TURCS. — RICHAUD-MARTELLY, PERROUD. ROM AIN VILLE SUR
LA TABLE DE DISSECTION. — L*HABIT DE DESFORGES. — LES MÉMOIRES DE LAPON. — LIGIER.
L'ancien répertoire semble avoir fourni sa carrière ; la tragédie est morte depuis Rachel ; la comédie agonise. Il fut une époque, cependant, où la scène bordelaise, fertile en sujets de premier ordre, rivalisait avec la Comédie-Française. C'était l'époque où elle se recrutait de Romainville, de Lecouvreur, de Richaud-Martelly, de Desforges & de Perroud.
Je n'ai pas eu le plaisir de voir Romainville ; de l'aveu de tous ses contemporains, c'était un valet précieux, un Crispin rempli de feu & de mordant.
Lecouvreur, le financier, était l'ami de Lekain, de Monvel & de Mole, avec lesquels il avait joué souvent en province, & qui le tenaient pour un comédien supérieur. Ses commencements
avaient été très-difficiles, & il aimait à les raconter : clerc de procureur dans une petite ville du Poitou, il quitta brusquement le tabouret de son étude pour se présenter chez M. Bernos, directeur d'une troupe ambulante. Lecouvreur n'était pas beau ; il avait les genoux un peu cagneux.
— Monsieur, lui dit le fier Bernos, avec des jambes comme les vôtres on ne peut pas représenter des héros,
— Je débuterai en Turc, répondit doucement Lecouvreur, dans Orosmane, Bajazet, Mahomet...
— Mais, monsieur, croyez-vous donc que j'aurai toujours des Turcs à- vous donner?
Néanmoins, le candidat insîfta avec tant d'humilité, que M. Bernos consentit à le recevoir.
Si Lecouvreur n'avait pas de rival dans les financiers. Desforges (qu'il faut se garder dé confondre avec..t)esforges, l'auteur delà F emine jalouse) était inimitable dans les paysans. Il jouait aussi dans l'opéra-comique, où il tenait l'emploi de Juliet, à qui je l'ai vu souvent préférer.
Richaud-Martelly avait conquis une très-belle réputation dans les premiers rôles de comédie, en dépit d'une tournure assez commune & d'un
organe lourd ; mais il faisait habilement servir ses défauts dans le Misanthrope & dans IHa^ bitant de la Guadeloupe, C'était, en outre, un homme de littérature ; on lui doit principalement une pièce en cinq aftes, les Deux Figaro^ qui est imprimée.
Le preniier comique était Perroud, qui, déjà à Paris, avait créé, en 1 79 1 , le rôle de Figaro dans la Mère coupable^ au théâtre du Marais.
Perroud avait commencé par le drame & la tragédie, & ce ne fut que très-difficilement qu'il se résolut à les abandonner ; je lui ai vu représenter, le même soir, Pyrrhus dans Philoâète^ & Brillant dans lé Mariage du Capucin ; c'était en 1797 ou 1798. La comédie finit cependant par avoir le dessus, & ce fut tant mieux. Perroud joua à Bordeaux, de la façon la plus heu* reuse, l'Auberge de Calais, la Revue del'anVI, le Collatéral^ ou la Diligence à Joigny. Il avait une singulière aptitude pour Pemploi dCvS gascons, qui représentèrent longtemps, comme OIT sait, une spécialité au théâtre. Plus tard rOdéon nous l'enleva définitivement.
De tous ces intelligents comédiens, deux seulement ont leur portrait dans le foyer du Grapd- Théâtret Romainville & Desforges.
Celui de Romainville eft placé au-dessus dé la cheminée. C'eft un grand tableau sur fond
noir, avec un quatrain en lettres d'or, où Romainville ell qualifié de Roscius des Français. Il est représenté en coftume de Crispin, une jambe sur une table, Pautre posant à terre, la mine effarée. Cette pofture eft une énigme pour beaucoup de personnes. Il s'agit de Crispin médecitty comédie de H au ter oche. Crispin, surpris en rendez-vous chez le dodeur Mirobolan, n'imagine rien de mieux que de se faire passer pour un pendu qu'on attend, & de se coucher tout du long sur une table de dissedion. On conçoit les terreurs du malheureux Crispin, & Ton voit d'ici ses lazzis lorsque le docteur Mirobolan parle de l'ouvrir. C'ejft un ces lazzis que le peintre a cherché à reproduire.
Le portrait de Desforges occupe le fond du foyer; c'eft une toile fidèle & spirituelle. Une inscription rappelle le talent de Padeur, en même temps que l'honnêteté de sa vie privée. L'habit de Desforges, le même qui a servi au peintre, elt conservé comme une relique dans le magasin du théâtre. •
Puisque nous en sommes sur le chapitre des portraits du foyer, mentionnons aussi ceux de' Louis, de Blache père, maître de ballet, & de François Beck, chef d'orcheftre. Cela fait cinq portraits en tout; ce n'eft pas assez, il faudra en ajouter d'autres; &, pour ne pas sortir du grand
répertoire qui nous occupe en ce moment, j'indiquerai tout de suite aux peintres bordelais deux de nos plus célèbres compatriotes, Lafon & Ligier.
J'ai été Pami de Lafon, &, si je m'arrête un peu à vous en parler, vous m'excuserez, n'eft-ce pas ? h'' Achille gascon, comme on l'appelait à Paris, aurait mon âge s'il vivait encore. Il fut un des soutiens du Théâtre-Français, vous vous en souvenez; & ses rivalités avec Talma ont amusé toute une génération, qu'elles ont divisée en deux camps. Lafon & ses partisans ne prononçaient jamais le nom de Talma; ils disaient : l'autre.
Retiré aux Chartrons, dans sa vieillesse, le Tancrède des beaux jours de l'Empire avait beaucoup perdu de sa majefté ; il était devenu très-obèse, & il ressemblait à un serrurier éporme. Mais ce qu'il n'avait pas perdu, c'était le port de tête, l'ampleur ^du gefte, & cette affabilité que tout homme intelligent gagne au coîitaâ: habituel des chefs-d'œuvre & dans la fréquentation des personnages illuftres.
Lafon a laissé des Mémoires, — quarante volumes environ ! — dont je m'étonne de ne pas voir paraître une partie. Ils ne peuvent cependant qu'être infiniment curieux, car leur auteur a vécu dansune période splendide, & il s'eft trouvé
mêlé à des événements trop romanesques pour n'être pas de Thiftoire*
Quant à Ligier, cette autre célébrité de la tragédie & du drame, espérons que lui aussi écrira ses Mémoires, & qu'il les publiera de son vivant. L'homme qui a créé le Chriftian de Clotilde & le Triboulet du Roi s amuse, cet homme-là doit avoir de piquantes anecdotes à nous révéler sur la littérature moderne. En attendant, & depuis que Bordeaux, grâce aux chemins de fer, n'eft plus qu'un faubourg de Paris, Ligier vient passer les entr'ades de ses succès dans sa jolie maison de la rue Ségalier.
La danse. — DAUBERVAL ET SA FEMME THEODORE. — LEURS PORTRAITS DANS LES LANDES. — HUS JEUNE, t- BLACHE PÈRE. — POTIER, DANSEUR COMIQUE.
Si la musique eft aimée à Bordeaux, on peut dire que la danse y eft idolâtrée. Le premier maître de ballet & le premier danseur dont le Grand-Théâtre se glorifie eft Dauberval-, il fut engagé, avec sa femme Théodore, à vingt-huit mille livres par an, quelques années avant la Révolution, ce qui était un prix énorme pour répoque. Dauberval était alors dans la force de rage & du talent. — Quelques mots sur ses antécédents vous intéresseront peut-être.
Dauberval avaît eu pour maître ce bon Noverre, qui plaçait la danse au niveau de la philosophie, & qui écrivait de graves traités sur la portée sociale des entrechats. Novefre, lui ayant donné la théorie, le céda à Veftris, qui lui donna la pratique. Après avoir composé, dès Tâge de quatorze ans , des ballets pour les théâtres de Lyon & de Turin, Dauberval, qui était alors svelte & beau, débuta à l'Opéra dans le genre sérieux.. Il y obtint des succès réels & qui, diton, franchirent même la rampe, car à cette époque les plus grandes* dames , même celles qui * avaient tabouret chez la reine, ixe dédaignaient pas de prendre des leçons de danse auprès des zéphyrs de TOpéra.
Au milieu de ses triomphes de toute espèce, la fatalité voulut que Dauberval devint gros. Il maudit les dieux & l'Olympe, & il se résigna à l'emploi des comiques. L'amant de Flore se transforma en un Faune bruyant & aviné ; le rire chassa le sourire. Ce jour-là, ce fut un grand scandale chez les duchesses & les maréchales du côté €our; en revanche, ce fut un grand bonheur pour l'art.
Garrick & Lekain le regardaient plutôt comme un comédien célèbre que comme un danseur. Il refta vingt ans à Paris, & mérita d'être appelé le Préville de la danse, — un beau & ingénieux surnom !
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Maintenant, qu'eft-ce qui valut à la scène de Bordeaux l'inappréciable privilège de fixer Dauberval, depuis Tâge de quarante ans jusqu'à sa mort? Un ordre d'exil, siipplement. Comme tous les grands artiftes, Dauberval avait ses caprices: il refusa de danser devant la reine. Le lendemain, il lui fallut quitter Paris.
■ Rendons grâce à ce hasg^rd, car Dauberval doit être regardé avec raison comme le père de cette école de danse bordelaise d'où se sont élancées presque toutes les réputations aériennes de ce siècle. C'eft de Bordeaux qu'il a daté cette composition si gaie de la Fille mal gardée, rêve de Florian , toile de Greuze, traversée par un rayon de la malice de Beaumarchais. Madame Dauberval y était ravissante dans* le rôle de Lise, bien qu'elle commençât à être âgée. On la citait également dans l'Isaure de Raoul Barbe-Bleue , mais à des titres bien différents, car, dans ce dernier ouvrage, c'était le plus vif attendrissement qu'elle savait exciter.
Les autres ballets de Dauberval sont : Télémaque, le Page inconfiant (i), Amphion^ ou
{i) Le Page inconstant, c'eft le Mariage de Figaro mis en ballet à Tépoque où le roi venait d'interdire la représentation de la pièce de Beaumarchais dans toutes les villes de province. Cette idée fut suggérée à Dauberval un jour qu'il dînait avec sa femme chez un des premiers négociants de
l'Élève des Muses y Psyché & V Amour , Annette & Lubin^ & le Déserteur, où il remplissait le rôle de Montauciel.
L'explosion révolutionnaire permit à Dauberval de retourner à Paris, où il tint un salon renommé; mais il n'y refta que peu de temps; ses prédileftions étaient définitivement acquises à Bordeaux. — H y a quelques semaines, ayant résolu de faire le tour du bassin d'Arcachon, par terre, je m'arrêtai à Audenge pour me procurer une voiture. Audenge eft un petit village à moitié englouti dans les sables. J'entrai chez le fadeur de la pofte, qui m'avait été indiqué comme étant le seul qui pût me fournir des moyens de transport pour Ares, où je voulais aller. Pendant qu'il attelait, mes yeux se portèrent sur deux médaillons gravés qui décoraient le mur ; c'étaient les portraits de . Dauberval & de sa femme, très-finement exécutés. Au-dessous du premier on lisait : « Jean Bercher Dauberval, né à Montpellier, le 19 août 1742.» Et cette inscription de TibuUe : « M^l^ habet ornât us, mille decenter habet. »
Au-dessous du second médaillon : « Théodore Dauberval, » & ces deux devises : « Ses talents
Bordeaux; le Page inconstant eut un sUccès d'enthousiasme ; vingt ans plus tard il fut joué à Paris, où il produisit le même efiet.
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séduisent, son esprit entraîne. — L'amitié seule peut apprécier son cœur. » Du refte, ni âge, ni lieu de naissance, sans doute par galanterie. Cette tête de Théodore, coiffée à l'antique, était d'un beau caraftère.
Les deux portraits avaient été dessinés par Le Fèvre & gravés par Legoux.
Surpris, comme on le pense bien, d'une telle rencontre au milieu des Landes, j'appris du fadeur que monsieur Dauberval avait possédé des terrains entre Audenge & Lenton. Et quels terrains, miséricorde t Le cheval de voiture qui me les fit traverser s'y enfonçait jusqu'aux genoux. — C'était bien la jpeine, pensais-je, d'avoir été une des célébrités de l'Opéra & la coqueluche des grandes dames du dix-huitième siècle, pour venir sur la fin de ses jours s'enterrer mélancoliquement dans ces sables brûlants, pour voir s'écouler sa vieillesse dans un désert qui était vraiment le bout du monde; car, en ce temps-là, il fallait plus de deux jours pour se rendre de Bordeaux à ^udenge !•
Il eft vrai de dire que Dauberval ne faisait pas de longs séjours dans ses bois de pins & dans ses champs dé sable. Après avoir pris sa représentation de retraite, ennuyé de l'inaftion, comme tous les vieux artiftes, il se mit à voyager. Ce fut dans un de ses voyages, à Tours,
qu'il mourut,' âgé de soixante-trois ans, le 14 février 180 5.
De récole de Dauberval sont sortis Didelot,- Augufte Veftris & mademoiselle AUard.
Hus jeune lui succéda sur notre scène dans remploi rendu si difficile de chef de ballets. Il avait de la grâce & quelques idées. On lui doit : l'Apothéose de Flore, les HamadryadeSj ou l'Amour vengé, les Jeux de Paris au mont Ida, & Tout cède à V Amour. A cette époque commençait à se faire remarquer le danseur Albert, beau garçon, qui alla soutenir à l'Académie royale de musique la réputation de l'école de danse de Bordeaux.
De 1812 à 181 7 environ, ce fut le règne de Blache père , règne glorieux & marqué par une multitude de ballets dignes d'entrer en comparaison avec ceux de Dauberval & de GardeL Je ferais tressaillir le cœur de beaucoup de mes contemporains en leur rappelant : la Chajie Suzanne, la Noce villageoise, Almaviva & Rosine, l Amour & la Folie , Aaroun-al-RaschidyOU le Calife généreux, les Filets de Vulcain, l'Amour au village, Glaucus & Scylla, Fulbert ^ou le Petit Matelot, & ces Meuniers qui durent encore, ces Meuniers qui dureront toujours.
Blache eut l'idée d'une innovation très-heu-
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reuse & qui devait réussir : ilimagina de donner un rôle, dans son ballet d'Alrnaviva & Rosine^ k Potier, qui jouait alors les comiques au Théâtre-Français ou théâtre des Variétés.
Potier, dont le talent se pliait à tout, endossa la longue soutane de Basile & dansa même un pas avec la fringante Suzanne. Une autre fois, Blaçhe père lui confia un personnage de bailli dans scsVendangeurs, qui étaient le vaudeville de Piis & Barré, arrangé en pantomime.
Voilà mes meilleures soirées! Ensuite vint Robillon, le facétieux; puis, dans le genre gracieux, mademoiselle Angélique Martin , mademoiselle Bellon, madame Guy-Stéphan. Le ballet eft toujours vivace chez nous; & ma lorgnette, assidûment braquée sur Phorizon de la rampe, y voit chaque jour se lever de nouvelles conftellations.
LE THÉATRÈ-FRANÇAIS. — LE THEATRE -MOLIERE. — LE THEATRE MAYEUR. — LE THEATRE DE LA GAITÉ.
Le Théâtre-Français était autrefois administré par la direftion du Grand-Théâtre. Dans le principe, on y chantait Popéra-comique, & Ton y représentait des pantomimes, voire même des petits ballets.
Un seul nom domine mes souvenirs du
Théâtre-Français : Potier! Pendant deux oUtrois ans il a rempli cette salle de sa joie, de son esprit, de son originalité , de sa science profonde. Tous les rôles de Brunet, il les a joués, & avec quel succès! Je n'ai qu'à fernier les yeux pour revoir Pomadin, M. Dasnières du Sourd, le Béverley d*Angoulême, Nicaise peintre, 3 anot & les Jocrisses. Ce grand corps sec, long, cette physionomie attentive, cet œil en éveil, ces geftes imprévus, cet accent saccadé, tout cela m'apparaît, revient, & me force encore a rire comme autrefois. Autrefois, c'eft-à-dire i8o5 & 1808. Du refte, le Théâtre-Français a toujours possédé une troupe fort bonne; ses pensionnaires ordinaires se sont successivement appelés Raucourt, Landrol, Achard, Lafont, M. & Madame Taigny ; le théâtre des Variétés a eu leur jeunesse, leur première verve. Modefte, quoique perpétuellement florissant, il a plusieurs fois été le soutien du Grand-Théâtre.
' Néanmoins, il lui a souvent fallu lutter contre des concurrences. L'ancienne Révolution avait amené la liberté des théâtres ; on en ouvrit plusieurs; de ce nombre furent le Théâtre-Molièrey rue du Mirail, & le Théâtre-Mayeur, sur les fossés des Carmes.
Le Théâtre-Molière s'était inftallé brutalement dans la chapelle Saint- Jacques, aujourd'hui
rendue au culte. Ses propres ressources ne le soutinrent pas longtemps, & la direftion da Grand-Théâtre finit par le prendre à son compte. Elle le fit exploiter par les afteurs de ses deux troupes ; on n'y jouait guère que deux fois par semaine, pendant Thiver, & on mettait la clef sous la porte pendant Tété.
Le Théâtre-Mayeur s'appelait ainsi du nom de son direfteut, François Mayeur de Saint- Paul, afteur & auteur, un des hommes les plus étranges avec lesquels je me sois trouvé en relation. Il avait commencé par jouer la comédie à Paris, à l'Ambigu, chez Nicolet, & aux Variétés- Amusantes avec Volange, Beaulieu, Dorvigny & Bordier. Le rôle de Claude Bagnolet , dans la pièce de ce nom, lui valut une réputation;, on le surnomma le niais de bonne compagnie. En ce temps-là, Mayeur composait déjà de petits vers & des farces pour les basses scènes. Par malheur, son succès l'ayant enhardi, il donna dans la dépravation d'esprit; un livre anonyme, qu'il publia sous le titre du Chroniqueur désœuvré^ ou VEspion du boulevard du Temple, excita des bourrasques parmi la gent dramatique. Mayeur, afin de dérouter les soupçons, ne s'était lui-même pas épargné dans cette peinture des mœurs des plus infimes baladins. L'année suivante, il ajouta un second volume au
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Chroniqueur^ & successivement il publia, avec une rage que n'excuse pas la jeunesse, une série de produftions analogues. Les Pantins du bou- /erar<i passèrent en revue les théâtres des Délassements-Comiques, de Beaujolais, etc. Ses calomnies impures allèrent jusqu'à s'exercer sur la reine, & on lui attribue une comédie odieuse : r Autrichienne en goguette. Le flot de ses diatribes monta tellement, que l'opinion publique s'en émut; tant que Mayeur n'avait vu que ses épaules menacées il avait tenu bon, mais lorsqu'il s'aperçut que sa vie courait des risques sérieux, il xjuitta Paris & s'expatria.
Après avoir passé plusieurs années dans nos colonies françaises, d'où il entendit la chute bruyante de la monarchie, il se hasarda à remettre le pied sur le sol natal ; mais il s'arrêta prudemment à Bordeaux. Du théâtre qu'il éleva sur les fossés des 'Carmes, on voit encore aujourd'hui le guichet où se diftribuaient les cartes d'entrée (i). Ce théâtre dura peu de temps; &, tombé du faîte de sa direftion, François Mayeur , de Saint-Paul dut aller offrir ses services au Théâtre-Molière, & plus tard à celui de la Gaîté, — autre concurrence dont je vous entretiendrai tout à l'heure. .
(i) Maintenant c'est un grand café, un Eldorado.
^ Au Théâtre-Molière, il fit jouer les Terrorijfesj ou les Conspirations jacobiteSy à- propos en un a6le, mêlé de vaudevilles (première représentation le 5 vendémiaire an V).
^ Papelardy ou le Tartuffe révolutionnaire, par M. La Montaigne, eft de la même année (1796), & du même théâtre. L'auteur joua le rôle principal dans son ouvrage : il parut avant le lever du rideau pour inviter les spedateurs à une double indulgence. Quelques jolis traits, quelques* vers réussis (il s'agissait d'une comédie en plusieurs aftes), ne sauvèrent point Papelard. L'afteur n'eut pas plus de succès que l'auteur; son inexpérience de la scène était complète ; lui & sa pièce ne firent qu'une seule apparition.
Ce La Montaigne était connu depuis longtemps dans les rangs inférieurs de la littérature par des poésies fugitives, dont quelques-unes avaient été remarquées.
En ce temps-là, Bordeaux avait des journaux, des revues littéraires, son Mercure de la Gironde entre autres, rédigé par le citoyen Dumas-Denugon, & dont la colleftion, en quatre volumes in-oftavo, eft devenue d'une rareté excessive. Pour mieux dire, vous ne la trouverez guère que chez moi, sur cts rayons que vous voyez. Dans ce Mercure, il se faisait une
critique dont votre Mercure de Paris ne peut pas vous donner Tidée. Je me souviens qu'après une représentation au Théâtre-Molière de la Papesse Jeanne^ quelques amateurs adressèrent à cette revue des réflexions qui se terminaient de la sorte :
« Que madame Dorfeuille (la diredlrice du Théâtre-Molière) abandonne enfin ce genre de pièces tout au plus soutenable aux théâtres de foire ^ ou qu'elle ne se décore plus du nom respe£table qu'elle profane. »
Cette lettre était signée des initiales : M., P.^ V., O., B., amateurs.
Lisez vous-même la réponse que se crut en droit de publier, dans le numéro suivant, le régisseur du théâtre. Je ne crois pas que, dans votre carrière de journalifte, vous ayez jamais rencontré quelque chose de plus énorme comme outrecuidance & comme ineptie.
« Au rédaéteur du Mercure de la Gironde,
« Le messager des dieux, le complaisant Mercure, nous remet à l'inftant votre plate diatribe. Fatigué, il demande ce que contient le paquet qu'il vient d'apporter : les réflexions de MM. M., P., Y.^ O., fi.^ amateurs. Ah! Jupiter, qu'elles sont lourdes! Je ne bats plus que d'une aile.
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« Ceft sans doute à la suite d'un feftin que vous sont venues les utiles réflexions que vous soumettez au public. Vous voudriez, dites-vous, pouvoir donner des éloges à madame Dorfeuille , diredrice du théâtre de la rue du Mirail, dit Molière. Quelle soif vous dévore.'^ Avortons du parterre^ embryons barbouillés de mûres & de lie, apprenez que madame Dorfeuille n'a jamais enivré de flatteurs.
« M...auvaise P...lume, V...énale, 0...rdurierj B...aragouin ! Vous osez vous parer du titre d'amateurs! vous osez imprimer de pareilles sottises! Que de choses profitables pour vous nous aurions encore à vous dire ! Mais nous finissons en vous conseillant de ne plus employer le ftyle parasite si vous voulez accréditer vos réflexions.
a Au nom de la citoyenne Dorfeuille & des ar-
tiftes du théâtre dit de Molière^
a LiÉBERT, artiste & régisseur, »
Le singulier morceau! convenez-en.
Mais arrivons au théâtre de la Gaîté, — concurrence plus récente. . ^
Je crois voir encore sur les allées de Tourny, auprès de l'ancien café Moreau, le charmant petit théâtre de la Gaîté. Jolie salle, grand foyer, agréable jardin. Un ancien direéleur de marionnettes, J.-B. Cortay, dit Bojolais, homme habile & entreprenant. Pavait fondé vers le commencement du siècle. On n'y jouait que le vaudeville, & la foule y affluait. Mais aussi quelle
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troupe intelligente, aélive! C'eft là qu'ont commencé & se sont formés la plupart des comédiens qui devaient slUuftrer à Paris. Lepeintre aîné & Ferville étaient, la première année, les deux colonnettes de ce théâtre en miniature. Lepeintre aîné jouait les traveftissements, les caricatures & les arlequins, genre aujourd'hui complètement disparu & dans lequel il excellait.
Ferville, qui a fourni une si brillante carrière au Gymnase- Dramatique, Ferville tenait au théâtre de la Gaîté Temploi des amoureux, des petitsmaîtres & aussi les rôles de galerie. Les rôles de galerie étaient les personnages hiftoriques. Il avait une tournure avenante, un débit mesuré, & était, en outre, bon musicien. Ce fut lui qui créa à Bordeaux le rôle de Sainte-Luce dans Fanchon la vielleuse.
A ces deux artiftes déjà très-aimés vinrent se joindre Tannée suivante Lepeintre jeune, qui n'avait pas encore cette encolure énorme dont son talent se trouva un jour subitement doublé; & enfin François Mayeur. Ce fut là que l'auteur du Chroniqueur désœuvré, après quelques excursions de courte durée à Paris (i) & dans les départements, revint continuer sa carrière dra-
(i) Mayeur a tenu, pendant quelque temps, boutique de librairie dans la cour Mandar.
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matique. Il était plus rassis^ plus moral; on recherchait son entretien. Mais sa fécondité littéraire était toujours la même : pendant les années qu'il refta attaché aux théâtres de Bordeaux, on ne saurait dire le nombre de pièces de tout genre qu'il composa & qu'il fît représenter : vaudevilles d'adualités, prologues d'ouverture, à -propos sur nos viftoires, etc.
Tels étaient les adeurs de notre petite salle de la Gaîté.
Ils réussirent tellement, ils attirèrent tant 'de monde, &, d'un autre côté, les faillites se succédèrent au Grand-Théâtre avec une si désolante monotonie, que l'adminiftration municipale mit en demeure l'heureux directeur de la Gaîté, Corr tay-Bojolais, de fermer sa salle immédiatement, ou de prendre la direction des quatre théâtres de Bordeaux. Ce fut ce dernier parti que choisit Bojolais, & sa geflion compta des périodes brillantes.
En 1819, le théâtre de la Gaîté périt de la mort ordinaire aux salles de speftacle : l'incendie. Sur son emplacement s'élève aujourd'hui la maison du café Kern.
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ANECDOTES CONTEMPORAINES. — LES CÉLÉBRITÉS PARISIENNES A BORDEAUX. — FRÉDÉRICK-LEMAITRE. — MADEMOISELLE GEORGES. HÉLÉNA GAUSSIN.
A force de regarder en arrière, il me revient quelques anecdotes qui vous délasseront peutêtre de mes dates.
Bordeaux juge parfois très - singulièrement (j'allais dire injuftement) les artiftes parisiens qui viennent lui rendre visite : Frederick- Lemaître ne Ta pas remué; Amal n'a été compris qu'à son second voyage. Souvent même Bordeaux ne se contente pas d'affefter une dédaigneuse indifférence pour les comédiens d'élite; Bordeaux siffle, Bordeaux chute, Bordeaux efl sans pitié. Il y a vingt ans, j'ai vu au Grand-Théâtre mademoiselle Georges pleurer de rage, après une représentation de la Tour de Nesle, où son passé, la puissance de son gefte, le preflige de son nom, avaient été insuffisants à la préserver d'un outrage d'autant plus sanglant pour elle qu'il n'y avait pas cinq cents personnes dans la salle. Dou^e heures après, l'altière Marguerite de Bourgogne avait quitté Bordeaux.
L'aventure de mademoiselle Georges me remet en mémoire une incartade de ce pauvre Lhérie,
auteur-afteur, mort dans une maison de santé. Lhérie chargeait beaucoup, soit qu'il représentât Roquelaure, soit qu'il jouât Talma ou la Révolution des cojiumes. Une fois le public bordelais, plus hérissé que d'ordinaire, s'impatienta de ces excursions trop fréquentes hors du domaine de la vérité-, il rappela l'artifte â son devoir. Lhérie, profondément blessé, s'avança au bord de la rampe & proféra ces paroles :
« Messieurs, je ne reparaîtrai jamais sur les théâtres de Bordeaux. »
Les gazettes étrangères m'ont appris le décès de mademoiselle Héléna Gaussin, la petite-fille de cette illuftre & touchante Gaussin à qui Voltaire adressait cet éloge :
L'art n'eft pas fait pour toi , tu n'en as pas besoin.
Mademoiselle Héléna Gaussin, à qui les indiscrétions de la Galette des Tribunaux avaient fait, dans les derniers temps, une réputation désagréable, donna quelques représentations sur notre Grand-Théâtre. Elle joua principalement la Marie Tudor, de Yidor Hugo; & la fidélité de mon souvenir, qui n'eft tenu à aucune galanterie pofthume, m'oblige à déclarer qu'elle n'y obtint aucun succès. C'était une personne très-belle, grande, aux membres bien en place ;
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mais ses mouvements étaient brusques, sa diction manquait de point d'appui. Elle venait de créer à Paris le rôle de la princesse Brancador, dans les Ressources de Quinola, de M. de Balzac. Princesse de fantaisie, à la bonne heure ; mais elle ne pouvait évidemment porter le poids des couronnes hiftoriques. Aussi, malgré l'éblouissant albâtre de ses épaules, malgré Tinconteftable race de ses pieds & de ses mains, notre parterre traita de façon assez discourtoise la petitefille de Gaussin. Les journaux firent comme le parterre. J'étais au Courrier de la Gironde, par hasard , lorsque cette bizarre comédienne s'y présenta pour réclamer contre les termes d'un feuilleton. Elle était pourpre de courroux; elle refusa de s'asseoir; &, bien que j'eusse décliné mon titre d'étranger à la rédaction, elle me raconta ses griefs, en marchant à grands pas à travers la chambre. Elle était vêtue de velours du haut en bas, & le vent de sa robe faisait voler les journaux éparpillés sur une table. Elle tira de sa poche des lettres de Hugo, de Balzac, où l'éloge empruntait mille formes ravissantes; &, après m'avoir fait lire ces certificats, elle sortit, fière & convaincue; sans me jeter un seul regard.
Il eft certain que, dans ce court intermède, l'avais trouvé mademoiselle Hélénâ Gaussin bien
supérieure à elle-même. Par malheur, le public: n'était pas en tiers entre nous deux.
AUTEURS BORDELAIS. — DE PUS. — DE PUYSÉGUR. — DE MARTI- GNAC. — DUPATY. — SEWRIN. — ROMAIN DUPÉRIER DE LARSAN.
* Si peu importantes que soient les notes que je vous livre, elles ne seraient pas complètes cependant, si je ne vous parlais de ceux de mes compatriotes qui ont écrit pour la scène.
Au nombre de ceux-ci, M. de Piis s'eft fait un nom charmant par ses paftorales dramatiques, dont quelques-unes furent jouées à Versailles, sur le théâtre de la cour, vers la fin du dernier siècle. Je crois me rappeler que Tune de ses pièces, le Saint déniché, avait été représentée à Bordeaux, avant de Têtre à Paris en décembre 1792.
Chaftenet de Puységur a fait quelques opérascomiques sous la Révolution.
J'ai connu M. de Martignac, alors qu'il n'était qu'un modefte avocat, vaudevillisant à ses heures perdues. C'était un homme agréable, vif, causant bien: Un brillant mariage avec une de ses clientes devint le commencement de sa fortune politique & la fin de sa carrière littéraire.
M. Dupaty, l'auteur de la Leçon de bot a-
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nique, affeflaît des dehors plus solennels & se prenait plus au sérieux. Il eft vrai que M. de Martignac n'était que miniftre, & que M. Dupaty était académicien.
Je ne parle ici, bien entendu, que des écrivains bordelais qui se sont occupés de littérature théâtrale, plu& ou moins exclusivement; car, des autres, le nombre eft trop considérable pour qu'il puisse en être fait mention dans ce court récit.
Un des plus féconds, sans cdntredit, eft M. Sewrin, qui, s'étant souvenu à propos de nos localités, fit courir tout Paris à son vaudeville des Habitants des Landes.
Laissez -moi maintenant évoquer la figure d'un Bordelais, jadis aussi connu par sa personne que par ses œuvres, & dont le nom ne peut manquer de réveiller le sourire chez ceux jde ses contemporains qui exiftent encore. J'ai désigné Romain Dupérier de Larsan.
A nlesure qu'on avance dans le midi de la France, les types burlesques & vantards se multiplient.
Romain Dupérier de Larsan naquit & mourut poëte, mais poëte à la façon du perruquier maître André, auteur du Tremblement de, terre de Lisbonne. Il était chevalier & s'en vantait avant la Terreur, quoiqu'il fût chevalier à peu près
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comme il était poëte, c'eft-à-dire pour l'amour de Dieu, car il n'avait ni rentes, ni patrimoine. Du refte, Bordelais pur- sang, gai, vaniteux, ayant de l'esprit dès qu'il quittait la plume pour la parole, bruyant, original, une manière de Santeuil défroqué. Il voyait un signe infaillible de sa vocation dans son nom, qui formait un alexandrin :
Le chevalier Romain Dupérier de Larsan.
Il se révéla principalement avant la Révolution : il fonda un journal intitulé la Feuille littéraire; il publia un Sermon universel en proverbes rimes; il compte aussi plusieurs pièces de théâtre, paroles & musique, car Romain Dupérier avait la prétention d'être musicien, & même un peu peintre. Lié avec M. Mélo, qui attacha son nom à l'invention du méloplafte, il manifefta plus tard son affedion pour ce virtuose en imprimant l'épitaphe suivante :
Ci-gît monsieur Mélo, qui sans morgue & sans fafte, Nous apprit la musique avec son méloplalle.
En ce temps-là, on ne se moquait encore pas trop de Romain Dupérier; on le laissait faire. Il était Jeune, sa tête pouvait s'organiser; sa vo-
lonté OU quelque hasard heureux l'enverrait quelque jour à Paris; d'ailleurs, qui eft-ce qui n'a pas commencé par être ridicule? Voilà ce qu'on se disait alors; mais bientôt notre poëte atteignit vingt-cinq ans, puis trente ans, puis trente-cinq ans, & il refta Romain comme devant. Le Métromane de la Gironde, comédiefolie en trois aftes & en vers, ne le sortit guère de sa médiocrité.
Comment un homme aussi inoffensif que lui attira-t-il les yeux des tribuns populaires? C'eft ce qui ne peut s'expliquer que par son origine ariftocràtique. Toutefois eft-il que la Terreur l'emprisonna au fort du Hâ, puis quelque temps après au séminaire Saint-Raphaël, dit Petit- Séminaire. Il y avait alors plus de mille Bordelais sous les verroux. Au Petit -Séminaire, Romain Dupérier se trouva avec les afteurs des deux théâtres; on eut la visite du général Brown & du représentant du peuple Ysabeau. Les femmes occupaient le premier étage, les hommes le second; mais on se rencontrait souvent, on soupait, on s'appelait citoyen & citoyenne. — Le camarade de chambre de Dupérier était un Braschi, neveu du pape, homme éminent & singulier, voyageur, cabalifte, médecin, légifte, polygraphe.
En prison, notre poëte se fit aisément des au-
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diteurs de tous les prisonniers; il inaprovisa des parties littéraires, desbouts-rimés, des charades, des concours pour chaque décadi. Que vouliezvous qu'on fît contre lui? Il n'y avait pas moyen de guillotiner un homme pareil.
On le relâcha donc. Une fois hors du Séminaire, son premier devoir, disons-le à sa louange, fut d'aller solliciter auprès d'Ysabeau la liberté de sa mère, détenue à Beysac, dans le bas Médoc. Ysabeau était alors à Lesparre. Dupérier y vole, il insifte pour être introduit* Le représentant du peuple dînait : Dupérier eft reçu à table; il récite des vers en l'honneur de nos armées conquérantes, il s'exalte, il amuse, il obtient ce qu'il demande.
Lorsque le 9 thermidor eut rendu lès Bordelais à leurs foyers, le chevalier Romain Dupérier de Larsan consacra ses loisirs à l'élaboration d'un poëme héroï-comique, en douze chants & en vers alexandrins : les Verroux révolutionnaireSy deftiné à raconter à la race future les divers épisodes de sa captivité. Les exemplaires de cet ouvrage sont aujourd'hui fort rares.
€ Les purifies ou les grammairiens, dit-il dans sa préface, me blâmeront peut-être d'avoir bouleversé quelquefois les temps; mais le temps où nous avons écrit était bien plus bouleversé...»
Les Verroux révolutionnaires (prix : 4 liv.
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10 S. broché, avec portrait) se vendaient chez Fauteur, dont le domicile était situé rue du Loup, ainsi que rapprenaient ces deux verç du prologue :
II demeure à Bordeaux ; ne cherchez pas beaucoup ; Aux deux coins de sa rue on lit ces mots : du Loup.
Ouvrez ce volume & lisez l'argument du premier chant; il vous donnera une idée des procédés lyriques de Romain Dupérier :
« Invocation. Entrée noflurne de Jean Paré, officier municipal, chez Romain ; il entre aviné,, sans mandat d'arrêt, avec deux fusiliers bruyants. Sursis donné pour cause de maladie; moyens de défense écrits dans l'intervalle; la véritable généalogie de Romain, di£lée par lui à la bonne vieille qui le gardait* son rêve, sa prophétie & son teftament. . Prompt retour du magiftrat avec une nombreuse escorte; conduite de Romain à la Commune; son plaidoyer rimé & sa juflification auprès du gros Bertrand^ maire. Nouvel accompagnement audit Romain chez lui; apposition des scellés; scène touchante du chien de Romain^ qui veut le suivre malgré l'opposition de la force armée; rumeur du quartier. »
Les seuls vers supportables de ce long fatras sont ceux par lesquels il décrit l'arrivée au sé-
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minaire Saint-Raphaël des comédiens du Grand- Théâtre & des Variétés. Lisez :
Un jour de cet automne, en' frimaire, je crois, J'entendis un grand bruit & de fort belles voix. Laissons notre repas. Oh ! la plaisanté affaire ! Le Grand-Théâtre eft mis au Petit-Séminaire ! Sans crime le public rit du malheur d'autruî; Nous aurons sans payer comédie aujourd'hui.
La scène, comme on voit^ sera bien variée :
On a soixante afleurs d'une seule marée.
Mainte adrice recluse a montré de la tête ; L'une réclame encor ruban & collerette ; L'autre veut ses chapeaux en casque de dragon, Ses perles, ses bouquets & son pouf de linon. Aimable précieuse, & toujours ridicule.
Ignorez-vous qu'ici Ton n'a qu'une cellule ?
On montre les Trial avec les Laruette,
Et ce qu'on peut avoir de meilleur en soubrette.
On cite, confondus, les afleurs principaux :
Rôles à tablier & rôles à manteaux ;
Plus, les pères grondeurs, valets à double mine,
Et, tout près d'Arlequin, Pierrot & Colombine;
Ici, Georges Oandin, le sémillant Damis ;
Erafte & Francaleu se retrouvent amis ;
Don Bazile a la fièvre
Lors, des Variétés on voit entrer la troupe; L'adeur a son bonnet, des sabots, une roupe y^i). J'aperçois là Poîhtu, là Gilles ravisseur; Plus loin Politicos, & Janot dégraisseur.
Auprès eft la poissarde & dame Mistanflute Qui veut à Dodinet préparer une; lutte.
On voit Guillot'Gorju, Casse-Pierre, Fanchon, Cassandre, VEchaudé, puis Christophe le Rond.
(0 Roupe, grande lévite ou plutôt douillette.
Chevalet, Pétronille, ainsi que mons Dasmère, Ont fourni dans ces lieux une illuftre carrière. Le bonhomme Ricco projette un grand duel Avec monsieur de Crac dans son petit caftel.
Etc., etc.
Lorsque Romain abandonne le badinage pour les tableaux sombres, il eft moins inspiré. L'ombre du siniftre Lacombe semble encore le pour^ suivre, lorsqu'il essaye de tracer son portrait dans ces mauvais vers :
Ne croyez pas qu'ici longtemps on vous retienne ; D'une heureuse prison vous possédez Tétrenne. Pour vous je ne vois pas un présage effrayant ; Six juges sont nommés avec un président, Lacombe en eft le chef; cet homme a du mérite : Il vous donne la vie ou bien la mort subite.
. C'eft un fier patriote! On ne fait pas long feu; De la vie au trépas il n'eft pas de milieu.
Et plus loin :
Le président compose &. traite à la sourdine ;
Jouons du portefeuille, ou bien : la guillotine.
Celui-là de son bien a déjà pris le deuil,
II croit que la prison deviendra son cercueil.
Un autre eft imposé pour une forte amende ;
Sa femme, chez Lacombe, ou propose, ou marchande.
Ce scélérat, du sexe exigeait un tribut!...
L'époux ne peut encore y trouver son salut ;
Et, grâce au tribunal révolutionnaire,
Tremblez, tremblez, richards ; vous, prêtre réfraftaire !
Lacombe va parler, & d'un air courroucé.
Dira : Le tribunal sur ton compte eft fixé!
Je ne vous arrêterai pas davantage sur ces images de deuil. Après avoir terminé les Verr i^oîix révolutionnaires j le chevalier Romain Dupérier récapitula avec soin les figures de rhétorique qu'il y avait employées, & il en dressa le tableau scrupuleux que vous voyez :
Descriptions 28
Comparaisons 122
Leçons de morale 1 80
Vers marquants 216
Jeux de mots 17
Mots nouveaux 19
Péroraison i
J'ignore quel a été le succès de ce poëme; il faut croire toutefois qu'il fut de nature à encourager l'auteur, car jusqu'à la fin de ses jours il rima & fit imprimer ses rimes, à l'aide de souscriptions qu'il allait solliciter & recueillir lui-même. Ses recueils sont nombreux & embrassent tous les genres de poésie, depuis le dithyrambe jusqu'à Tacroftiche. Mais toujours prolixe, même dans les pièces les plus courtes, c'eft surtout à lui qu'aurait pu s'appliquer ce mot plaisant : — Comment trouvez-vous mon diftique? — Heu! heu! il y a quelques longueurs.
On s'eft beaucoup entretenu, & avec force éclats de rire, d'une Iphigénie en Périgord, qu'il fit jouer & qui n'eut qu'une représentation.
Pauvre homme!
Je ne sais qui m'a dit que la vieillesse du chevalier Romain Dupérier de Larsan avait été adoucie par un héritage inespéré.
En nous rapprochant de nos Jours, je trouvé M. Honoré, connu par son Bonardin dans la lune; M. Ch. Hubert, qui a collaboré avec Théaulon. J'en trouverais bien d'autres encore, mais ceux-là vous les trouverez mieux que moi, car ils ont votre âge, & je ne me suis engagé qu'à vous entretenir des hommes & des choses du temps lointain.
Ainsi parla M. G***, le doyen des habitués des théâtres de Bordeaux.