‹ De Montréal à Jérusalem [microforme]Chapitre 25 sur 119 · LA DÉCADENCE ROMAINE · texte numérisé non relu

LA DÉCADENCE ROMAINE

Ce matin, en courant les salles Vaticanes,

de m’arrêtai devant un buste plein d’arcanes. Au-dessous, pas de nom; front bas, cheveux tordus Lèvre lâche et bombée en lobes, yeux perdus Devant eux. Cependant la muette figure

Resta dans ma pensée, et là, l'énigme obscure S’éclairant, Rome ancienne en un cabinet d'or M'apparut ; j'entendis, je vis, je vois encor.

Sous les caissons teintés de bleu dans l'or superbe, Ainsi parle Faustine à l’histrion imberbe

Qui, d'Egypte venu, fausse, le noir vaurien,

Un chant grec dans ses dents de faune lybien.

Je veux rompre pour toi le secret qui m’enserre ; Partout je suis Faustine, ici je suis Glycère.

Le palais de Faustine est splendide au dehors, Morne au dedans, rempli de vertus, lourds trésors La maison de Glycère au dehors est modeste,

Mais les arts l’ont emplie et le délice y reste. Naguères assiégeant, la nuit, humble maison,

De jeunes chevaliers bravaient l’âpre saison,

Et, pour forcer ma porte inexorable et close,

Y suspendaient avril, le crocus et la rose ;

Mais pour toi, même alors, j’eusse d’un cœur plus dur Entendu leur fureur battre le seuil obscur; Pourtant je les voyais, négligeant la carrière, L'huile et le disque lourd et la flûte guerrière, Pour moi,dans leurscheveux passer l'odeur des fleurs Et l’âge ne m’a pu de ses froides couleurs Tellement faire à tous un objet d’épouvante,

Et de ce que j'étais rendre si différente,

Que leurs vœux, dont partout ils m’allaient poursuivant, Ne me viennent encor solliciter souvent.

Oh! sous le ciel, tourment des sables, tes campagnes, Que ne suis-je aussi née une de tes compagnes

Et que n’ai-je avec toi, comme tes brunes sœurs, Buvant au même lait, bu les mêmes couleurs!

Peut-être est-ce mon teint que ton orgueil dédaigne? Mais pour toi, fils d’Ammonil n’estrien quejecraigne. J'irai, je veux pour toi braver le ciel ardent :

De l’aurore vermeille au rougeâtre occident

Le soleil me verra suivre sa marche lente,

Non moins que lui plongée en sa clarté brülante, Et, contre lui toujours tournant mon front hàlé, Envier pour brunir le sort de Sémélé.

Ainsi, mêlant aux mots des airs de parodie, Faustine s’attardait en cette comédie, Imitant de Glycère et la pose et la voix.

Sur la table brillait une coupe de choix.

Un ouvrier divin, aux flancs de l’œuvre insigne, Avait représenté Bacchus, plein de la vigne, Etchantantsurdes montsoù seslynx doux broutaient. Sur l'herbe, autour de lui, les nymphes écoutaient, Et, debout pour l’entendre, immobiles statues,

Les Satyres dressaient leurs oreilles pointues ;

La grappe mûrissait au-dessus de leurs fronts,

Et des ruisseaux de lait coulaient aux environs.

Emu par l’or pesant plutôt que par le groupe, L'histrion, ricanant, se saisit de la coupe

Et la fit disparaitre, agilement, au pli

De sa robe, avec l’art d’un pithèque accompli

Rome, dérembre 1865.

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