LES OISEAUX DU BOSPHORE
Le spectacle est trop beau, trop éclatant, trop vaste, Pour que j'ose en emplir mon vers enthousiaste,
Et j’abaisse mes yeux éblouis, des jardins
Du sérail, de l’éclat des dômes, des gradins
Des palais, sur cette eau, belle aussi, qui sépare L'Europe de l’Asie ei qui d'ailes se pare
Comme des rames d’or des caïques volants,
Des mâts que font pencher les voiles et des flancs Des hauts vaisseaux de guerre étincelants de cuivre. Cette eau comme le ciel semble de bonheur ivre. Elle est légère et bleue et pacifique ; on sent
Qu'un regard partial de soleil y descend
Et que sur elle on vit dans l’éblouissant même. Mais ce qui tout d’abord y frappe et ce qu'on aime, Ce sont ces mille oiseaux qui nagent confiants
Sous les murs cuirassés des vaisseaux foudroyants Et que n’étonne pas la rame aux coups rapides.
Ces flottes vont ainsi doucement intrépides,. L'union de l’Eden se refait ; l'être ailé
Redevient compagnon d'Adam moins exilé,
Et l'étranger sentant, sous toutes les caresses
De l’air,des eaux, du ciel, son cœur plein d’allégresses, Admire en sa douceur l'esprit de l'Orient
Qui rend l’homme doux maître et l'animal croyant.
Constantinople, 21 octobre 1868.
LE CAP MALEA
Haut promontoire, écume au dessous, rudes roches, Murs à pics ravinés, nudité, point d’approches Praticables, l’abrupt ; le cap, des vents rongé, Dans le double infini des deux azurs plongé, Menant au ciel nos yeux, laisserait vers l’abime Glisser nos pieds ; pourtant, à mi-haut, sous la cime, Une humble tour déclare un habitant. Quel est
Ce familier des vents et de l’eau? Le sifflet
Du steamboat fait venir sur le seuil, front austère, Un vieillard blanc. Dehors, debout, le solitaire
Se tient, et jusqu’au ciel je vois grandir le lieu. L'homme parle, j’entends ses paroles :
« O Dieu!
Vous avez répandu l’océan sur le monde Comme sur la patère un liquide odorant Pour en désaltérer et la terre profonde
Et l’azur abreuvé par le nuage errant;
Vous avez, sur le front de la terre nourrice, Attaché les forêts en panaches flottants
Pour que l’eau, retombant, sous leurs racines glisse
Et fasse s'épancher les fleuves en tous temps ;
Et de même qu’en l’eau vous préparez la séve, Vous avez par le souffle éternel et mouvant
Donné, comme au poumon qui s’abaisse et se lève, La respiration à l’univers vivant. »
Mais déjà loin de nous a fui le promontoire.
A notre droite vient le Taygète, l’histoire Et l’héroisme, Agis et Léonidas, tant
Est plein de souvenirs ce rivage éclatant !
23 octobre 1868.
———"2/ÈT-s