VUE DU TONBEAU DES PROPHÈTES
Du livre de Judée une dernière page
Est à Rome sous l'arc de Titus ; c’est l'image Des captifs précédant les trompettes encor Ivres des sons sacrés, et le chandelier d'or
Et la table et le voile et les vases du temple. Plateau du hiéron qu’attristé je contemple,
Tu remets dans mes veux le bas-relief romain : Car de toi part vers l’arc triomphal le chemin.
Tu vis le jour d’effroi, la ruine enflamimée, L'écroulement, le feu, le sang et la fumée Rouler, tourbillonner, tomber, couler, chaos Où, comme un plomb fondu, s’abattit le naos, L'inaccessible saint des saints, inviolable
Et respecté jusqu’à cette heure lamentable.
Qui pourrait maintenant évoquer du parvs
Le Temple tel qu'alors il montait, quand, ravis, Les veux du voyageur venu de la Pérée D'iciméme volaient sur la porte Dorée ?
Les rayons du matin frappant le toit vermeil Semblaient dans les métaux v heurter un soleil! Mais à l'heure où le feu mordait le sanctuaire,
La fumée en rideau se répandait sur Paire
Où les trois hiérons, fermes chacun d'un mur, Gardaient pieusement le tabernacle pur.
Comme on voil quelquefois des enfants de Syrie, Rassemblés, exercer par le feu leur furie
Contre les scorpions prisonniers, les Romains
Ont, par la flamme, aux Juifs fermé tous les chemins. Autour du roc lavé par le sang des génisses,
Des agneaux présentés sans tache aux sacrifices, Les cadavres humains montent, hideux à voir,
Et leur sang sous la pierre où s'ouvre un conauit noir Prend le chemin du sang des holocaustes ; l'onde Qui sanglote tout bas dans le canal immonde
Va rougir Siloë sur le flanc du Cédron.
Debut digne déjà du triomphe ! Néron
Eût envie Titus donnant à ses conquêtes Laconsécration des cirques et des bêtes !
D'abord meurtres sans compte et flammes dans Acra; Bientôt, la ville haute étant prise, on verra
Des tours aux souterrains les égorgements suivre.
Nul pardon ! car ceux-là sont condamnés à vivre
Qui seront, par milliers, vendus, ou, troupeau vil. Pour creuser le limon trainés au bord du \il,
Ou qui,délai cent fois triste auprès des morts promptes. Attendent les terreurs des cirques ou les hontes
Du mont Capitolin, lorsque Rome n’a plus
D'autre vertu que d'être implacable aux vaineus.
Et maintenant partout triomphes, partout fêtes ! Les captifs sont livrés à Césarée aux bêtes,
Aux bètes à Bérvte, ou, gladiateurs las, Deshonorés, honteux, fratricides, hélas !
Représentent, tombant sous un fer sacrilése, Les dernières horreurs de la guerre et du siège. Mais les plus beaux parmiles plus forts, les plus grands, Sont réservés à Rome, à ses jeux dévorants,
À la marche des deux vainqueurs dont l'auréole
De feu ieinté de sang doit luire au Capitole. Par-dessus tous un homme, un héros qu'envierait Sparte à Sion, un chef que Juda nommerait,
Si le ciel l'eût permis, frère des Macchabées,
Et que n’ont pu salir les injures tombées De la main de Josèphe en un livre impudent, Se tient debout. Simon, ce chef, ce descendant Des juges, cet égal des princes les plus braves, Est trié par honneur dans le tas des esclaves ; Simon bc Gioras, le corps environné D’une corde, battu de verges et trainé
la fin du triomphe au roc Tarpéien, Y sera froidement tué !
Vespasien, Sur ce mont que depuis huit cents ans la victoire Gravit, ce n’est pas toi qu’aime aujourd’hui lhistoire; Le vrai triomphateur, Titus, ce n’est pas toi; C’est le Juif enchaîné, s’avançant comme un roi, Comme un prophète ou comme un saint, sous les injures, Sous les coups, pantelant de toutes les blessures D'où ne peuvent sortir sa patrie et son Dieu, Et qui, sans que son cœur en d’autres batte un peu, Sans un œil attendri dans cette immense insulte, Va mourir pour son peuple et sa ville et son culte, Tandis qu’un autre Juif, traitre et flatteur vendu, Tient sur vos fronts laurés l'éloge suspendu.
13 septembre 1868.