RUE DO BOULOI
MDCCCLII
Dans sa marche rapide, et ron pourrait ajoiiter circuculaire, car tout ce qui a eii revient, le temps a presque cbang^ la physionomie entiere de nos moeurs. Sous Louis XIII les procureurs allaient plaider au Chatelet, meme riiiver, htroisheuresdu matin; pendant ler^gne de Louis XIV on dinait a midi ; sous Louis XV on soupait 2i rheure oiidepuis longtemps on dort aujourd'hui. Quelles revolutions n'ont pas ^prouv^es nos costumes depuis la cotte de mailles jusqu'au paletot de ces dernitres ann^es? Comparez la langue que parlait Montaigne avec celle de Pascal; essayez d appliquer a la lecture de Ronsard Tattention facile et presque involontaire qui suffit h la lecture des poesies mcdernes. Et nos lois?
et nos coutumes? etnos goAts? Partout generations d'hommes et d'id^es, de sentiments et de formes, qui meurentk cdte d'autres generations d'id^eset d'hommes, qui germent pour s'epanouir au soleil et mourir k leur tour, line seule habitude a resiste, et resistera au milieu
de ces ecroulements successifs *de la vie sociale : c'est celle de faire succeder anx nombreuses fatigues, aux mille douleurs, aux deceptions infinies dela journee, le bon repos de la veiliee ; de la veiliee auprfes du feu, rhiver ; Fete, sous le platane ou Tacacia plantes devant la porte.
On veille dans nos riantes contrees du Midi, oil vivre e'est parler, causer, discuter, raconter sans cesse ; on veille dans nos provinces du Nord, oii la parole, plus lente, plus recueillie, cache aussi des sentiments plus fermes et plus profonds.
C'estde neufheures a minuit que la veiliee, depuis longtemps commencee dejk, ouvre aux causeurs la lice des beaux recits, des vieilles legendes rouiliees, des anecdotes merveilleuses, des contes familiers, et qu'on ecoute la lecture des romans : les romans, histoire de la vie. Et pendant ces trois ou quatre heures, celui qui parle ou qui lit et ceux qui ecoutent oublient, dans cette douce intimite, tous les deuils du passe et toutes les
tristesses du lepdemain. Heureux ceux qui oublient ! non moins heureux ceux qui font oublier, qui peuvent faire du present une belle fieur Isolde dont on n'apergoit pas les racines difformes qui plongent dans la boue.
Nous voudrions £tre de ces conteurs-la, un de ces enchanteurs qui font oublier les heures mauvaises ou maudites — et il y en a tant dans la vie I — k ceux qui viennent, h la fin du jour, se reposer sous Tarbre patemel ou aucoin du foyer domestique apr^s la lassitude du travail.
Le lecteur attribuera a ce desir bien ambitieux, mais bien doux, le litre que nous donnons a cette nouvelle reimpression de nos contes et de nos nouvelles.
La Marguerite des Marguerites » Tadorable soeur de FrauQois I**, elle qui s y connaissait mieux que qui que ce soit au monde, disait un jour a Clement Marot : c< Mon gentil poete, s&vez-vous bien ce que je d^sire- « rais le plus faire au monde s'il m'etait donn^ un jour c< d*y revenir? — L'amour, dit naivement Clement Marot* « — Non I 6crire des contes. — Et puis? demanda en-
« core plus naivement Marot, — Et puis en enten-
« dre raconter, dit la Marguerite des Marguerites. »