LE CHANT DU RETOUR
Éclatez et montez, puissances de mon âme, Éclatez, triomphez, puissances de mes yeux, Vous aurez rapporté de l’Orient la flamme, Prenez de l'Occident l'effort victorieux.
Triomphez, éclatez en des hymnes viriles, Fières de la fierté de l’homme sûr de Dieu.
Si le feu vous tira de vos torpeurs stériles, C’est pour que votre vol passe l'escalier bleu ;
C’est pour que vous tendiez, volontés obstinées, Dans l’ombre qui sur vous de lueurs s’étoila Au but de tout savoir, heurtant aux destinées Du monde sous l’éther, des âmes au delà ;
C’est pour que vous laissiez les langueurs et les craintes Sous l'actif aiguillon d’agir qui vous toucha,
Les lieux vous ayant dit que, des verts térébinthes Aux durs chènes, de l’est à l’ouest, l'esprit marcha ;
De l’est à l’ouest, du sud au nord, du ciel limpide Sans degrés, dévorant, absorbant, jusqu’au ciel Familier, notre ciel enrichi d’or liquide,
Qui se montre à la fois moins haut et moins cruel.
Loi qui pousse la race humaine et la stimule
A des efforts toujours nouveaux ! Dans ce chemin, Pour créer saintement l’homme devient l’émule De la création que Dieu met sous sa rain ;
Et l’homme en même temps dans sa vertu s'élève, Voyant Dieu maintenant sans prophète, ayant pris Des prophètes anciens lamour et non le glaive
Et disant : je vous aime, au Dieu grand des esprits.
Ainsi donc, triomphez, puissances de mon âme, Ainsi donc triomphez, puissances de mon cœur ;
Vous avez rapporté de l'Orient la flamme, Buvez de l’Occident la puissante liqueur.
Chantez l’espoir vivant qu'aucun glaive n’entame, L'espoir présent, l'espoir futur, l'espoir sans fin, Qui sur tous les besoins met déjà le dictame
En attendant l'instant qui guérira la faim.
Quelle image déjà des heures attendues !
Nous venons de quitter les rochers calcinés
Par les flammes trois fois dans les flammes tordues Que lancent sur Juda les soleils forcenés.
Et nous voici parmi les eaux et les verdures, Et novembre est printemps à notre œil réjou ; L’eau des fossés miroite et d’ardentes rayures Pleuvent là bas d’un coin de nuage ébloui ;
Car le nuage aussi devient ton diadème,
0 France, et rien n’est beau comme tes champs, tes prés, Tes bois,tes monts, tes lacs; et mieux encore on t'aime Quand on revient des lieux que les chants ont sacrés.
Puissances de mon cœur, de mes yeux, de mon âme, Il vous faut une langue égale à vos essors; Sans renier l'éclat des rocs buveurs de flamme, A notre riche France empruntez ses trésors.
Ravissez les couleurs qui prêtent des poëmes
A ce ciel où l'argent glace les rais ambrés
Du matin, où, le soir, l'or monte en pourpre, — emblèmes Des jardins regrettés, des jardins espérés.
Domptez pour votre vol les mètres indociles
Et qu'ils empruntent l'aile aux saints musiciens, Et ce que l’art d’Orphée était au cri des psylles, Que votre chant le soit à vos rhythmes anciens.
De Marseille à Lyon, 29 ociobre 1868.