‹ De Montmartre à SévilleChapitre 7 sur 34 · DE DINAN A SAI\T-THEGONNEC · texte numérisé non relu

DE DINAN A SAI\T-THEGONNEC

partout de ces siniftrçs boîtes, dans tous les coins, sur tous les rebords & principalement par terre.

O Yorick! que de réflexions tu aurais faites dans le cimetière de Saint-Thegonnec !..

^ Il y aura du bruit dans Landerneau ! »

Voilà ce que tout le monde répète en riant & d'un air de malice; mais tout le monde ne connaît pas Torigine de cette phrase. Les habitués du Théâtre-Français, seuls, savent qu'elle eft tirée des Héritiers d'Alexandre Duval, où elle se produit plusieurs fois, avec un effet comique, par la bouche du domeftique Alain. On a mis des variantes à cette locution, telles que : On en parlera dans Landerneau ; il en sera quejlion dans Landerneau, etc. Il faut en reporter le sens, ainsi que de la saillie d'Alexandre Duval, à l'importance réelle de Landerneau dans les temps anciens, & à la réputation d'expérience & de sagesse dont jouissaient ses habitants.

Désireux de m'assurer par moi-même s'il y avait autant de bruit que cela dans Landerneau,

yO LAXDERNEAU

je suis arrivé dans une petite ville de la basse Bretagne, blanche & riante, propre comme le tablier d'une jolie femme de chanibre. Une rivière la traverse, incidentée d'un batelet à vapeur qui descend jusqu'à Brest, & bordée de quelques, arbres en façon de promenade. Les vieilles maisons ont été presque toutes abattues. Des deux églises consacrées à saint Houardon & à saint Thomas, la première vient d'être réconftruite ; — c'était sur son clocher* que se voyait autrefois ce fameux disque en métal, connu dans toute province & même au delà sdus le nom de la lime de Landerneau.

On peut supposer que cette « lune » a cçntribué au renpm comique de Landerneau, surtout si l'on se reporte à l'anecdote de ce gentilhomme breton en visite à la cour de Versailles, Tout le laissait froid; aucune merveille ne pouvait lui faire oublier son pays natal. Quelques-unes des personnes qui l'accompagnaient dans le parc, un soir, à boutd'énumérations, s'avisèrent d'admirer devant lui l'éclat de la lune. « Oh! murmura dédaigneusement le Breton, celle de Landerneau eft bien plus grande ! » On ignorait qu'il voulût parler de l'gftre de son clocher, & l'on fit des gorges chaudes de sa réponse, qui eut bien-: tôt sa place dans les faftes du ridicule.

La nouvelle église n'a pas de lune ; en re-

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vanche, elle possède un tableau, remarqué à r^une des Expositions parisiennes, & dû à un peintre natif de Landemeau, M. Tan Dargent, un des tempéraments les plus fantaftiques que je sache. Ce tableau, dont le sujet eft erfiprunté à la légende, représente saint Houardon exposé sur la mer dans une frêle nacelle, que poussent doucement vers le port deux anges aux grandes ailes.

Je suis refté deux jours à Landerneau, — • ce qui eft fort raisonnable, — &, pendant ces deux jours, aucun tumulte n'a frappé mon oreille, pas la moindre rumeur. Une berline de saltimbanques a bien fait mine de s'arrêter; mais, en présence de l'attitude paisible de la ville, elle a rentré ses clarinettes & sa grosse caisse, & elle a continué son chemin. Il n'y a donc décidément pas de bruit dans Landerneau, quoique Cambry écrive que « l'usage des charivaris y a longtemps subsifté. » Encore une origine que j'allais oublier de signaler !

Ce Cambry, dans son intéressant Vofage

dans le Finijlkre, daté de 1792, cite des vers

d'un représentant de Landemeau, — adressés à

une dame du nom de Rose, — & qui sont, ma

. foi, le triomphe du joli & du galant :

Dans nie de Cypris, si j'avais un bosquet^ J'y cultiverais une rosc;

Si dans les champs de Mars je portais le mousquet^

Je me ferais nommer La Rose.

S*il manquait une sainte au ciel de Mahomet,

Je dirais : Prenez sainte Rose.

Pour orner la bergère, en un simple corset,

Que faut-il ? Un bouton de rose.

Des vers d'Anacréon que n'ai-je le secret?

J'immortaliserais la rose.

Sur Tautel de l'Amour, ma main ne brûlerait

Que des paftilles à la rose.

Peut-être enfin devrais-je à ce culte discret

Quelque rêve couleur de rose!

Voilà un aimable représentant, dont le nom méritait d'être conservé, — ou tout au moins le petit nom.

' Le deuxième jour de mon arrivée, qui devait être aussi celui de mon départ, comme je m'enquérais, dans le bureau de Thôtel où j'étais descendu, des curiosités de Landerneau, quelqu'un me demanda, avec une certaine hésitation, si, j'avais vu le musée de M. Saluden. « — Un musée ! m'écriai-je. — Un musée ou... un cabinet de curiosités, je ne sais pas au jufte, me futil répondu. — Mais ce monsieur admet-il chez lui les voyageurs? — Oh! il ne demande pas mieux ! » Et je surpris quelques sourires.

On me donna une servante pour m'accompagner chez M. Saluden. Il fallut traverser le pont surTÉlorn, au milieu duquel s'élevait autrefois la sénéchaussée, & passer à côté de l'église assez pittoresque de Saint-Thomas. Nous nous

arrêtâmes à -rentrée de la rue de Daoulas, à gauche, devant une maison en élévation sur une butte de terre. La servante frappa. Un homme de cinquante ans environ , en manches de chemise, le pantalon couvert de plâtré, vint ouvrir. C'était M, Saluden; une bonne figure campagnarde, cuite par le soleil. Il me demanda la permission de se laver les mains avant de m'exhiber ses raretés. Ensuite il me conduisit au fond d'un potager où il me fit voir un petit rocher artificiel, orné de coquilles d'huîtres, un jet d'eau, un bassin où dormait une tortue. Je compris surle-champ que j'étais myllifié.

Cependant, le brave homme m'engagea à le suivre dans un escalier tournant. La tête basse, je le suivis. Mais là mes idées se modifièrent un peu, car j'aperçus, accrochés à la muraille ou rangés sur des planchettes, quantité de bibelots dignes d'un coup d'oeil. Ma méfiance me reprit lorsque nous nous trouvâmes dans une chambre large comme la main, éclairée d'en haut par une fenêtre dite à tabatière, & que M. Saluden s'écria d'un air triomphant : « Voilà! »

Voilà ! — c'est-à-dire un pêle-mêle, un capharnaùm, l'assemblage des objets les plus saugrenus : de vieilles boîtes, des parapluies hors d'âge, des flacons.de la Société hygiénique, des médailles du théâtre Comte, des rotins. — A côté de cela

pourtant, une chose vraiment précieuse, vraiment artiftique, apparaissait quelquefois, soit une serrure exquisement ouvragée, soit un pastel encore vivace, soit un bijou de ftatuette. Des ftatuettes surtout, il y en avait par monceaux, & puis des fragments de panneaux aux sculptures ravissantes. L'explication de tout cela, M . Saluden me la donna avec bonhomie : il était maçon de son métier, &, en cette qualité, il avait assifté à la démolition de tous les couvents & de tous les châteaux de la contrée. Mû de bonne heure par un vague inftind d'antiquaire, il n'avait cessé de ramasser & d'emporter ce qui tombait sous sa main, ce qu'on lui abandonnait, les éventails gisant dans la poussière, les portraits d'aïeux dont se gaussait la bande noire, les armes ciselées qu'il achetait au prix du vieux fer. Tel était le principe de sa coUeélion. Par malheur, le goût & l'instruftion lui faisant défaut, on avait abusé de sa manie dès qu'on l'avait connue. De là, maint cadeau dérisoire de la part des malins de Landerneau. Celui-ci lui avait envoyé « la pomme de canne de Lavater; » celui-là « un baudrier de garde national ayant appartenu aux quatre Mousquetaires; » cet autre « le peigne de Lacenaire, donné par M. Tartempion, direfteur de la Conciergerie. » Le plus cruel lui avait offert un canard vulgaire, empaillé, orné

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de deux pattes de homard enfoncées dans la tête, avec cette étiquette : « Canard-rhinocéros, tué par le capitaine Enée, sur les bords du Styx, lors de sa descente au Ténare. »

Je souffrais pour M. Saluden en examinant ces monuments d'une trop facile myftification, & j'allais prendre congé de lui, lorsqu'il me dit : « Mais vous n'avez pas vu la dixième partie de ce que j'ai! j> Alors il ouvrit sept ou huit placards qui se dédoublaient comme des feuilles de paravent, & contre les parois desquels recommençait en effet une exposition des mêmes richesses accolées aux mêmes niaiseries. Je remarquai le portrait du patriarche de la Bretagne au dixhuitième siècle, — Jean Causeur, mort à cent trente-sept ans. Ce portrait exifte gravé. '

J'abrège. M. Saluden n'eft pas seulement un coUedionneur; il a inventé & fabriqué des ins* truments agricoles, ingénieux & utiles, pour lesquels les expositions départementales lui ont maintes fois décerné des prix & des mentions.

Qui le croirait? C'eft du bon, de l'inofFensif La Fontaine que Quimper-Corentin a reçu son premier sarcasme. La fable du Charretier ewboui^bé commence ainsi :

Le phaéton d'une voiture à foin Vit son char embourbé. Le pauvre homme éiait loin De tout humain secours : c'était à la campagne, Près d'un certain canton de la basse Bretagne

Appelé Quimper-Corentin.

On sait assez que le deflin Adresse là les gens quand il veut qu'on enrage.

Dieu nous préserve du voyage !

OÙ La Fontaine a-t-il pris son dédain pour la bonne ville de Quimper? Voilà bien nos Parisiens de cour! « Dieu nous préserve du voyage! » Et moi Je dis, mon cher poëte, que vous n'auriez pas eu assez de vos yeux pour

contempler ce certain canton & ses habitants. Vous, rhomme des sensations naïves, le flâneur antiacadémique, vous seriez tombé en extase au beau milieu de Quimper-Corentin, un matin de marché, par exemple; — & le soir vous aurait vu, loin d'ejirager, admirer aux clartés ftellaires la robufte silhouette de la cathédrale. Oui, vraiment, une cathédrale, la plus vafte de la basse Bretagne & Tune des plus belles.

Si j'en parle tout de suite, c'eft parce que c'eft la première chose qu'on aperçoit dans la ville. Elle date du quinzième siècle, & elle efl; dédiée à saint Corentin, premier évêque de Quimper.

Ce Corentin était un pieux ermite qui passait sa vie auprès d'une fontaine, où Dieu entretenait pour lui un poisson perpétuel. Chaque matin, après ses prières, Corentin jetait son filet & amenait un poisson, — toujours le même, — qu'il coupait régulièrement en deux moitiés, dont l'une était gardée pour sa nourriture, & dont l'autre était rejetée dans la fontaine. C'était huen le cas de s'écrier avant notre fabulifle :

Petit poisson deviendra grand !

Ce miracle, raconté par Albert le Grand, eft consigné dans la prose qui se récite le jour de la fête de saint Corentin.

C'eft à ce poisson que Termite dut sa promo* tion à révêché de Quimper. Un jour qu'il allait commencer son modefte & monotone repas, un grand bruit de chevauchée se fit entendre. C'était le roi Grallon, en chasse avec sa suite, & qui, égaré depuis plusieurs heures, ressentait vivement Taiguillon de la faim. Ce monarque dut laisser échapper une légère grimace à TaspeiS du maigre menu de Corentin ; — mais celui-ci, confiant en Dieu, se fit fort de lui donner à manger, à lui & à toute sa cour. Il alla à la fontaine & en tira l'autre moitié du poisson, qui se multiplia à l'inftant, de manière à rappeler les plus beaux temps de la mer de Tibériade. Grallon dit alors :

— Voilà le pafteur qu'il faut à mes sujets !

Et il l'emmena avec lui.

Depuis, Grallon & saint Corentin sont reliés étroitement liés dans la mémoire des habitants du pays de Cornouailles. Si le saint a donné son nom à la cathédrale de Quimper, la ftatue équeftre du roi, en manteau flottant, se profile encore aujourd'hui, vénérable & pittoresque, sur la plate-forme qui relie les deux tours.

La seconde épigramme contre Quimper-Corentin eft du fait de Piron. r- La Fontaine & Piron ! Au moins ne sont-ce pas là d'obscurs gouailleurs! Reprenant en sous-œuvre une mys-

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tificatîon connue, Piron a placé dans la Métromanie un bonhomme de cinquante ans qui envoie au Mercure des vers datés de Quimper- Corentin et signés d'un nom de femme. Damis, à cette lefture, s'éprend de cette muse & prétend répouser. Voici la scène où le valet Mondor interroge son maître :

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