‹ De Montmartre à SévilleChapitre 21 sur 34 · I 94 . BADEN-BADEN · texte numérisé non relu

I 94 . BADEN-BADEN

les lavabos magiftrals ; & la foule papillotante des verres , verres géants , verres microscopiques, verres à pied, verres-tulipe, verres mousseline, verres de toutes formes & de toutes couleurs, sur lesquels le même artifte a gravé la même chasse, le même cerf, le même paysage.

Quelquefois, j'entre dans une de ces boutiques; je fais des petits tas, un choix, & je dis au marchand, qui porte le beau nom de Pélikan :

— Mettez-moi cela de côté -, je le prendrai à mon départ de Baden-Baden.

Le marchand me répond : Ya, ya, flegmatiquement. Il eft accoutumé à ma manie ; il sait qu'au bout de la contre-allée j'aurai oublié mon emplette, — & il oublie ma recommandation.

L'autre jour cependant, après une ftation plus prolongée dans la boutique de M. Pélikan, j'avisai sur une étagère — une carafe.

Une carafe toute blanche, noble, sévère, taillée à pans épais. Éclat frissonnant! Lumière pure & digne ! Cette carafe faisait songer à la Source d'Ingres, aux neiges éternelles de la

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Sierra-Nevada, aux aubépines fleuries, à l'écume poudroyante des torrents, à Séraphita-Séraphitus , aux épaules des loges du Théâtre-Italien , aux albâtres & aux cygnes, à tout ce qui éblouit, charme & impose.

Au milieu de cette fête du criftal, elle semblait une de ces belles filles qui ne connaissent personne & que personne ne connaît, & qui se tiennent triftement & fièrement assises .sur une banquette de bal.

— J'achète cette carafe, dis-je au marchand.

— Yayfa, me répondit*il sans se déranger.

— Et je l'emporte.

Le marchand leva la tête.

— Et je la paye, ajoutai*je.

La carafe fut placée par moi dans ma chambre d'hôtel, à la place d'honneur.

Pendant la nuit, la carafe m'a parlé, & elle ma dit :

« Merci de m'avoir retirée de cette société où j'étais compromise, à côté de ces pots de pommade & de ces flacons frivoles.

igÔ BADEN-BADEN

« Je ne m'attendais pas à cela de toi , & c'eft ce qui me rend plus précieux ce bon office.

« Hélas ! tu m'as méconnue bien longtemps !

« Que de fois je t'ai vu me dédaigner & même me repousser dans un repas !

« Et si quelqu'un, plus sage que toi, s'avisait de me saisir, tu t'écriais alors sans pitié : — Garçon! à quoi pensez-vdus donc? ôtez vite cette carafe de nos yeux !

« Je t'aurais pourtant rendu d'inappréciables services.

« Maintes fois je t'ai lancé des éclairs désespérés, pour t'avertir de te méfier des pécores qui t'environnaient !

« Mais tu détournais obftinément tes regards enivrés.

« Enfin, aujourd'hui, tu reviens à moi;, je.

pardonne tout.

« Ne redoute pas la raillerie ; ne suis-je pas ton amie d'enfance & de jeunesse? Après ton premier rendez-vous, ne bus-tu pas mon contenu d'un seul trait?

« Refte avec moi, je suis la santé & la force. Je rendrai tes yeux brillants & ton âme sereine.

« Je ne demande pas la première place dans ton affedion ; aie des maîtresses parmi les bouteilles séduisantes & les fioles perfides, puisque tu ne saurais t'en passer absolument; mais

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