LA RUE GOURMANDE
Voici le menu d'un dîner que je viens de faire à Toulouse, — place du Capitole, naturellement, — chez Texcellent reftaurateur TivoUier :
Le consommé aux tomates;
La truite des Pyrénées ; ' •
Le foie de canard sauce madère ;
Le gigot d'isard ;
La salade;
Les pêches de Cazères.
Vins : Limoux rouge, corton, Champagne.
Ce dîner, j'ai eu le plaisir de le partager avec mon ami Durand. A ce propos, il faut que vous
VOUS accoutumiez, lefteurs, à me voir un ami par département, au moins.
Durand, que je tiens à vous présenter, eft le Mas'Aniel de Toulouse, — politique à part. Cela veut dire, en ftyle relevé, qu'il vend du poisson à la halle. Les plus beaux saumons lui passent par les mains, ainsi que les plus belles huîtres de Marennes. On prétend qu'il a, sous sa blouse pittoresque, une éloquence entraînante, celle d'un Mirabeau de la marée. Je n'y suis point allé voir, — son commerce s'exerçant à quatre heures du matin, — mais je le crois sans peine. Durand tomberait quatre Marseillais au jeu de la physionomie, des geftesSc de l'accent. Quelle bouche épanouie ! quel regard joyeux & cordial ! Il semble qu'on gagne de la santé & de la joie rien qu'en serrant sa main! Si vous voulez un type de province bien original, fièrement accusé, prenez Durand.
Sa verve ne s'exerce pas seulement au marché ; il eft encore un des grands agitateurs du théâtre. Il y fait la pluie & le beau temps, à la façon des dieux turbulents de la fable. Heureux le ténor, fortunée la cantatrice que Durand a prise ou pris sous sa protediion ! Il rit dans son ventre des petites cabales des cercles & des proteftations isolées des loges. S'agit-il d'enlever un troisième début, Durand arrive avec le faubourg Saînt- Cyprien tout entier !
Et, dans la vie privée, quel superbe coup de fourchette ! Je me sens tout petit à côté de Durand.
Expliquerai-je maintenant comment je suis demeuré quatre jours à Toulouse ? Non ; car j'ai des torts à me reprocher envers cette cité poétique. Je n'ai visité ni son Capitole, ni aucun de ses monuments recommandés par la maison lyrique Hachette & O^. — Barbare que je suis ! Mauvais voyageur !
' Je soutiens pourtant que je n'ai pas perdu mon temps à Toulouse.
Exemple : En passant dans la rue Gourmande (il exifte une rue Gourmande à Toulouse, & il n'en exifte pas à Paris, ô injuftice !), je m'arrête devant la boutique d'un bouquinifte. J'entre, jefurette. Et, au bout de cinq minutes, qu'eft-ce que je découvre sous un lot de vieilles grammaires latines ?... une perle, un bijou, une rareté entre les raretés , — Vlmitation , de l'édition Cazin, avec la figure de Marillier, c'eftà-dire un petit livre pour lequel les amateurs donnent habituellement carte blanche aux libraires-commissionnaires.