‹ De Moise à DavidChapitre 55 sur 106 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

LA THORA SA RÉDACTION. SES ENSEIGNEMENTS SUR DIEU ET l'hOMME

Considérée dans son ensemble, la loi mosaïque, dont le Décalogue esl la base, porte dans la Bible le nom de m'n, thoni, enseignement ou doctrine. La rédaction en révèle l'antiquité. Elle ne consiste pas dans une suite d'articles systématiquement alignés selon l'ordre des matières. Nulle part ne se trahit la méthode magistrale d'après laquelle le législateur pose d'abord un principe de droit et en déduit les conséquences, en descendant du général au particulier. Le code mosaïque n'offre pas ce perfectionnement de logique et d'analyse ; la Thora est une histoire dans laquelle les prescriptions sont mêlées aux faits , qui forment une chaîne non interrompue d'événements successifs, jNIoïse attendait les révélations divines , et il les publiait quand Jéhovah le lui ordonnait. Il se répète, reprenant une prescription pour la développer, l'abréger, quelquefois la modifier, suivant que les événements en montrent l'opportunité et l'utilité. Un écrivain du vin" siècle n'eût pas

réussi à enchevêLrer aussi naUirellement dans l'histoire son œuvre de législation ' .

Moïse, à la fois législateur et guide du peuple, a écrit les quatre derniers livres du Pentateuque à peu près comme un voyageur écrit le journal de ses actions et de ses pensées. A l'histoire des Hébreux au désert, il joint celle des révélations divines. Il se voue à une double tâche : faire vivre son peuple sur une terre stérile et l'instruire. L'accomplissement de ce double devoir explique les suspensions de rédaction, les redites, les variantes ^ On sait

^ M. Munk {Palestine, p. 136) se sort de cette observation pour démontrer rauthenticité du Deutéronome en particulier. Le Pentateuque est une œuvre à laquelle Moïse a travaillé pendant de longues années : « Or le Deutéronome rédigé par Moïse (xxxi, 9 et 24) suppose la rédaction des trois livres précédents ; car Moïse fait souvent allusion aux lois et aux événements rapportés dans ces livres. Enfin les quatre livres supposent la Genèse, qui est l'introduction indispensable des livres de la loi. »

-' Jahn , Introduction , p. 177. Il ne serait pas surprenant que la rédaction des lois eût avec le temps subi quelcjues modifications; Moïse lui-même a donné deux rédactions différentes du Décalogue, qui présentent des variantes notables. On n'attachait pas d'importance à ces changements, lorsqu'ils rentraient dans l'esprit du texte. La critique négative y voit des contradictions qu'elle relève avec emphase et juge indignes de Dieu. Des prescriptions légales peuvent cesser d'avoir leur application et être remplacées par d'autres, à la suite des changements que le temps apporte avec lui. La conservation dans le Pentateuque de lois prescrites par le temps prouve seulement que le livre sacré n'a jamais été profondément modifié et qu'il a traversé, sans retouches notables, les phases de l'histoire. Nous possédons substantiellement l'œuvre de Moïse. Les retouches et les variantes sont sans importance à cet égard. Il semble que, même du vivant de Moïse, certaines prescriptions furent modifiées dans leur application. Par exemple, les premiers -nés des animaux impurs cessèrent d'être rachetés par nu agneau, comme le prescrivait l'Exode (xiii, 13); on substitua à l'agneau sa valeur en argent (xxxiv, 20). Plus tard.

les conditions d'une œuvre souvent interrompue et souvent reprise : celle de Moïse dura quarante ans.

Nous ferons de la Thora une rapide étude. En rangeant par ordre de matières les textes dispersés, nous la résumerons sous les titres suivants : Dieu et Fhomme , la religion , le culte , les lois cérémonielles et les lois civiles.

A la tête de la loi, comme un principe fécond d'où découlent tout enseignement et toute prescription, est solennellement affirmé le monothéisme. Dieu est un, il est puissance souveraine et sagesse par essence : « Ecoute , Israël , Jéhovah notre Dieu , Jéhovah est unique ^ »

Le monothéisme n'est point nouveau pour Israël : c'est la foi d'Adam, d'Abraham, d'Isaac et de Jacob. « Le Dieu que Moïse présente à l'adoration de son peuple, dit Ewald, est le Dieu des ancêtres. Le monothéisme n'a point été introduit subrepticement dans la Thora : dès les plus anciens temps, les Hébreux appellent simplement Jéhovah le dieu de leurs pères : ce témoignage de la foi populaire ne peut être trompeur ^ »

En promulguant la loi, Moïse n'a donc rien innové en théodicée. Au milieu d'une multitude oii se trouvaient tant d'ignorants et de fuyards égyptiens, il était nécessaire de rappeler la foi immuable de

Moïse statue qu'à la valeur d'estimation on ajoutera un cinquième (Lev. XXVII, 27). Enfin il fixe définitivement le prix du rachat à cinq sicles (Num. xviii, 15-16).

^ Deut. VI, 4.

2 Ewald, Jahrhùcher der bibl. Wissenschaft , t. X, p. 10. Voir notre volume précédent, pp. 300 et 478.

la nation et de formuler le dogme dans des termes qui bannissaient toute équivoque.

Il n'est pas vrai que Moïse , dans l'intention de grandir le Dieu des patriarches, Elohim, ait emprunté à la doctrine raffinée des prêtres égyptiens l'idée d'un Dieu unique et universel, pas plus qu'il n'est vrai, suivant une autre opinion contradictoire de la première, que le même Moïse ait rapetissé l'idée de Dieu aux proportions d'un dieu exclusivement national. Tout ce qu'on sait de l'histoire des Hébreux contredit l'une et l'autre de ces assertions. On peut douter de l'existence d'un monothéisme ésotérique au sein du sacerdoce égyptien, nous le verrons plus tard; de son côté M. Renan commet une grossière erreur en affirmant que la proclamation de Jéhovah comme Dieu d'Israël a été la confiscation sacrilège de la puissance d 'Elohim au profit des Hébreux '. Cette affirmation est démentie par Moïse lui-même , par tous les prophètes et par l'histoire. Sans doute, Israël est l'objet d'une protection spéciale qui rentre dans le plan divin de la rédemption. Dieu s'est choisi ce peuple, pour en faire l'instrument de ses desseins de miséricorde. Mais il ne cessera pas d'être bon et juste envers toutes les nations. En privilégiant Israël, Dieu avait en vue le salut de tous les peuples , et il n'y a pas là de partialité injuste. Jéhovah n'est pas le Dieu « patriote jusqu'à la férocité », dont parle M. Renan, « ce politique massacreur qui favorise une

' Renan, Hist. du peuple d'Israël, t. I, p. 263.

petite tribu per fas et nef.is^ ». Si Israël commet l'iniquité , il sera puni comme les autres nations , et, d'ordinaire, puni par elles, afin que le châtiment soit rendu plus sensible. Les Gentils idolâtres deviendront les justiciers du Très-Haut : « Si vous péchez, dit Moïse, vos ennemis seront vos juges^, » et votre élection ne vous garantira pas contre eux. Il y a plus : tous les peuples entreront pour une part dans l'accomplissement des desseins de Jéhovah. Il est le Dieu de Funivers : « A Jéhovah les cieux, la terre et tout ce qu'ils renferment. »

Le monothéisme de Moïse n'exclut pas les anges; ils ne sont bannis ni de la pensée ni de la foi du législateur. Cependant il n'en fera pas mention dans la Tliora. Leur existence lui paraît suffisamment enracinée dans les croyances de son peuple ; et il ne parlera que transitoirement de ces messagers de Dieii^, comme pour faire sentir leur rôle de serviteurs, de subordonnés. Ils disparaissent, pour ainsi dire , devant le Seigneur, et même dans les rares occasions oîi ils se montrent , c'est encore Dieu qui agit et qui parle, en sorte que l'apparition de l'ange semble parfois une vraie théophanie *.

Si Moïse avait proclamé de la même manière

' Ibid., p. 263.

- Deut. XXXII, 31.

^ Le mot hébreu "ÎX;)2 veut dire messnf/er. La version grecque le rend par ayYsXo;, qui a le même sens. Le mot angélus a, dans la latinité chrétienne, le sens de messager céleste, d'intermédiaire sacré (Apoc); de là est venu notre mot ange.

^ Gen. XVI, 7 et 13; xxi, 17 et 19; xxiv, 7 et 48; xxxi. 11 et 13; Exod. III , 2 et 4.

DIEU ET LIIO.MME DANS LA TllORA 25

l'existence de Dieu et celle des anges, il eût été à craindre que son peuple , enclin à Fidolàtrie , n'eût transtornié les anges en demi -dieux. Ne savait-il pas, après ce qu'il avait vu en Egypte, à quels égarements étranges pouvait mener la foi mal réglée aux esprits célestes? Plus tard, après l'exil, quand les Juifs, bien fixés sur la nature et le ministère des anges, ne seront plus exposés à verser dans le polythéisme, l'antique croyance se développera, s'épanouira, prendra sa place dans le culte officiel '. Après les anges, Ihomme est, suivant la doctrine mosaïque, la plus noble des créatures, le chefd'œuvre de la création visible : il est fait à l'image de Dieu; il participe, en quelque sorte, à la Divinité par le souffle ou l'esprit que le Créateur a fait passer en lui. Il est doué d'une intelligence, dune raison qui le distinguent profondément des animaux, lesquels, guidés par le seul instinct, sont incapables d'idées générales et de progrès. Non seulement il est intellioent , mais il est libre. De là la responsabilité des actes, le mérite et le

' Nous pensons qur pour so faire une juste idée des croyances des Hébreux instruits et pieux, au temps de Moïse, il faut se reporter au livre de Jol). Pour les Israélites dont nous parlons , comme pour les sages qui s'entretiennent avec Job, l'existence des anges était une tradition, une doctrine dès longtemps établie. Le seul point ol)scur de leur théodicée était Téconomie et les régies de la Providence. Quant aux anges, ils se les représentaient comme formant une cour autour du roi Jéhovah, dont ils sont le conseil : c'est rassemblée des fils de Dieu. Les anges maintiennent l'ordre dans le cours des astres ; ils sont en même temps les messagers de Dieu auprès des hommes , et parfois ils remplissent le rôle d'intercesseurs. Les mauvais anges sont des tentateurs, les agents du mal.

démérite que crée le choix du bien ou du mal. Le mérite naît d'une résolution qui se prononce pour le bien et qui s'y fixe. Moïse a écrit en tête de son œuvre l'histoire d'une lutte où l'appétit mauvais triompha, et engendra le péché ^ Tout mal, aux jeux du législateur, est le châtiment de cette première faute ou des fautes qui l'ont suivie. Sans le péché, il n'y aurait point de mal sur la terre. Le péché et le mal se confondent à ce point que le même mot désigne, dans la loi, le péché et l'expiation, nxicn ^ Si l'homme juste souffre, c'est qu'un de ses ancêtres a péché et que nul n'est pur devant Dieu ; mais le châtiment ne s'étend qu'à trois ou quatre générations, et l'on peut apaiser la justice de Dieu par des actes de piété et de miséricorde ^. En acceptant le travail, l'effort généreux, les peines et les sacrifices, dont l'immolation des victimes était le symbole, l'homme peut se relever et se rapprocher incessamment de l'idéal de la vie ; cet idéal c'est la sainteté de Dieu : « A'ous serez saints, parce que je suis saint. »

A cet égard , l'aide de Dieu ne lui fera jamais léfaut : « Je vous ai portés , dit le Seigneur, comme un homme porte son enfant*. » Ailleurs Moïse nous fait connaître les attributs de Dieu, en exposant les

^ Voir la lutte de rÉden dans notre précédent volume.

^ Exod. XXIX, 14; xxx, 10; Lev. et Xum., passages très nombreux; Deut. XXIV, 15-16; xxv, 2, etc. De même le mot "r'N , nequitia , a aussi le sens de calamitas.

^ Exod. XX, S; Num. xiv, 18; Deut. v, 9.

/i Deut. I, 31; vu, 8.

rapports qu'il entretient avec 1 homme : « Jéhovah est un Dieu miséricordieux et clément, généreux dans ses dons et ses grâces, étendant ses faveurs à mille générations, pardonnant l'iniquité et le crime. Cependant tout péché doit être expié, et Dieu reporte la faute des pères sur la tête de leurs enfants ^ »

Cette doctrine révèle la bonté sans exclure la justice, stimule l'homme à l'accomplissement du devoir par la pensée de la récompense et la crainte du châtiment. Remarquons pourtant que dans le but d'élever l'âme à l'amour de Dieu , à la confiance et à la reconnaissance, Moïse a soin de représenter la bonté dominant la justice. Le bien acccompli est récompensé (( jusqu'à la millième génération », tandis que les conséquences du mal ne s'étendent qu'à « la quatrième génération ».

Ils sont dans une profonde erreur ceux qui disent que le Dieu de Moïse n'est qu'un Dieu de crainte , toujours prêt à la vengeance et au châtiment, un dieu comme Chamos ou Moloch. Sans doute Jéhovah revêt souvent, dans les enseignements du législateur, le caractère d'un juge sévère : le législateur devait insister sur ce point; il avait affaire à un peuple grossier, abruti par un long esclavage, et dont l'obéissance devait pour longtemps encore s'appuyer sur la crainte ; mais nulle part Moïse n'exclut l'amour. Toutefois il était réservé au Christ d'introduire l'amour comme principe de l'obéissance au

* Exod. XXXIV, 6-7.

Créateur, et de transformer ce sentiment en un précepte nouveau : MancIaUim novum do vohis.

Moïse a-t-il admis l'immortalité de l'âme? Nous aurons l'occasion de revenir plusieurs fois, au cours de notre ouvrage, sur cette question, et de montrer que si ce dogme n'est pas nettement exprimé dans la Thora, c'est pour de hautes raisons que l'histoire laisse entrevoir'. Lorsque Moïse représente l'âme sous la figure d'une émanation de Dieu , d un souffle de sa bouche, ne nous indique-t-il pas qu'elle est autre que la matière et qu'elle demeure soustraite aux causes physiques qui entraînent la destruction du corps ? L'expression , si souvent répétée dans le Pentateuque : êire réuni à ses pères, aller rejoindre ses ancêtres, indique plus qu'une simple sépulture dans les tombeaux de famille ^ ; elle suppose la croyance en un séjour où les âmes se réunissent après la mort. Le schéol tel que la Bible le fait envisager est autre chose qu'un tombeau, quoi qu'en disent quelques traducteurs modernes ^ Les livres postérieurs au Pentateuque en parlent comme d'un lieu mystérieux habité par des esprits qu'ils nomment les réphaïm ^. Cependant Moïse laisse aux prophètes

* Voir Salomon, p. 206; les Derniers Prophètes, p. 493.

* Abraham, Jacob du moins immédiatement, Aaron , Moïse, meurent et sont réunis à leurs ancêtres; et cependant ils ne sont point inhumés dans le même tombeau (Gen. xlix, 32; Num. xx, 24; Deut. xxxii, 50 et xxxiv, 6).

^ Jacob, croj'ant son fils mort, s'écrie : c J'irai rejoindre Joseph dans le schéol. » Or il croj-ait son fils déchiré et dévoré par une bête féroce ; il ne pouvait donc espérer que ses ossements reposeraient auprès de ceux de Joseph.

^ Job m, 17; Prov. ix , 18; Is. xiv, 9; xxxviii, 10.

le soin de développer la doctrine de rimmortalité. Quand Thenre sera venue , quand Israël , moins enclin aux superstitions, aura complètement oublié l'Egypte et les migrations troublantes des âmes à travers des mondes imaginaires, ce dogme s'épanouira dans sa beauté consolante. Il suffisait pour le moment qu'il demeurât au fond de la conscience populaire.

Quoi qu'il en soit des indices de la foi. à la survivance de l'âme relevés dans la Thora, il faut reconnaître que bien différent de l'Evangile, le Pentateuque n'invoque pas la sanction d'outre -tombe. Moïse avait ses raisons pour ne faire valoir, au temps où il écrivait, que le bonheur du juste en cette Aie et les malheurs terrestres du prévaricateur. Il laissait à Dieu , qui veillait d'une manière particulière sur son peuple , le soin de donner par des exemples saisissants une puissance extraordinaire à cette sanction. Ne suffisait-il pas alors de rappeler à Israël que Dieu est juste et qu'il traite chacun selon ses mérites, malgré toutes les apparences contraires? Moïse savait à quel point les biens et les maux de la vie touchaient son peuple encore grossier.

Le rôle prépondérant de la crainte chez le peuple hébreu répondait à la situation morale peu élevée des fils de Jacob et aux conditions dans lesquelles ils se trouvaient. De nos jours encore, le Juif n'est-il pas mû plus souvent parla crainte que par la générosité? La vertu désintéressée inspire rarement ses résolutions. C'est toujours la race au cou raide que connut Moïse. Les considérations de l'ordre sentimental le

touchent généralement fort peu ; il a gardé à un haut degré le culte des intérêts matériels : on dirait même que vingt siècles de souffrances ont achevé de fermer son âme aux nobles sentiments capables d'électriser un peuple comme le nôtre. Sa tête est de fer, disait le prophète ^ ; on pourrait peut-être ajouter : son cœur est d'acier. Selon le mot de Lamennais, « aucune souffrance, aucun opprobre n'a pu lasser ni son orgueil ni sa bassesse. » La crainte, qui domine dans l'ancienne loi, demeure le premier mobile de sa vie. Puisse la loi d'amour transformer ce peuple en instrument de bien pour le bonheur de l'humanité î

Moïse s'attacha à montrer Dieu présent partout et connaissant tout. Il faut qu'Israël n'oublie jamais que Dieu veille sur lui et observe toutes les actions de la vie. En même temps que la crainte pliait le Juif sous le joug de la loi , elle tenait son esprit ordinairement élevé vers le dispensateur de tout bien. La multitude d'observances et de pratiques religieuses que la Thora imposait chaque jour, rappelait incessamment la pensée de Dieu. Considérées à ce point de vue , les minutieuses prescriptions légales perdent le caractère de puériaté qu'on leur a quelquefois attribué.

Toutes les actions devaient être sanctifiées par l'observation de quelque pratique sainte. La loi saisissait les Hébreux depuis leur réveil jusqu'à leur coucher :

' Nervus. ferreus cervix tua (Is. xlviii, 4).

« Les commandements que je vous donne , dit Jéhovah, seront gravés dans votre cœur. Vous en instruirez vos enfants , vous les méditerez assis dans A'otre maison , en marchant dans le chemin ; même durant votre sommeil , vous garderez la mémoire de mes ordonnances; vous vous les rappellerez à votre réveil; vous les écrirez sur vos rubans , sur le bandeau que vous placez à votre front et entre vos yeux. Vous les graverez sur le seuil de votre demeure et sur les poteaux de votre porte *. »

Jusque sur les franges des vêtements, on lisait des sentences rappelant les devoirs du fidèle Israélite envers Dieu ^

1 Deut. VI, 6-9; xi , 18-20; cf. Exod. xiii, 9-16.

^ Xiim. XV, 36-39. « Le Seigneur dit à Moïse : Parle aux enfants d'Israël et dis-leur qu'ils mettent des franges aux coins de leurs manteaux , et qu'ils y joignent des bandes de couleur d'hyacinthe, afln qu'en les voyant ils se souviennent de tous les commandements du Seigneur, et qu'ils ne prostituent pas leurs pensées et leurs yeux. » Peut-être, à l'origine, ces prescriptions furent-elles strictement observée.-. Aujourd'hui les manteaux sont remplacés par un scapulaire terminé aux quatre coins par les franges rituelles. Chaque Israélite le porte sous ses habits depuis l'âge de treize ans. Les pharisiens dévots portaient ouvertement ce scapulaire, (silsith, y.pi<jTzzoo( , avec des houppes (Matth. xxiii, 5) et des franges très longues. On prit aussi à la lettre le commandement de porter écrites les paroles de la loi dans les mains et sur le front. On insérait des manuscrits très fins dans des boites de bois ou de métal; on s'attachait des bandes de parchemin à la main gauche et sur la tête, tefillim, ^-Si ol-a.x-1\^\ol, phylactères (Matth. xxiii, 5). On copiait dans la Bible des passages entiers de la loi relatifs à la pâque et au rachat des premiers - nés , ou bien des versets comme ceux-ci : « Tu aimeras Dieu de tout cœur... L'Éternel est éternellement unique. ;> Les Juifs de Palestine portent encore ces phylactères (Stapfer, la Palestine au temps de J.-C, 1. I, c. x; 1. II, c. x). Les musulmans attachent aussi à leur tête et à leurs bras des passages du Coran , gravés sur des plaques de métal. Quant au texte mosaïque : « Ces commandements seront gravés sur le seuil de vos portes..., '> on croyait l'observer en fixant

32 LANCIEN TESTAME^T

Les lois qui réglaient le choix et l'usage des aliments, les purifications, les ablutions multipliées, ramenaient sans cesse la pensée à Jéhovah. Du corps comme de l'âme, il fallait bannir l'impureté. Les prescriptions hygiéniques elles-mêmes avaient un caractère religieux. Défense était faite, au nom de la religion , de manger du sang et des viandes saignantes, les parties grasses, le chevreau cuit dans le lait de sa mère, les viandes des bêtes étouffées ou mortes de maladies, enfin beaucoup d'animaux réputés impurs, principalement le porc: « Prenez garde de souiller vos Ames et ne touchez aucune de ces choses, de peur que vous ne soyez impurs, car je suis le Seigneur votre Dieu. Soyez saints, parce que je suis saint'. »

aux portes des maisons une sorlc de l)oile oblonguc (jui contenait des passages de la Loi, entre autres celui-ci : « Ecoule, Israël, l'Éternel ton Dieu est cternellenient uni<jue, » formule que Ton récitait malin et soir, et qui revenait souvent dans les prières du service divin.

^ Lev. xi; Deut. xiv, 1-20. Les prescriptions mosaïques conceniaal la nourriture reposent probablement en j)artic sur des motifs d'hygiène et sur certaines répugnances communes aux l)euples de TOrienl ; mais ces raisons ne peuvent expliquer à elles seules les lois alimentaires de la Thora. « Si Mo»e n'avait eu ({u'un l)ut d'hygiène, observe M. Munk, il aurait également donné des préceptes sur l'usage des plantes, tandis qu'il ne s'occupe (|ue du règne animal. 11 faut donc fpi'il ait été guidé par certaines idées âe pureté, inapplicables aux plantes. » Les IléJn-eux voyaient dans la défense de manger des animaux réputés impurs un ordre de Dieu, une affirmation de son souverain domaine. Ils oui sul)i de dures privations et même le martyre pour ne i)oinl loucher 3 une nourriture défendue (Dan. i, S et secjq.; Il Mach. vi el vu), La Genèse nous montre que le i)artage des animaux en deux classes, purs et impurs, était déjà connu au temps du déluge de Noé (vu, 2 et 8; viii, 20). Les traditions des Égyptiens et des

L'idée de péché était liée à l'idée des choses sordides ou nuisibles. Tout cadavre est impur, le lépreux qui sème la contagion , les souillures du corps et des vêtements, les rapports des sexes, l'attouchement d'une personne devenue impure : tout cela rend indigne de Dieu, et en quelque sorte odieux à ses yeux. Il faut que tout Israélite devenu impur, volontairement ou non , soit pendant un temps séparé de la société et soumis à des ablutions ', Non seulement

Hébreux pouvaient provenir d'une même source plus ancienne que ces deux peuples. Selon la loi ( Lev, ii ; Deul. xiv), les quadrupèdes purs ont le sabot divisé et ils ruminent ; ceux qui ne remplissent que lune de ces conditions, tels que le chameau, le porc, le lièvre, sont impurs. Tout ce qui vit dans l'eau est impur, excepté ceux d'entre les poissons qui ont des nageoires et des écailles. Les oiseaux carnivores sont impurs; mais les insectes, la sauterelle, ne le sont pas. Les animaux purs eux-mêmes ne pouvaient servir d'aliment que lorsqu'ils avaient été tués selon les rites ; ils devenaient viandes impures s'ils avaient été tués par une bête féroce, ou s'ils étaient morts par un accident (Exod. xxii, 30 ; Lev. XVII, iS; Deut. xiv, 21). Le Zend-Avesta (trad. Anquetil, Boun Dehesch, c. xiv) et les lois de Manou (v, M, etc.) offrent des prescriptions analogues. La haine des Egyptiens pour le porc semble attribuée par Hérodote à des motifs mythologiques (ii, 47). Le porc aurait été primitivement la nourriture principale de ce peuple ; il aurait peu à peu disparu de la consommation , sans qu'on puisse dire pourquoi. Isis est représentée, jusqu'aux basses époques , sous la forme d'une truie ; la truie avec ses petits est une des amulettes qu'on déposait dans les tombeaux pour assurer aux morts la protection de la déesse (Maspero, Histoire ancienne des peuples de l'Orient classi'/ue, les Origines, p. 64).

' Les lois sociales relatives à la pro[)reté du corps et à l'hygiène sont fort anciennes chez les peuples de l'Orient et ont toutes un caractère religieux. Le législateur des Hébreux a dû simplifier ces lois eu éliminant ce cjui se rattachait aux superstitions égyptiennes. Il a transformé des précautions sanitaires en actes pieux ayant pour but de rapprocher riiomme de la sainteté et de la pureté divines. La purification du corps était parfois suivie d'un sacrifice, comme dans le cas des relevailles i Lev. xii , 1-8; xv).

la décomposition cadavérique , mais certaines maladies, une femme pendant ou immédiatement après ses infirmités mensuelles, tout cela emprunte quelque chose de la laideur du péché, offusque le regard de Dieu. Les plus saints cessent alors d'être agréés de lui et doivent se hâter de recourir aux ablutions'.

Un dernier caractère de la loi mosaïque est la condamnation sans merci des idolâtres et de l'idolâtrie : à leur égard point de tolérance. Pour comprendre les lois d'exclusion, de bannissement, de mort, portées contre les coupables, il faut considérer que la conservation du monothéisme était comme la raison d'être d'Israël; du moins c'était sa grande mission. Ce peuple serait perpétuellement en contact avec les peuples chananéens; de plus, son penchant pour les cultes sensualistes rentraînait vers eux avec violence. Moïse voulut à tout prix sauver le monothéisme , base sur laquelle devait un jour reposer le salut

Aucune impureté n'avait autant attiré l'attention du législateur que la lèpre, mal autrefois très commun et réputé très contagieux (Michaëlis, Mosaïsches Rechl , t. IV, n. 208; Jahn , Archœologie, t. I, 2<= part.). Mo'ise entre dans les détails les plus minutieux à ce sujet (Lev. xiv). Tous les peuples de l'Orient (Herodot.i, 138; lois de Manou , m, 92, 159; v, 64; ix , 79) regardent la lèpre comme un châtiment du Ciel ; la Bible ne l'identifie pas au péché, mais elle la mentionne souvent comme une punition d'un sacrilège, c'est-à-dire d'un outrage aux personnes et aux choses sacrées (^Num. XII, 10; II Pai'al. xxvi , 19). Au nombre des prescriptions hygiéniques on a placé la circoncision. Les Egyptiens la pratiquaient, suivant Hérodote, par raison de propreté (ii, 37). Moïse lui donne une importance beaucoup plus grande. Il en fait la condition et le signe de l'entrée dans la société hébra'ique ; c'est par elle que l'Hébreu devenait citoyen , membre de la théocratie , fils d'Abraham , sujet du royaume de Jéhovah. » Lev. XI, 44-45; xv, 31; xx , 26; xxii , 2-3.

DIEU ET LilOMME DANS LA THORA 3o

moral des nations et s'élever rédifice chrétien , le règne de l'Evangile. A ses jeux, le péché d'idolâtrie était un crime de haute trahison nationale. Une ville idolâtre était une ville ennemie : elle méritait d'être détruite de fond en comble et de demeurer éternellement ensevelie sous ses ruines ; les habitants étaient passés au fil de Tépée. Ce fut au nom de cette loi rigoureuse que fut décrétée l'extermination des Ghananéens. Israël lui-même, s'il devient idolâtre , subira la rigueur qu'il aura exercée contre les païens : « Mort à celui qui reconnaît un autre Dieu que Jéhovah ! » telle est la loi.

Il faut remarquer ici la différence et presque l'opposition qui existe entre la loi juive et la loi chrétienne. Un jour, les disciples de Jésus, outragés par les habitants d'une ville qui les avaient repoussés , dirent au Maître : « Faites tomber le feu du ciel sur celte cité criminelle. — ^ ous ne savez pas, leur dit le Christ, de quel esprit vous êtes. » C'est-à-dire, vous ignorez la mansuétude de l'Evangile que vous annoncez.

L'ancienne loi est dure, mais elle ne cesse jamais d'être juste. Les idolâtres de Chanaan accompagnaient leur culte de pratiques homicides, qui attiraient la colère de Dieu.

Voilà dans ses grandes lignes la religion ligurale et imparfaite du Sinaï. Rappelons-nous que sa destinée était temporaire, qu'elle consistait à préparer, dans des siècles barbares , par des moyens où se reflètent les duretés du temps, la religion de l'Evangile.

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