De Moscou aux monts Tatras
J'ai dû conserver à ce travail le titre sous lequel il a été communiqué à la Société de Géographie dans la séance du 21 janvier 1881 ; mais j'en ai éliminé tout ce qui concerne l'itinéraire de mon voyage. Obligé d'entrer, devant un auditoire très nombreux, dans des détails un peu techniques, j'ai cherché à reposer son attention en projetant sous ses yeux les vues de quelques-unes des villes que j'ai traversées. Ces vues ne pouvant être reproduites ici, et les villes dont j'ai fait mention étant suffisamment décrites ailleurs, je me suis abstenu d'en parler. Je ne m'occuperai donc dans ce mémoire que de la région peu connue dont l'étude formait du reste la partie essentielle de ma communication.
Ce mémoire a surtout pour but d'exposer les résultats des recherches effectuées au moyen des méthodes précises dont la science actuelle dispose sur une race particulière, les Podhalains des Tatras, dont l'étude n'avait pas été abordée encore. Les méthodes employées ayant permis de constater dans la race observée des caractères particuliers qui la différenciaient nettement de toutes les races voisines, il fallait rechercher quelles conditions de milieu, de croisement ou de sélectionavaientpu leur donner naissance. Déterminer
l'influence de ces divers facteurs présentait un intérêt très grand, car l'observation de races en voie de formation constitue un phénomène très rare.
Ce n'est pas sans intention que ce travail a été commuqué d'abord à la Société de Géographie. Bien que le domaine de la géographie soit déjà bien vaste et s'étende chaque jour, il est à souhaiter qu'il continue à s'étendre encore. Vouloir limiter aujourd'hui cette science à l'étude de la configuration du sol serait lui assigner un rôle secondaire qu'elle a rejeté depuis longtemps. L'étude du sol a une importance assurément très grande, mais celle des hommes qui habitent ce sol a une importance beaucoup plus grande encore. Ce sont deux éléments qui se complètent mutuellement; et le second est trop dans la dépendance du premier pour que leur connaissance puisse être utilement séparée.
Alors même du reste que l'étude des habitants ne se rattacherait à celle du sol par aucun lien, une raison tout à fait majeure s'opposera pendant longtemps encore à ce que ces deux branches de nos connaissances puissent être séparées. Ce n'est en effet qu'aux géographes voyageurs que nous pouvons demander des renseignements relatifs à la connaissance des peuples lointains visités par eux. L'anthropologie, bien qu'un peu trop limitée aujourd'hui à l'étude des variations de forme des diverses parties du squelette, celle du crâne notamment, peut assurément compléter par l'étude des débris humains les renseignements que les géographes nous fournissent. Mais les renseignements tirés de l'étude de ces débris ont été jusqu'ici d'une importance vraiment bien faible, quand on les compare à cette connaissance morale, intectuelle, économique et sociale des peuples que les observations des voyageurs peuvent seules nous fournir.
Les relations des géographes constituant à peu près les seules Sources d'information que nous puissions consulter sur les races lointaines, nous sommes obligés de leur demander beaucoup. Malheureusement l'attention des voyageurs
DE MOSCOU AUX MONTS TÀTRÂg. 5
ayant été beaucoup plus attirée jusqu'ici sur la configuration du sol que sur ses habitants, et, d'autre part, la connaissance des institutions et des croyances des races inférieures leur ayant semblé souvent peu digne d'attention, il en résulte que les renseignements qu'ils fournissent sur l'état intellectuel, moral et social des peuples visités par eux sont d'une insuffisance parfois si grande, que des études dont aujourd'hui on reconnaît l'importance capitale pour là connaissance de l'évolution des sociétés en sont toujours à l'état d'ébauche, et que l'incertitude règne encore sur des questions fondamentales. C'est ainsi que deux savants anglais, Lubbock et Tylor, ayant voulu récemment traiter à fond cette question de savoir si tous les sauvages possèdent ou non des croyances religieuses, en sont arrivés chacun, après une étude approfondie des documents recueillis par les voyageurs, à des conclusions absolument contradictoires. Pendant les quatre années que je viens de consacrer à tracer l'histoire de l'évolution des sociétés 4 , j'ai eu moi-même à constater bien des fois combien les renseignements fournis par les voyageurs étaient souvent incomplets. Ce n'est qu'à eux pourtant, je le répète encore, que nous pouvons demander les documents nécessaires pour tracer l'histoire des phases primitives de l'évolution humaine qu'ont forcément traversées tous les peuples civilisés, et qui ne se retrouvent plus aujourd'hui que chez les races inférieures. Si nous voulons bien connaître toutes les formes diverses qu'ont successivement revêtues la propriété, la famille, les croyances, la morale, les institutions, les arts, l'industrie, etc., ce sont ces races qu'il faut étudier pendant qu'il en est temps encore.
Il ne faut pas se dissimuler sans doute que des renseignements tels que ceux que nous demandons aux voyageurs
1. Uhomme et les sociétés y leurs origines et leur histoire, 1881, 2 vol. în-8: Rothschild, éditeur:
exigent des études et des connaissances préalables fort longues à acquérir. Mais des questionnaires rédigés avec clarté et qu'on n'aurait ensuite qu'à remplir rendraient la tâche relativement facile, et permettraient d'accroître dans une proportion immense les services déjà si grands que rendent à la science ces vaillants chercheurs.
Je n'ai pas besoin de dire que l'étude que je présente ici n'est qu'une très courte esquisse. Ce n'est pas en quelques pages en effet que l'on peut décrire complètement un peuple, quelque peu important que ce peuple puisse être. Malgré les imperfections et les lacunes évidentes de notre rapide aperçu, il suffira cependant, je l'espère, pour donner une idée nette de l'état physique, intellectuel et social de la race que nous avons observée.
Quelques parties de ce travail sembleront peut-être s'écarter un peu au premier abord des études habituelles des géographes; on reconnaîtra, je l'espère, qu'elles s'y rattachent étffoHemônt, en se rappelant que la géographie doit se proposer aujourd'hui et se propose en effet pour but la connaissance de la te*re et des hommes.
§ 4. Géographie et ethnographie des Tairas
Aperçu géographique des Tatras et du Podhale. — Petit nombre de voyageurs ayant visité cette région. — Rareté des documents sur elle. — Superficie et population du Podhale. — Explications relatives à noire f^fte. — Limites géographiques et ethnographiques des, Tatras, ut 4u Podhale. — Variétés des races qui les entourent. — Polonais, Ruthènes, Slovaques, Juifs, Magyars et Allemands. — Isolement des Podhalains. Ri »e s'unissent plus actuellement avec les populations voisines. — Époque de peuplement des villages du Podhale.
Le§ Tatras forment ^p massif montagjj^ux d'une centaine de kilomètres de longueur situé au sud-ouest de la Russie, entre la Galicie et la Hongrie. Ils constituent la partie culminante de l'immense chaîne des Carpathea, h laquelle
ils ne se rattachent du reste que par quelques points isolés*
Le versant nord des Tatras appartient à la Galicie, le versant sud à la Hongrie*
Le territoire placé au pied du versant nord des Tatras et où se trouvent les villages qu'habitent les montagnards galiciens a reçu le nom de Podhale 1 . Nous verrous bientôt qu'il possède des limites géographiques et. ethnographiques si nettes, qu'on peut considérer ses habitants conyne aussi isolés des populations voisines que s'ils vivaient dans une île.
Les montagnes, lacs, vallées et torrents des Tatras forment un ensemble beaucoup plus grandiose que les régions correspondantes de la Suisse. C'est avec rajaop que }e botaniste suédois W^hlenberg, qui visita cette région au commencement de ce siècle, disait que nulle, part m Europe, sauf peut-être en Laponie, la nature ne présentait un aspect si terrible et si grandiose.
Malgré l'intérêt scientifique et pittoresque qui s'attache a ces montagnes, elles n'ont guère eu jusqu'ici pour visiteurs que des habitants des contrées voisines, des Polonais surtout. En commençant le mémoire qu'il consacra il y a quinze ans, dans les Mittheilungen de Pétermann, à leur description, Koritska(de Prague) s'étonne de n'avoir à citer qu'une demi-douzaine de voyageurs ayant publié des travaux scientifiques relatifs à eette région. Aucun Français jie l'avait à notre connaissance visitée avant nous.
Depuis le travail que je viens de citer, il n'a été publié sur les Tatras que des travaux de détails; l'étude de la race qui les habite n'avait jamais été entreprise enftore. Ces* surtout, à leur description que le présent travail va être consacré. Les indications données dans notre mémoire sont
1. De» mots P*d sous, kala, pâturage. Je n'ai pas besoin 4* dire que le Podhale et la Podolie, province russe située beaucoup plus à l'est» sont deux régions tout à fait indépendantes.
pour la plupart des documents originaux pris sur les lieux. Si j'ai pu réunir en peu de temps autant de renseignements précis et prendre sur les montagnards des mensurations anthropologiques toujours fort difficiles sur le vivant, je le dois surtout à l'assistance que m'ont prêtée les docteurs Wrzesniowski et Chalubinski, professeurs à l'Université de Varsovie, qui m'ont accompagné dans toutes mes excursions dans les Tatras et réuni pour moi de précieux renseignements. C'est donc un devoir pour moi de commencer ce travail en leur adressant mes remerciements les plus incères. Je dois les mômes remerciements à l'éminent anthropologiste polonais le docteur Kopernicki, professeur à l'Université de Gracovie, qui a été pour moi d'une obligeance vraiment inépuisable en m'aidant fréquemment de ses conseils dans la rédaction de ce travail.
La superficie du territoire appelé Podhale, et où se trouvent, ainsi qu'il vient d'être dit, les villages habités par les montagnards du versant galicien des Tatras, a environ 530 kilomètres carrés. La population des quarante-deux villages qu'on y rencontre est à peu près de 40400 habitants 1 , ce qui représente un chiffre de 76 individus par kilomètre
1. Le chiffre de la population par kilomètre carré étant de 69 habitants en France, on voit que le chiffre de la population du Podhale, malgré les conditions fort difficiles d'existence que nous étudierons bientôt, est assez élevé. Les chiures de la population et de la superficie du Podhale n'ont pu être empruntés aux documents officiels, par la raison que le cadastre autrichien de 1871 ne donne que la superficie des terres cultivées, et que les recensements publiés ne font connaître que la population du district de Nowy Targ, dont le Podhale fait partie. J'ai obtenu la superficie approximative du territoire d'après des calculs effectués sur la carte. Pour obtenir le chiffre de la population, j'ai pris village par village le nombre de paroissiens indiqués par le Schematimus venerabilis cleri du diocèse de Tarnow de 1872. Les chiffres qui y sont publiés sont assez exacts, comme je m'en suis assuré en comparant quelques-uns d'entre eux avec les chiffres correspondants que j'ai pu me procurer à d'autres sources.
carré. A l'exception d'environ 800 juifs % presque tous fixés dans les villages frontières de Nowy Targ et de Czarny Dunajec, la totalité de la population appartient au culte catholique.
Les limites géographiques du Podhale sont parfaitement nettes : les Tatras au sud, le Dunajec au nord 8 , le Czarny Dunajec à l'ouest et la Bialka à l'est en limitent les contours. Au delà de ces rivières se trouvent des montagnes généralement escarpées et à peu près inhabitées; en sorte que le Podhale peut être en réalité considéré comme une vaste plaine isolée de toutes les régions voisines par une couronne de montagnes. On peut avoir une idée assez nette de cet isolement en consultant une carte quelconque de l'Autriche.
1. Relativement à la proportion de Juifs existant en Galicie, ce chiffre est très minime. Sur une population de 6000 000 environ, la Galicie renferme, en effet, près de 600 000 Juifs. Le reste se compose d'environ 2 656000 Ruthènes, 2 340 000 Polonais et 300 000 individus d'origines diverses, notamment des Allemands.
2. La base de notre carte dont nous avons déjà donné une partie dans
le Tour du Monde a été la carte de l'état-major au ' 75u00 , que vient
de publier le gouvernement autrichien ; mais j'ai dû lui faire subir des modifications importantes. Le dessin a été refait entièrement et l'éclairage changé, afin de donner aux montagnes le relief qui leur manquait tout h fait dans l'original. Des parties qui ne figuraient pas sur la carte de l'état-major ont été ajoutées, et des parties sans importance, telles que des noms de certains pics ou des noms particuliers donnés à des groupes de maisons qui, en réalité, font partie du même village, ont été supprimées. Les noms propres ont été l'objet d'une revision attentive, et un grand nombre d'entre eux ont dû être changés. Je me suis attaché surtout, ce qui est, je crois, la règle qui tend actuellement à être adoptée partout, à donner les noms tels qu'ils sont employés dans le pays. MM. les docteurs Wrzesniowski et Chalubinski, qui depuis de longues années viennent passer leurs vacances dans les Tatras et les connaissent parfaitement, ont bien voulu se charger de cette revision. Les Allemands ont généralement traduit dans leur langue les noms polonais ou slovaques, lorsque cela était possible mais les noms ainsi traduits sont pour la plupart entièrement inconnus dans le pays. Lorsque les noms sont de simples qualificatifs appliqués à plusieurs endroits fort différents, tels que le lac Vert, le lac Noir, la vallée des Eaux blanches, etc., je les ai traduits en français pour éviter la confusion que la pluralité dés mêmes noms pourrait faire
10 DE MOSCOU AUX MONTS TiSRàS.
On y verra une bande de terre rectangulaire, entourée de hautes montagnes, se détacher de la Galicie et pénétrer dans la Hongrie. Cette bande de terre c'est le Podhale.
Au point de vue ethnographique, les limites du Podhale sont aussi tranchées qu'au point de vue géographique. Les Podhalains, c'est-à-dire les montagnards des Tatras habitant le Podhale, sont entourés de races diverses, Ruthènes, Slovaques, Magyars, Allemands, auxquels ils ne se mélangent jamais. Voici du reste d'une façon générale la disposition des nationalités autour des Tatras.
Au nord se trouvent des Polonais de la Galicie. Ils parient la même langue que le^^dhalains, mais en diffiS^SLSihsidérable ment p ar les moeurs^ le costume, Je jgenre de rvie> lia physionomie^ et divers caractères anthropologiques. Au noriî-est, à partir de Szlachtowa, un peu au delà de l'ex-
naître. J'avais d'abord mis sur la carte l'indication des noms polonais avant la traduction française; par exemple : Czarny Staw avant le mot lac Noir, mais pour ne pas trop la charger, j'ai dû supprimer ces indications. Quand on parle dans les Tatras du lac Noir, du lac Vert, de la vallée des Eaux Blanches, etc., on a soin, pour éviter toute erreur, d'indiquer par le nom des montagnes voisines, de quel lac Noir, de quel lac Vert, de quelle vallée des Eaux Blanches il s'agit.
Le croquis de la vallée des eaux blanches qui accompagne ce mémoire est lu reproduction exacte de l'une des photographies prises par nous sur les lieux.
Quant au panorama géométrique qui se trouve au bas de la carte il a
été dressé avec les courbes du niveau de la carte au 75 qqq • Nous avons
reçu pour cette très laborieuse opération le concours le plus empressé et le plus désintéressé de M. l'ingénieur Roginski chargé de la direction du service des catacombes de la ville de Paris. Je pense que ce mode nouveau de représenter le relief d'un pays intéressera les géographes qui n'avaient jusqu'à présent à leur disposition que les courbes de niveau les» quelles ne donnent l'idée du relief d'un pays qu'en exécutant d'abord le travail très long que nécessite leur transformation en profils, les hachures qui ne donnent qu'une idée très superficielle de l'aspect réel des montagnes et les panoramas perspectifs qui déforment tellement les objets qu'on ne saurait les admettre que comme procédé de représentation phV toresque. Les explications qui accompagnent la carte font facilement comprendre le mode de construction de notre panorama géométrique* .
DE MOSCOU ÀTJX MONTS TATRAS. U
trémité orientale des Tatras, commencent les Ruthènes qui habitent la région nommée Russie -Rouge et s'étendent en masses compactes jusqu'au delà du Dnieper; à lest se trouvent des Slovaques du comitat hongrois de Zips mélangés de quelques colonies d'Allemands. Au sud et à l'ouest, dans les comitats d'Arva et de Liptow, se trouvent encore des Slovaques. Les Magyars ne «ont représentés dans ces divers comitats hongrois que par les fonctionnaires et les grands propriétaires.
Aux diverses races que je viens d'énumérer il faut ajouter encore les petites agglomérations de juifs disséminées dans divers villages frontières du Podhale, notamment dans ceux de Nowy Targ et de Czarny Dunajec.
C'est donc principalement par des Slovaques, comme on le voit, que se trouvent entourés les habitants dû Podhale. Ces Slovaques forment dans le nord de la Hongrie une population de 2000000 d'habitants qui se considèrent comme les descendants des primitifs habitants du sol avant les invasions venues de l'Orient
Ces Slovaques diffèrent e ntièrement des Podhalains par leuTTlangûe, leurs mœurs, leur genre de vie, et leuFaspect extérieur. Ce sont des individus de haute taille, à large stature, généralement un peu lourds, tandis que les Podhalains sont petit s, vifs et très agiles. *■— — -
Slovaques et Podhalains ne s'unissent jamais du reste entre eux, au moins actuellement. Après examen des registres de paroisses de plusieurs villages frontières. M. Ko* pernicki m'écrit qu'il n'a pu trouver un seul exemple de mariage entre Podhalains et Slovaques. Le même renseignement vient de lui être confirmé encore par le curé de Poronin, interrogé spécialement dans ce but. Dans le pays on n'avait pu m'indiquer d'exemples de Slovaques fixés dans le Podhale. On pourrait citer, il est vrai, plusieurs Podhalains établis chez les Slovaques, et même des villages presque entiers du versant hongrois des Titrai kabité^ par
des Podhalains ; mais ces Podhalains qui quittent le Podhale n'y reviennent plus et n'ont que de bien rares occasions de s'unir avec leurs anciens compatriotes.
Slovaques et Podhalains forment donc deux populations bien séparées. Quelle que soit du reste l'origine des peuples qui entourent le Podhale, les Podhalains ne s'unissent pas avec eux. Les Ruthènes et les Allemands n'ont ni leur religion, ni leur langue et en sont séparés du reste par de hautes montagnes. Les rares Magyars existant autour du Podhale appartiennent tous à une condition sociale différente de celle des montagnards. Quant aux Israélites, l'idée seule pour un Podhalain, de même, du reste, que pour la plupart des Galiciens, de s'unir à un juif, le ferait profondément rougir. Restent donc uniquement les montagnards polonais de la frontière nord du Podhale, c'est-à-dire les habitants des villages voisins de Nowy Targ et des bords du Dunajec. Sur cette frontière, les Podhalains et les paysans galiciens s'unissènfassèz Jpuyent, et il en résulte que dans cette régionfla population, soumise du reste à des conditions de milieu différentes et se livrant également à des travaux différents, présente des caractères mixtes. Mais de tels mélanges ne se font que sur le côté de la frontière du Podhale formée par le Dunajec. Le véritable Podhalain, c'està-dire l'habitant des villages situés au fond duPodhale,et par conséquent au pied même des Tatras, ne s'unit qu'avec des Podhalains comme lui. Se considérant avec raison du reste, ainsi que nous le verrons bientôt, comme très supérieur par l'instruction et rintelligence aux paysans polonais delaGalicie, il croirait déroger en s'unissant avec eux. Nous aurons à rechercher bientôt l'influence que cet isolement de la population, joint à certaines conditions de milieu, a eue sur la formation de la race actuelle.
Lajseule langue parlée dans le Podhale est le polonais. Il n'y a qu'un très petit nombre de montagnards ïyant Uté au service de l'Autriche qui connaissent l'allemand.
La langue que parlent les Slovaques se rapproche assez ? du polonais pour que Polonais et Slovaques arrivent à se | comprendre assez rapidement, mais elle se rapproche plus I encore du morave et du tchèque, langues qui se parlent \ dans une grande partie des anciens royaumes de Moravie \ et de Bohême. En réalité, c'est la même langue qui se parle entre Prague, Pesth et Varsovie, Ces divers idiomes : polonais, slovaque, morave et tchèque, sont aussi rapprochés du ruthène que le français est rapproché de l'italien; et le Ruthène, langue parlée par 15 millions d'individus, ne diffère pas considérablement du russe. Si donc, comme on l'a prétendu, très à tort suivant moi, la race pouvait se définir en disant qu'elle est l'ensemble des populations parlant la même langue, on voit que la race slave s'étendrait bien loin en Europe. Il est certain, dans tous les cas, qu'aucune autre langue européenne ne se parle sur une étendue de territoire aussi vaste.
L'époque où le Podhale a été peuplé paraît fo^jagienne. Il y avait, dit-on, il y a quelques années à Lopuzna, près de Neumarkt, une église en bois de mélèze portant gravée sur sa porte l'année 1240 comme date de sa fondation. 11 existe même une légende qui semble indiquer que le pays était peuplé au temps d'Attila. Suivant elle, les Slovaques du comitat de Liptow auraient été se plaindre au conquérant de l'épithète de zli ptaci (mauvais oiseaux) que leur donnaient les Podhalains. La même légende donne également pour étymologie au mot Liptow cette épithète de zli ptaci dont le singulier Liptak (le z disparaissant dans la prononciation rapide) diffère assez peu du nom actuel du comitat.
Les villages les plus rapprochés des Tatras, tels que Zakopane, paraissent avoir été peuplés à une époque bien plus récente. Ce-dernier ne semble pas avoir existé antérieurement au xvi* siècle. Une des premières familles qui s'y établirent portait le nom de Gasienica. Elle doit s'y être considérable-
ment multipliée, et les unions consanguines ont dû être fréquentes, car sur 50 individus dont j'ai pris les noms au hasard à Zakopane, une dizaine s'appelaient de cette façon.
De même que dans les autres régions montagneuses de laGalicie, les villages du Podhale n'ont aucune ressemblance avec nos villages fiançais ; ce sont des petits^ groupes de maisons dispersés un peu au hasard dans les champs sur une superficie parfois immense. C'est à la réuniop d'un certain nombre de ces groupes, ayant souvent chacun un nom particulier, qu'on donne l'appellation de village. Il arrive ainsi que des villages, tels par exemple que Zakopane, ont une étendue presque aussi grande que Paris. Bien que la population de Zakopane ne soit que de 2500 habitants, il a 8 kilomètres de longueur sur 6 de largeur.
Ce village de Zakopane peut être considéré comme la véritable^cagitale^du Podhale. Il est actuellement le lieu de réunion d'un certain nombre de Polonais de distinction qui y viennent passer leurs vacances, emmenant avec eux tous leurs objets de première nécessité. Les étrangers sont si rares dans ces contrées, que le besoin de faire construire la moindre auberge dans ce grand village ne s'est pas encore fait sentir.
§ t. Le milieu
Géologie des Tatras. — Aspect des montagnes. — En quoi leur des* crlplion est généralement inexacte. — Lacs des Tatras. — Climat du Podhale. — Sa rigueur excessive. — La faune et la flore. — Abondance des forêts. — En quoi le milieu où vivent les Podhalaios diffère de celui où vivent les populations voisines.
Jetons actuellement un coup d'œil rapide sur le pays où vivent les Podhalains des Tatras.
Au point de vue géologique, la chaîne des Tatras se compose de masses de granit et de gneiss recouvertes en cer-
tains points de roches calcaires. Le granit et le gneiss sont généralement séparés des roches calcaires par une couche de grès rougeâtre. Les roches calcaires avoisinant le granit ont une structure demi-cristalline et ne contiennent pas de fossiles; ce qui rend la détermination exacte de leur âge assez difficile. La formation crétacée apparaît surtout dans la chaîne du Muran, à l'extrémité orientale des Tatras.
Les productions minéralogiques des Tatras sont rares et pas exploitées. On y rencontre en petite quantité le fer, le cuivre, le grenat et le quartz.
L'aspect des montagnes Tarie considérablement suivant les régions. Du côté du. nord, elles sont à pentes beaucoup plus escarpées que sur le versant sud. Les photographies que nous avons exécutées, et qui ont été très bien rendues dans les dessins publiés par le journal le Tour du Monde S donnent une idée fort nette de l'aspect des principales montagnes des Tatras. Le plus souvent elles sont couvertes d'épaisses forêts jusqu'à une certaine hauteur, mais parfois, elles sont entièrement dénudées de leur sommet à leur base.
Aucune région montagneuse de l'Europe ne possède peutêtre autant de lacs que les Tatras; il y en a environ une centaine, mais quelques-uns sont de simples trous. Quelle
1. Livraisons des 6 et 12 février 1881. Le simple aspect de ces dessins suffit pour montrer combien la description des Tatras que répétaient la plupart des géographes est peu exacte. Dans le court passage qu'il leur a. consacré dans son excellente géographie, M. Reclus assure que « nulle part dans les Tatras on ne voit de longues croupes ni de pentes gracieuses... partout, dit-il, des murs escarpés et des talus de pierres éboulées. » Les murs escarpés sont fréquents, sans doute, mais oependant il existe beaucoup de montagnes à pentes très douces. Tels sont, par exemple, les montagnes Holica et Siroka, au centre même des Tatras. Le lecteur s'en convaincra en examinant la gravure du- Tûur du Monde, qui est la copie exacte de Tune de nos photographies. Son premier plan est précisément, formé par une de ces deux montagnes. Elles peuvent cependant être rangées parmi les plus importantes, car la première d'entre elles a 8 kilomètres environ de longueur. Ce n'est que par des pentes très doutes que son altitude s'élève de. 1600 mètres environ à 2000 mètres.
que soit du reste leur étendue, la plupart sont très profonds. Le plus grand, le Wielki-Staw, a près de 25 hectares de superficie et une profondeur de 78 mètres ; sa hauteur au-dessus du niveau de la mer est de 1670 mètres. L'altitude des principaux lacs, de même du reste que celle des montagnes est indiquée sur notre carte. Bien que la température de ces lacs soit très basse et rarement supérieure à 10 degrés, plusieurs contiennent une grande quantité de poissons.
La plupart des lacs des Tatras sont d'une couleur noire intense ou vert sombre caractéristique. Les noms de lacs noirs, de lacs verts, sous lesquels on désigne plusieurs d'entre eux dans le pays sont parfaitement justifiés. La cause réelle de cette coloration est inconnue.
En raison de l'altitude du Podhale (de 600 à 1000 mètres au-dessus de la mer), son climat est très froid. Dès le mois de septembre, le pays est généralement couvert de neige. La température moyenne oscille autour de zéro pendant le tiers de l'année, et il n'est pas rare de voir le thermomètre descendre à 20 et 25 degrés au-dessous de zéro. Le vent du nord, qui souffle pendant presque toute l'année, contribue à augmenter la rigueur de l'hiver, et je ne crois pas qu'il y ait beaucoup de régions de l'Europe où le climat soit plus rude. La température moyenne annuelle de Kasmarker, village situé à droite du Podhale et, comme le fait remarquer Koristka, une des régions les plus chaudes des Tatras, est à peu près celle de Stockholm. Nous verrons bientôt qu'en raison du climat rigoureux du Podhale, les récoltes y sont très incertaines et fort improductives. A ce double point de vue de l'insuffisance des produits agricoles et de la dureté du climat, aucune région de la Galicie n'est aussi mal douée que le Podhale.
La faune et la flore des Tatras ne diffèrent de celles des autres parties montagneuses de l'Europe que par une pauvreté plusgrande.Parmi les animaux,je mentionnerai surtout les ours, qui sont fort redoutés des bergers, en raison des ra-
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vages qu'ils exercent sur les troupeaux; les aigles, qui bien que moins dangereux que les ours ne laissent pas que d'enlever assez souvent des agneaux. Le loup a disparu depuis longtemps, grâce à l'emploi des pièges et du poison. La marmotte et le chamois, malgré les prescriptions légales destinées à les protéger, sont envoie de disparaître. : les montagnards, qui sont, ceux du versant slovaque surtout, de grands chasseurs ne s'occupent guère de ces prescriptions, et leur font une guerre acharnée 1 .
La flore se caractérise surtout par une abondance d'arbres excessive. Non seulement une grande partie des montagnes, mais encore le tiers du Podhale sont couverts d'épaisses forêts. Le hêtre vient jusqu'à 1300 mètres, l'épicéa et le sapin jusqu'à 1400 mètres, le pin mugho jusqu'à 2000 mètres.
1. Je compléterai ce qui concerne la faune des Tatras par les indications suivantes, que me donne mon savant ami, le docteur Wrzesnowki, professeur de zoologie à Varsovie, et qui a parcouru toute la région.
Parmi les mammifères il faut surtout mentionner Lepus timidus, Lepus variabiliSy commun dans les Alpes et inconnu dans les Tatras; trois espèces de loir Myoxus Dryas, M. Quercinus et M. AveUanariut; la seconde espèce est rare, la dernière très commune. — Quatre espèces de musaraignes : Crossopus fodieru, Sorex vulgaris, S. pigmeus, S. alpinus.
Le renard est commun, l'écureuil noir aussi ; sa fourrure d'hiver est fort épaisse.
11 existe plusieurs espèces de souris et de campagnols assez communes.
Le lynx et le chat sauvage sont assez rares.
Parmi les oiseaux les plus caractéristiques on trouve : Tichodroma muraria, Anthm spinoliti, Accentor alpinus,Cinchus aquaticus. La perdrix est peu nombreuse, la caille extrêmement rare. Le Lagopus albus et le Cypselus melba qu'on rencontre dans les Alpes sont inconnus dans les Tatras.
Parmi les reptiles, le plus commun est la vipère (Pelias Berus et Lacerta vivipara). Lacerta viridii n'existe pas.
La salamandre maculée est assez abondante, de même que le triton alpestre et la grenouille rousse qui est fort grosse. La grenouille verte est inconnue, le crapaud est rare.
Parmi les poissons, il faut surtout mentionner : Salmo fario, Salmo salar, Toxinus lœvis, Cottus pœcUopus ; ces derniers sont fort communs.
Les mollusques sont peu nombreux. Les insectes ne méritent pas de mention spéciale. On rencontre fréquemment pendant l'été le PapUio apollo. Les lampyres fourmillent pendant les nuits de l'été.
î Les arbres les plus communs qu'où rencontre dans ces forêts sont le hêtre (Fagus sylvatica), le sapin (Abiespectimta), l'épicéa (Picea vulgarisais pin cembro (Pinus cembro), l'érable {Acer pseudo platanut), le Mélèze {Larix europea), le pin mugho (Pinus mughus), le sorbier (Sorbu* ancuparia), le genévrier (Juniperuê tulgariê).
Parmi les plantes, je mentionnerai surtout l'avoine, qui pousse jusqu'à 4400 mètres, et qui remplace, pour les montagnards, le blé inconnu dans le pays* Les gentianées et les graminées sont fort nombreuses. lie junew trifiêus est tellement commun sur les grandes hauteurs, qu'il leur donne une teinte rougeâtre lorsqu'il change de couleur vers l'automne, «d'où le nom de cimes rouges (Czermne toierchy) qu'on «tanne aux montagnes présentant cette coloration.
Les fougères, les mousses (400 espèces), les lichens, les algues et les champignons sont également très abondants. Il y a plus de 150 espèces de mousses hépatiques.
Parmi les plantes cultivées il n'y a guère à citer, outre l'avoine, que le trèfle, le lin, la pomme de terre, le chou, mais les récoltes en sont fort peu productives. Le seigle ne peut être cultivé que dans les endroits protégés des vents. Le lin réussit bien, mais sous l'influence du milieu, il dégénère si vite, qu'il faut renouveler souvent la semence.
En résumant. ce que nous venons de dire du climat et des productions du Podhale, nous voyons que le milieu où vivent les Podhalains diffère des milieux voisins par une rigueur très grande du climat et l'infécondité du sol. Il en diffère encore par des conditions physiques particulières, ïffàî connues, mais dont le résultat fort net est que le goitre, qui sévit d'une façon redoutable sur toutes les populations voisines du Podhale, est presque entièrement inconnu dans cette région* Les habitants attribuent leur préservation à l'air et à l'eau. M. le docteur Chalubinski m'a dit partager cette opinion. 'Ce serait; suivant lui, à la largeur des vallées
duPodhale, bien baignées par l'air et le soleil, et à la pureté très grande de l'eau, qui n'a guère traversé que des lits de granit, que les Podhalains devraient l'immunité qu'ils possèdent à l'égard de cette redoutable affection. Quoi qu'il en soit de cette explication, il est certain qu'un milieu qui produit un résultat aussi frappant diffère de ceux qui ne le produisent pas. Ce seraient donc, d'une part, les conditions physiques dont le résultat est de préserver les habitants du goitre, et de l'autre, la rigueur du climat et l'infécondité du Podhale qui différencieraient nettement le milieu où vivent les Podhalains de celui où se trouvent toutes les populations voisines. Nous aurons à examiner bientôt l'influence que ce milieu particulier a pu exercer sur la formation de la race actuelle.
§ 3. Condition» économiques et sociale* d'existence.
Anciennes conditions d'existence. — Généralité du brigandage. — Apti tudes qu'il a pu créer. — Conditions actuelles d'existence. — État de la propriété, de l'agriculture et de l'industrie. — Infécondité extrême du soi. — Variété des aptitudes industrielles des Podhalains. — Régime alimentaire des montagnards. — Leur nourriture exclusive avec l'avoine et la zentica. — Leurs dépenses. — Gages des servants. — Demeures et costumes. — L a famille . — Sa solidité malgré le relâchement des mœurs. — Mortalité très grande des enfants par suite de la rigueur du climat. — Sélection qui en résulte. — Malgré des conditions d'existence bien plus difficiles que celles où se trouvent les autres Galiciens, les Podhalains sont dans une situation beaucoup plus prospère.
Avant de décrire les conditions d'existence actuelles des Podhalains, nous dirons quelques mots de leurs conditions d'existence passées. Elles ne sont pas inutiles à connaître, car c'est certainement dans ces conditions d'existence passées qu'ils ont acquis quelques-unes des aptitudes qu'ils possèdent aujourd'hui.
Il y a un demi-siècle à peine, la profession la plus répan-
due, et de beaucoup la plus estimée dans les Tatras, était le brigandag e. Il impliquait les qualités de bravoure, de vigueur, d'agilité, de sang-froid, d'indépendance, qui sont les plus estimées encore aux yeux des montagnards. La haine du service militaire, le besoin de l'indépendance, le désir d'exercer sa bravoure, la nécessité de fuir les peines sévères encourues pour le braconnage, fournissaient de nombreuses recrues aux chefs de bandes auxquels les montagnes servaient de repaires, et d'où ils rayonnaient sur toutes les contrées voisines.
Dans un climat aussi rude que celui des Tatras, au fond de ces cavernes perdues dans des régions froides, escarpées et d'un accès fort difficile, l'existence des brigands, malgré les ressources que le braconnage pouvait y ajouter, était pleine de difficultés et de privations. Pour supporter une vie semblable dans de pareilles montagnes, il fallait, outre les' qualités indispensables de vigueur, d'agilité et de résistance une ténacité et un courage que rien ne devait lasser» C'étaient là des qualités si indispensables, qu'avant d'être reçu dans une bande, le candidat était soumis à diverses épreuves destinées à prouver qu'il les possédait. Parmi elles se trouvait notamment l'application de charbons ardents sur l'abdomen. Le patient devait les laisser brûler jusqu'à leur extinction sans trahir par aucun geste sa douleur.
Aujourd'hui, le brigandage a disparu jles Tatras, et le mSntagnariï, au lieu de vivre de rapines, est devenu agriculteur et pasteur; mais les qualités que nécessitait autrefois son rude métier, il les a conservées. Grâce à sa ténacité, à son courage, à son aptitude à résister aux fatigues, il a pu se créer, malgré l'infécondité du sol, malgré un climat plus rigoureux que celui de toutes les régions voisines des ressources supérieures à celles que posssèdent la plupart de ses voisina.
Nous allons rechercher maintenant l'origine de ces ressources. Nous examinerons successivement les productions
agricoles et industrielles et le genre dévie des montagnards.
La propriété a dépassé dans le Podhale les formes de la communauté primitive qui ont existé chez la plupart des peuples et s'observent actuellement encore chez un grand nombre de Slaves. Cette phase d'évolution a dû être dépassée depuis fort longtemps, car les plus anciens documents écrits n'en font pas mention. Suivant la Kronika polska, de Martin Bielski, publiée en 1597 à Cracovie, la terre appartenait autrefois dans le Podhale au roi et à un couvent de Tordre de Gîteaux fondé en 1224 à Ludzimierz, près de Nowy-Targ, par Théodore Gryf, voïvode de Cracovie. Elle était abandonnée aux colons moyennant une redevance insignifiante. Lorsque l'Autriche s'empara de la Galicie, elle mit en vente les anciens domaines royaux.
A l'époque où fut formé le dernier relevé cadastral, c'està-dire en 1850, le tiers du territoire du Podhale était constitué par des forêts. Le tiers du pays appartenait alors à de grands propriétaires. Depuis cette époque, la petite propriété s'est sensiblement accrue aux dépens de la grande, et, par suite de la prospérité croissante des montagnards, elle continue à s'accroître. La terre est du reste si peu productive que beaucoup de grands propriétaires renoncent à la faire cultiver et se contentent des ressources que leur fournit l'exploitation des forêts. Il faut vraiment toute la persévérance et ja ténacité des Podhalains pour retirer quelque chose de ce sol ingrat. On mV assuré de divers côtés qu'on s'estimait très heureux quand on obtenait pour l'avoine trois fois le produit de la semence, soit une moyenne de beaucoup inférieure au minimum que la terre produit dans les autres pays.
J'ai donné plus haut la liste peu nombreuse des plantes alimentaires cultivées. L'avoine occupe de beaucoup la place la plus importante; sans elle l'existence serait à peu près impossible.
La terre étant insuffisante à nourrir ses habitants, ces der-
$2 rtE «OSCOtJ kVT BflÛNf S ÏÀTRÀS.
niers sont obligés de se créer d'antres ressources pour vivre. Grâce à son intelligence, à son activité, à sa ténacité, le Podhalain réussit dans fa plupart des professions. Indépendamment de Félevage des bestiaux, dont je vais bientôt parler, il connaît des métiers fort nombreux, ta plupart des montagnards sont à la fois tailleurs, forgerons, menuisiers, charpentiers, tisserands, faucheurs, laboureurs, etc. La division Au Jrayail si favorable à la fabrication économique des produits, mais si défavorable au développement de l'intelligence, n'existe pas dans le Podhale. Depuis ses habits jusqu'à sa demeure, il est peu de chose que le montagnard ne sache pas fabriquer. Il produit notamment des toiles qui sont un objet d'exportatibtt important. On apporte souvent chaque semaine sur les marchés de Nowy-Targ et de Czamy-Dimajec 1 de 400 à 806 pièces de toile de Ifti de 34 mètres de longueur.
Une des industries les plus importantes est l'éîevage ou plutôt le commerce des bestiaux et des chevaux. Faute de pouvoSf être nourris pendant l'hiver, la plupart de ces animaux sont achetés au printemps et revendus à l'automne. Les travaut de labour sont généralement exécutés par les chevaux :Fés vaches 1 ne sont entretenues que pour leur laft.
Il y a dans te Podhale environ 5000 chevan*, 30000 bêtes à cornes, 8000 cachons, 400 chèvres, 18000 brebis. La valeur pécuniaire de ces animaux est ttès minime. Le prix d'un cheval vatre de 100 à 350 francs, une vache coftte de 98 ft 125 franès, une brebis 25 francs*, une chèvre J0 francs; les chiens de garde, indispensables axtk bergers pour proté* ger les trctapeaux contre Ieé ourfc figurent paftni les animaux les plus coûteux : leur valeur varie de 50 à 150 francs, somme énorme pour le pays,
La nourriture de la plupart des animaux que je viens de citer est fourni par les pâturages des montagnes.
La fabrication du beurre et du fromage avec le lait de vache lie présente rien de spécial; mais l'élevage àéé brebis
DE MOSCOU ATTX MONTS TATflAS, 23
présente des particularités que nous devons mentionner.
Les brebis sont élevées pour leur laine et le fromage qu'on fabrique avec leur lait. Chacune peut fournir 4 kilogramme environ de laine par année.
Les troupeaux de brebis sont confiés par leurs propriétaires à des bergers chefs nommés baeas, qui ont sous leurs ordres un certain nombre d'individus appelés juhas. Ces derniers sont choisis et payés par le baca, qui est seul responsable vis-à-vis du propriétaire.
Le baca ayant été choisi par le propriétaire, les juhas, les brebis et les chiens sont conduits par lui sur le pâturage. Si ce dernier n'appartient pas aux ^propriétaires des troupeaux, on le loue en payant une redevance variant de 25 à 50 centimes par brebis pour la durée de la saison. Sur remplacement adopté on élève une petite cabane en bois d'épi* cea (szalas) qui, pendant plusieurs mois, servira de demeure au baca et aux juhas. Sa construction est des plus primitives ; elle ne possède en effet ni planchers ni portes. Les brebis restent la nuit en plein air dans son voisinage, sous la protection des chiens dont j'ai parlé plus haut. Ces animaux, qui rappellent assez par leur aspect les chiens des Pyrénées, sont très féroces. Lorsque les ours approchent des troupeaux, ils préviennent les bergers par leurs hurlements. Ges derniers sortent avec des fusils, mais, n'osant pas tirer sur Tours, de peur de ne réussir qu'à le blesser et le rendre dangereux pour eux, ils se bornent à tirer en l'«r pour Teffrayer. L'ours bat en retraite, mais le plus souvent en emportant une brebis.
Chaque troupeau de brebis compte habituellement de 200 à 600 animaux. Il y a généralement un juhas par 50 brebis. Ges dernières devant être traites trois fois par jour, on ne peut guère multiplier davantage le nombre des brebis confiées à chacun d'eux.
Lorsque le pâturage est installé, le propriétaire vient le visiter, et on détermine à l'amiable la quantité de fromage
qui doit être remise par brebis : elle est généralement de 5 kilogrammes par animal ; l'excédant appartient au baca. C'est avec cet excédant qu'il est payé et paye les juhas placés sous ses ordres. La quantité qui revient à chacun d'eux représente à peu près une valeur de 42 à 15 sous par jour. Ces derniers ont droit en plus, pour leur alimentation, à une quantité aussi grande qu'ils le désirent du résidu de la fabrication du fromage.
Cette fabrication est très simple. Le lait de chaque brebis est versé dans une cuve et mêlé à de la présure; quand il est caillé, le baca le presse avec ses mains pour le séparer du petit lait et le met à égoutter dans un sac, puis le moule en masses d'un demi-kilogramme. Il est expédié ensuite au propriétaire. Quand le fromage doit être conservé, on le met tremper dans du petit lait fortement salé, et on l'expose à de la fumée pendant quelque temps.
Le petit lait qui reste comme résidu de la fabrication précédente et qu'on nomme zentica n'a ni l'aspect ni la composition du petit lait de vache. C'est un liquide blanc, épais, contenant une grande quantité de caséine et surtout de matières grasses, produits beaucoup plus abondants, comme on le sait, dans le lait de brebis que dans celui de vache. Avant de le consommer, on l'épaissit en le chauffant un peu, mais en ayant soin de ne pas le porter à l'ébul- Jition.
La zentica ainsi obtenue constitue pendant des mois la nourriture absolument exclusive des bergers et des chiens. Ce régime du reste est excellent, puisque les bergers se*portent généralement fort bien. La quantité de zentica absorbée par chacun d'eux est en moyenne de 4 litres par jour. J'ai eu plusieurs fois occasion d'en boire et de constater que son goût était excellent
Ce fait d'une alimentation exclusive avec du lait de brebis pendant des mois est extrêmement curieux, et je ne connais aucune population en Europe où il soit encore possible de
l'observer. Les bergers des Alpes, dont l'organisation se rapproche un peu de celle des bergers des Tatras, se nourrissent également avec du lait, mais en le mélangeant de matières farineuses diverses (millet et maïs), ce qui constue un régime entièrement différent.
La plupart des Podhalains ne louent guère de domestitiques pour les aider, et se louent plutôt eux-mêmes, notamment comme faucheurs pendant l'été dans les plaiùes de la Hongrie. Les gages des servants sont en tous cas fort minimes. Une servante reçoit par an 30 francs, 18 mètres de toile, du cuir pour faire deux paires de chaussures, un fichu et 2 fr. 50 pour ses étrennes. Un valet de ferme reçoit pour la môme période 50 francs, 4 chemises, 3 paires de pantalons de toile, un chapeau, une jaquette de drap, 3 paires dé chaussures et 3 francs d'étrennes.
La dépense annuelle d'un fermier aisé dans le Podhaie ne dépasse pas 4 à 500 francs par ail. La somme est encore assez élevée si on considère qu'elle doit être gagnée presque uniquement par le travail industriel dans un pays où la valeur de l'argent est bien plus élevée qu'en France.
Les Podhalains habitent des maisons construites en troncs d'épicéa. Elles sont très simples, mais très solides, condition indispensable dans un pays où les vents d'automne sont très violents. Elles sont du reste très régulières, et même assez élégantes. Le toit est couvert en planches; la cheminée ne le dépasse pas, elle s'ouvre dans le grenier et la fumée sort par les jointures.
Chaque cabane n'a habituellement qu'un rez-de-chaussée. Elle est divisée en deux chambres séparées par un corridor ; une d'elles sert de cuisine, l'autre de chambre à coucher. Toutes deux sont munies d'un plancher soigneusement raboté. Leur ameublement est uniquement constitué par des bancs, des tables, et quelques tablettes sur lesquelles sont alignées des assiettes tenues avec une grande propreté»
26 DE MOSCOU ÀTJX MONTS TATRAS.
Chaque semaine, le plancher, les parois et le. plafond sont soigneusement lavés.
Auprès de chaque cabane se trouve généralement une écurie, une étable et une grange. Le tout est habituellement placé à l'ombre de quelques frênes. C'est avec cet arbre que sont construites les charrettes allongées qui servent de moyens de transport dans le pays.
Le régime alimentaire de tous les Podhalains est d'une simplicité excessive. Nous venons de voir que les bergers des montagnes se noutfrfesent exclusivement pendant Tété avec le résidu de la fabrication des fromages de brebis. Pendant { l'hiver, leur nourriture, de même du reste que celle de tous les habitants du pays, n'est pas beaucoup plus compliquée. Sa partie fondamentale est l'avoine sous forme de bouillie ou de galette. On y joiot quelquefois comme accessoires un peu de fromage ou de choucroute et quelques.pommes de terre; mais bien souvent ces accessoires manquent ou ne sont employés qu'en très faible proportion. La seule boisson est l'eau. La viande est un objet de luxe à peu pires inconnu.
Le costume des montagnards est fabriqué entièrement par eux. Il se compose d'un pantalon collant de laine blanche, d'une chemise très courte dépassant à peine la ceinture ornée d'une fibule de laiton sur la poitrine, d'une veste de cuir sans manches doublée de peau de mouton, d'un manteau court de laine blanche, d'un chapeau de feutre garni de coquillages, et de sandales. Chacun d'eux a toujours à la main un bâton dont la partie supérieure se termine par une hache. Le costume des femmes se rapproche assez de celui de- nos paysannes. Il leur arrive parfois cependant de porter la veste de cuir sans manches des hommes. Hommes et femmes sont généralement très propres, mais les bergers des montagnes m'ont pariTTétre* Beaucoup moins. Ces derniers portent la même chemise pendant tout Tété après l'avoir préalablement enduite de graisse au commencement de la saison,
Grâce aux diverses industries que nous avons mentionnées, grâce à leur activité , leur énergie, leur s obriété , leur habitude de fabriquer tous les objets dont ils font usage, les Podhalains vivent généralement dans une aisance qui suffît largement à contenter leur ambition. La plupart possèdent une cabane, un petit lopin de terre, une charrette et un cheval; aussi ne se plaignent-ils nullement de leur sort.
De môme que chez beaucoup de Slaves, ceux de la Russie surtout, les relations entre les sexes ne sont pas régies par une m orale bien sévère. Les filles ayant des enfants ne sont nullement l'objet delà déconsidération qui les accompagne dans les parties occidentales de l'Europe; elles trouvent à se marier sans difficulté lorsqu'elles ne sont pas épousées par le père lui-même. Le mariage est considéré du reste comme une affaire où les intérêts doivent intervenir beaucoup plus que les sentiments.
Malgré ce relâchement des mœurs, la famille est assez solidement constituée dans le Podhale ; ses membres sont très unis et viveat pendant longtemps sous le même toit. Les enfants ne quittent leurs parents que pour se marier. A la mort de ces derniers leurs biens sont partagés également entre les héritiers. Les parents peuvent du reste en disposer comme ils le désirent et leur volonté, même verbale, est toujours respectée. Lorsqu'une fille hérite des terres sa part est rachetée par ses frères.
Les enfants traitent toujours leurs parents avec respect et affection. Les femmes sont très bonnes mères et élèvent avec beaucoup de soins leurs huit ou dix enfants. Malheureusement les conditions d'existence sont si dures, et le climat si rigoureui, que la plupart d'entre eux succombent en bas âge. Les plus vigoureux sont naturellement les seuls à survivre. Il se fait ainsi à chaque génération une sélection dont le résultat final est en définitive de maintenir la vfc gtieur de la race. Lé elimftt agit ieî un peu comme autre-
fois les Grecs, qui faisaient périr les enfants faibles et mal conformés pour ne pas laisser s'altérer la pureté de leur race.
Nous pouvons résumer ce chapitre en disant que, grâce à leur vigueur, leur activité, leur intelligence, la variété de leurs aptitudes, les Podhalains ont réussi, malgré l'infécondité du sol, et la rigueur du climat, à se créer une aisance inconnue aux autres paysans de la Galicie, qui vivent cependant sous un climat plus doux et possèdent des terres beaucoup plus productives.
§ 4. Pflychologie de 1a race.
Principaux facteurs de la constitution mentale des Podhalains.— Influence des croisements et de leurs conditions d'existence passée. — - Comment leur ancienne façon de sentir et de penser peut être reconstituée par l'étude de leurs contes et de leurs légendes. — État psychologique actuel des Podhalains. — Particularités de leur caractère et de leur, intelligence. — Développement de l'activité, du courage, de l'impressionnabilité, de l'amour de l'indépendance. — Développement de l'imagination et amour du merveilleux. — Leur morale. — Leurs aptitudes littéraires et musicales. — Chants des montagnards. — Développement de leurs sentiments religieux. — Superstitions de la Galicie et de l'Ukraine.
Ce que nous venons de dire de la situation prospère des Podhalains, malgré leurs difficiles conditions d'existence, a suffi pour prouver que nous nous trouvions en présence d'une race active et intelligente. Leur supériorité intellectuelle est du reste universellement reconnue dans le pays et a frappé tous les observateurs.
Lorsqu'on cherche à déterminer quels sont les principaux facteurs de la constitution mentale d'un peuple, on trouve au premier rang son milieu, c'est-à-dire l'ensemble des conditions physiques, intellectuelles. et sociales où il vit, et son passé.. C'est surtout pendant ce passé que se forment par de lentes accumulations héréditaires les qualités
ou les défauts d'une race. Nous avons suffisamment parlé du milieu. Il nous reste à examiner l'influence du passé.
Mais la petite population qui vit aujourd'hui dans le Podhale est une de celles dont ne parle pas l'histoire. Toutes ses traditions se bornent à des contes et à des légendes; c'est donc dans ces contes et ces légendes que nous devons rechercher ce que furent autrefois sa façon de sentir et de penser. À ce point de vue, de tels documents sont du reste souvent plus précieux que des annales historiques très complètes.
Il a été dit précédemment que la plupart des Podhalains s'adonnaient autrefois au brigandage; mais ce qualificatif de brigands fait immédiatement surgir dans notre cerveau d'hommes civilisés toute une série d'images qui ne sont nullement en rapport avec celles qu'il fait naître dans l'esprit d'individus beaucoup moins développés que nous ne le sommes aujourd'hui. Vouloir juger comme le font tant d'historiens des mœurs, des institutions, des coutumes d'un peuple quelconque avec les idées qu'une longue civilisation nous a faites, est se condamner à ne jamais les comprendre.
Il est assez facile de nous représenter clairement l'idée qu'on se faisait autrefois du brigandage dans les Tatras par les histoires de brigands qui font encore le fond des conversations des montagnards. Le prêtre et le brigand étaient alors les puissances qui possédaient le plus de prestige ; le premier représentait les puissances célestes, le second était le personnage dont le pouvoir était le plus à redouter. Les sentiments que professaient et professent du reste encore les Podhalains à l'égard des brigands ne peuvent être comparés qu'à cette admiration respectueuse que notre éducation classique nous a inculqués pour les grands conquérants et leurs ravages.
Le brigand des Tatras avait avec son confrère d'Italie bien des ressemblances ; c'était, au dire populaire, un être brave,
fort, redoutable, mais en môme temps dévot, bienfaisant, et vertueux. S'il prenait aux riches, c'était toujours, au dire du peuple, pour donner aux pauvres et rétablir ainsi l'équilibre. Il constituait ainsi, comme on le voit, un de ces justiciers auprès desquels les opprimés rêvent toujours de chercher un appui.
Doués de ces qualités de vigueur, de bravoure, d'indépendance, etc., qui sont encore les plus prisées aujourd'hui par les montagnards, les brigands devaient naturellement jouir parmi leurs compatriotes d'une vénération spéciale. On savait du reste que, protégé par les puissances divines pendant sa vie, le brigand était certain d'aller au ciel après sa mort. Toutes les histoires de brigands qui courent le pays sont pleines de preuves de cette protection. Dans la légende du brigand Janosik, on voit un individu lui tirer inutilement plusieurs coups de fusil pendant qu'il faisait sa prière. Confiant dans la protection du ciel, Janosik ne se relève pour se défendre que quand il a achevé ses oraisons.
La plupart des histoires que la tradition a conservée chez les montagnards renferment des faits analogues démontrant que les brigands pouvaient compter sur la protection divine et par suite étaient très estimables. Un refrain d'une des chansons des montagnards se termine en disant que « des anges dans le ciel, ils sont les bienvenus ». Suivant une légende, dont j'ai recueilli du reste des versions assez différentes, la vieille église de Saint- Anne, à Nowy-Targ aurait été bâtie par des brigands reconnaissants envers les saints de la protection qu'ils leur auraient accordée.
Les brigands étaient du reste également très bien avec le diable, puissance fort redoutée des montagnards, et qui, dans toute la Galicie et l'Ukraine, fait partie de ce panthéon de puissances supérieures entre lesquelles le croyant, qui sait qu'elles sont toutes à craindre, ne fait pas de différences bien nettes. La plupart des brigands possédaient des talis-
DE MOSfOlf iéftK MONTS TATtUJk M
mans destinés à les rendre invulnérables, ou à leur donner une force supérieure. Janosik, dont je parlais à l'instant, possédait une hache enchantée que lui avaient donnée trois sorcières, et sur laquelle il n'avait qu'à s'appuyer pour faire des bonds de trois lieues, et qu'à siffler pour qu'elle accourût aussitôt à son secours.
Ainsi protégés par le ciel et l'enfer, les brigands étaient fort redoutés; aussi tout en assurant qu'ils étaient charitables et bienveillants pour les pauvres, les légendes montrent qu'ils exigeaient sévèrement d'être obéis ponctuellement Dans l'histoire de Janosik, nous voyons ce brigand donner charitablement à une vieille femme de l'argent en lui ordonnant de s'acheter des bottes à la foire. Par avarice, la femme garde l'argent. Outré qu'on ait pu résister à ses ordres, Janosik lui écorche la peau des jambes jusqu'aux genoux, et la lui remet en lui faisant judicieusement observer qu'elle a maintenant des bottes pour rien et peut conserver son argent. Le lecteur retrouvera dans ce mélange de générosité et de férocité caustique un trait tout à fait caractéristique du tempérament de certains Slaves.
Ge Janosik, que je viens de citer plusieurs fois, n'est nullement un personnage imaginaire. Il vivait réellement à la fin du dernier siècle. J'ai résumé son histoire dans le Tour du monde, telle qu'elle est racontée dans le pays. Elle est fort curieuse, non seulement parce qu'elle nous donne de précieuses indications sur diverses particularités du caractère des Poâhalains,leur amour du merveilleux notamment, mais encore parce qu'elle nous montre un exemple assez rare de la transformation, en deux ou trois générations à peine, d'une histoire vraie en une légende voisine, par son merveilleux, d'un véritable conte de fée. Nous y voyons en effet Janosik posséder une hache enchantée qui accourt à son secours quand il l'appelle. Lorsque sa maîtresse veut le livrer à ses ennemis, elle renferme d'abord la hache dans neuf caisses concentriques. Saisi $t garrotté, le brigand
32 DE 1WSCOT km MONTS tatius.
siffle son arme, qui brise les huit premières caisses, mais est arrêtée par la neuvième en raison de la puissance magique du nombre neuf.
Malgré leur côté merveilleux, les contes et légendes nous permettent de nous représenter nettement la façon de penser et de sentir des peuples où elles ont pris naissance. Les exagérations et les côtés fantastiques portent précisément sur les points auxquels le populaire attachait le plus d'importance, et nous indiquent son opinion sur ces points. Les montagnards des Tatras nous disent, par exemple, dans leurs contes, que les brigands pouvaient sauter par-dessus les hêtres. L'exagération est évidente, mais elle nous prouverait, même si la simple connaissance de la nature du pays, parsemé de ravins, torrents et rochers escarpés, ne nous l'indiquait pas, que l'agilité était une qualité fort nécessaire, par conséquent fort estimée, et que les brigands devaient la posséder à un très haut degré.
Nous avons déjà mentionné dans un autre chapitre quelques-unes des qualités, telles que le courage, la ténacité, la sobriété, etc., que l'ancienne profession de brigand et de braconnier dans des montagnes, où le climat est aussi rigoureux et la vie aussi difficile, que dans les Tatras avait forcément engendrées. Nous n'y reviendrous pas maintenant. Ce que nous avons dit de l'état passé des montagnards nous permet de comprendre bien des points de leur existence actuelle, et comment ils ont acquis certaines qualités qui leur permettent aujourd'hui de se créer une situation prospère, malgré l'infécondité du sol et la difficulté de leurs conditions d'existence.
Pour terminer ce qui concerne le passé des Podhalains, il faudrait décrire, aussi les aptitudes des races qui ont contribué à les former. Ils possèdent en. effet certaines .aptii tudes,telles que le dév^gpÊBOÊûLdu .sçntojMitreligigix et fVles sentiments artistiques, — que les conditions de passé et de milieu que nous avons décrites, ne sauraient expliquer.
Nous dirons plus loin quelques mots sur ce point, mais sans y insister longuement, les races qui ont contribué à former les Podhalains actuels étant trop peu connues pour qu'il soit possible d'en parler avec certitude.
Si nous recherchons maintenant quelles sont les particularités psychologiques des Podhalains actuels, nous constaterons les suivantes :
Au point de vue du caractère et des sentiments : activité, courage, rapidité de décision, énergie très grande, amour de l'indépendance fort développé; sentimen t religieux très puissant, mobilité assez grande, impression nabilité et susceptibilïtéTrès vives. Ils sont gracieux pour les étrangers, ) et avec quelques politesses on conquiert facilement leurs < bonnes grâces ; mais il ne;faut pas oublier dans les rapports avec eux qu'ils sont défiants, irascibles et fort vindM catifs. Malgré le relâchement des mœurs dont faï parié, leur vénération pour les anciens brigands, et le peu de respect qu'ils professent pour leur parole, ils sont généralement assez h onnêtes. Il leur arrive parfois cependant (défaut assez commun chez les Slaves) d'avoir une notion plus nette de leurs droits que de leurs devoirs. C'est ainsi que les bois, les gibiers et le poisson des grands propriétaires sont assez peu respectés; cependant, comme les Podhalains commencent à devenir propriétaires de bois assez étendus, leur intérêt leur apprend à devenir plus respectueux des droits d'autrui.
Au point de vue intellectuel, leurs particularités caractéristiques les plus frappantes sont les suivantes : imagina-*, tion représentative et même construclive assez puissante, \ beaucoup d'amour du merveilleux, aptitudes poétiques et I musicales développées. Le goût de l'instruction et des choses ^ littéraires est si répandu chez eux, que tous, malgré de rudes } travaux, trouvent le temps d'ap prendr e à lire et h écrire, \ connaissances assez rares en Crâïicie. Ilâ improvisent des [ chants qui renferment parfois bien des naïvetés, mais dont
34 DE MOSCOU AUX MONTS T^TRASk
le caractère est souvent très original ',, et où les sentiments se trouvent délicatement exprimés. On devine facilement en lisant ces petits poèmes qu'ils n'ont pas eu pour auteurs de froids logiciens, n'ayant que la raison pour guide, mais bien des natures se laissant beaucoup plus influencer par les sentiments et l'instinct du moment que par la raison. C'est là une particularité propre à tous les peuples primitifs et à toutes les natures n'ayant pas encore dépassé certaines phases d'évolution , les femmes, les sauvages et les enfants par exemple.
La dan&e, l a musiq ue et l aj)oési e constituent les distractions favorites des Podhalains. Ce sont môme chez eux des distractions qu'on pourrait véritablement qualifier de passions. Lorsqu'ils ont terminé un travail quelconque, leur
' 1. On trouvera plusieurs de ces chants, notamment nne ballade curieuse : c La femme du brigand », dans la relation de mon voyage publiée dans le Tour du Monde (février 1881). Je devrais reproduire cette ballade ici, puisqu'elle faisait partie de la communication que j'ai présentée à la Société de géographie, mais je pense que le lecteur préférera lire une poésie inédite. Cette dernière est intéressante et par la forme, bien que le vers polonais perde naturellement beaucoup à être traduit en français, et par le fond. Elle prouve, en effet, que les jeunes filles ayant des enfants ne se préoccupent pas trop, comme je le disais plus haut, de cet accident. L'euphéjniame : perdre sa couronne, qui y est employé, dérive de cet usage, répandu dans toute la Pologne, de remplacer par un bonnet de femme, après la cérémonie du mariage, la couronne portée pendant toute sa durée.
Youkasy ! Youkasy ! qui gardiez les troupeaux, ^*ave*-vôt(s point Hroutè ma couronne perdue? Youkasy ! Youkasy ! par amour du bon bon Dieu, J'ai perdu ma couronne, ah ! veuillez me la rendre. J'ai perdu ma couronne en ces vertes prairies, Un beau pâtre à l'œil Aoïr a dû la ramasser.
J'en faisais un secret, je ne m f én caéhe plus; Qu'on prépare un berceau, je fournirai les langes. Un tout petit berceau de bois blanc parfumé; Btr linge le plus fin je prépare uh trousseau.
Comme logique, ce n'est peut-être fias très serré, car on ne voit pas nettement comment le jeune Youkasy pourrait restituer la couronne qu'il n'a pas dérobée; mais le même défaut de logique s'observe dans la plupart des chants Podhalains.
m VOSGW AtJX «ONTS TATRAS. 95
repos consiste à exécuter ieurs danses et leors Chants nationaux. Après s'être réunis en cercle, Pan & eux s' avance au milieu, improvise un couplet et danse r seul pendant quelques instants un pas particulier caractérise par un très vif mouvement des pieds, les bras restant immobiles. Il rentre ensuite dans le cercle et «est remplacé par un de ses camarades qui recommence un nouveau chant. La danse se termine généralement par une sorte de ronde .'tous «émettent à marcher les uns derrière les autres <en chantant en chœur et entrechoquant leurs haches. I/orchestre est habituellement constitué simplement par une sorte de violon manié par l'un d'eux.
Les Podhalains se rapprochent beaucoup des Slaves de 1 la Pologne et de la Russie par le développement de leurs I instincts religieux. Quiconque a traversé une seule fois les rues de Moscou et a vu avec quel profond respect le peuple s'agenouille devant chaque madone sait à quoi s'en tenir sur ce point. Si, comme on le répète souvent, sans que la plus légère preuve historique puisse justifier cette assertion, le* développement de la morale était en rapport avec le développement des sentiments religieux, on pourrait affirmer que peu de peuples ont atteint un degré de moralité aussi grand que les paysans moscovites. Les observateurs les plus compétents professent cependant une opinion tout à fait contraire.
Si la moralité des Podhalains est en général bien plus élpvée que celle de la^plupart des Slaves de la Russie, Téûrs sentiments religieux sont pour le moins aussi développés. Quands ils étaient brigands, ils ne manquaient jamais d'invoquer Dieu et les saints pour la réussite de leurs entreprises. Aujourd'hui qu'ils ont renoncé au brigandage et sont devenus de fort honnêtes gens, leur dévotion est aussi intense, mais son objet a varié. Une prière préside toujours à chacune de leurs actions. Le berger qui va traire ses brebis récite un Pater avant 'l'opération pour qu'elle réussisse. Le
montagnard qui vous rencontre, vous, a borde en vous disant : « Jésus-Christ soit loué, » vœu auquel il est d'usage de répondre : « Pendant tous les siècles des siècles, amen. » l| Cette sorte de salut est du reste très répandue dans toutes l| tes. parties de la Pologne. Jamais le montagnard ne passerait devant une des innombrables croix qui se trouvent un -peu partout, sans faire un signe de croix et un salut. Tous, sans exception, car les libres-penseurs sont entièrement inconnus dans le pays, vont à l'office le dimanche et prient avec, ferveur. Pendant toute la durée de la messe les femmes restent prosternées la face contre terre.
La considération que les montagnards professent pour lèursjgrêtres est, comme je l'ai déjà dit, très grande. L'admiration et le respect qu'ils ont poureux n'étaient contrebalancés autrefois que par les sentiments analogues qu'ils éprouvaient pour les brigands. Le brigandage étant devenu d'un exercice fort difficile, ils se sont tournés vers la profession de prêtres. Leur plus grande ambition est d'arriver à l'exercer; gr&ce à leur intelligence, beaucoup y réussissent. On m'a affirmé qu'il y avait dans le diocèse de Tarnow cent vingtcinq prêtres environ dont la première profession avait été celle de berger.
Je n'ai pu réussir à obtenir des renseignements précis sur les superstit ions des Podhalains ; ils n'aiment pas à donner d'explications sur ce point. Je crois cependant, d'après certains indices, qu'elles doivent être assez analogues à celles de leurs voisins de la Galicie. La Galicie et l'Ukra]M jgfttlegjtomîers refuges, en Europe, des fées, des sorciers, des Joups-garous, et des puissances magiques de toutes sortes qui nous reportent en plein moyen âgeTll n'y a plus que dans ces régions lointaines qu'on trouvera encore la fleur de la fougère mâle, qui s'épanouit le jour de la Saint-Jean à minuit, et permet à celui qui la possède de voir les trésors cachés au sein de la terre, ou qu'on puisse entendre la mandragore des tombeaux des suppliciés pous-
d>e mosgoû atjx:moints'Tatras; #7
ser des cris terribles quand on l'arrache. Il faut aller dans ces contrées des enchantements, dont le docteur Kopernicki a si bien étudié les curieuses croyances, pour être exposé à rencontrer 1 e diable, quand par hasard on coupe les branches des saules dans les racines desquels il est caché. II ne faudrait pas, du reste, tirer de l'existence de ces superstitions des déductions trop fâcheuses relativement à l'état intellectuel de ceux qui les professent. Les peuples les plus civilisés en possèdent quelques-unes, notamment la crainte du Vendredi et de la puissance magique du nombre 13, qui sont tout à fait du même ordre. Des personnes bien renseignées m'ont assuré que sur les lignes d'omnibus de Paris, la circulation était de 25 p. 100 moins élevée le vendredi que pendant le reste de la semaine.
§ 5. Anthropologie de 1a race.
Ce qu'il faut entendre par race en anthropologie. — Étude anthropologique des Podhalains. — Résultats de nos mensurations. — Caractères du crâne et de la face. — Existence de deux types physionomiques particuliers. — Ces deux types tendent à se fondre en un type intermédiaire. — Caractères communs que ces deux types possèdent. — La race vivant dans le Podhale est plus homogène que la plupart des races voisines.
Nous venons de déterminer la constitution mentale des Podhalains; nous allons rechercher maintenant l'ensemble des caractères physiques qui les distinguent. Cette étude devant nous conduire à la détermination de la race qui vit aujourd'hui dans le Podhale, nous commencerons par définir nettement le mot de race que nous allons être obligé d'employer fréquemment. . .;
Personne n'ignore que les acceptions du terme rajce va r rient considérablement suivant les anthropologis tes qui l'emploient, et qu'il n'est peut-être pas de qualificatif sous lequel on ait le plus discuté» Pour éviter toute discussion nouvelle,
88 DE MOSCOU AJSX MONtS TATRAS.
nous nous bornerons à dégager des définitions proposées ce que les controverses qu'elles ont suggérées en ont laissé d'à peu près intact. Nous considérerons donc comme constituant une race une réunion d'individus jgisédçnt uj* gn- Mmbte df caractères camions se transmettant régulière* ment par hérédité. Nous dirons que deux races comparées diffèrent si les caractères transmis par l'hérédité y sont différents.
Quant aux agglomérations d'individus possédant des caractères dissemblable*, elles pourront former un peuple, une nation viiant sous les mêmes lois, parlant la même langue, professant la même religion, mais nous ne les considérerons pas comme formant une race : ce n'est qu'en politique, mais non certainement en anthropologie, qu'il peut exister des races telles que les Slaves, les Anglais, les Français ou les Allemands. Chez les hommes comme chez les animaux, le titre de race ne peut être acquis que lorsque, par des croisement? longtemps répétés, l'hérédité a fixé chez les individus vivant ensemble des caractères uniformes se transmettant de père en fils avec régularité et constance.
La description anthropologique des Podhalaîns qui va suivra est basée sur les mensurations qpe j'ai effectuées sur cinquante montagnards 1 du sexe masculin du village de
1. Le tableau de ces mensurations avec le nom et l'âge de chaque sujet mesuré a été déposé à la Société d'anthropologie. Il contient environ 0SO mensurations ou indications. Le chiffre de 50 individus que j'ai adopté est (tout à fait suffisant pour se faire une idée très juste des caractères d'une race. Dans un de ses derniers mémoires, publié dans les bulletins de la Société tf anthropologie, le professeur Broca a démontré par le calcul* et l'expérience que les moyennes qu'on obtenait avec des séries, de 20 crânes ne différaient que très peu des moyennes fifc'o? «htenait en opérant sur des séries beaucoup plus considérables. Recherchant dans ses « Instructions générales pour les recherches anthropologique* à faire sur lé vivant*, publiées en 1879, le nombre d'individus nfoessajras pou* fortfleç upe série permettant de connaître les earact&es «Tune race, il répète, encore f qu'une série de 20 sujets mâles et adultes suffit parfaitement pour connaître le sexe masculin > .
Si fa?, malgré des difficultés de toutes sortes que présentai*»! ces
BB MOSCOU AUX MONTS TATRAS. t&
Zakopane, au pied même des Tatras, en présence de M. lé professeur Chalubinski, sans l'assistance duquel il m'eût été impossible de soumettre les montagnards à des mensurations. J'ai complété cette étude, notamment en» ce qui cou* cerne les femmes qui n'auraient pas consenti à se. laisser mesurer, par les photographies que j'ai exécutées.
Nos mensurations ne concernent que certaines régions de la tôte et de la face. L'impossibilité de prendre en . voyage sur le vivant les innombrables mesures que les livres recommandent, mais qui ne se prennent en réalité jamais, étant évidente* — évidente au moins pour quiconque a voulu faire de l'anthropologie en voyage, — j'ai choisi les mesures généralement considérées comme les plus importantes. Je possédais du reste la taille moyenne des Podhalains quçje savais être de 1 m. 594^ c'es&à-dire assez petite, surtout si ônTajcompare F celle des individus qui les entourent.
Voici maintenant les principaux résultats que nous avons constatés. Tous les sujets obspjrés étaient sans exception
mensurations, opéré sur un nombre d'individus bien supérieur à celui conseillé par Broca, c'est que je considère que ce ne sont pas les variations des moyennes, mais bien les oscillations de certains caractères dont les variations ont très peu d'influence sur les moyennes qui sont les plus importantes. C'est ainsi, par exemple, que la supériorité d'une race sur une autre n'est pas constituée par une différence dans la capacité cérébrale moyenne des deux races observées, mais bien, comme je l'ai prouvé ailleurs, par ce fait que la race supérieure possède plu» d'individus à crânes volumineux que la flace inférieure.. J'ai fait voir par un calcul fort simple que deux races pourraient avoir des capacités cérébrales moyennes identiques et présenter cependant au point de vue qui précède des différences gigantesques. Ce qu'il importe de connaître en anthropologie, cent sont pas les, moyennes, mais la façon dont sont distribués les chiffres quj ont servi à former ces moyennes. Une mise en série convenable pouvant seule faire connaître cette distribution, on comprendra facilement qu'un chiffre de 20 crânes soit généralement insuffisant pour faire connaître cette distribution» en se rappelant que sur 100 cas observés, certains caractères ne se présentent que trois ou quatre fois. Les voyageurs qui se bornent £ publier les moyennes de leurs mensurations s'exposent donc â ne donner que des- àjeauMttte possédant une utilité vraiment bien faible.
40 DE MOSCOU AUX MÀNTS TATRAS.
brachycéphales; l'indice cépha lique moyen était de w 85*76 (sans correction), les indices minimum et maximum observés de 80,50 et de 94,21. Les Slaves des Tatras peuvent donc être rangés parmi les types les plus brachycéphales connu s»
Au point de vue de la couleur des cheveux, nous avons constaté que les blonds éta ient en minorité (32 p. 100 seulement), chiffre bien inférieur; comme nous le verrons plus loin, à celui observé chez les autres montagnards polonais 16 p. 100 des sujets observés avaient des cheveux bouclés ou frisés, proportion beaucoup plus élevée que chezles autres Polonais (0,34 p. 100 seulement chez ces derniers) ; 70 p. 100 des individus étudiés possédaient des yeux clairs, 30 p* 100 des yeax foncés. Voici, du reste, la répartition exacte de la couleur des yeux, telle que je l'ai constatée :
Yeux bleus 54
— grîsT 16
— verts , 16
— bruns... 14
En ce qui concerne le crâne, nous avons trouvé pour la
r ç^onférençe moyenne 560 millimètres; pour les diamètres
antéro-postérieur et transverse moyens, 185 millimètres et
j 158 millimètres, chiffres beaucoup plus élevés que ceux ob-
i serves chez les individus des races voisines.
Relativement à la forme du nez, 50 p. 100 avaient le nez droit, 30 p. 100 le nez aquilin et 20 p. 100 le nez retroussé. Le tableau comparatif donné plus loin montrera que ces chiffres sont très différents de ceux qu'on observe chez les races avoisinant les Tatras, y compris les autres Polonais de la Galicie,
Pour que les indications qui précèdent aient toute leur utilité, il était nécessaire de rechercher comment les caractères que nous venons d'énumérer s'associent, quelle
forme du nez, par exemple, se rencontre habituellement avec telle ou telle nuance de cheveux» Ce n'est qu'avec ces indications que nous aurons en main les éléments suffisants pour décrire les types physionomiques de la population.
Il résulte de- l'examen de notre tableau général de mensurations que les nez droits et aquilins se sont rencontrés chez des sujets à cheveux clairs ou foncés, mais que les nez relevés ont été presque exclusivement observés chez les sujets à cheveux clairs.
En ce qui concerne les relations entre la couleur des yeux et la forme du nez, notre même tableau démontre que les nez droits ou aquilins sont accompagnés indifféremment d'yeux clairs ou foncés, mais que les nez relevés, de même qu'ils accompagnent presque toujours des cheveux clairs, s'accompagnent également d'yeux de même teinte, «de n'ai trouvé aucun nez relevé accompagné d'yeux bruns : le seul sujet à nez relevé possédant des cheveux noirs, que j'ai observé, avait les yeux bleus* La couleur la plus foncée des yeux que j'ai constatée chez les sujets à nez retroussé a été le vert.
Gomme relation entre la forme de la face et celle du nez, je dirai que les nez droits ou aquilins se rencontrent surtout chez les faces allongées, et les nez camus chez les faces arrondies.
Essayons maintenant de dégager des remarques précédentes et des chiffres de nos tableaux la description générale des types physionomiques des montagnards des Tairas.
Une étude, qui a porté non seulement sur les individus que nous avons mesurés et photographiés, mais sur tous ceux que nous avons rencontrés, nous a conduit à reconnaître que les physionomie^ diverses observées chez lesPodhal^ins des Tatras se rattachent à deux tlBfiSJtoflld^mgB^ tau x qu'on rencontre assez fréquemment à un état de pureté plus ou moins grand et dont voicg les caractères*
*2 DE MOSGOD AUX MONTS TATRAS.
Le premier type présente les caractères suivants : figure plate et ronde, à pommettes souvent saillantes, yeux bleus ou gris très rarement foncés, cheveux blonds ou châtains, presque jamais noirs, nez fréquemment retroussé.
Le second type, plus fréquent que le précédent, présente comme caractères généraux les suivants : figure 1 généralement allongée, nez droit ou fréquemment aquilin (cette dernière forme est très rare chez les Polonais et les Ruthènes), yeux clairs ou foncés, mais le plus souvent clairs, cheveux présentant toutes les nuances depuis le blond clair jusqu'au noir le plus foncé. Infiniment rare chez les individus du premier type, cette dernière teinte se rencontre au contraire dans un tiers des cas chez tes individus appartenant au second.
Le premier des types que je viens de mentionner se rencontre fréquemment chez les autres races, mais j e considèr e le second comme spécial au Podhale, au moins en ce sens qu'il y est beaucoup pius fréquent que ehez toutes le» populations voisines.
Les deux types que je viens de décrire se rencontrent é galement c hez les femmes, mais avec des caractères moins accusSsTXës nez" àquifins, notamment, sont {dus rares que chez les hommes.
L'association fréquente, dans chacun des deux types précédents, de caractères appartenant au type opposé (par exemple des yeux bleus et des cheveux noirs), prouve qu'ils sont depuis longtemps en voie de se mélanger. Nous en avons du reste la preuve bien nette par les nombreuses formes intermédiaires qui relient les deux types extrêmes que nous avons décrits. Quand ces formes intermédiaires seront en très grande majorité, les types fondamentaux d'où ils dérivent, et qui ne sont plus déjà que des réminiscences ataviques déjà bien atténuées, auront disparu, et la race actuelle en voie de formation aura une homogénéité qu'elfe tend à posséder, mais pe possède pas» encore^
DE MOSCOU JJJX MONTS Xi.TRÀS. {§
Mais, bien que cette homogénéité ne soit pas complète encore, elle l'est beaucoup pto cependant que chez la plupart des races que nous avons eu occasion d'observer. Quel que soit le type physionomique auquel appartiennent les habitants du Podbale, tous possèdent une brachycéphalie prononcée, et en même temps plus générale que chez les raees voisines qui comptent 18 p. 100 environ de sujets non brachycéphales. Sur les 50 Podhalains observés, je n'en ai pas trouvé un seul qui ne fût pas brachycéphale. Quant au développement du volume du crâne, caractère fort important, car c'est un des plus sérieux de ceux qui séparent les races supérieures des races inférieures, je n'y insiste pas maintenant, devant y revenir bientôt.
J'aurai également à parler plus loin de ce qm concerne la taille et l'aspect général des Podhalains. Je me bornerai maintenant k le résumer en disant qu'ils sont habituelle* ment de taille peu élevée, sveltes, agiles, d'allures fort gracieuses, et possèdent généralement une physionomie intelligente *. ~"
Après avoir déterminé les caractères anthropologiques de la race vivant actuellement dans le Podhale, il nous reste à rechercher tes analogies ou les différences qu'elle présente avec les populations voisines. Si nous constatons des différences fondamentales, nous serons fondés à dire que nous nous trouvons en présence d'une race nouvelle en voie de formation. Il nous restera alors à rechercher quelles sont les conditions de croisement, de milieu ou de sélection qui ont déterminé la formation de la race actuelle.
1. Bien mal tenta» malheurotteipetyl par le. «tessinateur qui wait n parfaitement réussi nigs pfio.tçgraphies 4e passage? ^ans le four <fu Monde.
§ 0. DlfférentlatUn de 1a r*ee.
Nécessité de compléter les résultats psychologiques par des mensurations.
— Méthode adoptée pour comparer les Podhalains aux races voisines.
— Anthropologie comparée des Podhalains et des diverses races environnantes. — Résultat de ces comparaisons. — Les Podhalains diffèrent autant des races voisines que les Juifs duterentae ces mômes races.
Les divers caractères psychologiques que nous avons constatés chez les montagnards Podhalains, notamment leur intelligence, la variété de leurs aptitudes et les particularités de caractère que nous avons mentionnées, les différencient nettement, au point de vue de la constitution mentale, de toutes les populations voisines. La plupart de ces dernières ne se distinguent guère en effet que par leur lourdeur, leur ignorance, et le faible développement de leur intelligence. Haisjdans l'état actuel de la science, les caractères psychologiques ne sont pas considérés comme assez importants pour permettre de différencier les races. Us sont du reste en rapport avec certaines modifications anatomiques. C'est donc uniquement en nous basant sur Té* tude de ces différences anatomiques que nous pourrons déterminer la position de la race vivant au sein du Podhale à l'égard des races voisines.
Pour être utile, notre travail de comparaison devait porter sur toutes les races entourant le Podhale. La réunion des mensurations nécessaires pour effectuer une telle comparaison constituerait évidemment un travail gigantesque, au-dessus des ressources de temps et de relations dont un voyageur peut disposer. Heureusement pour nous, MM. les docteurs Mayer et Kopernicki, de Gracovie, avaient exécuté sur les Juifs, Ruthènes et Polonais de la Galicie des mensurations analogues à celles que j'avais exécutées sur les Podhalains. Il ne me restait donc qu'à comparer mes mensu-
rations aux leurs pour voir apparaître immédiatement les analogies et les différences pouvant exister entre les populations comparées.
Parmi les races mesurées par les auteurs que je viens de citer, on ne trouve pas les Slovaques du versant sud des Tatras; mais les différences existant entre les Podhalains et eux sont si manifestes, qu'on les perçoit à première vue. Indépendamment des différences de langue, de régime alimentaire, de genre de vie dont nous avons eu à parler, Slovaques et Podhalains présentent des différences extérieures considérables. Les Slovaques sont des individus de | haute taille et de large stature» fort recherchés pour cette l raison à l'époque où les régiments de grenadiers hongrois | n'étaient composés que d'individus de taille gigantesque; mais en même temps ils sont lourds et indolents. Les Podhalains sont au contraire de petiteTailïe, de complexion plutôt grêle que robuste, en un mot d'une constitution bien moins vigoureuse que les Slovaques; mais, au lieu d'être comme eux lourds et indolents, ils sont très vifs et très actifs. Les relations sont peu fréquentes du reste entre ces deux peuples, et, comme nous l'avons montré, ils vivent en assez mauvaise intelligence, et depuis fort longtemps ne se marient jamais entre eux.
Quant aux Magyars et aux Allemands, qui se rencontrent en petit nombre parmi les populations vivant autour du Podhale et qui ne figurent pas non plus parmi les races mesurées, nous avons vu que les premiers ne sont représentés que par les grands propriétaires et les fonctionnaires, que les seconds forment des colonies déjà très éloignées des Podhalains et sans relation avec eux. Leur comparaison avec les Podhalains eût donc été sinon sans intérêt, au moins sans utilité pour l'objet de nos recherches.
Voici maintenant le tableau donnant la comparaison entre les populations mesurées par MM. Mayer et Ropernicki et celle sur laquelle j'ai effectué des mensurations corres-
*è 0E HâàcéH Àtfr *0N*S tAftUS.
pondantes : j'ai pris moi-même (à l'exception de ht tailte, qui avait été prise antérieurement) tontes les mensurations de la dernière colonne.
JUTTBROPOLOG1K COMPAftÉB DES FDMALAUI6 DES TATfeAS ET DES HABITANTS POLONAIS, JUJTHÊXES ET JUIFS DE LA GAUCIE.
Peloufe Pbdfaakfcl
Juifs. Ratbènes. de des
la Gaîicie. TatTM.
e. nuit c. ntn. e. mon. ©• bhb.
Circonférence c*â<-
nienne moyenne.. 54. 3 54. 6 54. 3 56. 4 Diamètre antéro-pos-
i*~*^ i térieur moyen.... 18. 3 18. 2 18. 18. 5 Diamètre transverse
moyen 15. 3 15. 2 15. 2 15. 9
Indice céphalique
moyen 83.5 84.3 '84.4 85.7
! Blonds sur 100 sujets. 23. 2 31. 9 45. 32.
Châtains — ... 37. 34. 36. 4 34.
Noirs — ... 39.8 34.1 18.6 34.0
Total 100. 100.00 100. 100.
Yeux \ ^ ïair88ur ^00 sujets.. 45. 5 60. 7 70. 1 70.
* * '* Foncés - ... 54. 5 39. 3 29. 9 30*
Total 100. 100.00 100. 100. 6
( I>roit sur 100 sujets. 59. 6 68. 1 67. 4 50.
Nez ] Aquilin — .... 30.9 6.1 6.4 29.5
( Retroussé — .... 9. 5 25. 8 26. 2 20. 5
•««■MB** M M*«MMM '■« 9 ^ m ^^^^ mmm ^
Total.... 100.00 100.00 100.00 100.00
taille moytsnne 162.3 164. 162. 2 159. 4
Comme caractère très important à ajouter à ceux qui précèdent, je mentionnerai encore la fréquence relative des cheveux bouclés ou frisés (46 p. 100) chez les Podhalains, comparée à leur rareté extrême (0.34 p. 100) chez les autres Galiciens.
L'examen du tableau qui précède montre que les Podhalains présentent avec les diverses populations de la Galicie les principales différences suivantes :
Taille au-dessous de celle des autres Galiciens.
Accroissement des diamètres antéro-postérieur et transverse du crâne;
Brachycéphalie un peu plus grande, mais surtout plus générale, comme nous l'avons dit dans un précédent chapitre ;
Circonférence crânienne beaucoup plus élevée ;
Proportion de nez aquilins considérablement plus élevée (près de 30 p. 100 au lieu de 6) chez les Podhalains que chez les autres Polonais et les Ruthènes;les Juifs seuls présentent une proportion aussi grande de nez aquilins ;
Proportion plus grande des cheveux noirs que chez les autres Polonais galiciens.
Cette proportion élevée de nez ajjuilins, si rare chez les Slaves, et surtout l'accroissement considérable des diamètres et de la circonférence du crâne, jointes au type physionomique spécial que nous avons décrit et à la petite taille des Podhalains différencie nettement la population du Podhale des populations voisines. On peut formuler ces différences d'une façon frappante en disant qu'un Podhalain \ diffère autant des Polonais et des Ruthènes de la Galicie que I ces deux peuples diffèrent des Juifs, c'est-à-dire d'une des 1 races qu'il est le plus facile de distinguer de toutes les autres. *
Les caractères précédemment mentionnés prouvent également que actuellement le Tatras et les Podhalains ne sont nullement lftjsiiïiple résultat du croisement des populations environnantes, puisqu'ils possèdent des caractères particuliers que ces races nepossèdent pas.
Sans doute, en ce qui concerne les nez aquilins, les juifs en possèdent autant que les Podhalains, mais leur influence n'est pas à examiner, puisque, moins en Galicie que partout ailleurs, et moins encore dans le Podhale que
dans le reste de la Galicie, le juif ne se mélange jamais avec ses voisins. Les Podhalains ont du reste pour eux une horreur et un mépris profonds. * ' ™
Parmi les différences que je viens de décrire, une des plus intéressantes est le développement très grand des diamètres du crâne et de sa circonférence. Mis en présence de la supériorité intellectuelle bien évidente des Podhalains, le fait est très caractéristique et confirme une fois de plus encore ce que j'ai essayé de démontrer dans un précédent travail * par de nombreuses mensurations, que les dimensions du crâne sont toujours en rapport avec l'état de l'intelligence, lorsque, négligeant les exceptions individuelles, on opérait sur des séries. C'est ainsi que j'ai pu classer les diverses couches de la population française dont il m'a été possible d'étudier le volume du crâne, de la façon suivante : Savants et lettrés, bourgeois parisiens, nobles d'anciennes familles , domestiques parisiens, paysans. Alors que la moyenne des circonférences crâniennes des paysans galiciens est inférieure à celle de nos paysans, celle des Podhalains est très supérieure à celle de ces derniers : sans atteindre le niveau de la circonférence crânienne des bourgeois parisiens, elle s'en rapproche. La classification intellectuelle me semble ici parfaitement d'accord avec la classification anthropologique. Les paysans galiciens me semblent en réalité inférieurs aux paysans français, mais les Podhalains leur sont incontestablement très supérieurs. Le lecteur qui se rappellera de ce que j'ai dit de leurs aptitudes si variées n'aura, je pense, aucun doute sur ce point.
J'ai insisté dans le travail auquel je faisais allusion plus
1 . Recherches anatomiques et mathématiques sur les variations de volume du crâne. Mémoire couronné par l'Institut et par la Société d'anthropologie.
Depuis la publication de ce mémoire, j'ai eu occasion de mesurer les •crânes d'une quarantaine d'hommes célèbres que possède le muséum de Paris. J'ai fait connaître les résultats obtenus dans le Bulletin de la Sociétés anthropologie* Leur capacité vraiment gigantesque Justine amplement ce que j'avais essayé précédemment de démontrer.
haut sur les inconvénients des moyennes au point de vue de la détermination des caractères d'une race; elles effacent les caractères extrêmes qui sont souvent les plus importants à considérer. On va en avoir de nouveau une preuve par la mise en séries des circonférences crâniennes des Podhalains comparées à celles des autres Polonais et des Français. Le tableau qui va suivre indique combien sur 100 individus donnés il y en a possédant des circonférences crâniennes de la dimension indiquée par la première colonne du tableau.
Une des colonnes de ce tableau a été faite avec les mensurations de 354 circonférences crâniennes de paysans galiciens des régions avoisinant la frontière nord du Podhale (districts de Limanowa et Zyvice), que M. Kopernicki abien voulu extraire pour moi des registres de la section anthropologique de l'Académie des sciences de Gracovie. La colonne suivante a été calculée avec les 50 Podhalains que j'ai mesurés à Zakopane. Les deux dernières, dues également à mes recherches personnelles, sont extraites de mon mémoire sur les variations de volume du crâne.
Circonférence Paysans galiciens crânienne voisins des Tatras.
centimètres.
De 50 à 51
59 à 60 Au-dessus de
Podhalains des Tatras.
Bourgeois parisiens.
Total 100.0 100.0 100.0 100.0 100.0
Moy.de la circonférence 54.2
Savants et lettrés.