MÉDITATIONS DANS UNE CHAMBRE D HOTEL
C'eft vrai, Durand se porte mieux que moi.
Je m'en suis aperçu ce soir, pendant le souper. Son teint eft plus riche en couleur ; ses muscles percent sous son embonpoint. Oh ! je Tai bien étudié. Il reviejit à chaque plat, dès qu'on insifte tant soit peu. Lui offre-t-on à boire, il fait la moitié du chemin avec son verre. Durand eft fort.
Durand eft fort, voilà qui eft inconteftable. — Moi, je suis dans les demi-teintes. Je sais ce que je mange & ce que je bois, je le sais trop peut-être. J'ai ma valeur, parbleu ! Mais enfin, ce n'eft pas cette puissance indifférente de Durand ; ce calme de l'Hercule Farnèse. Je suis jaloux de Durand.
Je suis jaloux de Durand; pourquoi m'en dé-
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fendrais'je? Et puis, j'ai déjà reçu plusieurs avertissements de la Providence, — sans compter les communiqués^ — tels que bronchite, névralgies, aifeélion des paupières. Durand semble n'avoir jamais rien eu de tout cela. Il se meut dans la bonne chère aussi librement que le poisson dans leau. Prodigieux Durand !
Prodigieux Durand ! A Theure quMl eft , il dort sur les deux ouïes, — tandis que moi, s'il faut Tavouer, je ressens comme des inquiétudes, j'éprouve comme un malaise, léger sans doute, mais mêlé à des pressentiments moroses. Et, pour m'entretenir dans cet ordre de pensées, j'ai juftement sous les yeux un volume de Millevoye, trouvé sur ma cheminée, & oublié probablement par le voyageur qui m'a précédé dans cette chambre.
Cle Millevoye n'eft pas rassurant du tout. Je viens de relire son chef-d'œuvre trop vanté , la Chute des feuilles. Heureusement, cela n'a aucun rapport avec la saison où nous sommes, non plus qu'avec ma situation !
t)e la dépouille .de nos bois L'automne avait jonché la terre, Et sur la branche solitaire Le rossignol était san» voix.
L'auteur a mis plus tard une variante à cts
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deux derniers vers. Il a eu raison. Cette branche solitaire faisait supposer des arbres ne possédant qu'une seule branche. Voici le changement qu'il a imaginé :
Le bocage était sans myflère, Le rossignol était sans voix.
A la bonne heure ! Il y a de la grâce, de la
cadence. J'aime ce mot suranné de bocage.
— Sachons gré aussi à Millevoye d'avoir dit
» tout simplement : le rossignol , lorsqu'il aurait
pu, selon le goût du jour, dire : Philomelc.
Trifte & mourant, à son aurore, Un jeune malade, à pas lents, Parcourait une fois encore Le bois cher à ses premiers ans.
Bois que j'aime...
Trop de bois ! — Mais pourquoi ce volume s'eft-il trouvé sous ma main ? Le hasard a des ironies qui font frissonner. — Et si ce n'était pas un voyageur qui Teût oublié ! S'il avait été placé là à dessein.*...
Bois que j'aime, adieu! Je succombe; Votre deuil nie prédit mon sott ; Et dans chaque feuille qui tombe..;
Si j'étais superflitieux pourtant ! — Maisj ail
fait, je me souviens à présent : c'eft TAcadémie des Jeux Floraux qui, la première, a consacré la Chute des feuilles^ & récompensé d'un laurier d'or cette débauche de phthisie. Il n'y a donc rien de surprenant à ce que les œuvres de Millevoye se rencontrent à Toulouse; ce volume doit appartenir à Thôtel. — Funefte exemple ! Rimes grelottantes, Epidaiire & encore... Je quitterai Toulouse demain matin.
Charles Millevoye ! Mes initiales !
Une des villes que j'aime le mieux eft Strasbourg. Resserrée & même à l'étroit dans sesfortifications, elle a le mouvement, le bruit, la vie. Je ne sais que Rouen qui puisse lui être comparée pour certains vieux quartiers demicroulants & bâtis sur eau. Cette année encore j'ai voulu voir Strasbourg, mais cette excursion ne me sera guère comptée au point de vue archéologique ; Je n'en ai rapporté qu'un traité comparatif des diverses bières du Bas- Rhin. Tombé, dès le premier soir de mon arrivée, aux mains du plus courtois mais du plus intrépide déguftateur du pays, j'ai dû le suivre dans ses explorations & l'imiter dans ses expertises.
L'ombre s'était à peine répandue sur les toits à lucarnes de la vieille ville, que nous nous diri-
gions vers la brasserie du Dauphin^ sans préméditation de choix, & uniquement parce qu'elle se trouvait la première sur notre chemin. Nous n^ séjournâmes pas longtemps : la bière y était molle. On nous vit successivement à la brasserie du Pêcheur^ du Grenadier j du Chasseur magiqiie^ du Griffon & du Léopard^ -:— j'en oublie sans doute. La foule était partout, car c'était un lundi, jour d'expansion à Strasbourg comme dans toute la France. Chaque brasserie eft composée uniformément d'une salle plus ou moins grande, & d'un jardin plus ou moins petit. Des . tables & des bancfe de bois occupent la salle ; des bancs & des tables de bois occupent le jardin, — lequel jardin n'eft le plus souvent qu'une cour, plantée d'un arbre. On lit dans un coin : Pissoir.
Dans quelques-unes de ces brasseries on remarque, appendue au-dessus du comptoir, c'eftà-dire à la place d'honneur, une lithographie coloriée, représentant un joyeux homme en manteau de pourpre doublé d'hermine, assis sur des tonneaux, & tenant de la main droite, levée par un gefte triomphal, une chope d'où débordé une bière écumante. La main gauche s'appuie sur une couronne & une épée. Puissamment hilare, la tête eil encadrée d'une abondante chevelure blonde & d'une barbe non moins abondante &
non moins blonde. Au bas de cette eftampe, dont les tons riches frappent gaiement la muraille, on lit ce nom : Gambrinus.
Qu'eft-ce que c'cft que Gambrinus? La légende en fait le roi de la bière, le Noé de Torge, le Bacchus du houblon ; la légende prétend même qu'il a régné en Brabant. C'eft bien possible. — Quoi qu'il en soit, & de quelques ténèbres hiftoriques qu'elle semble enveloppée, la royauté de Gambrinus eft partout reconnue. En Allemagne', & surtout en .Prusse, on ne jure que par Gambrinus, &, de. même qu'à Strasbourg, son image décore & protège la plupart des tavernes.
Il exifte d'autres effigies du monarque mousseux, plus anciennes & plus naïves. Mon compagnon a réussi à déterrer l'une d'elles, gravure bizarre, sous - laquelle on voit .cette baroque inscription, qui a la prétention d'être formulée en vers :
De Torge en drèche changeant.
J'eus ridée, le premier, * La boisson comme la bière d'en brasser.
Aussi, en vérité, les brasseurs diront D'avoir de leurs états un roi, un maître & un patron.
Si Gambrinus revenait au monde, il n'hésiterait pas à faire de Strasbourg sa capitale. Tout,
en effet, dans cette ville, se ressent de la domination de la bière. Les hommes ont le visage couleur de bière, les cheveux couleur de bière, les vêtements couleur de bière. La terre & les maisons sont rougeâtres, comme la bière. Les femmes (je parle des femmes du peuple) ont Pair de chopes qui marchent.
La principale affaire d'un Strasbourgeois eft d'aller essayer la bière à midi. Ce prélude sans importance ne se compose que de cinq ou six chopes. Il revient \^ la brasserie vers quatre heures, lorsque sa journée eft terminée ; alors la déguftation devient plus' grave, les canettes se succèdent. Mais le dîner sonne ; fidèle au repas en famille, il rentre chez lui. On ne le reverra qu'entre huit & neuf; il eft vrai que jusqu'à onze heures il semblera vissé à son banc, & que cette fois il s'attaquera, non plus aux canettes & aux chopes, mais aux formidables moos. Gambrinus ne veut pas de tièdes servants !
Il faut croire que la bière se digère & s'évapore bien mieux sur Iç sol de sa produ6tion que partout ailleurs ; sans cela, on s'expliquerait difficilement une aussi grande consommation. Pour ma part, moi que la bière laisse assez indifférent à Paris, je m'étonne de l'attrait qu'elle emprunte à Strasbourg. Je ne m'élève certainement pas jusqu'à l'enthousiasme de mon
compagnon, mais je le suis avec intérêt, je le comprends, je l'approuve, jeTimite...
Parmi les variétés de buveurs de bière, il en eft beaucoup qui, comme lui, poursuivent de brasserie en brasserie un idéal & ne s'arrêtent que lorsqu'ils Font rencontré. A ce moment-là une sorte de courant éleélrique traverse tout Strasbourg; la nouvelle se répand comme un mot d'ordre chez les véritables amateurs, qui se répètent les uns aux autres : « C'est à r Espérance qu'eft ce soir la bière la meilleure ! » Des déplacements s'opèrent aussitôt dans toutes les brasseries ; on dirait des conjurés appelés à un rendez-vous ; l'Espérance eft envahie.
Le lendemain de cette excursion nocturne, M. Henry, l'homme aux pâtés européens, m'emmenait à Haguenau pour m'y faire assister à la cueillette du houblon. Il était temps ; déjà quelques bourgeons menaçaient de roussir. Le speélacle de cette récolte eft très-intéressant : qu'on se représente une armée de grands échalas renversés, — la forêt de Birnam couchée à terre; — &, accroupies au milieu de ces branchages, trois çu quatre cents Alsaciennes aux corsages rouges & bleus, paraissant éplucher une immense salade. Autre chose plus curieuse encore: dans une houblonnière, voisine de celle de M. Heim, hommes & femmes venant à manf-
quer, on avait (iiii appel aux cuirassiers de la*garnison, & c'était plaisir de voir ces braves militaires remplissant à qui mieux mieux de vaftes paniers.
Le paysage de Haguenau, quoique plat, eft gai & bien coupé ; son horizon grandiose eft fourni moitié par la Forêt-Noire & moitié par les Vosges. — ' Quant à Hàguenau, c'eft une petite ville fortifiée, qui n'a rien pour retenir le regard. Mais qu'on ne s'y trompe pas: nous sommes ici en plein berceau du houblon. Entrez, pour vous en convaincre, à la brasserie du Lion d'o7% — une vieille maison décorée d'une enseigne rutilante : le roi des animaux étendant sa griffe sur une chope. Dans Tarrière-salle, à côté de l'inévitable Gambrinus, vous lirez cette inscription : « Maison d'Ignace Derendinger père, introducteur de la culture du houblon en Alsace en i8o5. »
Le Lion d'or de Haguénau jouit d'une renommée qui s'étend à vingt lieues à la ronde. C'eft à la fois une brasserie & une bourse; j'y ai vu la plupart des grands propriétaires de houblon, causant de leurs espérances & établissant leurs prix courants. Un d'eux m'a promis de m'adresser une de ces rares gothiques chopes en bois de couleur, — comme on n'en retrouve plus que dans cinq ou six familles patriarcales de l'Alsace,
STRASBOURG IQl
Mes impressions de voyage sont, on le voit, d'un caraftère spécial. Je ne m'exposerai pas à des redites en racontant la suite de mon. séjour à Strasbourg ; Je me contenterai de toucher un mot d'un souper que je fis, la veille de mon départ, au faubourg de la Krutenau. — La Krutenau semble un quartier d'Amfterdam, à la nuit surtout ; on s'y rend par la rue du Renard- Prêchant, en laissant de côté la rue du Jeu-de- Paume & la Tour-aux-Souris. Au bord de l'eau se trouve la brasserie du Télégraphe ; c'eft là. On y mange des carpes du Rhin frites & des matelottes de lottes, flanquées d'écrevisses énormes ; — je ne sais rien de plus exquis que les foies de lottes, arrosés de vin du pays. Car il eft temps de le dirç, afin d'atténuer quelquesunes de mes railleries : la bière n'eft pas la boisson unique {poison inigue) du Bas-Rhin : le vin reconquiert ses droits dans les feftins sérieux. De jolis petits vins que les vins d'Alsace ! Jadis ^^il n'y a pas si longtemps) on les envoyait à Cologne pour fortifier les vins du Rhin.
Quelques heures après ce souper à la brasserie du Télégraphe^ je prenais le chemin de fer de Paris, emportant dans ma maille le portrait colorié de Gambrinus.