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perfection qu'il cherchait dans la solitude de son cœur, rempli d'une surhumaine aspiration. De cet orgueil, il ne sera puni que par l'amour de Diane.
De quelle race est-il ? Nul ne le sait ^. Est-ce à dessein que d'Urfé a voulu que lui-même ignorât sa généalogie ? Un si subtil esprit n'a point besoin d'ancêtres. On sait seulement qu'il a été formé dans les écoles des Massiliens, et c'est de là qu'il tient sa noble éloquence. Un jour, il rencontre la nymphe Diane. Diane a connu l'amour ; elle a aimé Philandre, qui est mort entre ses bras, « Il a laissé son esprit sur mes lèvres », dit-elle de lui. Silvandre, engagé par surprise avec elle dans une conversation sur l'amour, s'est cru obligé à la servir par les lois delà courtoisie, car la malicieuse Philis a si bien fait qu'il aurait l'air de faire offense à Diane en refusant de la courtiser par amusement. Elle a amené Diane à faire à Silvandre de ces compliments qu'on ne saurait négliger sans se donner la réputation d'un esprit hagard et farouche : « Dès lors cette opinion et les perfections de Diane eurent tant de pouvoir sur lui, qu'il conçut ce germe d'amour, que le temps et la pratique accrurent » ; et dès lors aussi Diane, que Philandre attend aux Champs- Elysées, commence à se sentir changée, par la feinte recherche de Silvandre. «Jesais, confie-t-elle àAstrée, tout en protestant que la mémoire de son premier amour continue à la défendre, je sais que ce berger, au commencement pour le moins, ne m'a servie que par gageure, et toutefois, dès qu'il a commencé, j'ai
1 . Rappelons que c'est peut-être le portrait d'Antoine d'Urfé ; cf. ch. IV, p. 112, n. 2.
eu sa recherche agréable. Et au contraire je sais que le gentil Paris m'aime véritablement. Toutefois, quelque mérite que je reconnaisse en lui, il est impossible qu'il fasse naître en moi tant soit peu d'amour. « Ainsi tous deux apprennent qu' u Amour ne souffre guère qu'on se moque de lui » ; Silvandre est obligé de reconnaître que sa raison et sa volonté n'y peuvent rien, u que l'homme s'efforce en vain contre les ordonnances du ciel, et que celui-ci est le plus avisé, qui sait mieux y ployer et conformer sa volonté » . Je ne me chargerai pas d'accorder avec cette conception fataliste de l'amour les théories platoniciennes de Silvandre ; il les développe inlassablement, au cours du temps qu'il a promis de passer au service courtois de Diane, et c'est peut-être pour lui une manière de se défendre. Il est l'arbitre, l'oracle de toutes les questions d'amour débattues au pays des Druides ; par exemple : « Nous disons qu'un amour périssable n'est pas vrai amour, car il doit suivre le sujet qui lui a donné naissance. C'est pourquoi ceux qui ont aimé le corps seulement doivent enclore leur amour dans le tombeau ; mais ceux qui outre cela ont aimé l'esprit doivent avec leur amour voler après cet esprit aimé jusques au plus haut ciel. » Mais surtout, invité un jour par la nymphe Léonide à expliquer pourquoi les pensées d'un amant lui doivent être plus chères que la présence même de celle qui les fait naître, tout en cheminant dans les sentiers qui conduisent à la cabane d'Astrée, Silvandre explique toute sa conception, très intellectualiste, de l'amour. Les yeux, dit-il, « peuvent bien commencer, et élever une jeune affection, mais lorsqu'elle est crue, il faut bien quelque
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chose de plus ferme et de plus solide, pour la rendre parfaite, et cela ne peut être que la connaissance des vertus, des beautés, des mérites... Or quelquesunes de ces connaissances prennent bien leur origine des yeux, mais il faut que l'âme, par après, se tournant sur les images, qui en sont demeurées au rapport des yeux et des oreilles, les appelle à la preuve du jugement, et que toutes choses bien débattues elle en fasse naître la vérité ». A ce langage, à cette théorie de la connaissance, il est sensible que d'Urfé connaît assez bien le stoïcisme. Mais poursuivons... « C'est pourquoi il ne faut point douter que l'absence n'augmente l'amour, — pourAii toutefois qu'elle ne soit pas si longue que les images reçues de la chose aimée se puissent effacer, — soit que l'amant éloigné ne se représente que les perfections de ce qu'il aime, parce qu'Amour qui est rusé et cauteleux ne lui a peint que ces images parfaites en la fantaisie, soit que l'entendement, étant déjà blessé, ne veuille tourner sa vue que sur celles qui lui plaisent, soit que la pensée en semblable chose ajoute toujours beaucoup aux perfections de la personne aimée * ! »
Silvandre ne craint pas le paradoxe, ou plutôt les vérités fmes, et pendant qu'il y est, il soutient que la présence est plus contraire à l'amour que l'absence. Et ceci l'engage en de belles spéculations, u Plus nous avons de connaissance de la perfection de la chose aimée, plus aussi notre amour s'augmente. Mais qui ne sait que les troubles et mouvements des sens empêchent infiniment la clarté de l'entendement '?... Que s'il
1. Cf. Balthazar Castiglione ; v, ch. iv, p. 106 et suiv. Noter ici la nuance malicieuse.
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en est ainsi, n'avouerez-vous pas qu'en absence l'entendement de celui qui aime agira beaucoup plus parfaitement que quand, transporté par les objets qui se présentent à ses yeux, il ne peut l'aire autre chose que regarder, désirer et soupirer ? » D'où vient donc que les amants désirent si passionnément se voir ? — De l'ignorance, réplique bravement Silvandre : « Mais combien y a-t-il de différence de ces amours que les yeux nourrissent à celles que l'entendement a produites. Tels jurent au moment de leur séparation que rien ne saurait ajouster à leur amour qui découvrent ensuite qu'ils ont fait un grand outrage (à leurs maîtresses) de les avoir auparavant si peu aimées, tant cette brève absence augmente l'amour par la contemplation de la beauté. » Si l'bumanité n'était pas si imparfaite, elle reconnaîtrait que la nature nous a donné les sens « seulement pour instruments par lesquels notre âme, recevant les espèces des choses, vient à leur connaissance, mais nullement pour compagnons de ses plaisirs et de ses félicités, comme trop incapables d'un si grand bien » .
Subtil Silvandre ! Silvandre, si fier de son intelligence, et de ne recueillir de l'amour que la perfection plus grande qu'elle apporte à son âme ! Silvandre qui goûte si voluptueusement les délices de se sentir purement intelligent 1 II va souffrir cependant, et lorsqu'il sentira combien peu il a gagné sur le cœur, sur « la volonté « de Diane, il sera touché lui-même au cœur ; et il avouera que les contentements de l'amour lui donneront une félicité qu'il ne connaissait pas. Mais fions-nous à lui. Ses effusions platoniciennes n'y perdront rien de leur abondance.
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C'est surtout le raisonneur, plus encore que le contemplatif, fpii nous est révélé par les propos que je viens de citer. J'aurais pu emprunter à Silvandre un exposé platonicien à peu près complet ; à plusieurs reprises, contre le sceptique Hylas, il défend avec ferveur les thèses de la haute spiritualité amoureuse. Je préfère emprunter au druide Adamas un résumé de ces thèses. M. Strowski ^ a déjà attiré l'attention sur la presque identité des théories d'Honoré d'Urfé et de celle de saint François de Sales sur l'amour divin. Il n'y a rien là qui nous surprenne, puisqu'il y a une source commune. « Toute beauté, dit donc Adamas à Céladon, procède de cette souveraine bonté que nous appelons Bien. Le soleil que nous voyons éclaire l'eau, l'air et la terre d'un même rayon. Le soleil étemel embellit ainsi tous les êtres. La clarté divine brille plus en l'entendement angélique que dans l'âme raisonnable, et dans l'âme raisonnable que dans la matière. » Et Céladon : « Un de vos druides prétendait que l'amour étant le désir de la beauté, et n'y en ayant cfue de trois sortes, celle qui tombe sous la ^-ue..., celle qui consiste dans l'harmonie..., celle enfin qui est la raison et que l'esprit seul peut apercevoir, il n'y a ainsi que les yeux, les oreilles et l'esprit qui doivent en jouir. » A quoi Adamas répond qu'en effet toutes les jalousies et les querelles viennent du dédain de ces vérités. « Si nous ne désirions que voir, qu'entendre, que parler, pourquoi serions- nous trahis, pourquoi cesserions-nous d'aimer, pourquoi ne serions-nous )lus aimés ? )^ Et je remarque que le druide n'engage
point Céladon, pour se guérir de son amour, à s'éle-i ver plus haut vers la contemplation de l'idée pure de^ beauté. Il ne lui en demande pas trop ; il le laisse à{ ce degré où le courtisan de B. Castiglione avait per-j mission d'aimer en sa dame « la splendeur et la grâce, | les étincelles amoureuses, la mélodie des paroles,] l'harmonie de la musique (si elle était musicienne) et" la beauté de l'esprit ». Mais ce degré était bien loini de la perfection contemplative où le vrai platonicien | doit monter. Nous avons ici un platonisme mitigé, adapté ; le mysticisme est bon pour la théorie. Âdamas, qui est un directeur de conscience, n'en offre qu'à une; dose modérée à son pénitent, qui répond d'ailleurs : ({ Il y a longtemps que j'ouïs discourir sur ce sujet, mais les déplaisirs que j'ai soufferts m'en avaient ôtéj la mémoire. » !
Retenons le mot. Peut-on plus clairement laisseri entendre que le Platonisme, que les idées ne sont d'au-j cune ressource à ceux qui souffrent .^ Et pourtant non,! car ces belles pensées, dès qu'on les rappelle à Céla-j don, le rassérènent. Le voilà ramené à cette croyancej partout répandue dans YAstrée, que l'amour pur ne^ peut donner que la joie. Mais aussi prenons-y gardeji il se trouve mêlé à ces idées platoniciennes un éié4i ment uniquement chrétien. « L'amour, dit Léonide'i veut l'extrémité en son sacrifice. » Platon n'a pas ei; cette notion et ne pouvait l'avoir. Le degré où visenj* les héros de VAalrée, c'est la parfaite union des âmesl» union qui se consomme par le sacrifice de l'une i{ l'autre. Nous voici dans un ordre de pensées puret i ment chrétien, étranger au platonisme. Dans la myîj^ tique Fontaine de la vérité d'amour, où les esprits s:
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mirent comme les corps se reflètent en les eaux ordinaires, l'esprit de l'amant aperçoit non sa propre image, mais celle de l'aimée ; c'est que « celui qui aime donne son âme à la personne aimée, » Ce n'est plus son âme qui vit en lui, c'est celle de l'amante*. Aimer sans mesure, n'aimer qu'un seul objet auquel il rapporte tout, ne s'aimer qu'autant qu'il se rend digne de son amour, se transformer en lui et n'aimer que ce qu'il chérit, n'honorer que ce qu'il honore, tel est, en résumé, l'enseignement des douze lois d'amour.
Mais encore une fois, ce que d'Urfé n'a pas réellement montré, c'est la vie de ces idées dans les âmes. Et à le lire, on dirait qu'il a été presque autant préoccupé de les contredire que de les développer. Evidemment il les aimait, mais ne voyait pas que l'on s'avisât de les pratiquer, et il faut convenir que son Hylas, le théoricien de l'Inconstance, est bien plus vivant que Céladon, et même que Silvandre 2. Hylas n'est pas un type nouveau en littérature ; c'est le Galaor de VAmadis ; c'est, dans Y Hepiaméron de Marguerite de Navarre, ce SafTredent qui perd sa peine à se gausser du platonisant Dagoucin ^. Encore un peu de temps, qu'il se soit froUc de philosophie, (( et qu'il ail fait