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anglais qui faisait voile pour Marseille. — Les deux premières personnes qu'il aperçut le lendemain matin, sur le pont, furent la Provençale- & son mari.
On a trouvé dans les papiers de Regnard, après sa mort, quelques détails sur ces aventures : « Quand on Jetait les yeux sur sa femme, dit-il, de Prade (c'eft le nom sous lequel il désigne le mari) entrait aussitôt dans des emportements terribles dont à peine était-il le maître; quand on les eil retirait, il savait si bien qu'on était accoutumé à la regarder, que qui ne la regardait pas y entendait du myftère. » Cette situation embarrassante fut brusquement tranchée par l'intervention de deux corsaires turcs, qui donnèrent une chasse furieuse au bâtiment anglais. Dès qu'ils n'en furent plus qu'à une portée de canon, ces drôles se divertirent en arborant successivement les pavillons de divers pays : français, hollandais, vénitien, maltais, — & finalement l'étendard de Barbarie, coupé en fliamme au croissant descendant. Ils accompagnèrent cette dernière cérémonie de l'envoi de toute leur bordée. L'Anglais y répondit dans le même dialede. Le combat fut acharné, mais le résultat ne pouvait en être douteux, les deux corsaires étant armés chacun de quarante pièces. Après la mort du capitaine anglais, qui fut coupé
en deux par un boulet, ce qui reftait de Téquipage se rendit, ainsi que les deux époux & Regnard. C'était précisément le jour de la fête du futur auteur d'Arlequin homme à bonnes fortunes.
On sait comment ces trois personnes furent emmenées à Alger & vendues à des maîtres différents : — la femme au principal gouverneur de la ville, le mari, à un marchand quelconque, & Pâmant à un riche Maure, du nom d'Achmet-Talem. Ce fut le mari qui se vit encore le plus mal partagé. Le futur auteur du Divorce y s'il faut s'en rapporter à sa relation manuscrite, utilisa sa captivité à la peinture sur étoffes & même en bâtiment. D'un autre côté, les biographes contemporains, qui le tenaient pour un grand faiseur de ragoûts (c'eft leur propre expression que je reproduis), rejettent cette version poétique & veulent qu'il ait été uniquement employé comme cuisinier auprès de son patron. J'aurai garde de prendre parti dans une queftion de cette gravité. Peintre en bâtiment ou cuisinier, le futur auteur d' Attendezmoi sous l'orme demeura plus de deux ans en esclavage, tant à Alger qu'à Conflantinople ; — on ignore pourquoi il a gardé un silence absolu sur les circonflances de son séjour dans ce dernier lieu.
Il lui encoûta douze mille livres pour la rançon de la belle Provençale & pour la sienne. Khistoire fait même mention d'un valet de chambre à lui, qui fut compris dans le rachat ; mais elle se tait impitoyablement sur le compte de Tépoux. — Oh ! Regnard ! — Il a toujours prétendu que, s'étant enquis de cet infortuné, on lui avait répondu qu'il était mort de la pelle. Quoi qu'il en soit, le futur auteur de Démocrite ne poussa pas plus loin ses informations, & se dépêcha de repasser en France avec sa maîtresse. Tout Arles fut aux fenêtres pour célébrer ce retour; pendant plusieurs semaines les régals & les parties de plaisirs se succédèrent à Penvi. Bref, ce roman marchait à grands pas vers son dénoûment naturel, . — un mariage, — lorsqu'un événement auquel on était loin de s'attendre vint changer tout à coup la face des choses. Laissons parler l'auteur des Ménechmes :
« Zelmis (son pseudonyme galant) était un *)Our chez sa belle veuve avec quelques-uns de ses amis, quand un laquais d^Elvire vint avertir sa maîtresse que deux religieux, qui venaient d'Alger, souhaitaient lui parler. On les fit monter, & ils entrèrent dans la salle où était la compagnie, suivis d'un homme qui était en fort misérable équfpage. La surprise de tous ceux qui étaient présents fut grande à l'abord de ces gens
quon ne connaissait point; elle fut extrême quand on vit que cet homme si mal vêtu vint se jeter au col d'Elvire; mais elle fut telle qu'on ne la peut exprimer lorsqu'on remarqua que cet inconnu, après s'être détaché de ses violents embrassements, était de Prade. »
Cette fois, le futur auteur du Retour imprévu partit, — & il ne revint jamais.
M«3me jour.
Disons encore quelques mots de Bologne & des Bolonaises.
Elles se font remarquer par l'abondance & Tépaisseur de leurs cheveux noirs. C'eft comme un avant-goût de la campagne romaine. Elles sont petites. Chez elles^ elles portent conllamment, en guise de manchons, une légère chaufferette de main.
Il y a à Bologne une rue des Orfèvres, comme dans toutes les capitales; je m'attendais plutôt à y trouver une rue des Charcutiers; mais, en raison dé leur grand nombre^ ils sont disséminés partout. Le soir, leurs boutiques empruntent une couleur tout à fait fantaftique : qu^on se figure ^ dans la partie supérieure de chaque portcj un transparent éclairé à la façon
des ombres chinoises, & étalant, en rouge sombre, des chapelets de saucissons, d'énormes tronçons de mortadelle qui font songer à des décollations de Saint-Jean, des langues à la chair serrée. Le relie de la devanture eft plongé dans l'obscurité . Ces transparents vous arrêtent tous les quinze pas.
On me fait voir à Thôtel Brun une chambre habitée autrefois par Pieri, un des auteurs de Tattentat de la rue Le Peletier.
Ce soir, départ pour Florence. — Les places dans la diligence & dans le courrier étant retenues plusieurs jours à l'avance, j'ai dû (mon temps étant compté) m'assurer d'une chaise de pofte. Il eft dix heures*
Le fouet du pollillon m'avertit de descendre.
Florence, tb décembre.
Honneur à ce mortel que la soif de connaître Exile noblement du toit qiii Ta vu naître !
C'eft Millâvoyô qui s'exdàme sur ce ton cadencé; vous auriez parié poilr Delille^ n'eft-il pas vrai? N'importe; ma soif de connaître n'a pas été suffisamment récompensée dans le trajet de Bologne à. Florence, & jatnais je né suis de* meure plus convaincu que je n'étais qu'Un piteux
mortel. Pour faire vingt lieues environ, il ne m'a pas fallu moins de vingt-deux heures; il eft vrai que ces lieues se déroulent à travers les Apennins, qui sont bien les monts les plus capricieux & les plus revêches qu'on puisse souhaiter. Mais narrons avec méthode.
J'ai dit que j'avais quitté Bologne le i3 au soir, à dix heures ; un repas confortable , arrosé d'un excellent vino santo, m'avait prédisposé au sommeil, & j'y cédai après les premiers ébranlements de la chaise de pofte. — Je dormis une heure à peu près; quand je me réveillai & que je mis la tête à l'une & à l'autre portière, j'étais enveloppé d'une clarté qui n'était pas celle de la lune, mais de la neige. En même temps, je me sentais, non pas emporté , mais doucement promené, mollement balancé; je me penchai en avant, & je conftatai avec une expression ébahie que ma chaise de pofte était attelée de trois paires de bœufs. Oui, j'étais traîné par des boeufs, comme ces monarques indolents dont parle Boileau. Deux hommes les guidaient, marchant au pas & silencieusement. Quoique l'on m'eût prévenu du mauvais état des chemins, j'étais loin de m'attendre à une semblable lenteur de locomotion. Un frisson inconnu agita mes veines : je me demandai si je ne rêvais point, & si ce que je prenais pour des bœufs n'étaient pas des bêtes
apocalyptiques me conduisant vers les nouvelles voies ladées. On sait que le spedacle continu de la neige a d'étranges adions sur le cerveau ; les subissais-je à ce moment ?
Au milieu de mon hallucination, la voiture s'arrêta; nous étions à la première porte. Le portillon & son acolyte frappèrent à ma vitre; Je compris qu'il s'agissait de bonnes-mains à payer; mais alors nouvel embarras. En Italie, la monnaie change comme le dialeéle, tous les dix kilomètres; en arrivant à Bologne, j'avais échangé mon or contre les baïoques pontificaux ; maintenant il me fallait troquer mes baïoques pour des paoli toscans. Enfin, tout s'arrangea. Mais après le portillon & le guide, ce fut le tour du garçon d'écurie, — & cela ne s'arrêta plus qu'à Florence. J'essayai maintes fois de me rendormir; à chaque demi-heure, toujours le bruit d'un doigt à la portière, toujours un homme, ou deux, ou trois, en manteau marron & la main tendue.
Le fantaftique devenait impossible dans de pareilles conditions. Je me condamnai donc à servir de trésorier à ces rurtres pendant tout le temps qu'il plairait à la Providence. Mais que de malédidions en chemin ! que de rages tantôt sourdes & plus souvent déchaînées! — Ah ! l'on prétend que les voyages adoucissent l'homme &
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le rendent tolérant, sensible, génércu>[. Il n'eft pas de plus grave erreur que celle-ci. Les voyages, au contraire, métamorphosent & aigrissent à la longue les natures les meilleures & les plus pacifiques. Et comment pourrait-il en être autrement avec cet agacement sans trêve, résultant d'un changement quotidien de lit & de table, de température & d'idiomes! J'étais parti bon, prodigue ; je reviendrai bourru, avare & impertinent , — impertinent surtout , car le bien-être en voyage ne s'acquiert qu'à force de menace & de bruit.
La nuit me sembla longue. Un inftant je me souvins de la réputation siniftre des Apennins, & je cherchai à Thorizon quelque silhouette de chapeaux pointus & de carabines \ mais il était évident que les brigands étaient couches. A ce propoS) je fis pour la première fois la remarque que je n'avais de ma vie porté une seule arme , contrairement à tant d 'individus qui ne peuvent faire un pas sans un poignard au côté ni dormir sans un piftolet chargé sur leur guéridon. Mon Insouciance me parut répréhensible sous plusieurs rapports ; mais, sous beaucoup d'autres, je ne pus m'empêcher de plaindre les gens en proie à cette préoccupation confiante de la défensive.
Efl-ce que le plaisir qu'ils viennent de goûter
à une représentation de TOpéra & des Italiens n'eft pas effacé pour eux du moment qu'ils songent, en s'en revenant, à assujettir le cordon d'un casse- tête autour de leur poignet? De quelle poésie peuvent-ils s'abreuver sous les feuillages sombres, alors qu'ils brandissent leur canne plombée? Il y a des gourdins qu'on nomme plaisamment des sorties de bal & qui me gâteraient le bal lui-même. Sans compter que cette cohabitation continuelle avec des engins homicides doit pousser chaque soir à des réflexions du goût de celle-ci : « Allons ! mon couteau catalan m'a encore été inutile aujourd'hui! » Et chaque matin : « Hein! comme j'éventrerais avec ceci rhomme qui viendrait m'attaquer! » Riantes perspectives! touchants regrets !
Au petit jour, nous n'avions fait que trois polies; la voiture traçait de plus en plus péniblement son sillon dans la neige; les bornes de la route étaient ensevelies , & il ne nous reliait plus pour nous orienter que les poteaux du télégraphe éledrique. Des espèces de cantonniers que nous rencontrâmes, la pelle à l'épaule & la figure ensanglantée par le froid & le vent, nous engagèrent à rétrograder, prétendant que nous allions trouver la tourmente à un demi-mille de là. Le pollillon & le guide parurent hésiter; moi je ne desserrai pas les lèvres, voulant leur laisser
leur libre arbitre & dégager ma part de responsabilité. J'avais Tair de dire : c Cela ne me regarde pas ; je ne suis pas de ce pays-ci. » Et nous continuâmes notre chemin.
Les cantonniers avaient dit vrai : des tourbillons s'élevèrent peu à peu, s'épaissirent & s'élancèrent sur nous avec furie. Plusieurs fois je sentis la voiture soulevée. Autour de nous il n'y avait ni ciel, ni terre, mais une danse de flocons épais dont l'atmosphère était noircie, & qui avaient pour orcheftre les sifflements du vent. Nous fûmes trop heureux, au moment où la tourmente atteignait à un degré insupportable d'intensité, de nous adosser, bêtes & gens, à une masure improvisée sans doute d'un coup de baguette par les dieux protefteurs. Vingt minutes s'écoulèrent dans cette situation. Lorsque nous pûmes nous mouvoir sans péril, nous reprîmes avec une sage lenteur la route de Florence. — Ce qu'eft en été cette partie des Apennins, je ne puis en concevoir aucune idée ; les fabriques y sont rares & d'une architeclure qui ne sort pas de l'ordinaire. Aucun bourg intéressant en dehors de sa position.
De loin en loin , un débit de sel & de tabac {sale e tabacchi) avec la croix de Savoie au-dessus de l'enseigne.
Vers midi, je crus devoir faire une halte co-
pieuse dans une auberge située sur la hauteur. Avec quelle puissance de pantomime j'ordonnai à rhôtelier de jeter une forêt dans la cheminée, & de grouper sur la nappe toute les viduaillés de son garde-manger! Je suis convaincu que j'étais aussi précis, aussi technique en cette circonftance, qu'un dictionnaire italien; mon regard & mon gefte parlaient le toscan le plus pur. Bientôt je me vis en présence d'un incendie qui, en me grimpant aux jambes, m'enveloppa rapidement d'une somme de jouissances; presque aussitôt, je fus forcé de me retourner pour faire face à une gigantesque soupière, où nageait un onftueux potage ou minejlra au riz, aux choux, aux pommes de terre & au céleri , — avec du parmesan râpé dans une assiette, -^ accompagné d'une immense omelette (l'omelette eft de tous les pays) & d'une carafe remplie jusqu'au goulot d'un vin noir. A cet asped, j'oubliai mes désaftres &, l'appétit aidant, je trouvai même que les Apennins avaient du bon. — O lâcheté humaine!
Il fallut que le poftilldn vînt m' arracher à cette Capoue; sans lui j'y serais peut-être encore, le dos au feu. Aussi fût-ce d'un air passablement maussade que je me réintégrai dans ma chaise de pofte, dont la paille glacée me faisait souvenir d«s cachots célèbres, & que je revis ces
mornes étendues & ces sommets aveuglants de blancheur. I Nature ! que tes robes d'innocence sont froides !
* La journée s'acheva comme elle avait commencé, si ce n'eft qu'aux derniers relais nous en revînmes aux chevaux-, alors la descente des Apennins s'effectua d'une manière assez satisfaisante. A sept heures environ, j'aperçus dans le lointain un bas-fond piqué d'une multitude de points lumineux. C'était Florence. Le cœur me battit, & mes yeux, ardemment fixés sur ce vallon qui tenait si peu de place dans l'immensité de la nuit, semblaient vouloir s'y précipiter. Nous n'y entrâmes cependant qu'à huit heures & un quart. — Je descendis pia:{{a Santa-Trinita, à l'hôtel du Nord, à dix pas de l'Amo & à trente du Palais-Vieux. Comme je me récriais devant le propriétaire sur les vingt & quelques heures que m'avait coûté ce voyage, il me répondit : — « Ne vous plaignez pas trop, car la dernière diligence & le courrier arrivés ce matin ont mis trois jours & trois nuits à faire le même trajet !
Florence, 16 et 17 décembre.
Je savais bien que l'enthousiasme n'était pas mort en moi 8c qu'il n'attendait qu'une occasion
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pour éclater & se répandre! Par quoi commencer? Par quel marbre, par quel or, par quel bronze ! A quel grand nom & à quelle grande chose dois-je aller tout d'abord? Il n'y a qu'à ouvrir les yeux & à admirer. D'autant plus qu'il ne s'agit pas ici de s'extasier sur des ruines, sur des reftes de temple : tout eft jeune dans Florence, tout eft vivant, tout eft brillant. Et certes, il faut que cette ville soit bien admirable en effet pour resplendir ainsi par la boue, par la pluie, par le verglas, par le ciel gris & sale. J'ai vu Florence sans fleurs & sans soleil, & j'ai été ébloui. Qu'eût-ce donc été dans la pritnavera, alors que l'air tiède s'emplit de parfums & de bruits de cloches ?
Pourtant, si vous vous en souvenez, je m'étais bien promis de ne voir que les Italiens; & voilà que l'Italie me prend tout entier, impérieusement, despotiquement. Le chef-d'œuvre s'attache de nouveau à moi & ne veut plus pie lâcher; • le chef-d'œuvre n'admet ni politique, ni queftions sociales , ni révolution d'aucune sorte ; il eft le chef-d'œuvre, — non pas celui qui se cache, orgueilleux & hypocrite, au fond d'un musée, mais celui qui s'étale à la clarté du jour, sur laplace publique, au détour de la rue, qui s'appelle le Dôme, le Baptiftère, le Gorps-de-garde des Lansquenets, qui saisit le voj-ageur au passage,
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le fascine comme le basilic, le pétrifie comme le sphinx. Philosophes & tribuns, méfiez- vous du chef-d'œuvre, le plus grand ennemi de Tltalie moderne !
Ainsi donc, me voilà retombé sous le joug de la pierre & des métaux. L'art ne rend point facilement sa proie, pas plus que TAchéron. Etesvous contentes, ftatues à l'immortelle pâleur? me voilà ramené à vos pieds, plus amoureux que jamais. Toiles rayonnantes, maîtres sublimes qui sembliez avoir épuisé mon admiration, vous avez reconquis votre esclave !
Ma première visite a été pour le Palazzo- Vecchio, le point central de Florence. Une foule d'hommes couvrait la place, du côté de la pofte, dont les guichets s'ouvrent en plein air, — singularité que les employés doivent déplorer en cette saison. Etait-ce une bourse ou un marché qui se tenait là? je l'ignore. Un -individu, hissé sur une calèche, vantait & débitait je ne sais quel spécifique, avec cette abondance de geftes & de paroles commune aux charlatans de toutes les contrées. On comprend que je ne m'arrêtai guère à l'écouter. Mes yeux étaient cloués sur le palais des Médicis.
Eft-ce un palais? eft-ce un château-fort?
eft-ce un beffroi ? Voilà ce qu'on se demande au pied de ce Palazzo-Vecchio, masse crénelée,
qui eft égayée cependant par une ceinture de blasons peints, aux couleurs éclatantes. — La place sur laquelle il eft situé pourrait s'appeler la place aux Statues : Michel- Ange, Bandinelli, Jean Bologne, Benvenuto Cellini, s'y coudoient fraternellement sous un ciel qui (je parle par ouïdire)! ^'^ P^s de rival. Je ne puis particulièrement détourner mes regards du Persée de bronze, qui se détache avec tant d'élégance sur les marbres environnants; c'eft bien là uneftatue d'orfèvre, fine & dure, mais animée de tous les caprices & de toutes les passions de son extraordinaire auteur.
Je reviendrai sur cette place, j'y reviendrai tous les jours, — & c'eft à force de répéter cette parole que je parviens à m'en arracher. Le parapluie en tête (ô douleur ! ô profanation !) je me rends à la cathédrale par une rue droite & assez longue, percée de magasins à la moderne, & qui a cela de particulier qu'elle ne laisse rien soupçonner des magnificences auxquelles elle aboutit. — Des magnificences? eft-ce le inot exad pour rendre l'impression produite par l'asped soudain du Dôme de Florence ? Ne conviendrait-il pas mieux de qualifier d'éblouissantes coquetteries ces efforts suprêmes de la mosaïque appliquée à la grande architedure ? En vérité, cette église bleue, rouge, violette, jaune, verte.
ressemble à une fleur gigantesque ; & je conçois TefFet auquel elle doit atteindre sous les rayons du soleil, qui eft décidément Taftre indispensable de ritalie.
L'intérieur du Dôme ne répond pas à Textérieur : c'eft nu, c'eft froid, relativement surtout à un pays où Ton a Thabitude d'étouffer les moindres chapelles sous une abondance proverbiale de peintures, de reliefs & d'or. Quels peuvent avoir été les motifs de ce contrafte ? Manque de ressources ou manque d'artiftes ? Cette dernière supposition n'eft guère admissible : les artiftes n'ont Jamais manqué à ce sol privilégié ; ils y poussent en plein champ. Je consulterai les livres. . .
Après une dernière & lente promenade autour du Dôme & de son Campanile, je tombe en arrêt devant le Baptiftère, leur voisin. Le Baptiftère était autrefois protégé de fossés ; les fossés ont disparu, mais Teau eft reftée sous les apparences de la neige & de la boue, & le BaptMlère eft aussi protégé qu'auparavant. Cependant, comme je ne peux pas me contenter de l'admirer à diftance, je me décide à me frayer un chemin à travers ce lac d'immondices ; j'y réussis à peu près -, — mais, pour entrer, c'eft une autre affaire. Une heure se passe à cette tentative, une heure délicieuse, il eft vrai, car c'eft
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volontairement que je relie Tœil collé sur les portes incomparables de cet édifice.. Mes pieds se mouillent, mais cela m'eft égal ; je m'enrhume en m' extasiant. « Tu n'iras pas plus loin! » semblent me dire les adorables sculptures de Ghiberti. Et en effet, devant ce Baptiftère si bien défendu par ses portes, j'hésite, je me demande s'il ne vaut pas mieux m'en retourner plutôt que de tomber du haut de mes sensations. Puis-je voir quelque chose de plus miraculeux ? Évidemment non. Alors imitons ces sages touriftes qui relient en vue de Conllantinople & qui s'en retournent sans être descendus à terre.
Ainsi dis-je, en un soliloque plein de poésie, &puis, comme j'ai l'habitude de m'écouter moimême encore moins que je n'écoute les autres, j'entre dans le Baptiftère. Pour cela, je soulève une de ces horribles draperies que l'on retrouve dans toutes les églises italiennes, où elles masquent intérieurement les portes, haillons fan-* geux> humides, faits de mille pièces, qu'une main même gantée ne saurait toucher sans être salie, & dont il faut pourtant subir le contad, à moins de ne jamais pénétrer dans ces musées divins. Puissent ces lignes véritablement indignées, aider à la suppression de ces abjefts rideaux, durables comme des préjugés, sordides comme l'avarice !
Au fond, je ne suis pas fâché d'avoir vu Tintérieur du Baptiftère, qui, celui-ci, eft surcharge de fresques, de moulures, d'ejftrades...
Ces trois visites, — au Palais-Vieux, à la cathédrale & au Baptiftère, — ont fait de moi une espèce d'homme ivre ; je marche en chancelant dans les rues ; j'ai des étourdissements & des éblouissements ; je me heurte aux passants, d'un air effaré; il me refte à peine la conscience de mon être, & je ne ferais aucune objeftion à la personne qui essayerait de me persuader que je suis devenu tableau ou llatue. Néamoins, deux heures venant à sonner, le sentiment d'un jeûne infiniment trop prolongé me rend peu à peu à moi-même ; j'entre dans le premier café aperçu, &, afin de ne pas compromettre l'avenir de mon dîner, je me contente d'une tasse de chocolat & d'un verre de rosolio rouge \\c rosolio, une spécialité florentine, comme l'alkermès). Cette formalité remplie, plus rassis, je me retrouve au grand air, fidèle à mon parapluie comme M. Sainte-Beuve. Où irai-je? La galerie des Offices ferme à trois heures ; d'ailleurs, je suis à bout d'enthousiasme pour aujourd'hui : j'ai dépensé ce que j'avais, & jusqu'à ma réserve.
-Allons au hasard ; c'eft la meilleure manière de voir & de s'inftruire ; errons à travers l'inconnu ; que tout devienne pour moi conquête &
révélation. Sterne & Henri Heine n'ont Jamais voyagé autrement ; ilss' arrêtaient sur les ponts, sous les auvents des boutiques ; ils reliaient, bouche béante devant une enseigne, une cage, une fenêtre, une robe enflée par le vent. Ils oubliaient Thiftoire qui ne les oubliera pas, eux. Ils étaient personnels, rien que personnels, tantôt avec un abandon réel & une grâce ignorante d'elle-même , d'autres fois avec un ardent vouloir d'esprit ; & par là ils ont bien effrayé les innocents flâneurs à leur suite, les naïfs chasseurs d'imprévu. Pour ma part, leur souvenir m'arrête court toutes les fois qu'oubliant le lefteur, — invisible & solennelle pluralité ! — je me sens prêt à laisser ^o/^/er les rênes sur les pacifiques coursiers de ma<rêverie. Personnel! & de quel droit? par quel titre? Essayez donc de causer avec un sansonnet ou de vous attendrir sur un marchand de tartelettes, avant d'avoir écrit le Voyage sentimental ! Osez parler de la couleur de vos pantoufles & de vos soufirances d'amour sans avoir signé Vlntermeno & les Aveux d'un poète!
Ah! j'ai fréquemment & bien méchamment regretté, je m'en accuse, que ces deux charmants esprits (à qui il a manqué si peu de chose pour être de tendres âmes) fussent venus au monde avant moi. Combien ils me gênent dans le peu
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que j'ai à dire ! Combien ils me semblent se railler à Tavance de ce que je vais tracer dans ma bonne foi & mon désir de bien penser ! Ils hochent la tête tous les deux, en ayant Tair de s^écrier : « Ce n'eft pas neuf! nous avons écrit la même chose il y a dix ans, il y a vingt ans, il y a cent ans ! »
Eh bien ! tant pis, à la fin ! Sterne & Henri Heine ne m'empêcheront pas de me promener & d'écrire à la française, — tout Anglais & tout Allemand qu'ils soient ! Qu'eft-ce que je fais, après tout ? je suis sur mon domaine, tandis que ces deux étrangers ne doivent peut-être qu'à leur transplantation en France l'agréable & vif parfum de leur génie. Qui ne sait que les orgueilleuses vignes du Johannisberg proviennent des ceps de notre Bourgogne ?
Et puis, tout bien considéré, je ne peux pas être autre chose que personnel. De quelle façon m'y prendrais-je pour être autrement? Un pays, une ville veulent être habités au moins quelques mois durant, avant de livrer le secret de leurs habitudes, de leurs mœurs, de leur physionomie sociale. Volney réside trois ans en. Egypte & en Syrie, avant d'écrire les Ruines, Moi, je passe, je regarde & je m'en vais. — Il eft impossible, assurément que ce procédé soit le meilleur, mais eft-cc à dire pour cela que je doive me taire
absolument ? Tant de braves gens voyagent de la sorte, avec la même rapidité & le même manque de loisir ! Pourquoi ne trouveraient-ils pas dans le livre d'un littérateur aussi pressé qu'eux l'écho de leurs impressions fugitives ( i ) ?
En errant ainsi, — je rencontre une foule inaccoutumée dans les rues, aux balcons, sur le perron des églises. Je m'informe, & l'on me répond que c'eft aujourd'hui l'enterrement du prince Corsini ! Le cortège va passer. Pauvre prince Corsini ! Nos soldats ont pu le voir l'année dernière, au camp, gros, gras, fleuri ; il appartenait à une des plus importantes familles toscanes, & il avait été ambassadeur à Londres. — Je prends rang comme tout le monde, & j'attends le convoi. Je remarque la même absence de recueillement chez le peuple florentin que dans nos multitudes parisiennes, pour lesquelles, cérémonie funèbre ou revue, tout eft motif de diftradion. Enfin , les sons d'une marche religieuse se font entendre -, on se range devant les chevaux des carabiniers au manteau doublé de rouge^ & j'assifle à un interminable défilé de gardes nationaux.
G'«fl vers l'église de Santa-Croce que s'âdhe-
(i) Ëh nitis! eit^c que cette page ne peut pas être considérée comme la préface de mon livre r..*
17 Mût IWK
mine le convoi du prince Corsini. Nouveau désappointement : la vue de Santa-Croce m'eil complètement & doublement interceptée^ d'abord par des échafaudages qui masquent la façade, ensuite par des tentures qui voilent les échafaudages; mais je sais que Tintérêt de ce monument n'eft pas à Textérieur. Ayant devancé le cortège, je monte au milieu de la foule les marches de Santa-Croce : on vient de tirer les rideaux & d'allumer une innombrable quantité de cierges. Je diftingue, à travers cette lueur d'or, les tombeaux de Galilée, de Michel-Ange & de Machiavel, — ainsi que les monuments élevés à la mémoire de Dante, d'Arétin, de Raphaël Morghen, d'Alfieri, de Lanzi & de quelques autres illultrations plus modernes dont je ne retrouve pas les noms. On me heurte, on me bouscule ; le convoi du prince Corsini fait invasion dans réglise.
i8 décembre.
Je me suis présenté ce matin chez M. Le Monnier, éditeur. Ses magasins sont situés au fond d'une cour. Il a une imprimerie qui ne fonctionne que pour lui. M. Félix Le Monqier ell européennement connu. Son nom eft attaché depuis plus de vingt-cinq ans à toutes les publica-
tions qui ont ému & secoué l'Italie ; Léopardi, Giordeni, Giufti, Gualterio, les poètes & les philosophes, les savants. & les hilloriens, les hommes de sentiment & les hommes d'adion, même les hommes d'esprit, il a tout édité & il édite tout encore. Et c'eft un Français, je suis glorieux de le conftater ; — c'eft dire qu'il édite aussi des livres français.
M. Le Monnier a une activité ou plutôt une assiduité peu ordinaire. A la fin de cette première visite, comme je m'informais des heures où on le 'trouvait dans son cabinet: « Toujours! » me répondit-il. M. Le Monnier, en effet, arrive chaque matin à huit heures à sa librairie, pour n'en sortir qu'à onze heures ; à peine, s'il s'absente une heure pour son dîner. Voilà comment on fait fortune. — Hélas !
Même jour.
Entrons au palais Pitti. Je commence par les jardins, malgré l'état atroce des allées *, la ville m'apparaît sous divers points de vue plus ravissants les uns que les autres, en dépit de tout. — Imperturbable triomphe du gracieux !
Le palais me frappe moins ; je m'habitue trop aux palais. De même que les gardiens ont un certain air d'indifférence à dire vingt fois par
jour: « Ceci a coûté tant de millions, » de même, à mon tour, j'ai contrafté une façon particulière de répondre dans un bâillement : « Ah ! ah !» En outre, on marche difficilement sur les pavés de mosaïque.
Il y a neuf mois, le palais Pitti était encore la résidence du grand-duc Léopold II. On sait de quelle manière grave & pacifique s'effeftua le départ de ce souverain, qui se refusa jusqu'à la dernière heure à toutes les concessions que lui demandait la nation toscane. — Une file de voitures traversa lentement Florence le 27 avril, à midi, au milieu d'une multitude immense, mais muette, calme, immobile ; ces voitures prenaient la route des États-Romains. Jusqu'aux frontières, elles rencontrèrent dans les populations accourues sur leur passage le même mutisme & la même dignité.
A présent, les appartements déserts du grandduc Léopold sont ouverts aux visiteurs avec leurs richesses intimes ; deux ou trois domestiques ferment chaque soir les volets des hautes fenêtres. Le silence des révolutions accomplies règne dans cette demeure.
19 décembre.
Un de mes bons camarades, le sculpteur Aimé Millet, m'a donné, lors de mon départ de
Paris, une lettre pour le signor Cavalucci, un des conservateurs de la galerie des Offices [Uffi\i), Je vais la porter à midi ; — & Je trouve en M. Cavalucci, comme j'en avais été prévenu, un jeune homme plein de science & d'aménité, qui me fait les honneurs de son paradis.
Mes pas résonnent donc pour la première fois dans cettQ Trtbuney le saint des saints de l'art, & où il eft convenu de ne pénétrer qu'avec un religieux frémissement ! Le frémissement, — je l'éprouve & je ne cherche pas à me le dissimuler, mais je le sens se dissiper en partie à l'aspeft de cinq ou six chevalets, — & d'autant de copiftes amateurs, — plantés indiftindement, qui devant la Fornarina de Raphaël, qui devant lîf Madone d'Andréa del Sarto, qui devant la Sainte Famille de Corrége, Ces chevalets & ces amateurs, vous les retrouverez partout, dans tous les musées du monde, vous masquant tous les chefs-d'œuvre, parfois même vous regardant d'un air courroucé & semblant se plaindre de ce que vous les troublez dans leur travail. Encore si leur travail n'était pas le plus souvent un sacrilège & une caricature !
Ai-je une opinion bien arrêtée & bien nette sur la Vé7ius de Médicis &sur quelques autres joyaux de la Tribune ? Je ne crois pas. — Ajour-r nons donc mes impressions individuelles, toutes
confondues d'ailleurs dans un vafte sentiment d'admiration...
L'école française eft bien maigrement représentée dans la galerie des Offices. — Je ne dis pas cela pour M. Ingres, qui a envoyé généreusement son portrait l'année dernière.
M. Cavalucci, qui veut me guider dans toutes les salles, m'épargne, par ses érudites explications, huit jours de pèlerinage à ce temple, lequel d'ailleurs ne vaut. quelque chose que par ses dieux, car il me paraît chétivement orné & sans ampleur. Trois heures se passent pour moi dans un éblouissement continu, qui ne laisse pas que de comporter une grande fatigue morale & physique. Je m'imagine un moment que ma tête a acquis des proportions considérables ; &, même dans la rue, je vois encore tourbillonner devant moi & au-dessus de moi des Judith, des Holopherne, des Vierges au chardonneret, au lézard, à la chaise, au poisson, des saint Jean, des saint Pierre, des Vénus, des Mars, des anges, des prophètes, des apôtres, sans compter une nuée de petits amours « cravatés d'ailes, » qui semblent m'escorter jusqu'à mon hôtel du Nord.
20 décembre.
Le théâtre de la Pergola eft fermé. A cette époque de l'année, c'eft inconcevable ! Je n'aurai
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donc ni chant ni danse à Florence. — Relient les théâtres del Cocomero & Nuovo, & j'y songe bien ; mais la seule lecture de l'affiche qui annonce une tragédie sur les Gracques éteint en moi toute curiosité dramatique. Je me rabattrai sur les cafés. — Qui dit les cafés ici, dit le café Doney. On tâche beaucoup de m'en faire admirer la décoration, qui efl: absurde comme celle de tous les cafés européens. Il y a des divans pour les fumeurs, & un salon pour les femmes, tout or, glaces & damas rouge. La demi-tasse coûte trois sous environ ; les granits pas davantage. Quant aux allures des habitués, elles sont absolument les mêmes qu'en France : un mot, en entrant, à la damç du comptoir; des poignées •demain distribuées de table en table; le garçon qu'on appelle par son petit nom; la bouquetière qui s'avance : ; — une fleur offerte, une gaillardise rendue; — un regard promené négligemment sur VIndépen'da7ice^ suivi de quelques bâillements de bon goût. Ce n'eft pas plus italien que cela. — Les étrangers, eux, demandent le Moniteur de Toscane^ journal officiel, ou la Na\ione, journal officieux, ou bien encore le Risorgimento.
J'ai- entendu dire : <r La 'Toscane eft la Gascogne de l'Italie. » Il ne m'eft guère aisé, en un si court séjour, de conftater la vérité ou du
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moins la vraisemblance de cette assertion, qui a bien Tair d'une épigramme. Prétend*t-on avec ce mot railler les Toscans sur leur excès de courtoisie, sur les caresses de leur langage; ou, saisissant le côté le moins flatteur de la comparaison, a-t-on voulu insinuer qu'ils sont plus prodigues de; paroles que de faits? La nuance m'échappe et doit m'échapper en effet. Du petit nombre d'observations qu'il m'a été donné de recueillir, j'ai pu conclure que les Florentins aiment k paraître^ c'est-à-dire à faire montre de leur esprit, de leur distinction & même de leur richesse; mais à la surface élégante de toute grande ville, ne trouve-t-on pas ce léger défaut, plus ou moins caractérisé, selon les latitudes?
Je suis allé dîner, dimanche dernier, à Anvers.
Parti bien doucement de Bruxelles par le train d'une heure & demie, je suis arrivé à Anvers avant trois heures.
Le jour éblouissait. Afin de trouver un peu de fraîcheur, j'ai gagné les quais de l'Escaut par le Canal-au- Beurre, & j'ai pris passage sur le bateau à vapeur qui fait toutes les demi-heures la traversée de la Tête-de-Flandres.
La Tête-de-Flandres eft un village assis jusqu'au cou dans un marécage, & qui donne une idée jufte des villages humides de la Hollande.
On y mange des boutures d'anguilles aux herbes vertes. On y boit aussi du bonnedekamp en guise d'apéritif. Le bonnedekamp eft un liquide amer, dont on jette quelques gouttes
dans un petit verre de schiedam, & qui tire son nom de son inventeur ou de son préparateur, Bonnedekamp. — Eft-ce bon? Je ne m'en suis pas mal trouvé.
De la Tête-de-Flandres, & particulièrement du cabaret aux Trois Cochers j on aperçoit tout Anvers, avec ses toits couleur de rouille, avec les clochers de ses églises & les mâts de ses navires. C'eft un point de vue joli en tout temps, & dont le charme se doublait pour moi, ce jour-là, de la pureté du ciel, du soleil éclatant & de rheureuse disposition d'esprit où je me sentais.
Après avoir repris le bateau, je me suis fait conduire en voiture, — une voiture dont la caisse était peinte en carmin, — aux anciennes portes de. la ville, conftrudions carrées et massives, d'un curieux caraftère. On parle de les démolir ; cela serait regrettable ; elles ne gênent personne, & elles ajoutent au pittoresque d'Anvers. Mais les villes, qui s'enorgueillissaient autrefois de leurs physionomies distindes, ne tiennent plus aujourd'hui qu'à se rassembler entre elles.
Cela eft si vrai que mon cocher a voulu à toute force me faire traverser le nouveau Jardin public. J'ai vainement essayé de résilier : il s'était exprimé jusque-là en français; il s'eft mis à
mç répondre en. flamand, pour me convaincre.
Le jardin anversois eft cet éternel jardin anglais que toute ville, grande ou petite, met sa vanité à posséder. Le nouveau, c'efl; le beau.
La chaleur étant tombée, j'ai pu congédier mon cocher & me promener à pied par les rues & par les places. La ville était un peu déserte à son centre, ainsi qu'il arrive partout le dimanche. Je suis allé pendant une heure environ, au hasard, bayant aux vieilles maisons espagnoles, . m'extasiant devant le puits-bijou, rendant aux passants la curiosité qu'ils me témoignaient, me retournant pour suivre du regard une femme couverte de la. faille locale, souriant aux miroirs qui garnissent le bord des fenêtres, pensant à Rubens & au maréchal Gérard, — & surveillant les progrès de mon appétit.
On mange assez bien au Rocher de Cancale,^ près de l'ancienne Bourse, où j'^i dîné. Je reprocherai pourtant aux garçons de service une trift'esse désespérée, & que rien ne juftifie. Ils apportent les plats, ils débouchent les bouteilles avec un maintien conftemé, une expression lugubre, voisine du remords, & qui finit insensiblement par gagner le consommateur. On a l'air de prendre son dernier dîner. J'avais une larme dans l'œil au dessert. Je suis loin certainement de réclamer la turbulence, souvent familière, des
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garçons français ; mais je n'entends pas non plus être servi par des gens affligés, quelque suprême diftinétion qu'il y ait à cela.
J'étais attendu, le soir avec deux amis, M. P. M.., & M. Arthur Stev..., pour prendre le thé chez M. H. Leys, le célèbre peintre belge.
Nous fûmes introduits dans une habitation somptueuse : large veftibule, salons élégants, serre, bibliothèque, tout le luxe & tout le confort. Voilà comme le talent devrait être toujours logé !
La salle à manger, du plus haut ftyle, emprunte sa principale décoration à une grande fresque du maître de la maison, représentant un cortège du seizième sîècle qui se rend à la fête nocturne de Noël. Çeft une résurreftion complète, gaie, magnifique.
L'hospitalité de la famille Leys eft elle-même comme un ressouvenir & comme un parfum des vieilles Flandres. Un inftant, dans le fauteuil sculpté qui m'avait été offert, j-'ai perdu absolument le sentiment de ma nationalité : je me croyais un de ces personnages archaïques dont les robes brunes ou rouges se détachaient si vivement sur la muraille. Pour le coup, j'étais certain d'être à Anvers !
Dans cet ordre d'idées, une excursion aux
bassins par la nuit claire d'étoiles, devenait indispensable. Cette partie de la ville était remplie de monde. Devant les tavernes s'allongeaient • des rangées de tables. Chacun , homme ou femme, avait à côté de soi un verre de bière, — cela va sans dire, — & une poignée de crevettes grises. A Anvers, on mange des crevettes à toute heure, sous tous les prétextes, sans prétexte, à jeun, avant & après dîner , comme on fait des olives en Provence. Je n'ai pas mangé de crevettes, mais j'ai bu de la bière au milieu d'une population tranquille, s'amusant sans rire, & écoutant, les yeux sur l'eau du fleuve, les musiques ambulantes qui abondent dans ce pays.
À minuit, j'étais de retour à Bruxelles.
Je demeure depuis huit jours dans Temple Bar, à quelques pas de la porte de la Cité. — C'eft assurément un des endroits les plus bruyants de Londres & celui qui, pour Taffluence des voitures, me rappelle le mieux Temboiichure de la rue Montmartre. Là, tous les matins, un interprète, que les directeurs de TOrphéon ont bien voulu attacher à la personne de quelques représentants de la presse parisienne, vient frapper à ma porte & me dire :
— Allons, monsieur, levez- vous ; on vous attend pour déjeuner & pour aller au Palais de Criftal.
Les deux premiers jours, je me suis montré assez obéissant : je me suis levé, j'ai déjeuné & je me suis rendu au Palais de Criftal.
— Faites-vous partie de la Société chorale
de Ruffec ? m'a demandé, à Teiitrée de la grande salle, un de mes compatriotes pavoisé de rubans & de glands d'or.
— Parbleu ! ai-je répondu.
Puis, j'ai été me faire raser, auprès de la maison dite maison de Pompeï.
En sortant de chez le barbier, un individu habillé de noir m'a offert un papier imprimé. Croyant à quelque annonce de chapellerie, j'ai refusé. Il a insifté avec une nuance suppliante. C'était un morceau de littérature intitulé : le Vieillard à l'hôpital, & publié par la Société des Traités religieux. — J'ai mis le papier dans ma poche, car la foule arrivait pour le premier concert des trois mille chanteurs français, — une foule composée d'éléments très-divers, calme dans sa curiosité, mais d'une attitude relativement bienveillante & même souriante. Il n'y avait que des toilettes de ville.
Sur l'amphithéâtre des exécutants, disposé en immense éventail, je remarquai plusieurs poteaux plantés à diftances égales & portant ces noms : Cossé, Saint- Bris, Tavannes, Méru, etc.; d'où je conclus qu'on exécuterait le septuor des Huguenots, — En attendant, m'étant assis à l'écart, je me pris à lire le commencement du Vieillard à l hôpital : « Un jour que j'étais allé visiter un homme à l'hôpital de la ville voisine,
on me dit qu'il y avait dans la maison un bon vieillard qui avait une plaie dangereuse à une jambe, & qui serait bien heureux de me voir.
L'infirmier me conduisit dans sa chambre, & je l'y trouvai seul & couché. Sa figure vénérable portait l'empreinte de la sérénité & même de la joie... i>
Trois jeunes Anglaises vinrent en ce moment s'asseoir auprès de moi ; une d'elles était si jolie que j'en refl:ai bouche béante. — Où avait-elle été chercher ses cascades de cheveux blonds ? A quel séraphin de vignette avait-elle dérobé l'idéal velours de ses yeux ? Je croyais avoir devant moi la ftatuette de la Poésie. Un teint semblable ne me semblait pouvoir être obtenu que par l'emploi fi-équent d'une limonade, composée avec les Amours des anges, de Thomas Moore, & le Lac, de Lamartine, édulcorée de quelque^ mélodies de Schubert. Plus tard, on m'a dit que cette fraîcheur incomparable était sinon obtenue, au moins entretenue par un usage discret de l'arsenic sous un assez grand nombre de formes, — Au diable les tueurs d'illusions !
On ne s'attend pas, je pense, à trouver ici un compte rendu èxa6l & raisonné de ce Concert, non plus que de ceux qui l'ont suivi. J'aime la musique comme le créole aime le hamac, voilà tout. Quant à prononcer entre les Enfants du
Jura & les Vénitiens de Bayeux, entre la Lyre toulousaine & le Rebec de Condé-sur-Noireau, adressez-vous à de plus compétents que moi.
Je me dispenserai également de donner la suite du Vieillard à l' hôpital, qui eft sans contefte une oeuvre pleine de morale & d'onftion, mais écrite dans un ftyle qui -n'a encore été annexé à aucune grammaire. ,
J'aime la rue — autant que Laurent Sterne, dont je viens de voir le portrait & récriture au British Muséum. La plaie des rues de Londres en ce moment, ce sont les chanteurs américains, Ces faux nègres qui chantent avec mille contorsions, en s'accompagnant d'inftruments en bois. — Après les chanteurs américains, il convient de classer immédiatement les cartes de visites photographiques, qui obscurcissent de leurs petits nuages bruns ou blonds les vitres de tous les papetiers. Entre tous, le portrait d'une aélrice, Lydia Tompson, en coftume de page, se reproduit à l'infini ; sa figure eft bien ; ses jambes sont mieux.
Les beaux homards que je vois dans la rue !
Non pas qu'ils soient extrêmement gros, mais leur couleur eft si riche qu'on les croirait repas-
ses par un peintre. Ils reposent au riiilieu d'opulentes laitues d'un vert tranquille. — Chose étrange! la plupart des marchands de comestibles donnent non-seulement à manger & a boire, mais encore à coucher. Sur les panneaux de leur devanture & sur leurs lanternes extérieures, on lit : Good beds (^bons lits). — Ne cherchons pas trop à approfondir ce myftère.
Dans une petite rue, parallèle au Strand, étroite & obscure, se tiennent les librairies équivoques, -les marchands d'estampes coloriées, les bouquiniftes. Je m'approche d'une vitrine & je lis les titres de ces livres français : Félicia^ ou Mes Fredaines, le Cadran delaVolupté^les Bijoux indiscrets, les Extases de V Amour, Hic & Hœcy ou 'l Élevé des jésuites d'Avignon, etc., tout un répertoire aphrodisiaque, en éditions du dix-huitième siècle. On ne se gêne pas dans ce coin de Londres ! L'ouvrage de fond, en ce genre spécial, me paraît être un volume intitulé :
Fanny Hill; il se retrouve à tous lès étalages & il coûte une guinée; seulement il eft hermétiquement enveloppé & ficelé ; il faut l'acheter sans l'ouvrir, — de conjiance, comme nous disons chez nous. Ce n'eft pas que je manque de confiance, mais une guinée me semble pouvoir être mieux employée. Je quitte donc cette ruelle, qui continue paisiblement la tradition de notre an-
cicnne galerie de bois, au Palais- Royal. Pour en revenir à récriture de Sterne, c'eft une écriture toute moderne, haute &. penchée,, élégante & rapide, ni trop maigre ni trop grasse.
— Allons, monsieur, levez-vous ; on vous attend pour déjeuner & pour aller au Palais de Grillai.
Cette fois, ayant appris quHl devait y avoir quatre concerts, je laisse dire mon interprète, & je crois pouvoir sans inconvénient disposer de ma journée. Juftement le temps ejt beau pour la saison, comme s'exprime le gendarme célèbre de M. Nadaud: il ne pleut que toutes les demiheures, — oci^siôn excellente pour voir la Tamise; je ne la laisse pas échapper : un bateau à vapeur, clapotant dans la brume, m^emporte vers Gremorne-Garden.
Les bords de la Tamise sont siniftres : pas de quais; des bateaux noirs amarrés à des poteaux fangeux ; parfois une tentative de verdure au-devant d'une maison sans fenêtre, c'eft-à-dire deux ou trois arbres qui semblent garder un cimetière particulier. Au printemps, ces arbre» doivent se pencher les uns vers les autres, en murmurant : « Frères, il faut fleurir ! i»
Au bout de quelques minutes, me voici à Gre*
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morne-Garden, une jolie guinguette, où une fête en rhonneur des visiteurs français ell annoncée pour jeudi. — En m'en revenant à pied, le long de Teau, tous les petits polissons me poursuivent en faisant: Coi, coi y coi! — G'eft la vieille plaisanterie de John Bull contre Jean Crapaud qui se continue. Jusqu'à la fin des âges, nous, passerons pour tious nourrir exclusivement de grenouilles, -r- Un peu plus loin, des petites filles dansent, en me précédant, une ronde arrangée sur Pair de Malbvouck. Tous ces enfants de la misère ont, sous leur crasse & leurs haillons, des traits charmants, <les yeux pleins de vie, des dents brillantes, des membres souples dans leur maigreur. Ils passent leur temps à faire la roue devant les passants, à marcher sur la tête. Un regard des policemen les met en fuite, mais ils reviennent à la charge en sautant, riant & tendant la main. Cela doit devenir de rudes matelots. Nos gamins à nous ne savent que geindre ; ils n'ont aucune invention dans leur mendicité, — & ils se réfugient sous les portes quand il pleut.
Je sortais, avec M. Vaudin, d'un café chantant, compliqué d'une exposition de peinture. Il pouvait bien être minuit & demi -, la nuit avait une clarté bleue. Nous nous trouvâmes, sans trop savoir comment, devant le palais de West-
minller, &, bien entendu, nous nous arrêtâmes pour admirer cette gigantesque dentelle. — Un homme qui était là fumant un cigare vint à nous, &, après nous avoir examinés, nous dit, sans trop d'accent :
— Vous êtes Français, messieurs ; moi, je suis membre de la Chambre des communes ; vous plaît-il d'assifter à une séance de nuit?
Nous remerciâmes en acceptant. L'honorable gentleman nous conduisit lui-même à travers les dédales du palais illuminé à outrance. Je fus particulièrement frappé du jour factice qu'un plafond en verre dépoli, éclairé par dehors, envoyait à la salle des Communes ^ on se serait cru en plein midi. La séance était assez animée : il s'agissait de pêche à la morue.
Ensuite, nous parcourûmes la bibliothèque & nous fîmes une halte sur la terrasse, — d'où le point de vue, à cette heure, était d'un fantaftique & d'un nofé à tenter le crayon d'un autre Raffet. Notre aimable guide avait une conversation très-attachante. Étant refté en arrière uninftant, je m'enquis de lui à un huissier : il me nomma lord Bruce.
A mon second voyage au Palais de Grillai, j'ai reçu, dès l'entrée, un grand pli émanant
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encore de la Société des Traités religieux, & contenant : i^ une pièce de vers sur la prière ; 2° les Mémoires de Jean Woolman ; 3° des Pensées sur l'importance de la religion. — La veille, à la porte d'Exeter-H ail, une dame avait déjà bourre mes poches d'une Bible & d'un Nouveau-Teftanient.
On m'a atBrmé que le zèle des réformiftès était poussé si loin, qu'il atteignait quelquefois aux dernières limites de la candeur.On prétend qu'ils vont chercher non-seulement les pécheurs, mais aussi les pécheresses, jusqu'au fond de l'abîme. Par exemple, il n'eft pas rare Je parle toujours par ouï-dire) qu'une miss Anna ou une miss Emily quelconque, habituée des salons de Hay-Market, reçoive, de temps à autre, une lettre ainsi conçue : « Quelques personnes qui s'intéressent à vous vous prient de vouloir bien venir prendre le thé tel jour, telle rue. » Naturellement, miss Emily, qui eft la curiosité même, s'empresse de revêtir ses ajuftements les plus coquets &. de se rendre à l'adresse indiquée. Elle y trouve, — après le thé promis, — de pieuses âmes qui lui lisent un chapitre de la Genèse &. plusieurs psaumes- du roi David.
Hier, j'ai pris un chemin de fer qui, en un
peu moins d'une heure, m'a transporté au seuil de Glaremond. La reine Marie- Amélie & les princes d'Orléans étaient absents ; j'ai pu visiter le parc, qui eft immense & admirable. Rarement de plus beaux arbres avaient frappé ma vue.
Deux pièces d'eau, dont l'une a l'importance d'un lac, coupent de leur calme lumière des massifs de verdure agréablement disposés. Presque tous les sentiers sont bordés de lauriers roses ; quelques-uns aboutissent à de petits temples dans le ftyle mythologique du dernier siècle. Du haut d'un observatoire, semblable à une réduction de forteresse, on a un horizon in- ' fini. Le soleil, voilé à Londres, brillait à Glaremond du plus pur éclat; sur un gazon étincelant & dru se roulaient d'énormes moucherons au corselet de velours.
Le château de Glaremond eft moins un château qu'une maison de belle apparence, blanche & respirant le comfort.
Je ne suis pas sans inquiétude au sujet de quelques lettres pour Paris que, dans ma précipitation, & sur une indication n^al précisée, j'ai jetées hier dans un orifice placé à l'angle d'un magasin de denrées coloniales. Je crains que mes lettres ne soient tombées dans un baril de pruneaux.
ce Monsieur, la Compagnie générale des Paquebots à vapeur fluviaux & maritimes inaugurera, le 25 avril 1862, le nouvel itinéraire de sa ligne d'Espagne; &, ce même jour, le magnifique paquebot la Ville de Breji, qui vient d'être conftruit en Angleterre, entrera en service. Nous avons pensé, monsieur, qu'il serait de bon augure pour le nouveau service & le fteamer neuf de les placer sous le patronage de quelques notabilités (51c), & nous avons décidé que ce premier départ serait affeélé à un voyage de plaisir, auquel nous serions très-honorés si vous pouviez vous joindre. Le navire partira de Saint-Nazaire le 25, à midi; ci-joint l'itinéraire du voyage. On pourra facultativement s'arrêter à Cadix, pour aller visiter par chemin de fer Séville & Cordoue... »
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Il aurait fallu ne pas avoir une goutte de poésie dans les veines pour répondre par un refus à cette aimable invitation. La Compagnie avait également convié M. Théophile Gautier, M. Francisque Sarcey, M. Edmond About, M. Charles Habeneck, M. Louis de Cormenin, M. Edouard Pagnerre, M. Charles Brainne, M. Henri Fouquier & M. Félicien Mallefille, tous hommes de lettres, tous curieux, tous dilettanti. — Comment se fait-il que nous ne nous soyons trouvés que trois au moment de rembarquement? L^ Exposition de Londres réclamait les uns, m'a-t-on dit; les autres avaient redouté les caprices de la mer au printemps; d^autres peut-être se contentaient de l'Espagne des Orientales & de l'Andalousie des premières romances d'Alfred de Musset.
Les deux hardis confrères avec lesquels j'ai mis le pied sur la Ville de j?re/?, sont MM. Charles Habeneck & Fouquier. Un joli salon blanc rehaussé d'or a été mis à notre disposition; voici une table avec tout ce qu'il faut pour écrire; voici un divan avec tout ce qu'il faut pour sommeiller. Les bouquets d'ur) épais tapis s'épanouissent sous nos pantoufles; les glaces brillent au-dessus des consoles de marbre. C'eft dans ce salon, plus élégant qu'aucun cabinet de rédaction, que je noircis ces feuilles légères. Les premiers jours
,1 W|l JHIlMlJI I >l JJIU Ijl.
j'ai besoin de me répéter souvent : « Cadix!
Séville! Xérès! » pour perdre complètement la notion de la rue Bréda. Le mal de mer aidant, j'y réussis à moitié.
Notre première étape sur TOcéan, après trois jours de navigation, a été Lisbonne. Un soleil couchant de toute magnificence nous a fait con> plaisamment les honneurs de la capitale du Portugal. L'embouchure du' Tage^ si renommée, eft encore, s'il se peut, au-dessus de sa réputation-, c'eft une largeur, une splendeur, une variété de perspeftives, qui arrêtent sur les lèvres la sentimentale romancé qu'on fredonnait déjà. A gauche, le Château des Maures élève dans les nuées ses assises fantaftiques, — une chaîne de murailles & de donjons, en conversation réglée avec les Génies. A droite, dans un lointain sablonneux, se prolongent & s'étagent des montagnes qui servent de refuge, dit-on, à des populations demi-sauvages & tout à fait pillardes. Au fond, une centaine de mâts percent de leurs pointes blanches la vapeur pourpre de l'horizon, ayant pour sentinelle avancée la tour de Belem, le dernier mot de l'architefture chevaleresque. — On sait que Lisbonne partage avec Conftantinople & Naples l'honneur d'être une des plus belles rades du monde. Elle eft fière aussi de ses sept collines, sur lesquelles s'épar-
in.
pillent, dans une charmante confusion, tant de palais, d'églises, de jardins & de maisons peintes en jaune, en vert, en rouge, en bleu, — si bien qu'on les croirait sorties d'une immense bergerie.
Je ne veux ni ne peux être prolixe. Toutefois, & juftement parce que je suis pressé, f ai la prétention de voir plus nettement & de retenir plus fortement. Je me suis déjà expliqué là-dessus. Tel croquis rapide parle mieux à Timagination que mainte toile savante. Quelqu'un qui demeure trois ou quatre mois dans un endroit finit par perdre la perception des détails; il voit tout par masses & de haut; encore les masses se font-elles insensiblement confuses, &, si haut qu'il se place, l'écho des banalités parlées ou écrites n'en monte pas moins jusqu'à lui. Je ne suis reflé que quatre jours à Lisbonne : ce serait trop peu assurément pour un hiftôrien, un archéologue ou un moralifte; c'efl assez pour un peintre — ou pour un chroniqueur.
Je vais, par exemple, essayer de reproduire la physionomie animée d'une rue de Lisbonne.
Choisissons, si vous le voulez, la rue d'Or ou la rue d'Argent, — deux noms heureux pour une cité commerciale. La rue part du Tage & va à la colline ; elle eft longue, elle efl large, elle
a des trottoirs; mais elle eft pavée, dans son milieu, de cailloux fort pointus. Ses maisons ont quatre ou cinq étages, très-espaces entre eux; la plupart sont couronnés par une mansarde dont le toit en tuiles d'un rouge vif se retrousse à ses deux coins à la mode chinoise. Sur ce toit, le vent sème au printemps des graines que la pluie féconde & qui deviennent de charmantes fleurettes;, cette végétation aérienne çfi: d'un effet gracieux & imprévu. Les magasins, — arma:{em, en langue portugaise, — étalent moins de coquetterie; chacun d'eux se compose d'une petite boutique étroite, toujours ouverte, où se tient un marchand silencieux &, en apparence, assez indifférent au sujet dés chalands. Ce marchand eft inévitablement un bijoutier, dans les deux rues que je viens de nommer. De marchande, je n'en ai point vu, c'eft une chose "digne de remarque & singulièrement disgracieuse. — La rue eft sillonnée par des gens de la campagne montés sur des mules ; par des femmes du peuple en manteau brun à collet de velours ; par une quantité innombrable de porteurs d'eau, ayant sur l'épaule un baril peint de bandes oranges.& vertes, & lançant toutes les secondes, sur une note aiguë, ce cri : Agoa! Deux gardes du palais, en culotte courte & en habit écarlate traversé par un baudrier, la pique au poing,
rasent les maisons sans trop de solennité. Un nègre, coupable sans doute de quelque méfait, eft escorté par des caporaux de police, le sabre nu. Au coin d'une église, un sacriftain jaune & vert quête pour les âmes du purgatoire. Yoki un enterrement : le char de la mort, conduit par un cocher coiffé d'un volumineux chapeau de général, eft agrémenté de vignettes éplorées : saulesj^mausolées, tibias en croix. Un gamin ne se détourne pas, tout occupé d'un cri-^cri qu'il porte dans une cage lilliputienne. — Le cricri représente une des passions & une des superftitions du peuple de Lisbonne; on en vend par centaines dans les marchés, tous grouillant & tous chantant dans de grandes caisses parmi des feuilles de laitue qui leur servent de nourriture. Il y a des cages à un ou deux étages, pour un ou deux cri-cris; les artisans les suspendent à leur, plafond ou les accrochent au-dessus de leur porte.
Mais la rue d'Or ou la rue d'Argent n'eft pas à proprement parler la rue originale de Lisbonne. En de certains quartiers ariftocratiques & moins fréquentés, vous trouverez des maisons à revêtements de faïence & à balcons treillissés; — en d'autres quartiers, principalement dans la vieille ville groupée autour & au-dessus de la cathédrale, vous vous heurterez au ftyle arabe
dans toute sa laideur & dans toute sa sauvagerie. Là abondent les ruelles lépreuses, les escaliers fangeux, les soupiraux plongeant dans Tombre & dans la misère, les haillons féroces; là rôdent des troupes nombreuses de chats jaunâtres Se maigres, aux oreilles coupées. Ce côté de Lisbonne eft hideux, & comme pour en augmenter & en compléter Pasped, un incident lugubre m'attendait dans la vafte église de Saint- Vincent. A peine y étais-Je entré qu'un de mes compagnons me désignant une table de pierre à droite : « Regardez donc cette petite poupée, » me dit-il. Cette petite poupée était un enfant mort. Il paraît que les mères indigentes ont encore l'habitude d'exposer leurs enfants trépassés, afin qu'ils soient enterrés aux frais des prêtres. On fait tout ce que l'on peut pour les en empêcher, mais elles arrivent avec leur petit cadavre caché sous leur manteau ; elles guettent un moment de solitude, & ensuite elles se sauvent.
Je n'arrêterai pas plus longtemps votre attention sur ce tableau répugnant. Je préfère vous dire en somme quelle noble & brillante allure de grande capitale a cette Lisbonne, peu connue des touriftes, même des touriftes anglais. Des promenades ombragées & des jardins suspendus en varient le caradère régulier; on y rencontre
même des champs cultivés entre deux faubourgs. Les monuments sont la partie faible; j'entends les établissements publics, les théâtres, les couvents. Mais qu'attendre d'une ville presque entièrement rebâtie à la fin du dix -huitième siècle?