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Son pays en Anjou

la chaude affection familiale, la foi consolante, rhonneur des gens simples et le travail !

Plusieurs écrivains de la véritable école française ont discerné les trésors d'observations, les purs exemples de courage anonyme et de vertu sans ambition^ qui abondent, chez ces paysans restés eux-mêmes, loin des cités dévorantes.

Certains ont fixé les traits particuliers de ces carac tères terriens, qui aiment la terre comme leurs enfants et la soignent avec le même dévouement, le même amour. Ces écrivains-là ont conquis l'admiration des foules, et leur œuvre demeure essentiellement moralisatrice.

On connaît les beaux et sains romans de René Bazin. Ses personnages sont tous saisis sur le vif, selon une méthode différente, mais une probité égale à celle du maître dessinateur Baric.

Dans le même ordre d'idées, l'homme par excellence, le sublime artisan de lettres, celui qui a le plus magnifiquement contribué à faire respecter, à faire aimer les traditions ancestrales de la petite patrie, c'est Maurice Barrés.

Ses livres sont d'une telle puissance de persuasion, d'une si généreuse élévation de sentiments, d'un si profond intérêt psychologique, que chacun de nous doit humblement reconnaître, en l'auteur des Déracinés, la transcendance de l'indéniable génie.

Ferdinand Fabre, qui, comme Charles Maurras, a signé de fortes pages sur les coutumes locales, sur les libertés provinciales d'antan et la décen-

tralisation, faisait un jour ces justes réflexions : « Ce qu'il faudrait, c'est que chacun de nous « écrivît Thistoire de son village, de son coin de « terre, ce qu'il sait, ce qu'il sent... Que de belles| « œuvres nous aurions ainsi, puisque ce seraient « des œuvres vraies! »

D'autre part, le poète méridional Roumieux,j dans son harmonieuse langue d'oc, a musicalisé j ces deux vers si simples et pourtant si descriptifs! du vrai bonheur de Fâme, ces vers qui réveillent en mon cœur une nostalgie lointaine:

... Chaque oiseau Trouve son nid beau.

Oui, je ne cesserai de le proclamer de toutes mes forces, j'aime mon nid, mon village, car je m'y sens lié éternellement par les souvenirs précieux d'une enfance, qui s'y déroula dans le respect et l'amour des aînés de ma race.

Et ces souvenirs impérissables me sont d'autant plus chers qu'ils renaissent maintenant plus vivaces que jamais, dans mon cœur resté fidèle au culte des aïeux, comme à leurs croyances régénératrices.

Lorsque je me recueille, je revois sans cesse nettement configuré devant mes yeux mon silen- X cieux et doux village : Bouiliargues, bâti au penchant d'un riant coteau qu'escalade la végétation luxuriante de la vigne ; Bouiliargues dominant la plaine sans bornes qui s'étire d'Avignon à Montpellier, en ces calmes là-bas, où Nîmes-la-romaine

toute parée de son passé glorieux, se repose et somnole sous les lauriers des grandioses époques.

Ce coteau, sur lequel mon village, comme une sentinelle semble monter la garde, fait trait d'union ou plutôt délimite les deux fîères provinces : Provence, Languedoc.

En Tune de ces deux provinces-sœurs, le patois — le patois qui est une langue — paraît moins musical et moins pur que dans l'autre ; cette constatation se prouvera si Ton veut bien y porter attention.

Alors que les Provençaux avec leur lyrique intonation, chantent presque leur parler, les Languedociens,plus calmes, plus maîtres d^'eux, le prononcent avec une telle douceur et avec des accents si variés qu'il peut être compris par tous les latins. Ces deux langues, quelles que soient leurs dissemblances, leur articulation distincte, ne sont qu^une «eule langue, si Ton veut bien considérer leurs racines étymologiques. Cette constatation est suffisante pour que nous travaillions énergiquement à leur conservation à titre égal.

Mon village se forma vraisemblablement au V' siècle. Il n'eut d'autre mérite à travers les âges ^[ue d'avoir donné le jour à saint Félix, premier évèque de Nîmes, et produit quelques soldats et quelques médecins. Mais, aurait-il le plus beau blason de toutes les cités françaises, fût-il la plus glorieuse des villes, je ne l'en aimerais pas davantage.

Mon village, je l'ai dans mon cœur, parce que

ses champs, ses habitants, ses maisons sont en moi. Je le porte dans ma pensée avec les souvenirs de ma jeunesse laborieuse et misérable, avec la mémoire des êtres chers que j'adorais : mon père, ma mère...

Aujourd'hui encore^ lorsque je passe devant l'humble demeure paternelle, je la regarde, à la fois, avec joie et avec douleur ; l'émotion me fait ralentir le pas; je ne détache plus mes yeux de son toit hospitalier, de sa porte rustique, toujours calée contre le vent de tramontane.

Quand j'accomplis ce pèlerinage, j'ai le recueillement de celui qui approche d'un lieu sacré. Je souffre et me réconforte de donner consistance par le miracle de l'évocation aux chères images du passé. Voici la table de famille, le coin de Tâtre où le grand-père, durant les veillées, nous contait de si jolies sornettes. Voici mon lit au pied duquel chaque soir, maman, me faisait réciter ma prière. Lorsque je revois tout cela, je suis émi et je pleure comme un enfant...

Pauvres parents endormis pour toujours !

Chère maison qui passa à d'autres mains !

Avant de retracer les heures tristes ou heureuses de ma jeunesse, de toute la force de mon amour, je veux encore une fois saluer cette vénérable demeure, pieux sanctuaire de mon humble famille, où vivent à jamais les inoubliables souvenirs de mon enfance.

Si Dieu m'en laisse le temps, cette maison qui

fut mon nid, et, où vécurent cinq générations de mes aïeux, cette maison — je l'assure — m'appartiendra... un jour...

Mon grand-père, la bonté elle bon sens même, disait un soir à la tablée de famille, en cette langue pénétrante, qui est un écho de Tancienne langue des Dieux d'Athènes, ces paroles simples et belles qui sont restées gravées dans mon cœur :

« Le travail et l'économie nous donnent non « seulement le pain et le bien-être, mais nous « laissent parfois espérer la fortune. »

Enfant, j'ai entendu ces saines réflexions suggérées par rexpérience et l'âge. Aujourd'hui il m'est doux et réconfortant d'écouter, par delà les années révolues, la voix de Tancêtre et de vérifier tout le bienfait dont je lui suis redevable.

En même temps que ma pensée se retourne vers la petite maison de Bouillargues, vers le coin de feu où grand-père sentenciait ses vérités en aphorismes obscurs, il me semble encore que sa main passe et repasse sur mon épaule et que le baiser de bonne nuit qu'il me donnait laisse autour de mes tempes un peu de sa tendresse d'antan.

Mon enfance. — Mon frère. — La lutte pour la vie. — Mon père et ma mère malades. — Jours de misère. — Le bon docteur.

Les premières années de mon enfance furent des plus heureuses. Choyé, dorloté par une mère douce et bonne, par un père dévoué, tout d'abord la vie me fut ainsi que pour mon frère, une fée bienfaisante qui nous donnait sans mesure le pain et le bonheur.

Sans repos, mon père travaillait chez des fermiers ou chez des propriétaires du pays : il gagnai 1 fr. 50 par jour. Ma mère, après les besognes d son ménage, ajoutait au budget familial, en cousant et en lavant du linge, 3 ou 4 francs pa semaine.

Quand j'eus huit ans — mon frère Esprit en comptait douze — nous glanions, grapillions o encore cueillions parfois, dans les champs, des coquelicots, des fleurs de bourrache ou de mauve que nous achetait à vil prix un intermédiaire des pharmaciens et des herboristes.

En hiver, par les plus mauvais temps, c'étaien des interminables courses dans les forêts de Belle

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