CHEZ LE VICOMTE DE VOGUÉ
« En rentrantj'ai pris connaissance de la foule de volumes envoyés en mon absence ; j'ai parcouru les vôtres. Vous êtes, en substance, comme tous les poètes, et naturellement vous ne faites pas exception à la règle; vous avez parmi vos œuvres diverses de très beaux vers et de moins beaux. Je ne veux pas vous flatter en vous disant que vous avez la maîtrise de nos meilleurs auteurs classiques, mais je tiens à vous témoigner ma vive sympathie et vous encourager à persévérer.
« J'aitoujoursapplaudi de grand cœur l'ouvrier, qui, après sa tâche accomplie burine des vers dans la solitude du logis.
« Pour ma part, j'ai même un faible pour les petits et les humbles, car c'est encore dans leurs rangs où Ton rencontre les plus beaux exemples de persévérance, de dévouement et d'abnégation.
« Goppée, qui fut le poète populaire par excellence, a su tirer des faits et gestes de ses modestes héros formant l'admirable royaume des déshérités et des braves, des sujets sublimes, qui ont fait le succès de ses livres, en immortalisant son nom.
«La France démocratique n'en produira jamais assez de ces âmes simples et nobles, ne vivant que pour faire le bien, en s'imposant de plus en plus de nouveaux devoirs et de plus purs sacrifices.
« Comme vous le savez, chaque année l'Académie française consacre une de ses séances à ces infatigables praticiens du courage et de la vertu
et se fait un grand honneur de les récompenser dignement.
« Pour en revenir à votre candidature, je vous dirai franchement que vous êtes beaucoup de poètes à briguer le fauteuil de Goppée — et certes j'ai des amis autant valeureux les uns que les autres — je ne sais encore à qui je donnerai ma voix ; en tous cas, je vous le répète^ croyez en ma sympathie. »
A l'entendre parler avec tant de force et de conviction, j'étais loin de penser que dans l'ombre la mort le guettait.
Et maintenant, le célèbre auteur des Morts qui parlent ne parle plus; il est parti loin, très loin; il est parti, comme on dit, pour ce grand voyage duquel l'on ne revient plus.
Tous ceux qui tiennent une plume, tous ceux qui s'intéressent à la gloire de notre langue, auront à cœur de saluer cet éminent écrivain, ce fervent idéaliste, digne fils de cette France, que ses aïeux défendirent et aidèrent à faire grande et forte.
Et pour honorer sa mémoire, il m'est doux de jeter un rapide coup d'œil sur son œuvre :
Infatigable pèlerin des cités orientales, cet homme, énergique et convaincu, voyait dans toute créature humaine, autre chose que la matière vulgaire, il y voyait Tâme.
En une époque troublée par le réalisme triomphant, à un moment critique où la science aveugle ou incertaine croyait ressusciter du néant maté-