SOCIÉTÉ FRANÇAISE DIMPRDIERIE ET DE LIBRAIRIE
ANOENNE LIBRAIRIE LECÈNE, OUDIN ET de
15, Tue de Cluny. 15 ^^LABibX/Q
A Monsieur Eugène RIGAL
Professeur Loaoraire de Littérature française, à l'Université de Montpellier.
Permettez-moi, Monsieur, de vous ofifrir ce livre, où j'ai réuni des leçons faites à l'Université de Montpellier, pendant l'hiver de 1912 à igiS. C'était pour moi le meilleur encouragement, de vous reconnaître parmi les plus fidèles de mes auditeurs. J'ai voulu mettre ces Essais sous l'égide de votre nom, au moment où, en les publiant, je leur fais courir des chances nouvelles.
Montpellier, juin 191 3.
AYERTISSEMENT
J'ai utilisé, en plusieurs chapitres, les travaux de mes devanciers : on les trouvera indiqués en leur place. Cependant, je tiens à remercier particulièrement, de l'aide que m'ont apportée leurs livres, MM. Fortunat Strowski, Pierre Villey, Gustave Reynier, Joseph Vianey, Jules Marsan et le chanoine Heure. Sans eux. une partie de cet ouvrage n'aurait pu être élaborée (ch. ii-ri). Pour le reste, ma dette est moindre : ou plutôt je dois presque tout aux auteurs mêmes que j'étudie. Qu'on me permette de m' approprier les paroles de Guillaume du Vair : « Quant à ce peu qui est du mien, qui n'est quasi que la disposition et les paroles, je vous le présente comme Apelle et Polyclète faisaient leurs tableaux et images, le pinceau et le ciseau encore à la main, prêt à réformer tout ce qu'un plus délié jugement y trouvera à redire. »
/j^voudrais étudier cette année quelques-unes des |pnnes de la vie intérieure en France à partir de Montaigne, et en particulier celles qu'a prises la culture du moi, depuis que ce maître de l'individualisme eut donné, le premier, un exemple de ce que peut l'étude de soi-même, la recherche curieuse et sincère de notre être propre, l'effort diligent et lucide pour le dégager, le délivrer et l'accomplir, en éloignant de lui tout ce qui peut l'altérer, et en le nourrissant de tout ce qui peut renforcer son essence et lui révéler sa richesse.
Mais il faut prévenir tout de suite une erreur. Il ne s'agit pas de prouver que Montaigne ait été, ni pour ses contemporains ni pour le xvii^ siècle, le guide par excellence de la culture intérieure ; il a eu, sans doute, une influence considérable sur le développement des esprits au xvii" siècle, sur la conception que beaucoup d'entre les plus fins et les plus agiles se sont faite de la vie, et sur la manière dont ils ont cru
MO>TAIG>E
qu'un honnête homme, dans sa recherche du bonheur, devait a ménager » sa volonté.
Cependant le sujet que je me propose d'étudier est plus étendu.
Quand on observe les idées morales qui se sont fait jour dans notre littérature au xvii" siècle, et quand, allant de la littérature aux mœurs et des mœurs à la littérature, on essaye de comprendre ce qui a déterminé tant de manières d'être et de façons de vivre singulières, on voit tout de suite que, d'une part, beaucoup de personnalités vigoureuses, très conscientes, très jalouses de leur originalité, se sont formées en dehors de l'influence de Montaigne, quelquefois même contre elle ; que, d'autre part, l'influence de Montaigne est bien loin d'avoir développé au xvii* siècle son plein effet. De tous les disciples que Montaigne a faits parmi les honnêtes gens du xvu*' siècle, on peut se demander s'il en est un seul qui ait saisi pleinement, dans son vrai sens, l'effort de vie intérieure dont les Essais sont le témoignage, un seul qui ait lui-même, par un effort original, conformé sa vie à la doctrine du maître. Et cette question n'est pas l'une des moins attachantes que nous devions rencontrer.
On voit aussi que toute une partie de la littérature psychologique du xvii^ siècle, et non la moindre, ne doit rien à Montaigne ; la curiosité psychologique, à tous les degrés, — qu'elle se porte sur le jeu des passions, sur le mécanisme de la volonté ou, par suite, au plus profond de nous, sur les sources obscures d'où naissent nos désirs, nos impulsions et nos actes, — cette curiosité, il serait faux de dire qu'elle vient en droiture de Montaigne, ou même très souvent que
Montaigne y soit pour quelque chose. Le stoïcisme, connu en dehors de lui, le platonisme, les idées chrétiennes, l'idéal de vie sentimentale qui rayonne de certaines œuvres comme l'Aminte du Tasse, bien d'autres foyers d'existence morale, se rencontrent au cours du xvii" siècle ; leur rayonnement a été très actif ; quelquefois il s'est fondu au rayonnement de l'œuvre de Montaigne, — plus souvent il en est resté complètement indépendant. Il ne faut chercher ici ni logique, ni continuité, ni harmonies.
Si donc je pars de Montaigne, ce n'est pas, faut-il le dire, pour donner à entendre que toule connaissance intérieure est née de lui, ni que les honnêtes gens de France, une fois en possession du merveilleux document de vie intellectuelle et morale que sont les Essais, se sont détournés de toutes les autres sources où l'âme pouvait puiser la science d'elle-même, — de toutes les autres méthodes dont la volonté pouvait recevoir une discipline. Pareil miracle ne s'est pas produit et ne pouvait se produire.
Mais je pars de Montaigne, parce que, d'abord, le premier, en un temps où les richesses morales accumulées par l'antiquité, appauvries sans doute par beaucoup de pertes, mais encore merveilleusement abondantes, venaient d'être jetées pêle-mêle en pâture aux esprits, — à une époque d'action frénétique, où il voyait s'agiter auprès de lui une humanité passionnée, violente, héroïque et corrompue, — il n'a pas fermé les yeux sur la vie extérieure, tumultueuse et incohérente ; il n'a pas considéré non plus comme négligeable ou de peu de ressource la grande tradition littéraire de l'antiquité ; mais tout cela, connaissance
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des hommes léguée par le livre, expérience des hommes auxquels il s'est mêlé, par une décision et im parti pris de plus en plus réfléchi, il l'a fait servir à l'élaboration de son être propre ; il l'a non pas rétréci à sa mesure, mais mis à l'épreuve de sa conscience, — s'élargissant pour tout comprendre, et nourrissant sa vie intérieure de ce que toute vie humaine lui enseignait de plus profond sur ses puissances et ses faiblesses, de ce que toute sagesse lui apportait d'exquis et d'utile.
Je pars de Montaigne, parce que, le premier, parmi les écrivains profanes de la Renaissance, il a consacré je ne dis pas la plus longue, mais la meilleure partie de sa vie, à la culture de son être intérieur, — parce qu'en lui, vie intérieure et culture du moi sont deux noms d'une seule et même chose. — Et c'est là-dessus qu'il faut nous entendre.
Car, après tout, pour certains esprits, il peut y avoir quelque scandale à voir unies, sur le même plan, deux expressions qui éveillent des idées aussi dissemblables que celles-ci : vie intérieure et culture du moi,
— et dont l'une, j'entends la cu//«7'6' c/u moi, provoque d'assez vives antipathies. Je proposerai donc une définition de l'une et de l'autre. — Dire vie intérieure, c'est affirmer que nous portons en nous une vie que nous ne recevons pas du dehors, mais qui naît de ce qu'il faut appeler, faute d'un autre mot, le dedans ;
— c'est affirmer que notre être extérieur, saisissable et visible, notre être de relation, n'est pas le tout ni l'essence de nous-mêmes ; — c'est affirmer que nous ne sommes pas seulement un total ou une combinaison infiniment variée de sensations, d'impressions,
de désirs, reçus des choses ou provoqués par elles, mais que nous sommes nous-mêmes une source ; — que, bien loin de subir passivement les empreintes des événements extérieurs, ces événements ne parviennent jusqu'à nous qu'après s'être réfractes comme en un prisme intérieur, d'où ils reçoivent la qualité et la forme qu'ils ont pour nous. Mais sans aller jusqu'aux conséquences extrêmes de cette affirmation, reconnaissons d'abord que vie intérieure, c'est vie spirituelle, vie d'un esprit dont les conditions sont absolument différentes de celles qui s'imposent à la vie tangible, et qu'on ne peut connaître par les mêmes moyens ; c'est la vie invisible, absolument originale, et sans commune mesure avec tout le reste.
A l'idée de vie intérieure, se lie celle de la valeur incomparable d'une âme. Et comme je ne veux pas laisser oublier que cette question se pose devant des œuvres littéraires, je prie que l'on remarque de quelle importance il est, pour s'expliquer par exemple le théâtre de Corneille, de se souvenir de l'idée que s'est faite Corneille de la dignité d'une âme, en vertu de sa culture religieuse et des idées stoïciennes dans lesquelles son esprit baignait.
A l'idée de vie intérieure, se lie encore celle d'un sens intime et secret des choses, se découvrant seulement aux êtres doués de cette vie. Les réalités intérieures n'existent pas pour ceux qui n'en ont pas reçu l'initiation. Et c'est en vain qu'on chercherait, par certaines analogies, à les leur faire comprendre. Ce n'est pas une connaissance transmissible à qui ne la peut saisir en lui-même. L'intuition du monde intérieur s'éveille dans une âme endormie, au contact d'une autre âme
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déjà initiée, si elle portait en elle, virtuellement, le sens des réalités spirituelles ; -^ mais qui n'en est pas doué à quelque degré ne l'aura jamais.
C'est dire que la vie intérieure repose sur le sentiment du mystère. Les intérieurs ne croient pas qu'il soit jamais possible d'analyser le contenu d'une âme, d'en élucider le mécanisme, d'en démonter et d'en dénombrer les rouages ; — ils sont dominés par le sentiment de l'inexplicable, non pas seulement en face de l'immensité du monde sensible, mais plutôt devant le monde intérieur que chacun de nous porte en soi, et dont nous distrait la vie active, mais que la contemplation nous fait retrouver.
Ce qu'il y a d'incompréhensible dans les réactions de l'âme, ses épanouissements, ses torpeurs, ses chutes, ses clartés, et aussi les ténèbres où elle se perd, son effort pour se connaître et se régir souverainement, ou ses abandons et ses appels à quelque chose qui l'aide à franchir les sombres passages, ses inégalités enfin, dans quelle mesure s'en sont préoccupés les écrivains du xvii' siècle ? c'est une question à laquelle on revient sans cesse, pour peu qu'on veuille comprendre ce qu'ils ont fait. Et quand bien même ils ne nous représentent pas des êtres doués de vie profondé, il ne peut être indifférent pour nous de savoir ce qu'ils ont pensé de l'àme, et s'il n'est pas passé quelque chose de leur pensée dans leurs fictions.
La vie intérieure implique la préoccupation de se tenir en relations avec le divin. 11 n'y a point de vie intérieure sans le goût et la recherche d'une certaine perfection, — j'entends bien une perfection personnelle. Qu'il s'agisse de spiritualité chrétienne, ou d'un
idéalisme sentimental et amoureux comme celui dont la société précieuse a créé des types si élégants, ou de l'héroïsme de la volonté, tel qu'il trouve, dans la tragédie cornélienne, sa plus haute expression, une âme qui se cultive se donne pour fin principale de réaliser en soi un certain idéal, une certaine beauté rare et parfaite dont la possession lui apparaît comme l'objet le plus digne de sa poursuite, et doit lui procurer une satisfaction pleine, une paix absolue, une sérénité accomplie. Ce que le vulgaire appelle le monde réel, c'est-à-dire le chaos des événements extérieurs, ne lui semble qu'une occasion, un prétexte à se manifester elle-même, à se réaliser en sa plénitude. La tâche qui s'impose pour elle, ce n'est pas d'organiser le chaos extérieur, de l'ordonner conformément à l'harmonie qu'elle a conçue ; c'est de se témoigner à elle-même son énergie, sa ténacité, sa souplesse ingénieuse, à tirer parti, pour son propre avancement, de la matière la plus ingrate, — de se démontrer sa propre fécondité, et d'acquérir le suprême mérite, qui est de se conserver soi-même, et de se parer des vertus fortes et délicates au milieu d'un monde dont l'action dissolvante tend à dégrader l'âme et à l'éparpiller.
Je n'ignore pas que toutes ces conceptions passent aujourd'hui aux yeux de beaucoup de gens, — et non des moins pénétrants ni des moins généreux, — pour des vieilleries ; on les traite volontiers de choses mortes ; cette attention portée sur soi-même, ce scrupule perpétuel à se recueillir, cette idée que notre tâche principale est en nous-même, à nous faire aussi purs, aussi paisibles que le peut notre humanité : autant
d'illusions et de mensonges dangereux, coupables même ; car il n'est plus permis à personne, à moins de se mettre un bandeau sur les yeux, d'ignorer que notre tâche est hors de nous ; qu'elle est à diminuer la souffrance et l'innombrable iniquité ; se préoccuper de sa perfection intérieure quand tant de gens meurent de faim, c'est une puérilité et une lâcheté. Et puis, qu'est-ce donc que nous sommes ? Qu'est-ce que cet être propre, cette âme infiniment précieuse, cette vie morale personnelle dont les sages ont si longtemps parlé ? Autant de fantômes et d'hallucinations qui ne naissent que de notre ignorance. Ce qui existe, c'est l'humanité, c'est la vie commune de l'humanité ; — se retirer du monde pour former des sociétés spirituelles, chercher sa perfection solitaire, c'est la survivance déguisée d'un monstrueux égoïsme, — et autant vaut faire des bulles de savon.
Ainsi, ce serait donc une grande vanité que d'aller chercher à trois cents ans en arrière, dans la littérature, les expressions les plus laborieuses, les plus achevées, mais aussi les plus artificielles des illusions intérieures. Mieux vaudrait aller chercher si loin les origines du sentiment contraire, et montrer comment, malgré tout ce que leur antiquité conférait de solennel et d'imposant aux mirages intérieurs, peu à peu, la connaissance de la misère humaine, l'épreuve de l'injustice, ont conduit les grands écrivains à se détourner du spectacle de l'âme, et à considérer, plutôt que les aventures intérieures de quelques êtres d'élite, la grande aventure de la caravane humaine, tourmentée par la faim et par la maladie, opprimée par l'égoïsme des puissants et l'imbécillité des augures et toujours aspi-
IDIOES DinECTRtCES
rant à la délivrance. Ceux-là seuls mériteraient d'être étudiés, parmi les écrivains, qui, comme Diderot, Voltaire, Rousseau même à certains moments, ont cultivé en leur conscience non le sentiment de leur éminente dignité, mais ont exalté en eux l'esprit public ; ceux qui ont été les organes des réclamations universelles, et, négligents de leur propre peine, peu soucieux d'ailleurs de se conserver parfaits, ont ouvert largement leur cœur et leur intelligence aux maux communs ; ceux enfin qui ont fait de la littérature non une délicate et vaine méthode de contemplation, une manière plus ou moins compliquée de rêver, mais un instrument d'action.
Voilà, j'imagine, ce que pourrait me faire remarquer un sociologue. Et je tiens à répondre à ce contradicteur imaginaire.
Car comment se résignerait-on aisément à diriger les forces de son esprit sur un sujet qui serait hors de la vie ? Sans doute un historien ne doit pas se préoccuper de la portée pratique immédiate de ses études. Pourtant, quand des voix si fortes proclament à ses oreilles qu'il fait une besogne de mandarin, qu'il recueille curieusement dans son herbier des fleurs de serre dont l'espèce, peut-être magnifique, mais à coup sûr vénéneuse, doit mourir, — comment ne serait-il pas inquiet et n'essayerait-il pas au moins de se justifier ? Le charme d'une étude qui nous fera vivre dans l'intimité d'esprits attentifs et délicats n'est peut-être qu'une séduction perfide do noire propre égoïsme. C'est cultiver l'artifice à la seconde puissance, que de se faire le compagnon de méditation des âmes qui
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vécurent d'artifices et se nourrirent de sortilèges.
J'avoue que je ne puis me résoudre à traiter comme des objets surannés tous les trésors moraux que notre tradition littéraire nous a légués. Une manière d'envisager la vie qui bannirait du champ d'examen de l'homme sérieux presque toute l'œuvre de Montaigne, celle de Calvin, celle de saint François de Sales et toutes les œuvres de spiritualité chrétienne, à commencer par les lettres de direction de Fénelon, à peu près toute notre littérature morale et la majeure partie de notre poésie, cette manière m'inspire quelque défiance.
Avant de l'adopter, il me semble que c'est un devoir de faire un inventaire de tant de richesses ; il sera bien temps, après, de conclure si elles ne sont que néant. Commençons par les considérer une dernière fois, et puisqu'il n'y a pas de vraie intelligence sans sympathie, ne craignons pas d'observer pieusement ces livres où des hommes, qu'on nous assure épris d'un leurre, ont déposé tant de richesses invisibles auxquelles on veut nous rendre aveugles, afin de mieux ouvrir nos yeux à de nouvelles lumières. Ces hommes-là parlaient tout autrement. Ils ne niaient pas la communauté humaine ; ils ont eu trop de bon sens pour affirmer <( que toutes les voies de culture et de grandeur conduisent à l'emprisonnement solitaire » (Emerson). Mais ils avaient très fort ce sentiment — que certains veulent nous enlever — d'avoir à défendre en eux, contre l'assaut du dehors, une richesse cachée, fragile, précaire, qu'une distraction pouvait perdre ou compromettre ; ils ont essaye, de diverses manières, d'exalter en eux la vie de l'esprit. Ils ont
eu l'inquiétude de leur propre destin ; ils ont cherché un sens à leur vie. Ne refusons pas de les écouter. — Je ne pense pas d'ailleurs que les deux méthodes s'excluent, elles sont complémentaires l'une de l'autre. Et ce serait une question très digne d'être étudiée que celle-ci : des relations qui ont existé entre le souci du salut personnel ou de la beauté intérieure et l'inquiétude sociale.
Mais ce n'est pas seulement devant les ennemis de la curiosité des choses intérieures qu'il me faut justifier mon dessein. C'est aussi devant ceux qui croient en la vie intérieure, devant ceux qui ne l'aiment pas seulement pour ses délices, car ils la savent féconde en angoisses, ni pour l'amusement des analyses ténues, ni pour la gageure d'un bel et difficile idéal, mais qui recherchent en elle une méthode d'austérité, une manière de se dépouiller de soi, de se désapproprier, et de se remplir du sentiment des réalités surnaturelles. Ceux-là peuvent s'étonner qu'à l'expression de vie intérieure se trouve unie, par un singulier hymen, celle de culture du moi, laquelle n'éveille en vérité que des idées toutes païennes, et semble formuler la prétention d'un égoïsme systématique. Et l'on peut être surpris encore de voir une expression toute moderne appliquée à des esprits si éloignés de nous. Disparate ou paradoxe, je ne puis laisser croire que j'aie voulu ni l'une ni l'autre.
Prenons les mots dans leur acception habituelle. Il est certain qu'en général, quand on entend culture du moi, on comprend culte du moi. On ne distingue pas culture de culte. Et l'on n'a pas tout à fait tort.
Lorsque M. Maurice Barrés * publia, vers Pâques de 1889, Un homme libre, qui devait former, avec Sous l'œil des Barbares, paru en novembre 1887, et le Jardin de Bérénice, la série des trois romans idéologiques désignée sous ce nom : le Culte du moi, il ne manqua pas de gens d'esprit pour traiter d'ironiste cet adolescent merveilleusement doué. Anatole France et Jules Lemaitre, tout en le comblant d'éloges, prétendaient — il s'en est plaint depuis — qu'il ne fût pasautre chose. Et M. Paul Desjardins résuma l'opinion en écrivant : « M. Barres a voulu prendre le monde pour jouet et il est lui-même le jouet de sa cadence verbale. » En cette même année, M. Paul Bourget, dans la Préface du Disciple, s'adressant « aux jeunes gens de 1889», les mettait en garde contre cette dangereuse idéologie, qui repose sur un nihilisme délicat, et résumait en termes fort justes l'état d'esprit d'où elle naissait, et qu'elle risquait de généraliser. Pour ces subtiles négateurs que sont les adeptes du nouveau culte, (( l'âme humaine tout entière est un mécanisme savant, et dont le démontage l'intéresse comme un objet d'expérience... C'est un égoïste subtil et raffiné dont toute l'ambition... consiste à (( adorer son moi », à le parer de sensations nouvelles ».
Et, en effet, que disait alors M. Barres aux « quelques collégiens de Paris et de la province » auxquels il offrait son livre ? « Il faut mettre sa félicité dans les expériences qu'on institue, cl non dans les résultats qu'elles semblent promettre. Amusons-nous aux