‹ De Montmartre à SévilleChapitre 23 sur 34 · BADEN-BADEN · texte numérisé non relu

BADEN-BADEN

Je haussai les épaules & pressai le pas.

Dix minutes après je quittais Baden-Baden , calme, le front haut, — avec ma carafe à la main!

Turin, 3o novembre 1859.

Je viens voir Tlialie frileuse, l'Italie moins son ciel & les touriftes. Je suis servi à souhait : il fait' un brouillard qui ne serait pas désavoué sur les boulevards parisiens. La prernière enseigne que je lis à travers les vitres de l'omnibus du chemin de fer, qui me conduit dans l'intérieur de Turin, eft celle-ci : Café Solferino, — Après cinq minutes de trajet, je descends à la Pension suisse^ rue Charles-Albert, un hôtel comme tous les hôtels, où l'on me donne une chambre comme toutes les chambres.

Sur la tapisserie un voyageur français a tracé au crayon la lifte de son linge : deux chemises, quatre faux-cols , onze mouchoirs, — Onze

mouchoirs ! il eft évident que ce voyageur était puissamment enrhumé.

Le temps de réparer ma toilette, & je me pré cipite hors de l'hôtel, au hasard : je me répands dans les rues, j'encombre les faubourgs, j'erre sur les quais, je tourne sur les places. Partout une régularité que m'avaient annoncée les Guides; des arcades où circulent des abbés à la redingote courte, au chapeau triangulaire; des perspectives de plusieurs kilomètres ; tous les cinquante pas une église ou un théâtre; des bersaglieri causant avec des marchandes de pommes, coiffées de la traditionnelle marmotte; le portrait de Viftor- Emmanuel à toutes les montres des magasins, en grand uniforme & en caporal des zouaves; des vendeurs de journaux à se croire en plein Paris; des omnibus informes & jaunâtres, des coupés de remise, tout le train d'une capitale enfin, avec quelque chose d'éclairé & de joyeux dans les physionomies.

J'irai au théâtre ce soir, bien certainement, malgré ma fatigue. Le Théâtre-Royal eft fermé; mais dix autres affiches me sollicitent. A laquelle entendre? Le théâtre Carignan annonce A^orma; — le théâtre Scribe joue Un mofisieur qui suit les femmes 8c les Femmes qui pleurent^ comédie par MM. Thibouft& Girardin (au lieu de Siraudin) ; — le théâtre Rossini : Stenterello e

sua Figlia, comici ambulaiiti; — le théâtre Gerbino : Silvio Pellico e le sue Prigioniy o i Carbofiari del 1821 ; — le théâtre Alfieri (on ne va peut-être pas me croire) : Madamigella Rachele, ilPadre délia Esordiente, commedia in 4 atti, del Scribe e Bayard. Je suis refté pétrifié devant ces mots : Mademoiselle Rachel^ ou le Père de la Débutante ! Quel trait de génie de la part s de Timpresario ! Mais comment M. Félix prendra-t-il la chose ? — Je crois inutile d'ajouter que M. Scribe eft absolument étranger au Père de la Débutante^ un des derniers vaudevilles de Théaulon. Ici, M. Scribe eft de toutes les pièces, comme le fromage eft de tous les plats.

Les salles de marionnettes ont, elles aussi, de grandes affiches, comme les autres. Le teatrifw San-Martiniano & le teatrino del Gianduja annoncent tous les deux une imitation sérieuse de Normay qui eft, à ce qu'il paraît, la vogue du moment. — Eh bien ! je verrai les trois Norma dans la même soirée; j'en aurai le cœur net.

J'entre au café Fiorio, dans la rue du Pô, un café sans luxe extérieur ni intérieur, mais qui m'a été indiqué comme le rendez- vous de la bonne compagnie de Turin. Sur une table eft la carte dt^pe^i duri ou morceaux durs: des gla-

ces aux cédrats &. aux fraises, aux pêches & aux limons; des crèmes à la cannelle, à la vanille, au chocolat ; des bombes & des biscotti. — Pour rinftant, je me .contente du vermouth prévu.

Il eft cinq heures. — Une invitation cordiale de M. le duc. de San-Donato me requiert à dîner avec un de mes amis à Phôtel de Londres. Le duc de San-Donato, ancien député au parlement de Naples en 1848, premier aide de camp de Garibaldi dans la dernière guerre, eft un des plus aimables & des plus spirituels personnages qu'il soit possible de rencontrer. Il eft bien connu par ses sympathies pour la presse française. — Cette première fois, je ne prête peut-être pas à la cuisine italienne toute Tattention qu'elle mérite ; les grives à lapolefita^ la purée de truffes blanches; le thon en salmis se succèdent sur la table.

Sept heuFes.

Au dessert, j'ai mal déguisé mon impatience pour ine rendre au théâtre ; & M. de San-Donato ayant bien voulu m'excuser, je suis sorti avec mon ami* Cet amij qui figurera souvent dans ces notes , ma demande à n'y être désigné que sQUs son prénom de Carlo. Il connaît l'Italiô moderne aussi bien que Stendhal j & ce m'eft

une excellente fortune de Tavoir pour compagnon. Carlo, donc, m'a pris sous le bras & m^a conduit au théâtre Carignan , — dont la décoration rouge, sombre & dorée m'a rappelé la salle de spectacle de Versailles, mais agrandie. Le parterre seul était plein; les loges n'ont com-» mencé à être occupées qu'à partir du deuxième acte. Je ne m'appesantirai pas sur l'exécution de l'opéra; elle a été supportable; toutefois je n'ai pu m'empêcher d'être choqué, — puis égayé, — par l'entrée en scène d'un groupe de soldats romains, portant leurs cahiers de musique commodément fichés sur leurs clarinettes, sur leurs cornets à piftons, sur leurs ophicléides.

Du théâtre Carignan je me suis transporté , d'après mon programme, au teatrino de San- Martiniano. Norma allait finir , deux marionnettes se débattaient sur un bûcher, duquel un guerrier, s'élevant de terre par sauta inconsidérés, approchait une torche en tremblant. En tant que fabrication, ces pantins n'ont rien de supérieur aux nôtres, mais ceux qui les font mouvoir mettent dans le débit de leurs rôles un accent passionné qui nous cft inconnu en France. La salle eft petite & nue^ mal éclairée; quatre ou cinq quinqucts classiques, avec leurs disques réfledeurs en fer-blanc, forment la rampe. — • On allait continuer- la représentation

par la Crinolomania ; le temps me manquait pour y assifter.

A dix heures, J'étais devant le contrôle du théâtre de Gianduja. Qui ne sait que Gianduja eft le Polichinelle piémontais par excellence? G'eft cette figure, qu'on retrouve en tout pays, de rustre narquois, cynique, épais, — satire po-pulaire, politique quelquefois.

Par malheur, je suis arrivé trop tard pour voir Gianduja dans ses fondions d'écuyer de Pollion. Mais j'ai pu l'apprécier dans la seconde pièce : le Puits des fourberieSy « gracieuse farce toute de rire, » selon l'affiche. La toile s'eft levée sur un effet de neige : des montagnes & des sapins; à droite, une cabane; à gauche, un puits. Au bruit d'une cloche agitée à sa porte, Gianduja a paru, en chemise & en bonnet de coton, des bas rouges, une lanterne à la main* •La salle a tressailli en retrouvant son héros. — « Qui frappe à cette heure? » demande Gianduja. — « C'eft moi, Barberine, ta femme; »

dit une petite, marionnette coquettement habillée. — « Allons donc ! » reprend Gianduja, à sa fenêtre; « Barberine eft une honnête femme qui ne court point les chemins par la nuit & le temps qu'il fait; à d'autres! »

J'ai reconnu Georges Dandin^ mais je n'ai pas moins continué de rire. Va pour Molière en

ITALIE aOD

Piémont ! (ïîanduja demeure sourd aux supplications de Barberine ; il referme ses contrevents & rentre chez lui. — « Gianduja! Giandujaî »

s'écrie d'un ton éploré la petite marionnette, en se trémoussant. — « Gianduja eft dans son lit, les jambes étendues, & il réchauffe sa carcasse. » Ainsi parle régoïfte, du fond de sa maison. Ce qu'entendant, Barberine feint de se noyer & jette une pierre dans le puits. Vous savez le refte : Dandin-Gianduja se sent pris de remords & se relève pour constater le décès; aussitôt Barberine se précipite dans le logis conjugal- dont elle referme la porte. Aux cris poussés par Gianduja, le beau-père arrive, en habit marron parsemé de pois de couleur, & lave d'une grave façon la tête à son gendre. Le mot célèbre : Tu Pas voulu y Georges Dandinl eft remplacé par celui-ci, plus philosophique dans la bouche de Gianduja : « Allons manger une douzaine de peveroni! » Les peveroni sont les piments du Piémont; le peuple s'en repaît avec avidité; c'eft à la fois son ail & son alcool.

Ce dernier teatrino eft encore plus laid que

celui de San-Martiniano. Je le quittai à onze

heures; & je passai, pour m'en revenir, devant

les hôtels du Bœuf-Rouge & de la Bonne-

i Femme. Les rues de Turin étaient pleines de

\ gens qui chantaient, — non des ivrognes, non

20b ITALIE

des virtuoses, — mais des artisans de belle humeur & de franc gosier. Leurs chants me poursuivirent jusqu'à ma Pension suisse^ je les entendis une partie de la nuit.

1" décembre.

Je suis sorti ce matin à neuf heures, avec rintention d'explorer les étalages & les magasins des bouquiniftes, dont le nombre m'avait frappé. C'eft un devoir auquel je ne manque jamais en voyage & qui me rappelle mes plus chères .distractions de Paris. Les bouquiniftes de Turin sont groupés sur une ligne asse2 étendue : ils occupent presque tout un côté de la rue du Pô, depuis le .palais du roi jusqu'à la place Vidor-Emmanuel. — - Deux noms dominent uniformément dans chaque étalage : Alessandro Dumas et Paolo di Kock\ — Le bon marché y eft à l'ordre du jour, comme chc;; nous, comme partout; ce sont de petits volumes de pochc^ ornés d'une gravure sur la couverture, assez mal imprimés généralement. J'ai cru m'apercevoir que les tradudeurs en prenaient à leur aise^ surtout avec nos auteurs dramatiques : dans Us Trots Maiipin^ ils ont supprimé le nom de M. Henri Boisseaux, le collaborateur de M. Scribe; dans le Mari à la campagne^ ils

ITALIK 207

ont changé M. de Wailly en Bailly. — En fait de répertoire italien, je me suis rendu possesseur de Pipclè^ o il Portinaio di Parigi, c'eft-à-dire Pipelet y ou le Portier de Paris, mélodrame en quatre actes.

J'ai vu quelques beaux livres d'art; mais les bouquiniftes piémontais sont comme les nôtres : ils connaissent la valeur de leurs volumes. Le temps des trouvailles eft passé, — c'eft désolant.

Voici répoque. des Almanachs; j'en fais provision pour mes veilles : Almanacco nationale, Ahnanacco per ridere, Almanacco délia Legge communale, Almanacco di Sanremo, — & le plus gouailleur de tous : Gerolamo spia del contadino mali^ioso [Jérôme, espion du paysan malicieux), imprimé à Afti & écrit entièrement en vers. *

. • Quatre heures.

C'eft surtout en voyage qu'on eft obligé de faire comme tout le monde, — en dépit de sa propre volonté. Moi, qui habite Paris depuis treize ans & qui n'ai mis les pieds ni aux Gobelins, ni au musée d'artillerie, ni aux Missions étrangères, je viens de visiter la plupart des édifices de Turin. Les tableaux, les couvents, les athénées tourbillonnent devant mes yeux;

— j'ai besoin de me reposer & de fixer le re* gard sur quelque chose qui ne soit pas un chefd'œuvre.

Autrefois, Turin était femeux par la grande quantité de ses églises. Un ana du dix-huitième siècle raconte qu'un étranger demandait le temps qu'il fallait pour en visiter les antiquités, Utt' oî^ay lui répondit-on. — Et les curiosités ? — Z7w giorîîo, — Et les musées?

— Una settimana, — Et les cafés ? — Un mese. — Et les théâtres ? — Un anno, — Et les couvents? — Un secolo, — Et les églises ?

— Sempre !

Il n'en eft plus ainsi aujourd'hui. Turin a rasé ses chapelles ou en a changé l'appropriation. Il y a toujours cependant un grand bruit de cloches, mais elles ne sonnent plus que les heures. Autant en emporte le vent !

Je ne décrirai ni ces églises, ni ces tableaux; les livres spéciaux sont abcîridants sur ces matières.

Sous les arcades, on me fait remarquer un homme blond, grand , diftingué, l'œil très-doux, devant qui tout le monde se découvre. G'eft M. Rattazzi, le miniftre de l'intérieur, à qui je dois être présenté ces jours-ci. — Un peu plus loin, Carlo accofte M. Valerio, promu récemment au titre de gouverneur de Côme; M. Va-

lerio m'engage vivement à visiter sa nouvelle province.

2 décembre.

La neige tombe. Les montagnes qui enferment Turin disparaissent dans un brouillard épais. Que faire ? Aller au café Fiorio. Et puis? toujours au café Fiorio. De même que l'Italie entière eft à présent résumée dans Turin, de même Turin tout entier eft dans le café Fiorio. C'eft un salon , une halle , un club , — & même un café. Pourtant, remarquez que c'eft le plus laid ou du moins le plus insignifiant de tous les établissements de ce genre ; il se compose de quatre petites pièces à la suite les unes des autres. Sur ces banquettes de vieux velours viennent s'asseoir indiftinftement des hommes d'État, des grisettes, des prêtres, des militaires, des facchini. Voici le comte Gallina, ancien ambassadeur à Paris & à Londres; voici le marquis Alfieri, président du sénat ; il va, les mains derrière le dos, voir jouer une partie de billard. — La porte s'ouvre devant les aides de camp du roi, le général Sanfront, le général Aclis & le comte de Cigala \ le professeur Berti demande une limonade ; le cavalier Biglioni, dont les désaftres au whitt sont fameux, propose une partie au comte Cap-

2 10 ITALIi:

pello ; le chevalier de \^ Rochette, peu soucieux de sa toilette, en véritable savant qu'il eft, traîne ses pantoufles le long de chaque table ; un conseiller d'État, M. Mathieu, s'entretient avec M. Franzini, un général. — Le comte Ghiavarina bâille au nez d'une gazette. Voulez-vous voir le marquis Ricci, Génois éminent ? il eft làbas auprès de M. Melegari. Cette figure maigre eft celle du marquis Birago, directeur du journal r^rmo«m, qui eft VUnivers de Turin.

— Tournez vos regards du côté des Napolitains : là sont le duc de San Onufrio, le baron Plotino, le major Carrano, & M. Cordova, ex-député au parlement de Sicile ; ils causent à voix basse, & la triftesse eft peinte sur leurs expressives physionomies. — Un autre coin, d'une espèce différente, eft celui des anciens gentils^ hommes de la chambre du roi, supprimée depuis le nouveau règne ; ceux-ci passent leurs journées à groflimeler, à soupirer & à parler du vieux temps avec Auguftin, un des propriétaires du café, toujours en habit noir.

La fleur des pois fait son entrée : le comte Charles de Robilant serre toutes les mains tendues vers lui ; le marquis Bertone de Sambuy feint de n'apercevoir personne. Sur le seuil se tiennent d'autres élégants Piémontais qui lorgnent les femmes, 8c l^s femmes paraissent enchantées

d être lorgnées. C'eft que Tapprobation des lia* bitués du café Fiorio fait autorité; telle Tu* rinoise, qui aura une robe nouvelle, s'empressera de passer devant le café Fiorio, &, si elle recueille un murmure flatteur, elle emportera du bonheur pour toute la journée ; ce n'eft pas . au cours qu'un Turinois fera piaffer son cheval ou courir sa voiture, c'eft devant le café Fiorio, toujours le café Fiorio.

Fiorio eft un nom d'homme.

3 décembre,

Journalifte français, il était de mon devoir d'aller saluer quelques-uns de mes confrères du Piémont ; je n'ai pas besoin de signaler l'im portance & le développement acquis par la presse sarde depuis ces derniers temps. Dix feuilles quotidiennes, au moins, desservent chaque matin rimpatience nationale : l'Union, lEflafette, r Espoir, le Campanile, le Droit, l'Opinion, la Ga:{ette piéinontaise, la Ga\ette du Peuple (à un sou}, l'Harmonie, etc. — Il en eft d'autres, d'une publicité plus reftreinte, des Mou* vement, des Moment , des Indépendance , que sais-je ? Puis des journaux satiriques à foison ; le premier eft le Sifflet qui publie une caricatyrc tous Içs jours ; après lui, Pasquin^ hebdo-

madaire & illuftré ; le plus petit & le dernier venu eft Figaro à Turin.

Je me suis rendu d'abord au bureau de l'Union y dans un entresol plus que modefte.

Au milieu d'une bibliothèque, penché sur un pupitre, j'ai trouvé un petit homme d'une cinquantaine d'années, à l'encolure puissante, coiffé d'un bonnet grec en velours ponceau, — M. Bianchi-Giovini, — un énergique polémifte, un travailleur infatigable. Il fait presque à lui tout seul son journal, le plus accrédité peut-être. Nous causons une demi-heure environ ; en prenant congé de lui, &, pendant qu'il me reconduit, j'aperçois le corridor barré par un chien énorme. C'eft le terre-neuve de M. Bianchi- Giovini ; j'essaye de le caresser, mais un grognement d'une nature peu rassurante m'oblige à retirer la main. M. Bianchi-Giovini & son chien sont populaires à Turin.

Après avoir yu l'ancien journalifte, il me fallait voir le journalifte moderne. Le type m'en eft fourni par M. Marazio, rédafteur en chef du Droit, un jeune homme & un avocat distingue.

Ses bureaux sont confortables, élégants même. Au Droit comme à rOpinion, je suis reçu avec cette confraternité dont les témoignages doublent de valeur à l'étranger.

Au Fischietto (le Sifflet), je feuillette la col-

ITALIE 2l3

lection, remplie de lithographies que signeraient Daumier & Cham. Le Sifflet exifte & siffle depuis douze ans. Il vient.de publier ses étrennes annuelles, — un almanach illuftré & rempli de facéties originales & fines. .

Une partie eft intitulée : les Français à TinHn . C'eft.lacoUeclion des je,ux de mots nés de la confusion des langues pendant la guerre. Les Cabassini ou serviteurs de place y sont raillés poui: la prolixité de leurs renseignements à cette époque, et l'on y cite la réponse de Tun d'eux à un de nos cuirassiers qui lui demandait le quartier de cavalerie : — Allei toujours dritt devant vousjusquà Santa-Teresa ; après, volte^i à gauche, & alle^ toujours dritt devaftt vous pour arriver à la place du Caval d' Bron^; depuis, volte^ encore à gauche pour infiler cojitra Neuva; si vole^ scin^ser, passe^par la galerie Natte ; traverse^ pia^^^a CastelT , slofigand' les pas dans la rue du Pô; conte i cinq isoles, revoltei à gauche, & vous trouvère^ la caserne, bien sieur. — Mais si je me trompe? objeâe le cuirassier. — Il eft impossible que vous vous trompettie^»

Même jour.

Dîner chez M. Giacomelli, un des peintres du roi. — Deux beaux enfants, l'un de quatre

ans, Tautre de six, sautent sur mes genoux, 8i^ entendant les éclats d'une toux que j'ai apportée de France, s'écrient dans leur gentil baragouin : — « Grosse tambour ! grosse tambour ! Je passe là trois ou quatre heures charmantes.

Le temps s'écoule dans une causerie artiftique & presque intime. — Invité à prendre le thé chez le prince Lubomirsky, je me hâte de me faire conduire à son hôtel ; mais trop tard ! Le prince vient de rentrer dans ses appartements. Je regrette beaucoup ce contre-temps qui me prive de voir un des premiers salons de Turin; car le prince Lubomirsky, naturalisé Piémontais, eft marié à une grande dame française dont tout le monde s'accorde à vanter Tesprit & les grâces.

6 décembre.

La loterie exifte à Turin. On comprend que je ne manque pas cette occasion de m'enrichir sans rien faire. Le cœur ému, j'entre dans un bureau grillé & encombré de cartons, où un vieux bonhomme me présente un sac rempli de boules de loto, en m'invitant à y plonger les mains.' Je remue le sac, selon l'usage, & j'attire plusieurs numéros qui sont immédiatement enregiftrés, — Si je gagne, je jure de.,. Mais gar-

dons mes projets- pour moi seul; ne les confions pas même au papier.

Même jour. — Neuf heures du soir.

Passant devant le théâtre Rossini, rue du Pô, je prends un billet & j'entre dans la salle. Il n y a de place nulle part. Debout au milieu du parterre mobile, j'écoute sans y comprendre grand chose quelques scènes d'une pièce intitulée : « Nom, fortune, patrie, avec Stenterello, ma* çoHp dépositaire jidele & père par accident. » Stenterello eft le type toscan, comme Gianduja eft le type piémontais ; au physique, c'eft un drôle grimé à la mode des clowns ; ses sourcils que le charbon a tracés, ressemblent à deux arches de pont ; il eft coiffé d'un tricorne galonné de blanc, derrière lequel se redresse une queue très-serrée dans un ruban noir ; il a une vefte bigarrée. Ses plaisanteries me paraissent lourdes & violentes ; il se mêle à tout & de tout ; il eft indispensable, quoique souvent il ne tienne pas à l'aftion. Dans ce dernier cas, on ajoute au titre de la comédie, comme ce soir : « Avec Stenterello^ » & Stenterello de se promener à côté de l'intrigue, jetant son mot, prodiguant sa gambade. — Quand je dis que je ne' comprends rien à la pièce, c'eft une erreur : je

devine qu'il s'agit d'un fils naturel abandonné par une grande dame ; une cicatrice le fait reconnaître d'un vieil intendant, etc. — Je m'en vais.

7 décembre.

Présentation au comte de Nigra, miniftre de la maison royale, — M. Nigra, ancien banquier de la cour, eft un homme de haute taille, parlant posément, écoutant. Il a rendu, en des temps difficiles, des services au Piémont. Son accueil eft un de ceux dont j'aimerai à me souvenir

8 de'cembre.

Tout artifte ou tout lettré, tout patriote ou tout homme du monde ne saurait passer à Turin sans aller faire une visite à Vincent Vêla, un des premiers sculpteurs de l'Italie. — Vêla, pour ne citer que sa dernière œuvre, eft l'auteur de cette ftatue qui s'élève sur la place du Château, & qui représente un soldat tenant le drapeau italien ; personnification & glorification de l'armée sarde tout entière. Vêla a décoré plusieurs villes. Milan entre autres, & il n'a pas quarante ans. J'ai été frapper chez lui, ce matin ; mais le hasard veut qu'il soit en voyage ; de ses ateliers, un seul était ouvert : j'ai poussé la porte & je

suis entré. Un de ses élèves travaillait à un bulte de Dante, dont le long regard & la maigreur énergique m'ont donné froid ; j'ai répété mentalement le sonnet d' Augufte Barbier : Dante y vieux Gibelin.,.

Je vois dans cet atelier une copie d'une composition renommée pour son élégance : la Musique pleurant sur les rejies de Doni^etti.

L'attitude de cette femme eft pleine d'abandon, & l'étoffe eft traitée avec autant d'ampleur que de simplicité, le bras gauche tombe mollement sur le genou. Dans un bas-relief, cinq ou six petits génies brisent leurs lyres ; leurs mouvements sont adorables ; je ne reproche à ce basrelief, qui fourmille de détails exquis, qu'une gaieté incompatible avec le sujet. Je retrouverai ce monument dans le cimetière de Bergame, où l'auteur de Lucie eft enterré.

Les autres morceaux qui attirent mon attention sont : une ftatue colossale de Minerve, destinée à la ville de Lisbonne : le Printemps^ figuré par une jeune fille , fiante , palpitante , frêle , une merveille de fraîcheur & de vie ; — le bufte de M. Camille de Cavour; — une Veuve étouffant ses sanglots avec son mouchoir ; — & un grand nombre de personnages de grandeur naturelle, savants ou politiques, dont je n'ai pas su retenir les noms. Vêla a une fécondité

singulière, & je n ai vu qu'un de sçs çiteliçrs.

Les cloches sonnent à toute volée ; les magasins sont clos ; la foule remplit les rues. C'eft la fête de la Conception.

Demain, je pars pour les duchés de Parme & de Modène.

Plaisance, 9 décembre,

A cinq heures &. demie du matin (ô barbarie!) j'ai quitté Turin; &, tout grelottant, les yeux rougis, le teint marbré, je me suis confié au chemin de fer d'Alexandrie. A Alexandrie , un nouveau train m'a conduit au pont de la Trebbia; de là, un infernal omnibus, bas, disjoint, aux vitres brisées, sautillant sur les pierres , s'enfonçant dans la boue, frémissant à chaque cahot, m'a jeté, — c'eft le mot, — dans Plaisance la mal nommée. Aux portes de la ville, je reconnais un factionnaire français, un wai pioupiou, piétinant dans la neige & soufflant dans ses doigts. Je m'informe : notre armée eft représentée ici par une garnison de huit ou dix mille hommes. Ne serait-ce que pour revoir encore ces têtes amies & riantes, Je veux m'arrêtera Plaisance...

Mais, au bout de deux heures, le sentiment national étant pleinement satisfit, — ainsi que

le sentiment artiltique, — je m'enquiers du prochain départ du chemin de fer. J'emploie le temps qui me refte à retourner devant la Municipalité, une merveille architedurale ; je n'ai d'yeux que pour ce palais, qui ell toute la ville. Les Autrichiens ont détruit une partie des fortifications de Plaisance.

Même jour, Parme.

La neige ne m'a pas quitté depuis Turin ; c'eft une désolation répandue sur ces campagnes plates, dont la plupart des arbres ont été coupés au niveau du- sol. La neige fait avec moi soa entrée à Parme. Il eft nuit, mais les rayons de la lune luttent vidorieusement contre le brouillard, (8c aident les campaniles à se détacher sur le ciel. Je me promène dans des rues d'une largeur énorme, le long desquelles glissent des Italiens entortillés plutôt qu'enveloppés dans leurs manteaux. La ville ell muette, quoiqu'il ne soit que huit heures; une buée épaisse attachée aux vitres des cafés m'empêche de voir à l'intérieur. Mes pas qui retentissent sur les trottoirs me portent devant le palais ^ silencieux & fermé, & dont la solitude ressort davantage en présence de deux jets de gazj sentinelles indifférentes & flamboyantes. — Ces trois fenêtres, au premief

ctage, du côté de Tancien palais, sont celles de lapparteinent habité par le comte de Chambord, pendant ses séjours à Parme.

Les alentours du théâtre, attenant au palais, sont pareillement déserts ; & je le croirais fermé, lui aussi, si je n'apercevais tout à coup une porte s'entr'ouvrant & une ombre se faufilant. Je suis cette ombre, & je me convaincs qu'il y a spectacle; on joue une traduction d'une comédie française, en cinq ades : le Bourgeois de Gand, par M. Romand. Placé au parterre, j'examine la salle, qui eft très-grande & très-brillante, mais à peu près vide. Dix minutes me suffisent pour m'y ennuyer. Je sors. '— Au détour du théâtre, j'arrive sur une vafte place dont les édifices sont à demi noyés dans le bleu de la nuit. Une colonne ornait, il y a quelques semaines, cette place; on l'a abattue; c'était celle au faîte de laquelle avait été exposée la tête du malheureux Anviti, — le colonel qui eut l'imprudence de traverser une ville où il était exécré.

Les souvenirs, les réflexions, lé froid, tout cela m'oblige à regagner plus tôt que je ne le voudrais l'hôtel de la Pofte. Et comme pour m'entretenir dans une mélancolique disposition d'esprit, des musiciens inftallés au-dessous de moi ne cessent de jouer pendant une partie de la nuit le Miserere de Verdi, ce sanglot sublime,

ce déchirement d'une âme & d'une nation. — Quand reverraî-je, ou, pour mieux dire, quand verrai-Je Parme? Je ne l'ai que soupçonné.

Pourtant ce soir, cette brume, ce palais, cette place, cette colonne, ce chant, relieront longtemps gravés dans ma mémoire.

Modène, lo décembre.

Départ de Parme à six heures & demie du matin. Je cesse de me lamenter, & je m'accoutume au Wkgon.

Vers neuf heures, Modène apparaît glacé, gelé, fortifié. Un brougham me fait traverser la ville en tous sens à la recherche d'un hôtel. Tout eft plein & surplein; l'armée de la ligue occupe tous les logements. Il me faut relier au camp volant chez un rellaurateur.

Dans cette course forcée, j'ai vu Modène de façon à n'en ignorer aucune arcade, aucune maison. Il se peut que ce soit un séjour trèsmaussade (ainsi que je l'entends dire autour de moi), mais je n'hésite pas à déclarer que j'ai rarement vu de cité plus caradiérisée, plus complète, plus empreinte de la couleur & des mœurs du passé ; on n'a pas touché à une seule pierre de Modène depuis trois ou quatre siècles, j'en suis certain.

Pour étudier l'église principale seulement, il

22 2 ITALIK

faudrait une semaine. Il y a trois églises dans cette* église : une au ras dii sol, une supérieure, une souterraine. Chacune d'elles a son aspeft particulier, — gracieux, solennel & sinisftre.

Les femmes de Modène ont la tête enveloppée d'une cape; c'eft tout ce qui relte du coftume local. Elles portent la crinoline, comme partout, — mais la crinoline ridicule, bossuée, mal attachée, flottante, & par-dessus cette crinoline une chétive robe à carreaux.

Vers deux heures, je me suis rendu au palais, résidence de M. Farini. En attendant que le diélateur pût me recevoir, j'ai parcouru les salles, les appartements, les galeries. François V n'a pas tout emporté; il a laissé des meubles magnifiques, & quelques-uns des bufles de sa famille. Les pièces habitées aujourd'hui par le général Fanti contiennent d'admirables tapisseries, d'une vivacité de couleurs que rien n'égale ; elles racontent les aventures de Don Quichotte. Quant au musée, il se compose d'une douzaine de salles, où tous les maitres italiens sont représentés par des pages importantes, sinon supérieures ; — je dis tous, sans exception, & j'insifte sur ce mérite de la galerie de Modène, qui en fait un précieux répertoire.

A deux heures trois quarts, j'ai été introduit auprès de M, Farini, dans une chambre très-

ITALIK 22 3

haute, tendue de vert, devant une cheminée à colonnettes de marbre blanc. Je n'ai pas besoin de rappeler le rôle de M. Farini dans ces dernières circonftances : acclamé par les populations de Modène & de Parme, il eft à leurs yeux la garantie de Tavenir. Ses antécédents sont ceux d'un écrivain de grand ftyle, d'un pamphlétaire plein de logique & d'ardeur, d'un historien de premier ordre. Il eft né à Ravenne.

M. Farini a le visage sérieux & pensif; les cheveux commencent à fuir les tempes ; le nez eft fort, avec une courbe. Il ne porte que les mouftaches, mais abandonnées à toute leur longueur, ce qui lui donne une ressemblance avec Frédéric Soulié. Sa parole elt lente, un peu sévère. Notre entretien fut bref: il me parla de la France, je lui parlai de l'Italie. — Ladminiftration des duchés lui eft facile, en raison du concours sympathique des habitants"; mais il lui faut néanmoins déployer une aftivité incessante. Arrivé la veille de Parme, il me dit que je le retrouverais demain à Bologne.

Je pris congé sur ce mot, & je redescendis l'escalier du palais de la famille d'Efte.

Même jour.

De Modène à Bologne, le trajet en chemin de

fer eft d'une heure & un quart environ. Je venais de prendre place dans un wagon en compagnie d'un officier français, lorsque la portière se rouvrit tout à coup, livrant passage à une femme vêtue de noir & voilée. Il était nuit close. Chacun de nous offrit son coin à l'étrangère, & une fois cette offre faite & refusée, nous commençâmes, l'officier & moi, une conversation en français, — je dirai même en parisien. A une plaisanterie dont la compréhension ne nous semblait possible que de la Madeleine au passage de l'Opéra, nous surprîmes un petit rire étouffé chez la dame au voile.

— Seriez-vous Française, madame? demanda aussitôt l'officier. .

— Je suis Romaine, répondit-elle; mais j'ai habité Paris... & Londres aussi.

Romaine, en effet ; car après ces paroles elle releva son voile & nous reconnûmes ce type énergique & correâ: qui s'efl heureusement perpétué jusqu'à nous. J'avais vu ces traits quelque part; je cherchai à rappeler mes souvenirs, tout en engageant l'entretien à l'aide de ces passepartout de voyage : — « Ah ! Paris ! il n'y a que Paris au monde ! etc. » Tout cela pour en arriver, avec une négligence apparente, à cette interrogation : — « Y a-t-il longtemps que vous l'ayez quitté, madame? » •

L'inconnue causait bien, très-bien, avec enjouement; elle savait se dérober à nos queftions, toujours ménagées d'ailleurs; d'autres fois elle allait au-devant. Parlant de Modène & des Modenais, elle dit qu'il faudrait un autre Balzac pour dépeindre cette partie de l'Italie. — Balzac ! à ce deuxième point de contact, j'enfourchai de nouveau le coursier de la tirade. A la fin, mon officier, n'y tenant plus, lui demanda nettement si elle était... artifte dramatique.

Le trait était lancé. — Elle nous regarda tous les deux avec une sorte d'indécision; puis elle avoua qu'elle l'avait été, mais que depuis plusieurs années elle ne l'était plus, par suite de circonftances exceptionnelles; — ^ &, à mesure qu'elle parlait, je me rappelais parfaitement ces cheveux plantés en forêt sur le front, cet œil fier, & jusqu'à cet accent profond, caché sous le rire. Il s'agissait maintenant de connaître le théâtre auquel elle avait appartenu. C'était plus difficile. — Je mis au hasard le doigt sur le Théâtre- Italien; elle tressaillit & se tut.

A moins de lui demander son nom, nous ne pouvions guère pousser plus loin notre inquisition. Nous le comprîmes tous les trois, car il y eut un silence, qui ne fut rompu, jusqu'à l'arrivée à Bologne, que par de banales remarques

sur rétat atroce des chemins de fer & la rigueur de la température. — Mon compatriote & moi, nous demeurions perdus dans nos conjectures, — Elle nous salua, & monta dans une. voiture qui l'attendait à la ftation.

Pourtant notre curiosité devait être bientôt satisfaite : en descendant, quelques minutes ensuite, à rhôtel Brun, nous tum es requis d'inscrire nos noms sur le regiftre des voyageurs. Je montrai alors à Tofficier cette ligne fraîchement tracée : — Madame Ronconi.

Bologne, 1 1 décembre.

A rhôtel Brun, je relève un détail qui m'étonne : il y a des chambres & des demi-chambres. Naturellement je demande une chambre entière, & Ion me donne le n<^ 57, — à côté du n° 57-1/2.

Dès mon réveil, je sacrifie au saucisson, qui eft, comme je m'y attendais, d'un volume formidable. Ce devoir accompli, je me lance à travers la ville, la plus grande & la plus peuplée que j'ai vue depuis Turin. Pour le coup, je me sens en pleine Italie. — Voici les rues tapissées de fresques, voici les palais massifs aux croisées rares, voici une tour penchée, voici la madone au coin de chaque placç & dans chaque corridor

d'allée, voici les mendiants épiques, voici la couleur & le ftyle !

Carlo, que j'ai retrouvé à Bologne, où il m'avait assigné, un rendez-vous, m'a présenté à M. le marquis Pepoli, miniltre des finances de l'Italie centrale, lequel nous a retenus à dîner

M. le marquis Gioachimo-Napoleone Pepoli, un jeune homme encore, eft petit-fils de Murât par sa mère; il a épousé une princesse de la maison de HohenzoUern ; par ce mariage & par sa propre origine, il touche donc à toutes les familles régnantes. — Les Pepoli, profondément enracinés dans le sol italien, étaient seigneurs de Bologne il y a sept ou huit siècles. A défaut de cette souveraineté, leur descendant a hérité de l'affedion & du dévouement des Bolonais, à la régénération desquels il travaille aftivement.

Trente-quatre ans, une haute taille, de belles manières, la courtoisie & la dignité réunies, tej eft le marquis Pepoli, — qui, comme s'il n'avait pas assez de tous ces dons, s'eft encore rendu célèbre par des comédies dont le recueil forme deux volumes in- 18 {Bologna, i855). L'une d'elles, Inès de Ca/lro, fait partie du répertoire de madame Riftori. .

Le dîner a été sefvi à six heures & demie. La princesse y assiftait, ainsi que le professeujf

Montanari, miniftre de Tinflruftion publique. — Ici on se pare partout de ce titre de professeur, qu'en France, au contraire, nous cherchons sottement à dissimuler. — Pour prendre le café, nous sommes passés dans le cabinet du marquis, un second musée des souveraifis, où j'ai pu regarder & toucher, entre autres reliques, la tabatière que portait Napoléon à Sainte-Hélène, boîte bien simple, dont le couvercle en pierre dure représente une cascade. J'y ai vu aussi le couvrepieds témoin de son agonie; — plus, quelques volumes à'Hifloire romaiiie qu'il feuilletait souvent.

Le marquis Pepoli, comprenant ma curiosité, me conduit encore devant une aquarelle d'Isabey : le roi de Rome endormi dans son berceau; — il me montre la plupart des armes de Murât, sa selle opulente, son nécessaire de voyage, — une tête de femme dessinée par madame la princesse Mathilde, etc.

Plusieurs personnes arrivent, des fonctionnaires, des intimes. La princesse les accueille avec une grâce parfaite. Des tables de jeu se forment; une sorte de bouillotte s'organise avec des cartes nouvelles pour moi ; impossible d V rien comprendre. Je me rejette sur la salle de billard, où deux patriciens d'un âge respeélable s'escriment avec animation.

Enfin le marquis vient de nouveau à mon secours; il ordonne à deux domeftiques de prendre des lampes & de nous précéder; il veut jusqu'au bout me faire les honneurs de chez lui & m'initier aux richesses artiftiques de son palais. Nous traversons des appartements inondés de dorures & de glaces, au milieu desquels trônent, retirés du monde & loin des admirations vulgaires, les rois de la peinture, particulièrement Léonard de Vinci, le Guide, Tintoret. — Le marquis m'arrête devant une planche de cuivre, où un petit Amour eft gravé avec une extraordinaire finesse : c'eft Toeuvre du prince de Metternich. — Plus loin, je m'extasie devant un coffret, orné d'émaux par Petitot; les quatre médaillons du dessus, représentant les quatre* évangéliftes, passent pour être sans égaux. Je marche de merveille en merveille. — Ces douze pierres, pour lesquelles le mot de précieuses eft insuffisant, Michel-Ange les a gravées; homme unique, à qui toute délicatesse & toute grandeur étaient également familières !

Une salle de spedacle, d'un ftyle pompeux, sert au marquis Pepoli à essayer ses pièces, avant de les livrer aux applaudissements du public du théâtre del Corso de Bologne & successivement de tous les théâtres d'Italie.

Nous rentrons au salon.

23o ITAMK

12 décembre.

Ce matin, le secrétaire du marquis Pepoli eft venu me prendre en voiture pour me faire visiter Bologne. On ne saurait mieux pratiquer rhospitalité. — Nous allons sonner au couvent des Dominicains, qui eft situé sur une place où s'élèvent deux tombeaux soutenus par de petites colonnes de sept à huit pieds de haut; étranges monuments, qui répandent la triftesse autour d'eux. Au bruit de la sonnette, la porte s'entrebâille; le secrétaire parlemente assez longtemps avec une vieille femme qui semble descendre de quelque bas- relief poudreux; bien qu'elle ne paraisse guère convaincue, elle nous laisse entrer ; 'mais elle nous quitte aussitôt en marmottant quelques paroles. Je crois comprendre qu'elle nous dit de l'attendre.

Nous n'en faisons rien, & nous errons au hasard sous les voûtes d'une galerie aboutissant à un cloître, dont. les murailles encaftrent les mausolées d'une grande quantité d'ecclésiastiques illuftres. Ensuite nous montons un escalier, qui nous mène à des cellules, closes chacune d'une porte de chêne, sculptée, cela va sans dire, car en Italie on sculpte tout, vase, cheminée, girouette ; on n'abandonne pas un morceau de pierre, un morceau de bois, sans le soumettre à

ITAUE 2*3 I

des caprices plus ou moins égayants. Le rond ou le cat^ré absolus sont repoussés comme des éléments de mélancolie; on enjolive jusqu'aux clefs, jusqu'aux serrures, jusqu'aux marteaux de porte, jusqu'aux essuie-pieds. Telle eft l'Italie. Et quand elle eft trop pauvre pour sculpter, elle peint. Une maison qui ne signifie rien par son architecture positive & bourgeoise emprunte immédiatement au- rose tendre une physionomie impertinente, qui passe aux yeux des touriftes prévenus pour profondément italienne. C'eft le dernier & suprême subterfuge de cette nation, qui voit venir avec effroi les entrepreneurs de maisons régulières &. blanches, ceux qui ont obtenu les adjudications de la rue de Rivoli & du boulevard de Sébaftopol.

Le secrétaire & moi nous commençons à être embarrassés, lorsque d'une cellule nous voyons sortir, les mains pleines de flacons aux trois quarts vidés, un frère pansu & se balançant, qui s'étonne de notre présence & qui nous engage à redescendre avec lui. Nous suivons cet honnête sommelier, qui nous remet dans la voie de la chapelle, — une des plus somptueuses assurément qui soient en Italie. J'ai honte de contempler au pas de course ces chefs-d'œuvre qui ont coûté des exiftences & des siècles. Mais quoi? Fallait-il mieux ne pas les voir? Je jpréfère

me condamner au regret éternel plutôt qu'à réternel désir.

Du couvent de Saint-Dominique nous allons à l'ancienne Université, tapissée sur tous ses murs & sur tous ses plafonds des armoiries de ses innombrables écoliers. Y a-t-il assez de sirènes, de chevaux fabuleux, de griffons, d'oiseaux armés, d'anges, de tours, de lacs, de flambeaux, d'aftres, d'épées, de palmes, de fleurs, de boules, de ruisseaux, déportes, de barques? — Certaines fresques contiennent de curieux trompel'œil, un peu puérils. — La bibliothèque, où l'on a placé le bufl:e du cardinal Mezzofanti, cet étonnant polyglotte, eft .d'une magnificence d'ornementation , auprès de laquelle notre bibliothèque de la rue Richelieu a l'apparence d'une grange.

La voiture nous reprend pour nous conduire à la nouvelle Université. Seconde bibliothèque, moins brillante que la première. Un démonftrateur, fort intelligent du refte, me fait perdre un temps précieux dans l'examen du cabinet d'anatomie, — le plus renommé de l'Italie, à ce qu'il paraît. Il ne nous fait pas grâce d'une seule monftruosité.

— Regardez, nous dit-il avec complaisance, ces pièces de cire exécutées sur nature par une dame de Bologne.

Je regarde & je frémis ; celaf un ouvrage de danie ! Le musée Dupuytren n'a rien de plus hideux. Il m'amène presque de force devant un cas d'éléphantiasis.

— Le sujet se porte aujourd'hui à merveille, dit-il; il eft gaillard comme vous & moi.

Je cherche à gagner la porte ; mais le démonftrateur me poursuit toujours ; il me tire par le manteau, &, le sourire aux lèvres :

— Monsieur, encore un cancer! encore une petite hernie !

Bologne, i3 décembre.

C'eft à Bologne que notre poëte comique Regnard (il avait alors vingt & un ans environ, & il voyageait par agrément) fit la rencontre d'une jeune dame provençale, qui exerça une grande influence sur sa deftinée. Cette dame était mariée, & son mari ne la quittait pas d'une minute. Le futur auteur de la Sérénade la vit chez une marquise Angelini, qui donnait à jouer; il parla, il fut écouté; mais sa funefle étoile voulut qu'il choisît juftement le mari pour confident de sa flamme naissante. On devine si celui-ci fut prompt à emmener sa femme & à quitter Bologne. Le futur auteur du Joueur les suivit l'un & l'autre jusqu'à Rome, où il perdit

2^4 iTALin:

kurs traces. CeiM^ndant, un soir qu'il se trouvait à un bal de l'ambassadeur d'Espagne, il fut accofté par un masque magnifique qui, contrefaisant sa voix , lui adressa quelques queftions en italien, & lui demanda si, depuis qu'il était à Rome, il n'avait point donné dans quelque tendre penchant. Le futur auteur du Dijîrait répondit assez indifféremment; mais le masque le pressa davantage : — « Les beautés romaines n'ont-elles pas assez de charmes pour vous engager, & n en eft-il point qui égale celle que vous rencontrâtes à Bologne? » Vivement troublé, le futur auteur de la Coquette sentit un soupçon traverser son esprit ; il allait répondre, lorsqu'une troisième personne s'approcha du masque & l'entraîna. Encore le mari ? Probablement.

Mais, cette fois, le futur auteur des Folies amoureuses parvint à découvrir la demeure de la belle Provençale & à s'introduire dans la place. Ses affaires prenaient le meilleur tour du monde, lorsqu'il reçut des lettres de France l'exhortant à revenir en toute hâte pour des motifs de la dernière importance. Il dut obéir; mais, en route, il tomba malade de chagrin; la fièvre le retint plusieurs mois à Florence. Enfin, très-faible encore, le futur auteur du Légataire prit passage, une nuit, sur un bâtiment

Page 1