‹ De Montaigne à VauvenarguesChapitre 36 sur 93 · LAME DA>S L ASTRÉE · texte numérisé non relu

LAME DA>S L ASTRÉE

leur perfection, c'est pour se rendre plus dignes d'être aimés que les héros de VAstrée font la guerre. Ils ne conçoivent pas de fin supérieure à celle-là, puisque, selon le mot d'Honoré d'Urfé, « la propre action de l'âme » consiste à aimer, et qu'ainsi toute action extérieure doit tendre à développer la beauté intérieure, qui, par sa destination et sa vocation profonde, sera consacrée à l'amour. Les actions extérieures n'ont d'ailleurs, en elles-mêmes, aucune valeur. Ici comme en religion, c'est la foi qui justifie ; les œuvres, à elles seules, ne comptent pour rien. Un héros peut avoir risqué vingt fois sa vie : s'il ne l'a fait dans l'intention de se rendre plus digne de sa maîtresse, de se parer à ses yeux d'un mérite plus haut, enfin s'il ne lui rapporte absolument tous ses mouvements, toute sa volonté, son héroïsme n'est que néant. Une erreur d'amour, trop de confiance en son mérite, une prétention manifestée trop tôt, et trop hardiment, sur l'objet aimé, suffit pour détruire le mérite d'amour, le trésor de complaisance accumulé par des mois de rigoureuse adoration et d'épreuves. Fragile est le don de la grâce ; imprudente et orgueilleuse, l'âme qui pense, par sa valeur, s'en être assuré à jamais la possession. Non moins fragile la grâce amoureuse ; un instant la fait perdre, et une heureuse inspiration la peut rendre ; mais la déesse qui en dispose a de si mystérieuses délicatesses, des caprices si déconcertants, encore que toujours adorables, que le dévot d'amour vivra dans le doute, dans le tremblement, dans la conscience de son indignité, d'où un regard céleste peut le relever, mais où le dédain céleste peut l'abîmer. Telle est cette conception, où vous sentez

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déjà une transposition sentimentale de la religion ; la femme y est vraiment di\dnisée, et l'on est tenté dès maintenant d'ajouter, selon VAstrée, qu'en la femme, c'est le caprice qui est fait dieu.

Ainsi donc, réaliser en soi la perfection de l'amour, cela suffit à l'occupation et à la dignité de toute une existence. Le désir de plaire à une femme aimée ne donne pas seulement de la politesse et de la grâce au costume, aux attitudes, au langage 5 il n'affine pas seulement l'esprit, qu'il dresse à la galanterie, à la gentillesse : car l'esprit de la femme aime à se jouer autour des choses du sentiment , et pour lui paraître digne d'elle, il faut se rendre capable de se mouvoir à son aise dans le monde immatériel des idées, manier avec une légèreté subtile des pensées ténues, parler ce langage un peu contourné qui se refuse à traduire des conceptions massives, mais qui par des touches vives effleure les pensées qu'un esprit lourd ferait évanouir. Cette préciosité et cette agilité d'intelligence ne sont pas seulement un jeu, dans lequel n'importe quel homme, pourvu qu'il fiit doué, apprendrait à exceller. Elles n'ont leur grâce, et elles n'exercent leur prestige sur l'âme féminine, qu'à la condition de traduire la pureté de l'essence spirituelle. Quiconque n'a pas le goût de la beauté spirituelle ne sera jamais qu'un piètre amoureux, fût-il le plus ingénieux parleur et le plus raffiné diseur de jolis propos.

Il n'y arien là quipuissc nous surprendre. El même, nous sommes séduits par l'idée d'un roman qui mettrait en œuvre une pareille conception, j'entends : qui montrerait comment elle peut vivre dans une âme.

LAME DANS l\( ASTRÉE )) 1 ÔQ

Mais voici un premier sujet de méfiance, une réflexion qui nous engage à ne pas trop attendre de YAstrée : c'est précisément ceci, que la femme y soit, d'emblée, divinisée. La manière dont sa divinité est conçue a quelque chose d'artificiel, d'un peu puéril, qui risque de décourager l'intérêt, eu demandant une trop forte concession à notre sens de la vérité, — et d'autre part, la conception de VAstrée paraît, à un homme d'aujourd'hui, négliger ce qu'on a le droit d'appeler le sentiment du divin dans l'amour.

Ecoutons Silvandre, qui est le théoricien, le métaphysicien du roman ; il dit ceci, qui est fort acceptable, et à quoi, assurément, Lamartine, amant d'Elvire, n'eût pas manqué de souscrire : « Les femmes sont véritablement plus pleines de mérite que les hommes, voire de telle sorte, que s'il est permis de mettre quelque créature entre les pures et immortelles intelligences et nous, je crois que les femmes y doivent être, parce qu'elles nous surpassent de tant en perfection, que c'est en quelque sorte leur faire tort que de les mettre en un même rang avec les hommes : outre que nous pouvons avec raison les estimer un juste milieu pour parvenir à ces pures pensées (c'est ainsi que les plus savants les nomment presque ordinairement), puisque nous apprenons par V expérience que c'est d'elles que toutes les plus belles pensées que les hommes ont prennent leur naissance, et que c'est vers elles qu'elles courent, et en elles qu'elles se terminent. Et qui doutera que Dieu ne nous les ait proposées en terre pour nous attirer par elles au ciel i*... »

\oilà qui est clair, et voilà des propositions très

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modérées ; remarquez qu'ici la femme n'est pas divi- ;

nité ; elle est seulement, et c'est déjà un assez beau i

caractère, inspiratrice de pensées divines. — Et Sil- \

vandre a raison d'invoquer V expérience ; il ne dit \

rien de plus que ce qu'elle enseigne en effet. Un noble ;

amour exalte toutes les énergies morales d'un homme, \

le rend difficile pour lui-même, lui inspire plus de '■■

confiance en l'idéal qu'il s'est donné. Mais cela posé, i

qu'attendrions-nous de VAstrée ? Qu'elle nous prouve j

la beauté morale d'une femme, au moins d'une ; i

qu'elle justifie le charme exercé par cette beauté sur '

l'àme d'un homme " qu'elle nous dise enfin — ce que :

nous sommes tout prêts à croire — par où l'âme de ■; la femme est supérieure à celle de l'homme, et comment il se fait qu'un homme ne connaisse pleinement son caractère et ne distingue clairement son idéal qu'à

partir du jour où il aime. Or c'est ce qu'en vain nous |

cherchons dans VAstrée. La divinité de la femme y j

est une convention, c'est la règle du jeu. 11 faut i

y croire en ouvrant le livre ; mais aussi, chose plus 1

difficile, continuer d'y croire après qu'on l'a ouvert, j

et quand on s'est aperçu qu'au total Astrée, Diane, \

Philis, ne sont que d'assez froides bégueules, à moins \

qu'elles ne deviennent soudain, et alors elles nous \

plaisent beaucoup plus, des coquettes, des capricieuses, a

des femmes d'esprit ; mais alors nous ne voyons pas j du tout ce qui leur assigne ce rang intermédiaire entre l'homme et la divinité, si ce n'est qu'elles ont « le teint plus blanc » et la « voix plus suave o : mais encore d'Urfé lui-même nous dira-t-il que les parfaits amants recherchent la beauté de l'âme, et non pas celle du corps.

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Cette beauté de l'âme, que nous ne voyons chez aucune des femmes de YAstrée, — puisqu'après tout les femmes appartiennent à l'humanité, elle devrait résider dans une aspiration. Un être humain vaut moins par ce qu'il est que par ce qu'il voudrait être. Or il est convenu que la femme, dans VAstrée, est parfaite, d'une perfection réalisée. Je ne veux pas reprocher à d'Urfé de n'avoir pas écrit cette trilogie admirable, si riche de vie intérieure, que Fogazzaro nous a donnée, d'Un petit monde d'autrefois ']usqak II Santo. Pourtant ce chef-d'œuvre nous fait sentir pourquoi nous sommes d'abord si déçus par VAstrée ; pourquoi, malgré notre volonté de la goûter et de la comprendre comme ont fait les contemporains, c'est d'abord le regret de ce qui ne s'y trouve pas qui nous saisit. Assurément Fogazzaro considère l'amour comme une passion pénétrée d'un élément divin : il croit que par l'amour un être accomplit son ascension spirituelle. ^lais d'abord le sentiment d'une perfection morale infiniment difficile à réaliser, inaccessible, il le donne à la femme comme à l'homme, et c'est par là qu'une héroïne, tout comme un héros, peut nous intéresser. La femme n'est pas moins humaine que l'homme ; aux yeux de l'homme qui l'aime, elle est au-dessus de l'humanité commune, comme l'homme, aux yeux de la femme qui l'aime, est exalté au-dessus de la foule. Deux êtres qui croient profondément l'un en l'autre croient, par cela même, plus fortement, à tout ce qui dépasse l'humanité, et parfois même ils ne commencent à y croire que du jour où ils se sont aimés. Voilà le fait humain. Et chacun d'eux y croit d'autant plus qu'il assiste, en

itili Di: MO>TAlG.\E A VAUVE.\ARGLES

témoin confiant, à l'effort que fait l'autre pour conserver cette foi, qui puise sa force en la noblesse commune. La nouveauté de Fogazzaro, c'est d'avoir imaginé qu'en cette recherche de la beauté spirituelle, l'homme ait devancé la femme. Piero Maironi est plus près de Dieu que Jeanne. Et nous assistons, avec une pitié où se mêle l'admiration, à l'effort de cette âme féminine, si passionnée, si douloureuse et si fragile, qui se débat contre l'idéal trop haut qui lui enlève le cœur de son ami, et cependant en subit la séduction et l'attraction ; qui craint de comprendre, parce que comprendre l'idéal ascétique, ce serait renoncer au bonheur humain ; et qui recule devant la vérité, à la fois trop âpre et trop douce. Mais est-il vrai que cette histoire soit nouvelle, et la pauvre Jeanne Dessalle, révoltée contre cette immolation de soi-même dont Pierre lui donne l'exemple, jalouse de son idéal, faisant tout ce que peut sa faiblesse pour le comprendre afin de l'égaler et de le reconquérir, et pleurant au lit d'agonie du martyr (car c'en est un), la pauvre Jeanne n'est-elle pas une incarnation moderne de Pauline, la femme de Polyeucte ?

Cela surtout, nous ne pouvions demander à d'Urfé de le faire. Ce spectacle de deux âmes liées par une absolue tendresse, et dont l'une, un jour, continuant à accomplir son destin intime, semble devenir infidèle à l'autre, ce tragique malentendu qui fait que la meilleure de ces âmes semble abandonner l'autre, quand elle voudrait la soulever vers une beauté supérieure dont elle ne peut, seule, goûter toute joie, ce beau spectacle, ne reprochons pas à d'Urfé de ne nous l'avoir pas donné.

h AME DANS L ASTREE

Mais ce que je regrette, c'est qu'il n'ait pas su nous faire voir comment les belles idées dont son œuvre est remplie sont vécues par ses personnages. Ce qui pourrait nous passionner dans VAslrée, ce n'est pas que des personnages, de parti pris, et dès la première page, se conforment à un idéal de courtoisie, tous veillant, comme par conspiration, à ce que personne ne manque jamais à la règle du jeu, et prêts à punir le distrait coupable d'infraction ; — ce serait qu'un ou deux personnages, vivant de bonne foi leur passion et aimant une femme dont la beauté intérieure nous serait rendue sensible, découvrent peu à peu en euxmêmes, par expérience de leur âme, un idéal qu'ils portent en eux à leur insu. Les événements ne manquent pas dans VAslrée ! Aventures, désespoirs, brouilles, raccommodements, bannissements, repentirs, rentrées en grâce, — les cinq livres en abondent. Mais tout cela reste sur le plan du formalisme ; un manquement au code de la courtoisie amoureuse entraîne un châtiment disproportionné, que nous ne comprenons pas. Et de même que nous ne voyons pas quelle déchéance intime a subie l'amant, — nous observons sans un très vif intérêt par quelles épreuves il so rachète. Victime d'une équivoque, d'un faux soupçon, d'une intrigue, il n'a point à découvrir en lui une vérité qui le purifie.

Quelle est donc l'histoire de ce malheureux Céladon, qui a prodigué l'enchantement à des millions de lecteurs PMais d'abord, qui est cette bergère Astrée,

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objet de ses feux et cause de ses interminables tourments ? La bergère Silvie nous assure (I, 3^ 1.) que c'est l'une des plus belles et des plus accomplies personnes qu'elle vit jamais : (( Et encore que sa beauté soit extrême, toutes fois c'est ce que est en elle de moins aimable, car elle a tant d'autres perfections, que celle-là est la moins apparente. » Il faut bien que cela soit vrai, pour que Céladon en soit si sérieusement épris, en dépit de son caractère vraiment terrifiant pour une âme ordinaire. Son humeur n'est pas « d'être à moitié maîtresse, mais avec une très absolue puissance commander à ceux qu'elle daigne recevoir pour siens ». Voici un échantillon du style dont elle écrit à Céladon : « Lycidasa dit à ma Philis que vous étiez aujourd'hui de mauvaise humeur. (Céladon est toujours inquiet ; cet amour si lointain qui veut bien condescendre à recevoir son adoration, il se demande toujours s'il n'en a pas démérité). En suis-je cause ou vous ? Si c'est moi, c'est sans occasion, car ne veux-jepas toujours vous aimer et être aimé de vous ? et ne m'avez-vous mille fois juré que vous ne désiriez que cela pour être content ? Si c'est vous, vous me faites tort de disposer, sans que je le sache, de ce qui est à moi : car par la donation que vous m'avez faite, que j'ai reçue, et vous et tout ce qui est de vous m'appartient. Avertissez-m'en donc, et je verrai si je vous en dois donner permission, et cependant je vous le défends. » — Que pensez-vous de ce billet doux en style d'huissier ? C'est fort bien raisonné, mais parfaitement tranchant et sec ^ Supposez qu'Astrée,

1 C'était la mode d'eiprimer en langage juridique les contestations amoureuses; raais il y a bien dans celte lettre une indication de caractère.

L AME DANS L ASTREE

égarée par les faux rapports du perfide Sémire, se croie trompée par Céladon ; elle sera jalouse, non pas avec transports, mais implacablement ; d'autant plus qu'aimant Céladon en secret, et malgré la défense de ses parents, elle sait mieux quelle reconnaissance lui doit son amant. C'est une dissimulée ; elle excelle à se contraindre; lancée sur une opinion fausse, elle n'est point de celles qui en reviennent aisément. On dirait que son orgueil oublié se jette brusquement sur la pâture qu'on lui jette. Elle se plaît à accabler de ses froideurs et de ses mépris l'infortuné Céladon ; celuici, de désespoir, se jette dans le Lignon ; elle s'y iette à son tour ; tous les deux sont repêchés, mais chacun de son côté, et voilà comment le roman commence. Astrée aura beau reconnaître ses torts ; l'amourpropre, le point d'honneur et la fortune aidant, il faudra 5. ooo pages pour qu'elle reçoiveen grâce Céladon. Que n'a-t-il cru ce qu'elle lui écrivait au début de sa recherche : « Je suis soupçonneuse, je suis jalouse, je suis difficile à gagner, et facile à perdre... ; le moindre doute est en moi une assurance : il faut que mes volontés soient des destinées, mes opinions des raisons, et mes commandements des lois inviolables. Croyez-moi, encore un coup ; retirez-vous, Berger, de ce dangereux labyrinthe, et fuyez un dessein si ruineux. »

Attachons-nous à Céladon. La douleur d' Astrée, d'autant plus vive, dit l'auteur, « qu'elle ne pouvait rejeter le sujet de sa faute que sur elle-même », nous intéresse peu, car sa sottise ne fait pas qu'elle doute un instant d'elle-même et de sa perfection. Céladon, au moins, connaît mieux l'art de se faire souffrir. Il a

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été retiré de l'eau par trois nymphes, lesquelles, le jour durant, «lui tinrent si bonne compagnie que s'il n'eût eu le cuisant déplaisir du changement d'Astrée, il n'eût point eu d'occasion de s'ennuyer, car elles étaient belles, et remplies de beaucoup de jugement ». En vain la tendre Galathée, séduite par sa mélancolie, s'ofiFre-t-elle à le consoler ; en vain le charme de sa personne agit-il encore sur la belle Léonide, qui à force de demeurer auprès de lui, apprend à ses dépens que « la beauté a de trop secrètes intelligeQces avec notre âme, pour la laisser si librement approcher de ses puissances, sans soupçon de trahison ». EtSilvie elle-même, Silvie qui fut cruelle au naïf Ligdamon, lequel en était arrive à se convaincre que les défaveurs persistantes d'une belle étaient la monnaie et le privilège dont elle paye ceux qui sont à elle, la cruelle Silvie s'émeut pour Céladon. Céladon ne veut que sa peine et il s'évade de sa prison d'amour.

C'est alors que nous apprenons, par un de ces récits épisodiqucs comme il en fourmille à travers VAstrée, que cet amoureux transi et maladroit, condamné à un si rude servage d'amour, fut au moins en son adolescence un garçon fort hardi, et qui n'avait pas froid aux yeux Quelle erreur de croire qu'il n'y a dans VAslrée que de chastes histoires ! et en attendant que nous y retrouvions les idées platoniciennes sur l'amour, en quelles scabreuses aventures nous attardons-nous ! Abusant de son grand air dejeunessc, ce Céladon, qui fait aujourd'hui si triste figure, n'estil pas jadis arrivé à se faire passer pour une fille, n'al-il pas joué le rôle de Paris, dans une représentation

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du fameux jugement de la beauté des trois déesses, que l'on célébrait tous les ans sur le bord du Lignon ? Il y a là une scène qui semble venir tout droit d'un roman grec, et qui a pu plaire à A. Chénier. Astrée, qui fut parmi les filles trompées, et qui reçut de lui la pomme d'or accordée à la plus belle, a feint d'être en colère quand elle a connu la ruse, mais le précoce amoureux a montré si peu de confusion, une si charmante audace, mêlée d'un respect si dévot, animait kous ses propos, qu'elle n'a pu garder le ton du ressentiment. « Il est tout vrai, convient-elle, que sa beauté, son courage et son affection me plaisaient. » Et bien qu'elle ait mis, dit-on, à son amour toutes les contrariétés imaginables, elle reconnaîtra que Céladon, « quoique jeune enfant, a toujours eu une telle résolution à vaincre toutes les difficultés, qu'au lieu que quelque autre eût pris ces contrariétés pour des peines, il les recevait pour preuves de soi-même, et les nommait les pierres de touche de sa fidélité ». Yoilà qui va des mieux. Mais nous sommes un peu surpris que Céladon ait tant perdu de son assurance, et qu'après s'être rendu aimable malgré une offense aussi hardie, il n'ait point eu la résolution d'imposer son innocence à cette pédante écervelée d' Astrée. Tout ce qu'il a de volonté, il l'emploie désormais à obéir aux ordres d'Astrée, qui l'a banni de sa présence ; absurde respect, — mais ainsi le veut le point d'honneur amoureux ; pénitence mortifiante, au sortir de laquelle il osera tenter de nouveau le bonheur. Il vit dans une grotte, dort à la belle étoile, laisse croître ses cheveux comme un anachorète ; ses yeux se ternissent ; il se nourrit de ses larmes et de cresson ; il dresse à

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sa divinité des autels de gazon, et sa manie passionnée s'amuse à tracer sur le sol des dessins de fleurs. Pour que sa ressemblance soit complète avec Amadis en sa solitude de la Roche-Pauvre, où l'a conduit la jalousie d'Oriane, il rencontre, lui aussi, un ermite qui vient le consoler ; c'est le druite Adamas. Sa mélancolie ne lui inspire rien d'intéressant ; ce sont d'interminables monologues où il ressasse son bonheur passé et son ennui présent et dont le refrain est toujours: « \'ivons pour la gloire d'Astrée ! » Patience ; il aura de nouveau la fantaisie d'agir, — mais de nouveau, comme au temps de son adolescence, nous verrons cet amant efféminé revêtir le costume d'une nymphe, et, sous le nom d'une nymphe, conquérir l'amitié intime d'Astrée, qui l'aimera pour sa ressemblance avec ce Céladon quelle croit mort. — Vous devinez encore qu'il en résulte des scènes peu édifiantes.

Laissons donc à son tour cette victime du caprice féminin. Heureusement, Silvandreest là; il semble bien que Rousseau, quand il prenait en quittant Lyon la route du Forez, se soit souvenu de ses amours avec Diane plus que de celles de Céladon et d'Astrée. Son caractère est vraiment intéressant. Il y a chez lui un très curieux accord, et, sije ne me trompe, unique, au moins à celte date, dans notre liltéralure, de virtuosité sentimentale et de candeur. C'est un esprit aigu, et une belle âme. Il n'est pas de complications où il ne soit expert ; et il excelle à manier les sentiments

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d'autrui : pour peu qu'il eût de perversité intellectuelle, il s'amuserait aisément à faire naître autour de lui les passions, à rapprocher les cœurs et à les désunir, à exciter les jalousies forcenées, à cultiver les langueurs, et à conduire dans le labyrinthe d'amour les couples de bergers qui souffriraient volontiers de s'y laisser égarer, pourvu qu'au plus fort de l'imbroglio, ce guide sympathique leur en montrât la soudaine issue. Et je ne jurerais pas que Silvandre fût tout à fait innocent de ce jeu ; il est si adroit qu'il est toujours sûr de faire servir la peine à la joie (II, 18 et s.). Mais avec tant d'expérience, le fond des choses est si beau que jamais le scepticisme n'a tenté son esprit. Toute expérience nouvelle ne fait que lui rendre plus certaine cette vérité que les âmes, partons les chemins, aspirent toujours à plus de perfection. Chez lui, la faculté du respect, de l'adoration, est aussi développée que celle de l'analyse. Et l'on peut se demander s'il n'a pas passé en ce caractère quelque chose d'Honoré d'Urfé. Tant de curiosité psychologique, un goût si vif pour la spéculation, un tel don d'attirer à soi les amitiés, ce parti pris d'optimisme qui fait qu'à travers une expérience si étendue des sentiments Silvandre n'a jamais aperçu le mal ; tout cela si abondant, si peu monotone, si vivant, il semble bien que d'Urfé ne l'ait pas inventé, ou plutôt que l'invention soit née ici du plus intime de lui-même.

Silvandre se flatte d'être insensible, non pas, on l'entend bien, par dédain de l'amour, mais parce qu'il se croit affranchi de tout servage d'amour, par la sereine ardeur avec laquelle il contemple à sa source la beauté absolue, source d'où dérivent toutes les

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amours humaines. C'est un mystique. Il se croit tout au moins au degré où Balthazar Castiglione recommande au courtisan de s'élever. Il a dépassé l'amour des beautés particulières ; de toutes celles qui sont éparses dans le monde, sa raison a composé une beauté unique, dont il est le souverain artisan ; plus haut même que cette beauté rationnellement conçue, il pressent la Beauté angélique, que nous ne possédons, tant que nous sommes chair, qu'en de fuyantes intuitions. Et de sa sérénité, il contemple avec détachement, mais avec une compassion serviable, les erreurs amoureuses de ses semblables. Or d'Urfé a voulu que ce Silvandre lui-même, bien loin de se délester peu à peu de son humanité pour gravir les plus hauts degrés de l'ascension spirituelle, sentît unbeau jour qu'il était bien sous la dépendance de son humanité, et succombât de bonne grâce à l'étroite nécessité qui veut que nos regards, à la poursuite de l'éternelle Beauté, rencontrent la beauté éphémère et ({u'ils en subissent l'enchantement. Je ne veux pas dire que Silvandre aime l'éphémère tellement qu'il n'aime plus l'éternel ! c'est une pensée trop moderne pour lui ; mais il consent à aimer réterncllc perfection sous le symbole d'une femme, dont l'empire est plus fort sur lui que n'étaient fortes les joies de la contemplation. Moralité spirituelle, profonde peutêtre, et que nous goûtons d'autant mieux que, tout en revenant insensiblement à la condition commune, le chaste Silvandre n'en continue pas moins à développer les thèmes les plus beaux du platonisme, auquel, à to^t prendre, il ne sera point infidèle. Heureux Silvandre ! c'est une orgueilleuse

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