur école, plus récemment encore M. Renan et ses disciples, réunissaient leurs efforts pour le triomphe d'une tout autre thèse : le mosaïsme était pour eux une institution du viii' siècle, et les prophètes ses créateurs. Aujourd'hui il est reconnu bien antérieur au viif siècle, et aurait été apporté en Palestine par les Béni- Israël à leur sortie d'Egypte.
Avant d'aborder l'examen des divers points de ressemblance ou d'identité entre les formes extérieures de la religion égyptienne et les institutions mosaïques , montrons bien sur quel terrain nous entendons nous placer, et limitons la discussion.
Deux questions distinctes se posent : Le monothéisme de Moïse est-il identique à ce qu'on appelle le monothéisme égyptien ? En quoi consistent les emprunts que Moïse a pu faire aux formes du culte pratiqué dans les temples des pharaons ? Nous répondrons dans ce chapitre à la première de ces questions.
La gloire incomparable du mosaïsme a été de préserver les Hébreux du polythéisme universel, comme la plus grande gloire du christianisme est d'en avoir affranchi le monde civilisé. Est-ce à dire que l'idée d'un Dieu unique ne se soit rencontrée qu'en Israël et dans 1 Evangile ? Sans doute on peut et on doit soutenir que nulle part ailleurs l'idée de Dieu n'est aussi pure ni aussi dégagée de toute erreur ; mais nous ne prétendons en aucune manière que la croyance à l'unité de Dieu n'a pas existé chez les grandes nations de l'antiquité, et spécialement en Egypte.
Bien avant les récents travaux sur ce pays, on a dit et répété qu'au fond de leurs sanctuaires les prêtres initiés professaient, dans le secret, la croyance en un seul Dieu. Il est certain, comme l'a proclamé le concile du Vatican, que la raison peut s'élever jusqu'à Dieu'. C'est ainsi que les philosophes de la Grèce, remontant des effets à la cause, avaient trouvé que, moyennani un principe unique d'action, d'ordre et d'intelligence, on pouvait rendre compte de Funivers, et même que l'harmonie du monde ne peut s'expliquer que par l'unité de son auteur. Ils connurent Dieu , et saint Paul leur adresse le reproche de l'avoir connu sans l'adorer, réservant leur culte à des dieux nationaux indignes de leurs hommages "^ Une nous répugne pas d'admettre, avec les réserves nécessaires, que le Dieu unique fut également connu des Égyptiens. Le chrétien ne pourrait voir qu'avec satisfaction s'élargir dans l'histoire la sphère de la connaissance du vrai Dieu et les traditions du culte patriarcal. A l'origine il n'y eut qu'une foi, la foi au Dieu unique, et un seul culte. La religion primitive a laissé partout ses traces et ses souvenirs. « Il sera démontré, dit M. de Maistre, que les traditions antiques sont toutes vraies ; que le paganisme entier n'est qu'un système de vérités corrompues et déplacées; qu'il suffit de les nettoyer et de les remettre à leur place, pour les voir briller de tous leurs rayons. » Il n'y aurait donc point à s'étonner si l'Egypte et la Ghaldée fournissaient de nouveaux
* Conc. Vatic. sess. III, c. iv, de Fide et Ralione. 2 Rom. I, 18-23.
arguments en faveur de cette thèse. La Bible nous montre la croyance initiale en un seul Dieu , précédant le polythéisme et Tidolàtrie '.
La doctrine des x\ryas reflète une foi primitive en un seul Seigneur et créateur, la grande âme, mahan afma, comme l'appelle le Rig-Véda'-. Ani, Indra, n'en sont que les manifestations diverses.
On a constaté une crovance analogue chez les Chaldéens et chez les Chananéens. Lorsqu'on a enlevé la rouille épaisse dont un polythéisme grossier avait revêtu les croyances antiques , on retrouve chez ces peuples, dit ^L Lenormant, la notion fondamentale de l'unité divine : c'est un dernier reste de la révélation primitive . malheureusement défigurée par les rêveries du panthéisme et la théorie de l'émanation. Confondant la création avec le Créateur, ils transformèrent l'être divin tantôt en un dieu-monde, tantôt en dieux subalternes et distincts, émanant ordinairement par couples d'un premier principe ^
^ Selon de modernes critiques , Thommc serait devenu monothéiste après avoir passé par trois degrés : le fétichisme, identification de Dieu avec les forces générales de la nature ; le sabéisme ou le culte des astres ; et enfin le polythéisme , ou l'adoration rendue à des êtres censés divins , se partageant le gouvernement du monde. Le culte des animaux en Egypte devrait ainsi être rattaché à l'ancien fétichisme. La théorie évolutioniste a conduit de nos jours ses adeptes à ces conceptions de l'histoire des religions.
'^ Lassen, Ind. Allerth.. t. I, p. 768; Lenormant, Ilist. anc. de l'Orient, t. V, p. 385 et suiv.
^ Lenormant, loc. cit., p. 227. Le monothéisme, en s'éloignant de^ traditions primitives , s'égara dans un culte idolàtrique ; mais la raison philosophique ramena les esprits cultivés au mono-
Le monothéisme fut la forme primitive de la religion des Egyptiens ; n'a-t-il pas été, suivant la Bible, la religion de l'humanité naissante ? Mais avec le temps se produisit une altération continue du dogme ancien , et une erreur en amenant une autre , le polythéisme arriva au degré inférieur où nous le trouvons peint sur les monuments.
Au commencement, nous disent les prêtres qui ont rédigé le xvn'' chapitre du Livre des morts , au commencement était le Xou, 1 Océan primordial, dans les profondeurs intinies duquel flottaient confondus les germes des choses. De toute éternité. Dieu sengendra lui-même au sein de cette masse liquide sans forme et sans usage. « C'est le Un unique, celui qui existe par essence , le seul qui vive en substance, le seul générateur dans le ciel et sur la terre qui ne soit pas engendré. Il est le seul Dieu vivant en vérité, celui qui s'engendre lui-même, celui qui existe depuis le commencement , qui a tout fait et n'a point été fait'. »
« Le dieu des Egyptiens, dit à son tour M. Maspero
théisme. La réduction en une unité divine supérieure à la variété infinie des dieux du culte populaire paraît à M. Lenormant le résultat dan puissant travail de la pensée philosophique arrivant à réconcilier, par la méthode syncrétique , un polythéisme extérieur avec la notion conçue ensuite, et par un notable progrés, d'une sorte de monothéisme fondamental. (0/j. cf7., t. III, p. 220.) ' Cf. Lenormant, op. cit., t. III, p. 173. « Du temps où en haut le ciel n'était pas encore nommé , chantaient les Chaldéens , du temps où en bas la terre restait sans nom , Apsu , l'abîme sans limites, fut leur générateur. » Mais Apsu lui-même émanait d'un premier pi^incipe, El, dont l'essence est indéterminée et dont les théologiens n'osaient sonder la nature. (Ihid., t. V, p. 230.)
dans la première édition de son Histoire ancienne, était un être unique , parfait , incompréhensible. Toujours égal dans son immuable perfection , toujours présent au passé comme à Tavenir, il remplit Tunivers sans qu'image au monde puisse donner même une faible idée de son immensité. On le sent partout, on ne le saisit nulle part... Tous les types divins que Ton créa dans la suite se pénétraient réciproquement et s'absorbaient dans le Dieu suprême. Leur division, même poussée à Tinfîni, ne rompait en aucune manière Funité primitive de la substance divine. On pouvait multiplier à volonté les noms et les formes de Dieu; on ne multipliait pas Dieu'. »
Ainsi, sous la triade égyptienne se serait cachée une idée monothéiste. Le Dieu unique était à la fois père, mère et fds. Engendrées de Dieu, enfantées de Dieu , sans sortir de Dieu , ces trois personnes étaient Dieu en Dieu ; loin de diviser la nature divine, elles concouraient toutes trois à son infinie perfec-
' Dans sa dernière édition de son Histoire nnciciuic des peuples (h l'Orient (p. 152), M. Masporo semble avoir clian<;é d'avis et adopter la thèse des néocriticjues d'après laijuelle Thomme partant dn fétichisme s'est élevé au monothéisme : « A force d'identifier, les Eg:yptiens s'acheminaient naturellement vers le concept de l'unité divine; ils y touclièrent en effet, et ils réunirent en un seul être les attriljutions ipie leurs ancêtres avaient dispersées sur mille être divers. » Le savant (heuzer pensait autrement; ce qu'il a écrit reste vrai : « \Sn fait constant, général, dit-il, c'est la conviction de tous les anciens peuples que leur relig-ion était d'autant plus parfaite qu'on remonte à leurs ancêtres, et d'autant plus défectueuse qu'on s'éloigne de leur berceau. » Quand même en Assyrie ou en Egypte, des Anaxagore, des Platon, des Aristote seraient parvenus au monothéisme par la simple réflexion , on n'en saurait rien conclure contre l'existence des traditions primitives.
tion. Le Dieu unique restait le générateur qui n'avait jamais été engendré '. Cependant, comme les triades célestes étaient censées procéder les unes des autres, et formaient ainsi une chaîne d'émanations descendant de la divinité suprême, à chaque degré elles se rapprochaient davantage de la terre et finissaient par arriver presque au niveau de l'humanité ^ En fait, la théorie égyptienne ressemble presque de tout point au panthéisme gnoslique d'Alexandrie.
Il ne nous importe guère que les prêtres et les sages d'Egypte, comme on lèvent aujourd'hui, soient parvenus à une foi monothéiste par la simple réflexion ou à l'aide des traditions primitives ^ ; nous voulons
' (' Ce qui distingue la religion égyptienne des autres religions de Tantiquité, dit à son tour M. Pierret, ce qui lui constitue un caractère original, c'est que, polythéiste en apparence, elle est essentiellement monothéiste. La forme même de leurs symboles nous démontre qu'il n'y faut point voir des représentations d'êtres réels,... mais des allégories. » (Pierret, Essai sur la mythologie égyptienne.)
^ Lenormant, op. cit., t. III, p. 207; cf. Champollion, Panthéon égyptien; Robion , Croyances de l'Egypte à l'époque des Pyramides ; Wïlkinson , Manners and cusloms of anc. Egypt., t. III. — Dans la pratique, il n'y avait pas deux villes qui adorassent la même triade. La politique s'en mêlant, le rang que tenait dans l'échelle des émanations le groupe divin adoré dans le temple était en raison directe de l'importance politique de la cité. A Thèbes la triade suprême était Ammon-Râ le père. Moût la mère, Khonsou le fils; à Memphis, Phtah le père, Sekhet la mère , Rà le fils.
^ M. Maspero est bien obligé de convenir que « les plus anciens monuments que nous ayons, ceux de la 111*= et IV° dynastie, à côté des personnes divines, mentionnent souvent Dieu, le Dieu un, le Dieu unique ». (V. sur ce sujet : Grébaut, des Deux yeux du disque solaire.) L'absence de toute effigie des dieux pendant les six premières dynasties est un fait très remarquable. Faut -il dire qu'on s'en tenait à la tradition primitive, et que les faux
bien que le sacerdoce thébain, qui prit, à partir de la xviii' dynastie, la direction théologique du royaume, ait pu ramener la variété infinie des dieux à un Dieu unique. L'une et l'autre hypothèse renferment, à notre avis, des éléments de vérité.
Nous accorderons donc que Moïse a pu trouver un enseignement monothéiste dans les écoles sacerdotales qu'il avait fréquentées ; mais cet homme avait été élevé par sa mère dans les croyances de ses ancêtres, et les savants fds de Misraïm n'eurent rien à| lui apprendre sur l'existence de Dieu et son unité. Le mosaïsme n'est pas un emprunt fait aux doctrines enseignées sur les rives du Nil. Celles-ci, du reste, comme celles de l'Inde, étaient entachées de panthéisme. Aussi, par leur nature et à cause de leur subtilité, étaient-elles condamnées à demeurer pour toujours enfermées dans le sanctuaire des initiés. Elles pouvaient intéresser des hommes spéculatifs, mais non devenir la croyance de tout un peuple. C'est pourquoi, en Egypte comme partout dans le paganisme , il y avait à quelque degré deux religions : Tune à Tusage des classes populaires, qui présentait un monstrueux assemblage des plus grossières superstitions; l'autre, connue seulement des philosophes et à l'état de théorie. Une théologie savante parvenait à dégager en partie l'unité de
dieux n'étaient pas encore nés, ou du moins n'avaient pas encore conquis une notoriété qui les recommandait au pharaon? On ne rencontre pas davantage à cette époque des traces de fétichisme. Un vieil auteur a appelé les temples des anciens temps de l'Egypte à^ôavoi vr,ot, temples sans images sculptées {Traité de la déesse syrienne, parmi les œuvres de Lucien, n° 3).
Dieu ; mais nulle part on n'y rencontra l'idée révélée de la création ex nihilo. Les hommages et les vœux du peuple s'arrêtaient à des dieux engendrés, selon les philosophes , par le Dieu unique ; ils ne s'élevaient guère jusqu'à ce dernier. Ce premier principe d'ailleurs, sous l'image qu'il revêtait, mer, océan, immensité, était insaisissable dans sa vague notion. Le peuple n'adorait que les faux dieux considérés par la spéculation philosophique comme agents intermédiaires entre le principe divin et la nature. On ne trouve nulle part sur les monuments le Dieu unique et premier principe tel que nous le connaissons. Ce qui était appelé noutir ounou ouûiti, le Dieu unique et solitaire, était un dieu local, qui n'excluait point d'autres dieux créateurs, comme Atoumou à Héliopolis, Anhouri-Sou à Tanis. L'unité d'Atoumou n'excluait pas celle d'Anhouri-Sou. Chacun de ces dieux était seulement unique dans un domaine borné, et cessait de l'être dans le domaine du voisin. « L'esprit féodal , toujours vivace et jaloux, s'opposa, dit M. Maspero, à ce que le dogme entrevu dans les temples y triomphât des religions locales et s'étendît au pays entier'. » L'Egypte connut autant de dieux uniques qu'elle avait de grandes cités et même de temples importants : elle n'accepta jamais le Dieu unique, le "nx mni, Jehovuh unus , Dieu tout courte Moïse n'a donc point emprunté sa doctrine à la vieille Egypte. C'est même à cause
' Maspero, Hisl. anc. des peuples de l'Orient, les 0/-ir/ines, p. 152.
2 Dcut. VI, 4.
de rirrédiiclibilité de son Dieu en divinités multiples, qu'on ne donne pas place à Jéhovah dans le panthéon de Misraïm. Les Hébreux ne se mêlèrent jamais au peuple égyptien.
Parce que la religion de Moïse était essentiellement différente de celle des autres peuples , Israël fut une nation à part, séparée de toutes par la barrière de son dogme exclusif, le monothéisme. Aux yeux des Hébreux monothéistes , les Gentils idolâtres sont des impies, des méchants, et seul Israël méritait d'être appelé un peuple saint, un royaume sacerdotal'.
C'est encore le monothéisme qui affranchit Israël des tyrannies de castes que subirent tant d'autres peuples auxquels fut inconnue l'égalité des droits civils.
Plus profondément que les races, les religions séparent les peuples. La foi et le symbole du peuple juif expliquent lexode, et l'exode témoigne du monothéisme d'Israël.
• Exod. XIX, 6.