RUE MONGE
iP
]] a été tiré de cet ouvrage dix exemplaires sur papier de Hollande, paraphés par l'auteur.
hii w
A mon fils André,
Neuf ans ! tu es bien jeune pour que je le dédie ces lignes et que je te parle sérieusement des choses delà vie. Mais qu'importe I j'éprouve le désir impérieux d'épancher mon cœur dans le tien et de te faire quelques confidences, que tu méditeras plus tard, lorsque l'âge, l'étude et — Dieu t'en gardel — les soucis auront fait de toi un homme.
Crois-moi, cet avenir, qui paraît si lointain, ne manquera pas de te surprendre par sa soudaine arrivée. Alors, t'éveillant devant Tévidente réalité des devoirs que chacun doit remplir et des obligations impérieuses que la vie crée et impose à tout être humain, ce jour-là, tu discerneras mieux la portée de mes avertissements paternels et tu sauras en tirer profit.
Aux premiers chapitres de ce livre, tu méditeras les pages que j'ai consacrées à ma prime enfance. Tu verras combien elle fut active et malheureuse, et combien aussi, dans la mesure de
mes forces, j'ai lutté et me suis donné tout entier au soulagement de mon père et de ma mère, terrassés par la maladie.
J'ai traversé des jours amers, des périodes sans affection, sans soutien, sans pain. Et pendant ces temps douloureux et poignants, mon faible courage et l'ardent amour que je professais pour les miens, me semblaient épuisés, anéantis, par la brutale fatalité et le sort impitoyable.
Que tenter devant une telle situation ? J'ai pleuré, j'ai prié, j'ai travaillé avec ferveur et avec espoir, — avec cet espoir qui virilise le cerveau et soutient l'élan vers les combats suprêmes.
Dieu, dont la bonté est immense pour les petits et les déshérités de ce monde, eut enfin compassion de mes infortunes et de mes larmes. Il me réconforta généreusement au milieu de ces pénibles revers, contre lesquels j'ai dû tenir tète, alors que je n'étais encore qu'un pauvre enfant noyé dans la détresse qui assaillait toute ma famille.
Eh bien I oui, mon cher fils, je te l'avoue sans honte : dans mon beau village de Bouillargues, tout auréolé de douce poésie et de tendres souvenirs, j'ai tendu la main autour de moi, pour ton grand-père et ta grand'mère qui râ-
laient sur la même couche de douleur et de misère.
De cet aveu, je ne rougis point. Au contraire, je sais trop bien que j'accomplissais un strict devoir, en faisant ce geste de piété filiale.
Gap, tu le sauras un jour, les enfants qui n'aiment, ni ne secondent leurs parents — les enfants qui n^'ont pas appris la vie à l'école du malheur — ceux-là deviennent plus tard des hommes incomplets et demeurent toujours fermés hostilement aux peines d'autrui et aux innombrables détresses humaines.
Souviens-toi que les preuves d'une noble vie sont toutes dans les actes et non dans les paroles, qui retardent et amollissent les actions.
Point n'est utile de former un long projet, pour faire le bien, si Ton veut le faire. Faire le bien à autrui, c'est se donner du bonheur à soimême.
Il n'est que d'avoir eu bien faim, d'avoir plié sous les plus dures besognes, d'avoir bataillé contre le sort, d'avoir souffert dans sa chair et son âme, pour connaître intimement, plus tard, les douces consolations, les joies muettes, que procure l'aumône, cette divine auxiliaire de la misère.
Qu'on l'accepte ou non, l'aumône est un des fruits de la morale, comme la morale, elle-même,
est le fruit direct des religions. Et sans religion, il est manifeste que tout homme a une tendance à croupir dansTégoïsmeetà devenir un méchant.
Sur ces vérités si certaines, on pourra épiloguer autant qu'on le voudra, on pourra amplifier les déductions philosophiques jusque dans l'inextricable maquis où se retranche cette sorcière— disqualifiée et si nue, malgré ses vaines parures ! — que l'on nomme la Science ; jamais il ne sera possible à nos pauvres critiques et dialecticiens modernes de contester, de prouver logiquement que la foi n'est pas une force et la seule force qui vaille 1 C'est cette force agissante et propulsive qui soutient, dirige ou ramène les hommes vers un idéal consolant, tout de bonté, de paix et de beauté.
Oui, mon fils bien-aimé, écoute-moi bien, — moi qui suis moins qu'un primaire, — ne crois pas en la Science, parce qu'elle est à la fois illusoire et négative, parce qu'elle évolue dans le vide des probabilités, et s'appuie sur le néant des hypothèses.
Au contraire, crois en l'intelligence, ce soleil des âmes qui ressuscite les mondes morts et fait jaillir du fond de l'inconnu des merveilles parmi les merveilles.
Voilà, mon cher fils, les quelques réflexions que j'ai voulu tracer à ton intention, au fronton de
*,e livre — au moment où j'approche du cré - )uscule de ma vie — alors que bientôt la vieilesse va m'accorder un repos, que mon courage oujours sur la brèche et mon goût de la bataille pour la vérité et Tldéal, refuseront, à vrai dire, le plus longtemps possible.
Michel PONS.
La petite patrie. — Ceux qui la chantent. — Langues latines. — Mon village.— La maison paternelle. — Mon grandpère.
Je ne sais comment sont faits les autres homaes, mais, moi, paysan rustre, lorsque ma pensée e retrempe dans le passé et s'envole sur les ailes lu souvenir vers cette chère petite patrie, qui est omme le paradis de mes rêves, j'oublie tout pour l'entrevoir que sa divine poésie.
Nulle joie ne m'est plus douce, nulle émotion le nourrit mieux la sensibilité de mon âme sim- •le que l'évocation de ce beau pays natal, peuplé e réminiscences immortelles. Aussi, est-ce avec mour et vénération que j'aime et bénis mon ^umble village, qui m'est plus précieux et plus her que toutes les capitales du monde.
Ah I je comprends la douleur de l'antique poète
)achim du Bellay, quand, exilé à Rome et moumt de nostalgie, il jetait aux échos de sa ^ lyre et émouvant cri du cœur :
14 DE MO^i VILLAGE A PARIS
Quand reverrai-je hélas ! de mon petit village Fumer la cheminée et par quelle saison Reverrai-je le clos de ma pauvre maison, Qui m'est une province et beaucoup davantage.
Plus me plaît le séjour qu'ont bâti mes aïeux Que des palais romains le front audacieux Plus que le marbre dur me plaît l'ardoise fine,
Plus mon Loire gaulois que le Tibre latin, Plus mon petit Lire * que le mont Palatin, Et plus que l'air marin la douceur angevine.
De tels vers, ont dans leur simplicité, le don e la puissance de ranimer bien vite dans le cœur d< tout déraciné l'amour de la petite patrie.
0 ma petite patrie ! combien je t'aime 1 je n' rêve qu'à toi, à ton clocher, à tes maisons, à te champs. Ohl vienne bientôt l'heure, où, délaissan pour toujours cette Babylone moderne qu'es Paris, je pourrai venir me reposer sous tes toit< et boire les rayons de ton soleil revivifiant !
Là, au milieu des miens, qui sont restés fîdèlei aux traditions et aux croyances des ancêtres, j( coulerai mes vieux jours — les meilleurs — ei attendant la bonne mort que Dieu voudra me don ner. Quel précieux viatique pour le cœur d'ui exilé que l'évocation de la terre natale, de celle où il a vécu comme un poussin sous l'aile, danj