Aoir la Proface à la nouvelle édition, Fontenioing, igoS
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moyens, sans souci du but... Faisons des rcves chaque matin, et avec une extrême énergie, mais sachons qu'ils n'aboutiront pas. Soyons ardents et sceptiques. »
Ainsi, c'est entendu, cultiver son moi, c'est bien lui rendre un culte. En désespoir d'atteindre jamais aucune certitude, au mépris de toutes les tâches vulgaires, indignes que notre énergie s'y applique, en l'absence de toute noble cause qui requière notre volonté, soyons des virtuoses : l'instrument dont nous jouerons, c'est nous-mêmes ; faisons-nous un esprit apte aux jouissances les plus raffinées ; soyons des histrions supérieurs. Ne nous lassons point de compliquer notre intelligence ; exaltons notre sensibilité ; offronslui en doses savantes tous les piments, spirituels ou sensuels : c'est tout un pour l'esprit supérieur qui cherche au delà de lui la joie souveraine de la contemplation.
Ce n'est pas trop de toute noire intelligence pour nous combiner un régime qui réponde à toutes les tendances de uotre être : « 0 nwi, moi, cher enfant que je crée chaque jour! » s'écrient l'un et l'autre M. Barrés et son ami Simon. Et en effet, c'est bien d'une création qu'il s'agit ; car si leur intelligence est arrivée, par le jeu des analyses dissolvantes, à se convaincre que rien n'existe, il lui reste au moins ceci, que rien ne peut lui ravir la disposition de soi-même, le plaisir infini de se connaître, de s'exercer, d'éprouver ses puissances, et de les élever à leur plus haut degré. Comprendre, joie suprême, joie purifiante, joie absolvante ! « Les émotions humiliantes elles-mêmes, ainsi transformées en matière de pensée, peuvent de-
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venir voluptueuses. » Et le prêtre du moi concluait sur cette règle : « Il faut sentir le plus possible en analysant le plus possible. »
Cette théorie a eu, et elle conserve le privilège de donner sur les nerfs à un grand nombre d'hommes sérieux. Il semble que M. Barrés ait recueilli la quintessence de l'orgueil de Chateaubriand, et qu'il l'ait encore sublimée par une alchimie intellectuelle où il a fait entrer les ingrédients les plus enivrants qu'ait distillés, depuis cent ans, l'égoïsme de quelques grands artistes de la pensée, ou ce qu'on appelle ainsi, depuis Gœthe jusqu'à Renan. Tandis que la tradition de la sagesse intérieure nous convie à nous oublier nous- mêmes pour nous dépasser, voici qu'un apôtre, presque unéphèbe à vrai dire, mais combien las, combien riche de dédain, nous convie à nous souvenir sans cesse de nous. Tandis que la sagesse intérieure nous enseigne que la paix ne se trouve que dans l'oubli de soi, dans la ruine de son amour-propre, voici qu'on nous dit : « Enfermé dans une cellule,... je cultiverais et pousserais au paroxysme certains dons d'enthousiasme et d'amertume que je possède, et qui sont mes délices. » En vérité, pensaient des hommes de bon sens, est ce bien dans une cellule monastique qu'il faut enfermer ce forcené qui déraisonne avec une éloquence magnifique et concise ? Entre la culture ou le culte du moi et la vie intérieure, il n'y a pas plus de ressemblance qu'entre l'état de santé et l'état de maladie, entre la perversité élégante et la recherche de l'équilibre moral.
Mais ce qui achève de déconcerter, c'est le mélange perpétuel — dans le journal de sa vie intime que
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tient cet homme libre, — du langage ascétique, des termes de haute spiritualité chrétienne ou stoïcienne, et du vocabulaire des artistes.
« Courons à la solitude, dit M. Barrés. Soyons des nouveau-nés ! Dépouillés de nos attitudes, oublieux de nos vanités et de tout ce qui n'est pas notre âme, véritables libérés... » Jusqu'ici, nouscroyons entendre le cri d'une âme dégoûtée du siècle, et qui va se jeter au désert ou au cloître, mais écoutez la suite : « Véritables libérés, nous créerons une atmosphère neuve où nous embellir par de sages expérimentations. »
Plus loin, le scandale s'aggrave : la grâce m'a visité quelquefois, s'écrie l'homme libre ; j'ai entrevu mon Dieu intérieur ! mais, ajoute-t-il, ce ne sont encore que « des flirts avec le divin ! » Tournons une page, voici du langage stoïcien : tout cela est bien composite, et devant ces juvéniles impatiences, on est tenté de se demander si ce témoignage sur l'état d'esprit de la jeunesse intellectuelle vers 1890 est autre chose qu'un curieux document de bigarrure intellectuelle. Mais, encore une fois, pourquoi parler de culte ou de culture du moi à propos de vie intérieure ?
C'est qu'à vrai dire la difiFérence n'est pas si grande qu'il y paraît d'abord. Je n'aurai pas besoin de le démontrer à mon sociologue de tout à l'heure. Pour lui, du moment qu'on recherche sa perfection personnelle, de quelque manière que ce soit, c'est tout un : il n'hésiterait pas à mettre les jansénistes avec M. Barrés et son ami Simon dans la catégorie des êtres qui, comme M. Albert Bayet le dit avec une
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netteté irrévérencieuse, ne regardent pas plus loin que « le bout de leur âme ' ».
Mais ce n'est pas de l'agrément du sociologue que j'ai besoin, — puisque lui, poussant sa pointe, m'engagerait sans doute à renvoyer dos à dos les dévots de la vie intérieure et les idolâtres du moi. Je veux convaincre les intérieurs.
Qu'ils remarquent d'abord que le culte du moi n'est, en effet, que la forme excessive, agressive si l'on veut, de la culture du moi. Or, que signifie, non plus ce culte, mais cette culture? Etant donné ce que nous sommes, nous accepter comme tels, nous connaître, et utiliser les dons de notre nature, de manière à leur faire produire le plus haut rendement possible. Mais quel sera ce rendement? Les intérieurs ne croient pas, comme le sociologue, qu'il revienne toujours, pour toute âme qui le cultive, à jouir d'elle-même. Ils affirment que la culture intérieure a précisément pour objet de nous délivrer de nous-même. — A quoi l'on peut répondre que c'est cela même qui est en question, et que le problème perpétuellement posé dans toute notre littérature morale, depuis Montaigne, c'est toujours celui-ci : comment nous délivrer de nous-même, mais comment, nous en étant délivré une première fols, ne pas tomber dans une forme plus subtile, plus élégante, mais toujours une forme de notre égoïsme ? Le problème se pose entre les profanes et les sacrés d'abord, car les sacrés disent aux profanes : Vous raffinez sur l'esprit, sur le sentiment ; vous visez à être des délicats, — prenez garde,