‹ De Montmartre à SévilleChapitre 8 sur 34 · MONDOR · texte numérisé non relu

MONDOR

A Quimp...

L'enthousiafte Damis coupe court à sa surprise en lui montrant un numéro du Mercure qui contient un « Sonnet de mademoiselle Mériadec de Kersic, de Quimper en Bretagne, à monsieur Cinq-Etoiles. »

'Ion esprit aisément perce à travers ces voiles

Et voit bien que c*eft moj qui suis les Cinq-Étoiles.

La ville de Quimper-Corentin ne protefta pas

plus contré la comédie de Piron' qu'elle n'avait protefté contre la fable de la Fontaine. Mais elle dut s'étonner de cette circonftance, & murmurer en elle-même : « Je ne me croyais pas si plaisante que cela! » Il était clair qu'à Paris on la regardait comme une partie du globe extrêmement éloignée, quelque chose comme Tomboudou.

Il n'y avait cependant pas longtemps que Quimper avait dépêché à ces railleurs un de ses plus terribles enfants, — un matois, expert lui aussi au jeu de Tépigramme &. de la satire, — Fréron, pour le nommer. Mon Dieu, oui! Fréron eft né à Quimper-Corentin, tout bêtement ; il a été élevé à Quimper-Corentin, chez les Pères Jésuites qui y avaient un très-beau collège; & c'eft de Quimper-Corentin qu'il eft parti pour cett.e longue et implacable croisade contre les philosophes, qui .a duré plus de trente années. Il ne fallait pas moins qu'un Breton pour cette lutte prodigieuse avec Voltaire; lutte qui eut toute l'Europe pour spectatrice, &. où l'avantage & l'honneur ne furent pas toujours du côté du géant de Ferney.

Quimper a le droit de se montrer fière de Fréron. J'ai étudié autre part l'œuvre & la vie du célèbre critique; je ne pourrais que me répéter en confessant ma sympathie & mon eftime

pour son talent. — L'auteur de P Année littéraire quittait de temps en temps Paris pour venir se refaire dans sa ville natale, où il avait des intérêts de famille & d'argent. Il s'y maria même avec sa cousine Anne Royou, — de ces Royou qui continuèrent sa tâche monarchique & religieuse.

Il se peut encore aujourd'hui que les beaux esprits de cabinet & les vaudevilliftes s'attardent à plaisanter Quimper-Corentin. Heureusement que nos artiftes & |ios poètes mddemes ont un autre point de vue. Leleux & Luminais y sont allés chercher des toiles imprégnées du meilleur sentiment de la nature. Brizeux y a trouvé des chants pour son livre des Bretons^ dont je veux citer ici un fragment, un tableau de foire, qui remplacera à merveille les descriptions que j€ pourrais tenter.

C'eft aujourdliui qu'il va du monde vers Kemper! Des montagnes, des bois, du côté de la mer^ Hommes en habit bleu^ femmes en jupe noire, On ne voit que des gens s'en allant à la foire. Il en vient de partout. Gelé pendant la nuit. Sous le pied des beiliaux, le chemin retentit. Que de vaches, de bœufs, de petites charrettes. De pesants limoniers secouant leurs sonnettes ! Place à ces jeunes gens qui passent au galop ! Place aux filles allant modeilement au trot ! Et charrettes, befliaux oU chrétiens, cette foule De toutes les hauteurs vers la ville s'écoule.

QUIMPER-CORENTIX 83

Tant de gens sont venus au marché des jours gras, Qu'à peine dans Kemper on pourrait faire un pas.

. . . Nous, vers le champ de foire, allons ! Le nombre augmenjte

Et la bruyante ruche en plein midi fermente.

A peine ce matin on pouvait faire un pas,

Le plus fort maintenant ne peut ouvrir les bras.

Cependant nul marché ne tient que si Ton tape

Dans la main, & que Tautre à son tour y refrappe ;

II faut fendre la presse, & dans un cabaret

Boire ensemble, ou l'accord mal formé se romprait.

Durant une h^ure, — ainsi l'usage le demande, —

Pour un verre de cidre on chicane, on marchande.

Durant tous ces débats, les génisses, les veaux

Sont là, roulant leurs yeux & tendant leurs naseaux.

On tire leurs Jarrets, on trait les pis des vaches ;

Les taureaux en fureur font claquer leurs attaches.

Mille gens, mille bruits. O peuples de Corré,

Vaillants hommes de Scaer, Loc-Ronan, Plou-Aré,

Vous n'avez rien perdu des anciennes coutumes ;

Nos pères connaîtraient leurs fils à leurs coftumes ;

Vous la portez encor, la braie aux plis flottants.

Et vos grands cheveux bruns, longs depuis trois mille ans !

J'abrège avec regret. La cohue & le tumulte vont crescendo. Les gendarmes &. les conscrits entrent dans la bagarre. C'eft un tohu-bohu d'une vérité sans égale ; on entend crier le papier.

Finissons-en avec cette idée de ridicule attachée, on ne sait pourquoi, au chef-lieu du Finiftère. Dans un séjour d'une semaine, je n'ai pu apprécier complètement le caraftère de ses habitants, mais je sais qu'il réunit toutes les qualités de loyauté &. d'humanité. Lorsque après

la journée du 3i maijes représentants du peuple Pétion^ Barbaroux, Guadet, Buzot, Louvet & plusieurs autres se répandirent dans les départements, dénoncés, poursuivis, traqués, ils ne trouvèrent d'asile sûr qu'à Quimper. Il faut lire, dans l'ouvrage de Louvet : Quelques notices pour Ihijioire & le récit de mes périls, il faut lire l'expression brûlante de sa reconnaissance pour les braves gens qui ne craignirent pas de lui offrir, ainsi qu'à ses collègues, l'hospitalité de leur propre maison, — & cela au risque de leur liberté & de leur vie. Ils firent plus, ils procurèrent aux fugitifs un bâtiment qui, après mille dangers, les conduisit à Bordeaux.

Des villes comiques comme cela, donnez-m'en beaucoup !

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