LEON GOZLAN
SUZON LA CUISINlfiRE.
La neige couvraitla campagnc qui s'etend dc Lieursaint a Melun ; chaque arbre offrait un brillant ranieau de crislal, auquel le soleil couchant venait attacher des milliers de petits lampions rouges, bleus, Verts et violets. Le froid etait vif et cassant. Pas un oiseau ne rayait Tespace. A des distances perdues, des lignes de fumee montaient lentement dans Tair en forme de tire-bouchons , et accusaient quelque reste de vie sur la terre muette et glacee. Quel charme n'a pas ce sommeil de la nature! Comme Thomme, que ne viennent plus distraire le feuillage des arbres, le bruit des ruisseaux, Teclat des prairies, le chant des oiseaux, la conversation des ^tres crees, aime a rentrer en • lui et se sent s^rieusement heureux en goutant ces deux puissantes jouissances du coeur et de Tesprit : se souvenir et imaginer, regretter et esperer encore ! J'ai tou jours con-
sider^ Thiver comme un oncle qui vous fait la morale, mais dont on doit heriter.
Au milieu de ces grands carres bien niveles et polis, oii Napoleon aurait r^ve quelque plan de bataille, on distinguait, aux larges lames de lumi^re horizontale partie du disque solaire, des touffes d'arbres, des toits de plomb, un grand developperaent de murs et de grilles de fer. En approchant, le vieux chateau de Ghandeleur se montrait, derri^re sa porte rouillee et a Textremite de ses triples allees de tilleuls et de marronniers, dans toute sa magnificence architecturale. II etait sombre comme la saison, et en parfaite harmonie avec le ciel gris qui lui servait de fond et de votlte. Decembre, s'il eut ete seigneur de Tendroit, n'aurait pas choisi de plus convenable demeure. Pas de lumi^re aux deux etages dont il se couronnait sous sa toiture d'ardoise diagonale. Les deux girouettes, plantees dans le coeur de deux bouquets de plomb, gemissaient comme deux orfraies aveugles.
Le chateau de Ghandeleur etait pourtant habite par un des plus braves et des plus joyeux gardes du corps du temps de la Restauration. G 'etait la qu apres les plus hardies ^quip^s le commandant Mauduit de la Yallonniere etait venu cuver ses amours, ses duels, ses intrigues, nous n'ajouterons pas et ses dettes, car il avait toujours ete trop riche pour en faire, malgre ses effrayantes prodigalites. On ne lui avait connu qu'un seul defaut, dont il s'etait sans doute corrig6 en quittant la cour, le monde et les plaisirs : c'etait c^lui de montrer une excessive vivacite dans ses col^res jalouses, de mettre un peu trop sa cravache au service de sa main, et sa main au service de ses disputes interieures avec ses mattresses. Ghacune d'elles pouvait dire, en indiquant une oreille dechiree, ie front coupe d'une ligne bleue ou le cou estompe d'une marque nebuieuse :
LES PETITS MACfflAVELS. 5
« J'ai servi sous le commandant Mauduit de la Yallonniere ; j'ai et^ aimee de lui. » II n'etait pas moins aime, en effet, de toutes ces charmantes femmes, ses victimes. Comme elles le regrettaient en parlant de lui ! II est vrai qu'il representait le pas^^ pour elks, et le pass^ est un si beau jeune homme ! Le comniandant, c'etait les bals de Saint-Cloud, de Saint-Germain et du Pecq ; les promenades enchantees de Tivoli, a travers ces petites allees de myrtes ou il faisait si sombre; les loges mysterieuses a Feydeau, les soupers chez Baleine, les folies de carnaval pendant les premieres annees du mariage de la duchesse de Berry, qui aimait tant qu'on s'amus^t autour d'elle ; enfin, le commandant Mauduit leur rappelait vingt-cinq ans, la jeunesse, Tamour, le bonheur. Tout avait disparu ou ^tait sur le point de disparaitre, excepte le commandant, retire dans son beau et severe chateau deChandeleur, au bout du monde ou aux portes de Paris, selon qu'il le voulait ; mais tout fait croire qu'il preferait 6tre au bout du monde, car il allait a peine deux fois par an a Paris, et encore etait-ce pour des affaires indispensables, pour donner une signature a son notaire ou se presenter chez son avou^.
On ne s'expliquait pas enti^rement, par Teffet seul d'une bouderie legitimiste, cette sequestration absolue apres une vie aussi accidentee que la sienne. Pen a peu, presque tons les partisans de la branche ainee avaient fait leur soumission : ceux-ci ouvertement, ceux-la a la suite de tons les delais hypocrites a Tusage des consciences etroites. Le commandant de la Yallonni^re demeurait done evidemment loin de Paris a cause d'un motif tout a fait Stranger a Topinion qu'il professait en politique. Quel est done ce motif? se demandaient ses nombreux amis, ses anciens compagnons de f^tes , et toutes ces femmes char-
mantes dans le souvenir desquelles il n'avait pas ete remplace depuis bientot huit ans. Encore s'il etait marie, nous cotnprendrions; si mSme il vivait dans son chateau avec la demiere representante de quelque passion ; mais nous connaissons, se disaient ses amis et ses amies, toutes les passions sabrees par le conmiandant. Lui, grand Dieu ! s^enfermer entre quatre murs pendant huit ans avec une femme! Mais la supposition serait encore absurde en lui accordant huit femmes, et en admettant qu'il n'aurait eu qu une seule annee a demeurer avec elles. II n etait pas aussi facile qu on se I'imaginera peut-^tre d'arriver a un complet eclaircissement par le fait tres-naturel et tr^simple d une visite a son chateau de Chandeleurt Gomme il n'invitait personne , personne ne croyait convenable de se rendre importun dans le but de satisfaire une curiosite qu'il aurait devinee. On regreltait done beaucoup Tenigmatique commandant Mauduit de la Vallonniere en attendant qu'on Toubliat.
Au moment ou le soleil s'eteignait dans une mer de neige, une petite voiture s'arr^tait a la grille du chateau, qui s'ouvrit quelques minutes apres. Le bruit des roues brisant los milliere d'aiguilles glacees amoncelees dans la grande avenue se fit entendre dans la solitude, et se perdit bientdt au milieu de Fimmense silence repandu sur la campagne. La nuit d'ailleurs attachait deja ses longs fils d araignee aux branches noires du pare.
— Qui dois-je annoncer? demanda un domestique au voyageur descendu de voitiu^e.
— M. de Morieux, repondit celui-ci avec une visible hesitation. Oui, M. de Morieux.
Puis, se tournant vers son domestique, le voyageur lui dit:
— Attendons. Peut-6tre repartiras-tu tout seul; pent-
6tre nous en irons-nous ensemble. Cela depend d une circonstance... Donne-moi toujours mon manteau, pour que je n'aie pas Tair de m'implanter ici.
M. de Morieux achevait a peine sa phrase qu'il entendit une voix qui venait du fond de plusieurs pieces et qui chantait, sur Fair de chasse si connu sous le nom de la Saint-Hubert :
Vive I TiTd I'ami Morieux t Ah! dois-je en croire Mes deux Yeuxl Vive ! Yi?e I'ami Morieux !
— Je resle, dit aussitol M. de Morieux a son domeslique. Pars.
— Quand faudra-t-il venir chercher monsieur?
— Jamais, dit le commandant en prenant son ami entre scs bras et en Tembrassant a plusieurs reprises.
— Je t'ecrirai.
— On t'ecrira, dit le commandant.
— Oui, monsieur le commandant.
— A propos, il me semble, reprit le commandant, qu'il fait bien froid pour t'en aller a Paris a cette heure et sans avoir rien pris. Rentre ton cheval, et va ensuite te chauffer, souper et te coucher. Tu ne t'en iras que demain... Qa t'arrange-t-il, Morieux? C'est que, si cela ne t'arrangeait pas, cela me serait parfaitement egal.
Les deux amis regagnerentune vaste pi^ce placee du cnte du pare, et se laiss^rent tomber tous les deux dans d'immenses fauteuils de campagne, devant un feu en train de consumer une demi-voie de bois.
Dans le premier moment, ils ne trouv^rent rien a se dire, tant ils eprouvaient une joie vive et cordialement
6 LES PETITS BIACHIAVELS.
vraie a 6tre ensemble apres huit ans de separation. Le cceur a des Eclairs, mais pas de logique. lis ne savaientpar ou commencer le long poeme de Tabsence. Enfin, apr^ s'^tre jetes une troisi^me fois dans les bras Tun de Tautre, M. de Morieux dit au commandant Hauduit :
— Tu es heureux, toi?
— Ne le serais-tu pas, mon ami?
— Ne parlons pas encore de moi. Tu es heureux, n'estce pas?
— Mais oui, tr6s-heureux.
— Tu as renonce au monde?
— Comme un c^nobite.
— Un cenobite retire dans un bon chateau.
— Excellent.
— L'ete, tu p6ches?
— Oui, je p^che... qui Taurait dit?
— En automne, tu chasses ?
— Beaucoup.
— Ton pare est giboyeux?
— Extraordinairement.
— L'hiver, tu te recueilles aupres de ton feu, 6u bien tu visites tes voisins. De braves gens, sans doute?
— Oui, mon ami.
— Ah! voila le bonheur ! tu Tas pris au gile.
— Je le crois.
— Et tu Fas trouve, parce que tu es devenu sage.
— Pas plus qu'un autre, mon cher de Morieux.
— Je te demande pardon, plus sage mille fois qu'un autre, que tons tes amis, que moi surtout ; tu as compris que Paris ne vaut rien a une certaine epoque de la vie et quand on y a vecu comme nous. Y vivre garcon, c'est 6tre chaque jour, ehaque heure, martyr de son impuissance a suivre les autres, de plus jeunes qui viennent vous rem-
LES PETITS MACHIAVELS. t
placer; yvivre marie?... monami, je tesavais brave, aimable, spirituel, mais je ne te croyais pas du genie. Tu as du genie...
— Morieux, chez les anciens, Thospitalite se donnait pour rien; est-il d'usage maintenant, chez nous, de la payer d'avance par des compliments comme celui que tu m'adresses, ma parole d'honneur, je ne sais pourquoi ?
— Tu as du genie, commandant, repeta de Morieux en s'agitant comme un homme tres-afflig^ de ne pas en avoir.
— Voyons, mon bon ami, dit le commandant en passant amicalement son bras autour du cou deM.de Morieux, qu'entends-tu par ces paroles, ou je vois moins, avec raison, rintention de me faire une flatterie que celle de te plaindre indirectement du sort. Si ce que je vais te dire te fache, tant pis, mais je le dirai toujours. Je t'ai connu banquier.
— Oui, mon ami.
— Tr^s-riche.
— Je suis plus riche que jamais.
— Alors, qu'ai-je done que tu n'aies pas, qui te fasse envie, que je puisse te donner? Es-tu jaloux de mes chevaux gris? mais tu en as aussi; de ce coup de sabre que j'ai rapporte de la guerre d'Espagne, ou de ces deux dents qui memanquent?
- Mon ami, s'ecria de Morieux, tu n'es pas marie, vol la ton bonheur; tu ne t'es pas marie, voila ton genie.
— C'est done cela ?
— C'est cela, mon ami. Et n'est-ce pas assez?
De Morieux laissa tomber sa tfite sur sa poi trine, et il garda cette attitude pensive jusqu'a ce que le commandant lui dit :
— Si je ne me trompe, tu as pourtant epouse une personae que tu aimais beaucoup.
— Mais pourquoi Tai-je aimee? s'ecria de Morieux comme un homme qui peut enfin parler, s'alleger d un lourd et long silence , pourquoi Tai-je epousee? Est-ce pour sa dot?
— Je crois qu'elle n'en avail pas...
— Pas le sou, mon ami. Est-ce pour son heritage? mais elle n'a rien a esperer.
— Madame de Morieux, interrompit le commandant Mauduit, qui ne voulait pas se faire d'avance Tapprobateur de toutes les recriminations du mari centre la fcmme, est une fort belle et fort aimable personne...
— Je ne dis pas non ; mais tu sais mieux que personne, mon ami, que ce n'est ni toi, ni moi, ni pos amis qui pouvions nous marier pour Tunique plaisir de ravir une jolie femme au monde et aux salons. Nous n'avons jamais fait la guerre a si haut prix.
— Sansdoute...
— D'ailleurs quelle gloire raisonnable y avait-il a enlever madame de Morieux, demoiselle, au rang plus que modeste ou elle est nee?... Tu sais qu'elle est la fille d'un de mes fermiers.
— Qu'importe, si tu Taimais?
— Mais il importe beaucoup.
— Mais non!...
— Mais si!...
— Comment?
— Tout mon malheur vient de la.
— Ton malheur?
— Un malheur qui m'a fait quitter ce matin m^mema maison comme un fou, comme un desespere, comme un homme decide a s'exiler, a se noyer peut-Otre, si a la douleur que jVprouve avait du se joindre par hasard rolh? dVtre mal rcgu chez toi !...
— Est-ce que c'etait possible? Mais dis-moi... C'est-adire dis-moi, si tu le juges convenable, car tu ne me dois aucune confidence. . .
— Au contraire. Tes conseils...
— Je n'ai pas grande experience en menage, mon pauvre ami.
— Heureusement pour toi! Le coeur de Tami me suffira.
— Alors, puisque tu le veux, repliqua le commandant en croisant les jambes, je t'ecoute. Mais a propos, se reprit-il vivement en les decroisant et en se levant, il faut souper ou diner, et, pour diner ou souper, il est n^cessaire que je donne mes ordres. Permets.
Le commandant sonna ; un domestique vint.
— Mistral, monsieur dine avec moi.
— Ah ! monsieur dine avec vous.
— Oui... Qu y a-t-il ici?
— Mademoiselle Suzon a ordonne avant de partir...
— II ne s'agit pas de mademoiselle Suzon, mais de nous faire a diner. Au surplus, ajouta le commandant, voici le menu; on I'executera a la lettre.
— Oui, monsieur, a la lettre.
— Des petits pat^s...
— Des petits pat^s, dites-vous?
— Des petits plites, insista s^chement le commandant. Une truite saumonee.
Mistral regarda son maitre avec etonnement.
— Une truite saumonee, repeta celui-ci en ajoutant : un coq de bruy^re.
— Un coq !
— Ce quMl y a de plus coq! Entends-tu?
De Morieux restait meditatif ; il n'entendait pas un mot de ce que disait le commandant a son domestique.
10 LES PETITS MACfllAVELS.
— Mais, monsieur le commandant, le bouilli d'hier?
— Tu le mangeras, repondit Mauduit en pincant si vivement Toreille de Mistral, que celui-ci devint rouge comme une grappe de groseille de Tarri^rifr-saison.
— Un faisan truffe.
— Un faisan ! Mais, monsieur le commandant...
— Deux faisans.
— Et truffes?
— Bourres de truffes comme un mortier. Untends-tu?
— J'entends, monsieur le commandant. Mais mademoiselle Suzon avait dit pourtant qu'on arrangerait ce restant de veau/..
En appuyant le pied du fauteuil sur I'orteil de Mistral, le commandant apprit a son maitre Jacques a menager ses commentaires, et a ne m^ler, en ce moment, aucun nom propre a la conversation.
— Apr^s, nous aurons une entree de champignons.
— Oui, monsieur le commandant.
— Une salade de homards.
— Mai3, monsieur le commandant, il faudra aller chercher toutes ces choses-la a Paris.
— Eh bien! dit le commandant, qui, pas a pas, avait pousse Mistral pr^ de la croisde du salon et assez loin de la cheminee pour que de Morieui n'ent^dit presque rien ; on ira a Paris, on ira k Paris.
— C'est bien loin ; il est tard.
^ On prendra des chevaux a la poste.
— Des chevaux de poste pour un homard.
— Pour mon plaisir.
L'oreille gauche de Mistral subit le pincement douloureux de Toreille droite.
— Ce n'est pas tout.
— Quoi encore, monsieur le commandant?
— Je veux les plus beaux fruits de Ghevet ; quelques ananas. . .
— Mademoiselle Suzon avait dit que les noix qui sont dans le grenier, et qui commencent a moisir, seraient mangees...
— Te tairas-tu ?
«— Je me tais, monsieur le commandant.
— Pour vins, nous aurons du volney, du chambertin, du chateau-margaux, du champagne et du vin du Rbin.
Mistral, qui etait Marseillais, comme son nom Tindique, fit un signe de croix.
— Et des liqueurs a Tavenant.
— A I'avenant! murmura Mistral, qui crut qu'i Cavenant etait le nom d'une liqueur tr^s-ch^re et tres-rare.
— Va-t'en maintenant.
Bouleverse, Mistral se retirait ; le commandant le rappela.
— Nous souperons a onze heured*
— A onze heures!
— Oui, monsieur Mistral.
— Vous ne voiis coucherez done pas a neuf heures?
— Apparemment, admirable et stupide Marseillais, digne de representer au c6te droit de ta Chambre, pres des marchands de sucre, ton honorable departement.
La t^te basse, la stupefaction ecrite sur tons led traits, Mistral sortit du salon pour aller remplir les ordres du commandant, ordres qui effrayaient son imagination, troublaient ses habitudes, a ce point qu'il se retouma pour s'assurer que c'etait bien son maitre de tons les jours qui les lui avait donnes.
— Nous souperons a onze heures, Morieux, dit le commandant a son £^mi en reprenant sa place aupres de lui.
— Quand tu voudras.
— Maintenant, je t'ecoute. Allume d'abord ce cigare. Et de Morieux continua ainsi le r^cit de ses tribulations
conjugalcs :
— Tu comprends done, commandant, que je n'ai epouse Lucette ni pour sa beaute, quoiqu'elle soit r^elle, ni pour sa fortune, ni pour ses esperances, ni pour rien de ce qui fait aujourd'hui qu'on se marie a Paris quand on a mon nom et ma position sociale. J'etais fatigu^, harasse du monde. . .
"^ Comme moi, murmtira tout has le commandant.
— Fatigue de la vie de restaurant...
— Comme moi.
— Fatigue, accable des soirees au club, a TOpera, dans les cercles...
— Comme moi.
— Lasse du jeu, des intrigues des autres et des miennes.
— Comme moi, toujours comme moi.
— Accable, ennuye des succes m^mes que j^obtenais de mes quelques avantages d'homme riche, d'homme lance, et peut'Stre aussi d'homme assez agreable, puisqu'il faut tout dire dans cette confession...
— Toujours comme moi.
— Mais toi, s'ecria de Morieux, toi, tu ne t'es pas marie, et moi... Enfin, je poursuis. J'avais trente-huit ans ; continuer la vie que nous menions depuis douze ou quinze ans me paraissait aussi impossible quMl nous aurait paru impossible d'y renoncer lorsque nous etions en train d'en jouir. D'ailleurs nos amis se detachaient Tun apres Tautre de ce faisceau que nous formions et que nous pensions si follement devoir toujours se tenir debout et fleuri comme un mai de village. Constantin occupait son consulat en Amerique, de Rostainger ne quittait plus ses terres de la Bourgogne, Yillefeuillc se mourait du foie; Champloux,
Texcentrique Champloux, avait ete oblige, depuis la mort de son oncle, de se mettrc a la tete de sa manufacture de Choisi-le-Roi ; toi-m^me, lu prelndais deja a Texil oii tu as fini par te confiner : qu'allais-je devenir? et puis... et puis...
— Et puis, il faut bien le dire, interrompit le commandant, et puis tuavais trente-huit ans ; et, quand a comme nous tenu longtemps la campagne, vieilli au service, trenteliuit ans vous font trouver Toreiller agreable et le coin du feu fort doux ; je sais qu'il y a des exceptions.
— ' C'est parce que je n'etais pas une de ces exceptions, c'est parce que je ne voulais pas en dtre une, car on est un peu ce qu'on veut, que je ne me sentais pas le courage de vivre en gargon : toi, tu as eu cet admirable courage...
— Ne parlous pas de moi.
— Monsieur, vint dire tout bas Mistral a Toreille du commandant, mademoiselle Suzon a emporte la clef de Tarmoire ou est le Sucre.
— Je crois que celle-ci ouvre cette armoire. Tiens, serst'en et sors.
— II fallait bien...
— Va-t'enI
— Oui, monsieur.
— Ne te gene pas, commandant ; un maitre de maison n'a pas de permission a demander.
— Non, ce n'est rien : une femme de confiance que j'ai ici pour diriger le chateau est allee pour quatre jours a Melun, et les domestiques ne savent rien faire quand elle n'esl plus la. Mais continue.
— La fille d un de mes fermiers, Lucette Vernon, etait ^enue quelquefois chez moi pour me payer les rentes de son pere. Sa naivete, sa graces villageoise, son charmant naturel, sa modestie, m'avaient frappe. Lorsque je vins a
U LES PETITS MACfflAVELS.
m'occuper serieusement de menage, je dus, tu le supposes, passer en revue non pas les femmes que j'aimais le plus, car nous en etions arrives a ne pas aimer beaucoup, tu le sais, commandant.
— Ce n'est que trop vrai,
— Eh bien ! je te dirai, pour abreger ce reoit, que jc n'en vis pas, parmi celles qui pourraient peutr^tre m'ai^ mer, de plus convenablement placee que Lucette Vernon. EUe m'aimerait pour moi, j'avais ^te tr^s-utile a son pere pendant trois mauvaises annees de recolte; j'avais fait avoir asa m^re un debit de poudre rural; c'est grace a moi que son frere avait ete libere du service militaire ; enfin, en Tepousant, je lui reconnaissais deux cent mille francs, et lui donnais pour faire son trousseau vingt mille francs comptant.
— Paysanne, epous^ungentilhomme riche, qui fait de la banque pour se distraire, qui possMe, car tu as ceia au moins, trente mille Uvres de rente, c'est faire un assez beau rdve. Mais ce que je ne comprends pas, mon cher de Morieux, poursuivit le commandant, c'est que tu aies fait sans amour, sans violent amour de ton cote, un pareil mariage.
— Mon cher, Tamour serait venu, j en suis sftr, sans ma mauvaise etoile.
— Ah ! ii y a une etoile ? Et ou la places-tu? Voyons cetle etoile.
— Ce qui me tit faire ce mariage est la mtoe cause, mon ami, qui rend si cher a Thomme qui a longteuips voyage le coin du foyer; la cause qui porte naturellement rhomme qui a fait exces du vin a boire de Teau ; la cause qui veut que toi-m6me, car je te oiterai toujours comme exemple, sois venu ici te releguer au milieu de deux ou trois fordts, k six lieues de Paris, et au fond d'un vieux
LES PETITS MACfllAVELS. 15
cMteau k machecoulis. Les femmes du monde m'avaient blase ; une femme de la campagne, pensai-je, me soufflera une seconde vie, changera mes horizons, comme disent les poetes, et d'autres sensations me rendront le coeur meilleur et Tesprit plus content. Enfin j'avais arr^te d'epouser une femme simple. Qui mieux choisir que Lucette? Pour que ma transformation itt complete, je me promis de me faire simple comme «lle dans la vie nouvelle que j'allais lui devoir. Ceux qui le trouveraient mauvais detourneraient la t^te. Je resolus, en Tepousant, de voir ses parents, de me lier le plus intimement possible avec son p^re, le fermier, avec son oncle, qui a une scierie de planches sur FEtampes, avec ses cousins, des meuniers, des marchands de ble, des marchands de fourrages. Tu souris...
— Un peu... Je vois venir...
— Tu ne vois rien venir, je te Tassure. Erifin j'epousai Lucette Vernon.
— Te voila en plein fourrage, comme tu le desirais.
— Comme je le desirais. La lune de miel...
— Monsieur, vint dire une seconde fois Mistral au commandant, mademoiselle iSuzon a aussi emportd la clef de Tarmoire oil Ton met Thuile et les epiceries.
Apr^ avoir jete a Mistral un regard qui Fetlt fendu sHl ei^t ete de marbre, le commandant lui dit, toujours sans 6tre entendu de M. de Morieux :
— Qu on aille acheter de Thuile au village, et delivremoi de toi.
Mistral se retira tr^s-peu rassur^.
— Tu disais done que la lune de miel... reprit le commandant, cherchant k deguiser le plus possible la contrariete sous-marine que venait de lui causer Mistral.
— Que la lune de miel fut du meilleur miel. du miel de Narbonne. Mon bonheur le plus doux, le plus vrai, le
plus grand, je te I'avoue, fut de voir ma femme ne prendre aucun plaisir au luxe, a la splendeur dont elle se trouva tout a coup environnee et comme submergee. II me sembla qu'elle regarda en pitie, qu'elle foula pour ainsi dire aux pieds, pour me servir de Texpression consacree, les pompes du monde et ses magnificences. Allons, me disje, elle a fait la moitie du chemin qui doit nous mener tous deux a une felicite parfaite. Elle est d'une admirable simplicite. II me reste a faire maintenant Tautre moitie du chemin, et je vais la faire. Tandis que ma femme est en train de dedaigner les seductions d une societe que j'ai dft lui montrer pour que la curiosite ne lui donnat pas plus tard le desir de la connaitre, desir toujours dangereux quand il a ete maladroitement comprime, je vais, moi, de mon cote, completer notre double education. Et je me rapprochai, ainsi que je me Tetais promis, de ses parents et de sa famille, bonnes gens, gens de la campagne. Je laissai ma femme a Paris, et j'allai resider avec quelque regularite au milieu de mes fermiers, m'associant a leur negoce, me familiarisant avec leurs habitudes, me levant de bonne heure, me couchant comme eux apres la veillee, m'initiant enfin aux hommes et aux choses de cette autre societe dont je voulais faire la mienne. L'apprentissage fut rude, mais j*esperais qu'il me recompenserait plus tard de ma patience, de mon devouement, au bout duquel je voyais une existence calme, saine, heureuse, pour ma femme et pour moi. Cela valait bien quelques annees de courage, quelques efforts de resignation.
— Quel kge avait ta femme quand tu Tas epousee? demanda le commandant.
— Seize ans.
— En sorte que, lorsqu'elle a eu dix-huit ans, tu en as compte quarante? dirait Mistral ou M. de la Palice.
LES PETITS MACHIAVELS. n
— Mais oui.
— Ah! mon ami!
— Tu crois deviner, commandant?
— Je te devine. Couvre-toi.
— Tu ne devines pas du tout.
— Ainsi, tu n'es pas?...
— Non...
— Je ne suis que marie.
— Que marie?
— Ne trouves-tu pas que c'est asscz?
— Alors, je ne devine pas.
— Ecoute, commandant.
— Si je t'ecoute !
Mistral entra pour la troisieme fois au salon. La moustache pommelee du commandant se h^rissa. II se leva, et alia vers la porte pour emp^eher son epouvantable Marseillais de s'approcher de la chemin^e.
— Qu'y a-t-il encore?
— II y a...
— Parleras-tu, bouche du Rh6ne?
— n y a, monsieur, qu'il n'y a plus de bois pour faire le diner, plus de braise, plus de charbon.
— Qu'est-ce que c'est qu une pareille plaisanterie?
— Monsieur sait bien... •
— Qu'est-ce que je sais?
— Que mademoiselle Suzon ne laisse jamais les combustibles a notre disposition.
— EUe aurait aussi emporte les clefs du bdcher?
— Oui, monsieur.
— C'est trop fort!
— Oui, monsieur, c'est trop fort.
— Qui te demande ton avis?
— Je croyais...
iS LES PETITS MACHIAVELS.
— Comment faire?
— On ne vend pas de bois ici...
— Enfonce la serrure du J)ucher.
— Oui, monsieur.
— Ecoute pourtant, Mistral, ajouta avec hesitation le commandant Mauduit.
— Je vous ecoute, monsieur.
— Tache qu'on ne voie pas trop que la serrure a ete forc^e.
— C'est bien difficile, monsieur le commandant.
— Faites comme vous Tentendrez. Demain, on fera venir un serrurier.
— De cette mani^re, dit Mistral, mademoiselle Suzon ne s'apercevra pas du gSchis.
— Imbecile! qui est-ce qui te parte de mademoiselle Suzon ? Qu'a-t-elle a voir en ceci ?
— Rien, monsieur, rien...
— Est-on alle a Paris chercher les comestibles que j'ai indiques pour le souper?
— Vos gens sont a Paris en ce moment. Nous les attendons dans une heure.
— C'est bien. Tenez pr^ts les feux de la cuisine, puisque vous avez maintenant du bois et du charboii.
Mistral s'estima heureux d'etre quitle a si bon marche de sa troisi^me apparition.
— Je me trompais, poursuivit de Morieux, quand je comptais recevoir ici-bas la recompense de ma peine, de celle que je prenais pour devenir fermier, marchand de bestiaux, de fourrages et de grains, comme mon noble beau-p^re et les excellents parents de ma femme. II y avait a peu pres trois ans que je menais cette vie pastorale, rurale et frugale, loin de Paris, oA je ne venais gu6re que tons les quinze jours pour passer une semaine avec Lucette,
LES PETITS HAGHIAVELS. 19
lorsqu'une fois la fantaisie me prit d aller la voir sans lui annoncer ma bonne visite.
— Ah ! diable ! dit le commandant.
— II etait environ neuf heures du soir. J'entre chez moi en gu^tres de cuir, en paletot de cuir laine, en chapeau rond, en gants de peau de lapin. Bieu me pardonne ! et avec une barbe de qiiatre jours. Et crotte! II avait plu depuis midi, et j'avais fait une partie de la route a cheval. Figure-toi dans quel etat j'etais. Au bout du compte, j'etais comme un fermier que j'etais. Je traverse le corridor de mon hdtel, et que vois-je? des pots de fleurs pos^s sur chaque marche de Tescalier, des bougies partout. Me serais-je trompe de maison? Mais non, je reconnais mes domestiques. Us sont en livree neuve. Eux, c'est autre chose, ils me reconnaissent a peine. <( Ah 9a ! leur dis-je, qui ftte-t-on ici, s'il vous plaits bonnes gens? — Qui? mais tout le monde. Vous donnez une grande soiree. — Je donne une grande soiree ? — Oui, monsieur, les voitures vont venir dans une heure. Hier, vous avez aussi donne un grand souper. D'ailleurs, toutes les semaines il y a pareille fgte chez vous. — Toutes les semaines ! — Oui, monsieur.
— Et depuis combien de temps? — Depuis deux ans environ. » Je croyais rdver. La phrase est tr^s-banale, mon cher commandant, mais je n'en sais pas de plus vraie pour peindre ma situation d'esprit en ce moment. « C'est parfait, dis'je aux domestiques ; conduisez-moi vers madame.
— Impossible en ce moment, madame se fait coiffer. — Mais non, dit un autre valet du haut de Tescalier, le coiffeur est parti depuis un quart d'heure. — En ce cas, conduisez-moi vers madame. — Ah ! non, dit le second valet, celui qui venait de parler : madame est en train de repeter son fameux pas avec son maitre de danse ; et elle ne veut pas qu'on la derange quand elle etudie ; elle repute un
pas fort difficile qu'elle doit danser ce soir. — Ah ! madame apprend a danser. — Oh ! monsieur, madame danse a ravir, vous la verrez ce soir. » Comme traque entre les appartements de ma femme, ou je ne pouvais pas entrer, et les personnes qui arrivaient, je courus dans la cuisine pour me cacher et attendre que ma femme voulAt me recevoir.
— Quelle revolution ! mon pauvre Morieux.
— Foudroyante, mon bon ami. Enfin je suis'introduit aupr^s de ma femme, qui s'exeuse de son mieux en me disant qu'elle ne savait pas que je dusse venir, que sans cela*.. que, d'ailleurs, jesuis le bienvenu. « Faites comme chez vous », me dit-elle en souriant, a moi plante devant elle, dans le costume que je t'ai decril. J'avais Fair d'un fermier de la Beauce ou du Gatinais venant a une heure indue lui payer son fermage. Je pus pourtant lui dire : « Est-ce bien vous? — Comment! si c'est moi? Je suis moi comme vous 6tes vous. — Mais vous voila une femme du monde? — Pas tout a fait. » Je t'assure, cher commandant, qu'elle etait modeste dans sa reponse. Ma femme etait eblouissante de beaute, de jeunesse, de distinction, belle autant que j'^tais affreux. Les roles etaient changes. « Mais, madame, je vous ai epousee pour votre simplicite ! m'ecriai-je. — ft moi, mon ami, me repondit-elle, pour votre bon ton, pour votre excellent gotlt, pour votre esprit, pour vos mani^res, que je me suis efforcee d'imiter, je n'ose pas dire acquerir. » Et, ayant dit cela, elle me tendit une charmante main divinement gantee, ou il me fallut un effort surhumain pour laisser tomber la mienne gantee de peau de lapin. Elle reprit doucement, et d'une voix agitee par le plaisir qui Tappelait, Tattirait dans ses salons : « Je ne vous ai pas contrarie lorsque vous avez voulu devenir gros fermier; pourquoi trouveriez-vous
mauvais, mon bon ami, que je sois passee grande dame? Ou est le mal? » Commandant, qu'aurais-tu lait k ma place?
— Le coup est trop extraordinaire pour qu'on n'en soit pas etourdi. Je ne sais ce que j'aurais fait. Et toi, enfin, quel parti pri&-tu?
— Je me resignai, non pas a me montrer a la soiree de ma femme, mais a rester cette nuit-la chez moi. Je me placai derriere une porte en glace a travers les rideaux de laquelle je voyais tout sans 6tre vu ; ce leger obstacle ne m'emp^chait pas non plus d'entendre. La soiree fut extrdmement brillante. Je ne te la decrirai pas; nous avons assez vu de soirees ; mais ma femme surpassa tout ce que dans notre temps nous avons connu en amabilite, coquetterie du monde, intarissables agrements d'esprit, eclat, facilite de maintien; elle chanta a ravir, dansa a ravir..: ma femme, qui avait appris a chanter et a danser!... et cela sans cesser de faire les honneurs de sa maison avec la dignite et Texperience d'une douairi^re ! Comment avait-elle appris tout cela?
— Parbleu ! pendant tes absences, pendant que tu t'exeryais a devenir fermier.
— En trois ans, men ami; mais en trois ans!
— Au besoin, mon cher Morieux, elle Teut appris en trois mois, en trois jours! les femmes!
— Mais la mienne, mon ami ! Tu comprends, commandant, que le lendemain je cherchai a savoir si la revolution morale etait aussi profonde que j'avais lieu de le craindre. Je ne me convainquis que trop de la justesse de mes craintes. Ma femme etait une autre femme, comme moi j'etais devenu un autre homme. Je lui demandai si elle comptait continuer le genre d'existence dont elle m'avait offert la veille un si brillant echantillon. Sa reponse
fut nette. « Depuis que j'ai I'honneiir de porter votre nom, me dit-elle, je ne m^ne pas une autre existence; c'est la v6tre, c'est celle de tous vos amis, de leurs femmes, avec lesquelles vous m'avez mise en rapport pour les imiter, je presume. Quant aux talents d'agrement que j'ai acquis, je n ai souhaite de les avoir que pour vous faire honneur. Les posseder m'a paru Taccomplissement d un devoir com- H[iande par Tobscurite de ma naissance ; c'est une esp^ce de dot que j'ai voulu vous apporter aprfe le mariage. — C'est tres-bien, madame, rdpohdis-je, continuez done a vivre de la m6me mani^re, puisque vous vous justifiez si bien ; mais permettez-moi de ne pas changer non plus la mienne. — Puisqu'elle vous plait... — Oui, elleme plait, » repliquai-je avec humeur. Et depuis lors, mon ami, devant ma femme, aux yeux de laquelle je n'ai pas voulu jouer le role d un homme qui s'est impose la tache de changer de caractere, de mcBurs, de costume, sans autre profit que de lui paraitre souverainement b^te, devant mes amis qui m'auraient trouve encore plus ridicule, devant le monde, oe monde que tu connais aussi bien que moi et qui ne pardonne pas, il m'a fallu persister dans le travestissement que j'avais pris pour me placer au niveau de ma femme, c'est-a-dire conserver mon caractere et mes habitudes de fermier. Depuis cinq ans, je joue cette comedie ; mais le r51e m'ecrase, il me rend tantot stiipide, tantot furieux. Mon caractere s'est aigri, celui de ma femme n'est pas devenu meilleur ; elle s'est cree un monde, une societe a part. Dans ce monde, je suis forcement lourd, deplace, triste, malheureux, pr6t a chaque instant a revenir, f<it-ce au prix de ma honte, a mon ancien genre de vie, pour montrcr a ma femme que je puis encore lui donnerdeslefons d'eldgance, de bon ton, ou bien a la renvoyer, comme je Ten ai menac^e I'autre jour, a sa charrue, a sa ferme, k son troupeau. C'est mal, tr^-mal, je
le sais, commandant; mais, si tu etais dans ma peau« tu saurais ce que j'ai endure pour en venir la.
— Je ne dis pas...
La figure du commandant se rembrunissait depuis quelques minutes.
— Et tu ne sais pas tout !
-T Quoi done encore ?
— Ce matin, elle m'a demande dialler au bal de la cour.
— Ehbien?
— Est-ce que je puis aller a la cour, moi ? a un bal des Tuileries ! Apr^ huit ans du metier que je fais, moi endossant rhabit a la fran^aise, chaussant Tescarpin vemi, etalant le bas de soie... Ah ! comme on rirait... Et je ne veux pasqu'on rie! « Puisque vousrefusez de m'aocompagner, ma dit alors ma femme, je me presenterai toute seule, comme une veuve ou comme un phenom^ne... » Et elle s'est mise a rire, mais a rire d'une mani^re si impertinente, si mortiiiante pour moi, que... j'ai leve la main sur elle ; sur-le-champ elle a demande la separation. « Vous Taurez tout de suite, madame, lui ai-je repondu, car je pars, je m eloigne de Paris aujourd'hui m^me. Votre pere, que je verrai, vous dira le sort que je compte vous assurer. » Et je lai quittee ce matin ; et voila pourquoi je suis ici en ce moment. Oui, voila pourquoi... Pouvais-je vivre plus longtemps ainsi? dis, mon ami. Ai-je bien fait ?
Les deux amis se regard^rent ensuite en silence.
De Morieux paraissait accable sous le poids du passe qu'il venait de soulever, afin que son ami le commandant s'en rendit un compte exact et jugeat impartialement sa conduite. II avait mis a jour le fond de sa conscience; il attendait une opinion. De Morieux etait a peu pr^ de Tage du commandant; mais, quoiqu'il eiiX ete a trente ans
24 LES PETITS MACHUVELS.
beaucoup mieux que lui, plus joli et plus elegamment tourne aux yeux des femmes, aujourd'hui, a quarante-six aos, il paraissait infiniment plus fatigue. Son etoffe, sll est pennb de risquer cette image, etait plus passee de mode parce qu'elle avait ete trop a la mode. Le riche banquier, ce beau de la Restauration, avait maintenant les yeux, qu'il avait auparavant d'un bleu fier, clairs comme des perles trop longtemps exposees aux feux des soirees ; perles encore, maisconsiderablement diminueesde valeur. Ses cheveux grisonnaient beaucoup autour de son front, pur cependant de toute forte ride ; son nez, qu'on trouvait autrefois charmant de fmesse et de pente, busquait avec trop de sailUe, et ses dents, belles encore, bleuissaient legerement sous leur superbe email un peu entame par la lime du dentiste. Sa figure avait grossi, et, comme la majeste ne pouvait entrer dans les lignes etroites de son contour, elle devenait d'annee en annee plus ample que noble. De Morieux n'avait pas engraisse de facon a disparaitre, a s'envaser dans un facheux embonpoint ; il etait pourtant loin de ressembler au delicieux cavalier de 1854, et surlout de 1828. D une taille moyenne, il ne s'etait ni aplati, ni voiite : il avail subi des alterations, pas de defgradations. Sans la negligence des demieres annees, il aurait lutte avec des chances avantageuses contre T^ge; mais il avait mis tellement en oubli les soins si imperieux du costume, lui si elegant jadis, que llumann, son tailleur, ot le roi dans Tart d'habiller, Humann, qui ne dedaignait pas de le consulter sur les modes, sur les coupes d'un hal)it ou le dessin nouveau d une redingote, aurait rougi et Taurait maintenant renie. Ruine, mais ruine d'un palais, de Morieux attestait encore Thomme de gout par la fmesse de ses pieds, la delicatesse de ses mains cbarmantes, et surlout par un ton exquis dans les manieres.
LES PETITS MACfllA VELS. 25
Quant au commandant Mauduit, il etait d'une constitution trop nerveuse pour n'avoir pas repousse avec plus de succes que son ami Fassaut de ces quarante mille hommes qu'on appelle quarante ans. II les portait sans doute, mais en Hercule. Ses cheveux gris ne donnaient que plus de valeur aux noirs; ses yeux s'etaient enfonces, mais ils flamboyaient toujours. Son nez, un pen large a la base, ne deparait pas son visage male, tres-inegalement barbu ; il avait conserve les grosses moustaches, la barbe et la moitie de ses formidables favoris de garde du corps. Cette barbe, qui plaisait tant autrefois aux femmes delicates que reunissait le spirituel docteur Alibert dans son coquet entresol des Tuileries, avait a present des reflets nombreux, rouges,' dores et blancs, qui ne deplaisaient pas; c'etait une for^t d'automne. Et ces deux ou trois dents brisees, qui le deiSguraient a vingt-cinq ans, lui seyaient a quarante-six ans, autant que ce valeureux coup de sabre qui lui descendait du front jusqu'aux levres, en touchant au nez. Son begayement, tres-leger du reste, et cause en partie par la lacune de ses dents et la fetite martiale de ses levres, donnait une pointe d'originalite a sa conversation. Beaucoup plus grand que de Morieux, car il avait pr^s de cinq pieds huit pouces, il portait la poitrine arrondie et en avant comme un major prussien. II avait garde du service militaire et tout royal d'officier des gardes du corps des mouvements brusques, mais nobles. II tenait bien ses bras, rcgardait avec flerte, et pourtant sans la moindre impertinenc€, autour de lui. C'etait rhomrae fort, Thomme pret a tout, excepte au mal. On sentait que sous Loiiis XIV, Henri IV, Francois P', et peut-etre Philippe-Auguste, il y avait eu des Mauduit de la Vallonniere tailtes ainsi, forts de cette force, beaux de cette beaute un pen inquietante pour une societe bourgcoise comme la notre, mais neees-
saire quand il faut faire rouler des Allemands dans un fosse ou couper en deux des Anglais.
— Hon opinion, dit-il a son ami, mon opinion, tp veux la connaitre? tu vas lasavoir... D'abord buvonsun verre de cette absinthe Suisse que je te recommande. Le commandant, sans quitter son fauteuil, ouvrit une petite armoire placee pr^s de la cheminee et en tira un plateau charge d'un carafon d' absinthe et de plusieurs verres. II epancha la liqueur vivifiante et aromatisee; quand lui et de Horieux en eurent bu, lui par habitude, de Morieux pour s'etourdir, il dit avec un ton de conviction fort extraordinaire chezunhomme quin'apas connu les douceurs du mar iage :
— Non-seulement je t'approuve d'avoir quitte ta femme, avec laquelle tu ne pouvais plus raisonnablement rester, mais, vois-tu, je t'avoue aussi qu'il faut avoir une patience archichretienne pour ne Tavoir pas fait plus tot. Mais les hommes, toi, moi, tons les autres, nous avons plus de peur de ce qui est faible que de ce qui est fort. Nous mangerions un geant et nous tremblons comme de veri tables canards devant cette feuille de papier de sole qu'on appelle femme. Kaisonnements, conseils, rien n'y fait. Yous avez beau vous armer de toutes pieces, elles soufflent et vous tombez. €\'st b^tel c'est stupide I parole d'honneurl A quoi cela nous sert d'avoir la barbe au menton, des nerfs, des poignets de fer, de la tfite, pour venir fondre k quarante-six ans comme un tas de neige devant une femme? Si je t'approuve? repeta le commandant en serrant contre lui son ami de Morieux touche de cet assentiment; je te benirais, si j(3 savais comment on benit.
— Et encore tu n'es pas marie, mon cher ami, reprit de Morieux; que ne dirais-tu pas si tu Tetais !...
— Je devine assez comment les choses se passent dans ce regiment-la.
— Haintenant que tu m^as pleinement approuve, dismoi ce que je dois faire.
— D'abord ne rien changer a ta determination. To femme, sans cela, te ferait avaler ses vieux gants. Que faire, dis-tu ? Tu es riche, il faut voyager.
' — Voyager? mais on revient.
— Eh bien ?
— C'est comme si I'on n'etait pas parti.
— Sans doute.
— Vis en gar^on, alors.
— C'est plus sage.
— Oui, vis en garden.
— Comme toi, n'estH5e pas?
— Comme moi... ou comme d autres.
— Non, comme toi. Mais c'est le ciel, ce chateau. Qu on est bien ici ! quel repos d'esprit ! quel calme. Pas de maitresse qui te mine et pas de femme qui te tyrannise ; mais tu es un demi-dieu, commandant.
— J'ai bien mes ennuis aussi, Morieux.
— Les ennuis qui r^sultent de la satiate, d'un trop grand contentement.
— Pas du tout.
— Allons done ! Je devine tes ennuis ; des fermiers qui ne te payent pas, n'est-ce pas? des domestiques qui quelquefois font mal leur service. Piqdres de mouches que cela.
— J'ai d'autres mouches...
Mistral parut de nouveau, mais, d^s qu'il le vit entrer, le commandant, qui redoutait ses apart^, se dirigea vers lui.
— Qu'y a-t-il encore?
— Qa marche.
— Nous souperons bientdt ?
— Oui, commandant. Mais...
' — Mais quoi ?
— J'ai fait apporter de Yilleneuve-Saint-Georges du beau poisson.
— Ensuite?...
— Mais les p^cheurs sont la, et je ne puis pas les renvoj^er sans les payer. II me faut douze francs.
— II te faut douze francs?
Le commandant fouilla dans toutes ses poches, dans celles du gilet et dans celles du pantalon; il ne parvint a r^unir que six sous.
— Mademoiselle Suzon, demanda-t-il a Mistral, n'a done rien laisse pour la depense du chateau?
— Non, monsieur, puisqu'elle a compte sur ce qui restait au garde-manger.
— Eh bien ! donne ces douze francs aux p^cheurs.
— J'attends que yous me les donniez d'abord.
— Dis-leur de repasser.
— Mais, monsieur le commandant, ils viennent de Villeneuve-Saint-Georges.
— Attends un instant.
Et le commandant Mauduit se mit alors a se promener a grands pas dans le salon, preoccupe, horriblement contrarie, m^chant ses moustaches; enfin il dit a Mistral :
— Crois-tu que ces p^cheurs auraient a me rendre sur un billet de mille francs?
— Mille francs ! ou diable les prendraient-ils?
— J'en suis tres-fache pour eux, dit le commandant encore plus fache que ceux qu'il supposait devoir T^tre ; mais je n'ai que des billets de banque de mille francs dans mon secretaire. S 'ils n'ont pas la monnaie de mille francs, qu'ils reviennent demain au chateau.
— Mais...
— AUons, laisse-moi.
Le Marseillais, qui avait des raisons en foule pour tanner son bon maitre, ainsi qu'on le verra plus tard, s'en alia, et il fallut bien qu'il fit accepter aux p^cheurs de Villeneuve-Saint-Georges de revenir le lendemain au chliteau de Chandeleur chercher leur argent. La preoccupation du commandant Mauduit pendant tons ces dialogues a voix basse avec Mistral avait ete horriblement penible ; il tenait par-dessus tout a ce que pas un mot n'arrivat jusqu'aux oreilles beaucoup trop disitraites pour cela de son ami et de son bote.
Quelques minutes apres, Mistral reparaissait au salon, mais cette fois pour ouvrir les deux battants de la porte, et porter, avec Taide d'un valet, jusqu'aupres de la cheminee, la table toute servie.
— Enfin nous souperons! s'ecria joyeusement le commandant.
Morieux, la t^te appuyee a Tangle de la cheminee, paraissait indifferent a ce que lui disait son ami, quand tout a coup un violent coup de sonnette relentit a la grille du chateau.
A ce bruit, Mauduit resta interdit.
— A dix heures et demie, murmura-t-il, qui done viendrait?
La sonnette fut agitee plus fort, beaucoup plus fort, et Ton eut dit des gens qui prenaient plaisir a faire beaucoup de bruit pour eveiller oil pour exciter les valets du chateau.
— Biable ! s'ecria le commandant dont Tetonnement, m^le d'inquietude, n'echappa pas a de Morieux.
— II serait original, mais il ne serait pourtant pas tout a fait impossible, dit celui-ci, que Sara eHx mis son projet a execution. J'en ai peur.
— Qu'est-ce que tu dis done de Sara?
so LES PETITS MACfflAVELS.
— Je dis ce que j'ai oublie de te dire. Je m'aper^ois qu'il est temps. Get apr^midi, en traversant les boulevards, ma voiture s'est crois^e avec celle de Sara.
— Mais quelle Sara?
La cloche carillonna de plus belle, tandis que les domestiques couraient ouvrir.
— Sara ! ton ancienne maitresse Sara !...
— Apr^s? Et quel projet avait-elle?
— Elle m'a dit : « Ou vas-tu? » J'ai repondu : « Chez Mauduit. — A son chateau? — Oui.— II regoit done? — Je n'en sais rien. — Eh bien! dis-lui que j'irai aussi ce soir. »
— Voila une ebouriffante surprise I s'ecria le commandant, dont Fexclamation fut au m^me instant couverte par le bruit de deux coups de pistolet tires dans la grande avenue.
— C'est elle ! il n'y a plus a en douler, dit le commandant. Je reconnais la sa mani^re de s'annoncer.
La porte du salon s'ouvrit avec fracas. Sara, deux de ses amies et un vieux jeune homme rSipe, entr^rent en m^me temps.
— Quel r^ve ! s'ecria Mauduit, qui ne se defendit pas d'un mouvement de joie en voyant une femme, jeune encore, qui lui rappelait ses demieres belles annees, ses vendanges d'automne, ainsi qu'il les appelait.
— Sara !
— Commandant, laisse-moi t'embrasser neuf fois, et permets-moi de te presenter deux jeunes personnes auxquelles j'apprends k aimer : Paillette et Tabellion, et monsieur, qui est mon fou de cour, que tu connais deja, comma chauve et carliste. Apr^s le dessert, nous verrons si nous avons plus ou moins vieilli. A table! a table! puisqu'il y a table.
LES PETITS MACfflAVELS. 51
Le c!ri de Sara fut un ordre. On ajouta des couverts aux couverts, malgr^ les observations de Mistral, qui marmottait toujours aux oreilles de son maitre : Monsieur, je n'ai pas la clef, et a qui son maitre repondait toujours : Enfence, enfonce la porte!
Le domestique marseillais langait lyriquement les yeux au ciel comme pour dire : Comment tout cela finira-t-il ?
Lorsqu'on fut a table, Sara, semblable aux grands acteurs lorsqu'ils jouent, remplit, comme on dit la sc^ne. Sara avait alors trente-quatre ans, quoiqu'elle pretendit, avec un aplomb admirable, n'avoir que vingt-cinq ans. Elle prenait de remI)onpoint,mais Tembonpoint ragoAtant des belles femmes de Rubens. Blanche, le teint clair et rose, le nez au vent, les dents eblouissahtes, les cheveux d'un chatain magnifique, le sein r^solu, les bras un pen forts, la taille fine, le regard instruit de toutes les choses charihantes qu'on lui avait apprises; elle plaisait, elle amusait, elle allait aux sens comme iorsqu'elle etait enfant elle allait au sein de sa nourrice, sans penser ni a bien ni k mal. Elle avait aime des gens de lettres, des gens de qualite, des gens riches, mais surtout des gens d'esprit. Elle adorait Tesprit; elle en avait beaucoup, ce qui lui faisait comprendre bien des faiblesses. Aussi menait-elle presque toujours avec elle son homme d'esprit.. une esp^ce de Diogene qui couchait sur son canape quand il ^tait trop ivre pour rentrer chez lui, ou plut^t chez les autres, et deux jeunes filles qu'elle elevait a ses c6tes pour perpetuer ses traditions. Ce fut I'homme d'esprit, ou plutot le fou de Sara, qui ouvrit la conversation avec quelque regularite apres le silence du potage. II fut pousse par Sara, qui dit :
— Commandant, sais-tu que le jeune Prosper a perdu son oncle?
— Helas! murmura Prosper, oui, j'avais un oncle ; et,
au sujet de sa mort qui m'afflige d'autant moins que je ne suis pas son heritier, je vous adresserai cette question, a laquelle je vous prie de repondre.
~ Quelle est celte question ?
— Yous savez qu'a la cour, quand il meurt quelqu'un, Tetiquette veut qu'on distingue soigneusement les actions qui sont de deuil de celles qui ne le sont pas. Je vous demande si le madere est de deuil.
— Le madere est de deuil, repondit gravement Sara.
— Alors j'en bois. Et le bourgogne vieux est-il aussi de deuil?
— II est parfaiten\enl de deuil.
— Merci.
Et Prosper jeta dans le plomb qu'il appelait son estomac plusieurs verres de madere et d autres vins.
•— Commandant, dit ensuite Sara, ton diner est fort bon, et Ton dirait, ma parole, que c'est encore ta fameuse cuisiniere du faubourg du Roule qui Ta fait. Voila un cordon bleu !
— Qu'est-elle devenue ? demanda de Morieux.
— Je n'en sais trop rien, balbutia le commandant.
— Comment ! tu n'as pas plus de reconnaissance ?
— Sans doute, elle est encore en place.
— Et tu ne Tas pas gardee!...
— Non... Quittant Paris...
— Ingrat !
— Je ne dis pas. . . mais. . . venant habiter la campagne. . .
— Comment s'appelait-elle deja?...
— Suzon...
— C'est cela ! Suzon nous a-t-elle fait manger de bons diners, grand Dieu ! Mais etait-elle maussade, grognon !
— Un monstre de caraclere ! ajouta de Morieux.
— Oh ! oui, un veritable monstre 1 repeta Sara.
Le commandant, pour n'avoir pas a repondre. versa deux ou trois fois a boire a Prosper.
— Un instant! dit celui-ci, un instant! le champagne est-il de deuil?
— Le champagne est de deuil, affirma Sara, qui abandonna, pour jeter ce cri, le propos sur la cuisini^re. Commandant,. continua-t-elle, viens m'emhrasser. Je ne plaisante pas.
Mauduit se leva pour aller embrasser Sara; mais, en quittant sa place, il rencontra les yeux noirs de Mistral, et il hesita. De son c6x6. Mistral comprit Tembarras qu'il causait a son maitre, et il eut peur de sa propre importance. II chercha a se cacher, mais il fut si gauche en mettant devant son visage Tassiette qu'il tenait a la main, qu'il faillit se faire assommer par le commandant, qui lui dit quand il fut pr^s de lui :
— Gredin, occupe-toi done de ton service!
Mistral repliqua tout has en tremblant :
— Oui, monsieur.
EnOn le commandant s'assit pr^ de Sara.
— Voyons, mon bel ours che'ri, lui dit-elle en passant les doigts dans ses cheveux gris et dans le collier de sa barbe, avons-nous beaucoup vieilli?... Baisse la tfite, metsla sur mes genoux; c'est de la pure amitie, ce que je fais la. N'est-ce pas, Morieux, ajouta-t-elle en tendant amicalement la main a Tex-banquier, dont le front commenyait a se detendre. Mes pauvres et bons amis, ajouta-t-elle en partageant ses affectueux regards entre de Morieux et Mauduit, je suis heureuse, oh ! bien heureuse de me trouver au milieu de vous deux; je me sens rajeunir, il me semble que je cours a cheval a Saint-Germain, dans les belles allees couvertes d'herbes ; et comme je criais : Ohe ! ohe ! commandant ! houp ! houp ! et le jour, vous en souvcnez-
54 LES PETITS MACfflAVELS.
vous, ou le due de... me regardait avec de grands yeux d'^tonnement, parce que je me trouvai mSlee par hasard aux officiers des chasses du roi et avec de belles dames ; vous souvenez-vous que j'allai vers lui en lui disant : — Monsieur le due, ne cherchez pas tant; je suis une... Avez-vous ri ? avez-vous ri ? AlFons, riez un peu comme ce jour-la. Vous me paraissez tristes tons les deux. Approchetoi davantage, Morieux ! dis-moi, qu'as-tu ? Sont-ils bien encore tons les deux ! Ma parole d'honneur, les cheveux gris vous vont ir^s-bien. Puis, se toumant vers ses deux eleves, Paillette et Tabellion, elle leur dit d'un ton solennel, et vraiment elle 6tait charmante en ce moment, avec son champagne, sa gravity et ses souvenirs : Enfants, vous serez aimees, vous serez battues, vous serez trompees,vous tromperez aussi ; mais n'esperez pas Stre aimees, battues ni trompdes par des hommes comme ceux-ci. Le moule de cette generation est brise ! A leur sante, mes fill^s ! Prosper, ton oncle est mort ; buvons a la sant^ de celui qui te reste.
— Sara, tu ne sais me dire que des choses desagreables aujourd'hui.
— Voila pourtant le seul homme, continua Sara en monirant Prosper, dont je n'ai rien pu faire en 1830, et c'est en quoi il est admirable. J'ai fait, a la suite de cette Revolution, des prefets, des directeurs de spectacle, des deputes, des juges, que n'ai-je pas fait? Je n'ai rien pu faire de lui. Commandant, qui sait quand nous nous reverrons maintenant? Voila huit ans que nousne nous etions vus : accordemoi une faveur.
— Quoi done?
Les yeux de Mistral rencontr^rent une seconde fois ceux du commandant.
— Un caprice. Accorde-moi un caprice.
Morieux voulut se reculer de quelques pas.
— Voyons, dit Sara, reste done a ta place, imbecile. Ne crois-tu pas...
— Est-ce que le caprice est de deuil? demanda Prosper.
— Tais-toi, autre imbecile I Commandant, quand je t'ai aime, reprit Sara, tu portais Thabit de garde du corps.
— Mais je crois que oui.
— J'en suis sure, moi ! Que je voudrais te voir encore une fois sous cet uniforme !
— Mais...
— L'as-tu conserve?
— Mais... oui...
— Va t'habiller en garde du corps, ou je mets le feu a ton chateau.
— Oui!
— Oui ! oui !
— Vive Charles X 1 cria Prosper.
Et Mauduit ne trouva aucun moyen de ne pas ceder au caprice de Sara.
On voit qu'il comraengait a faire chaud dans le grand salon du commandant.
— Vous savez, messieurs et mesderaoiselles, reprit Sara quand le commandant ne fut plus la, que nous allons passer une foule de jours ici.
— Et moi qui n'ai pas apporte du linge blanc ! sVcria Prosper.
— Admirable ! cria Sara. Viens ici pour que je ne t'eiiibrasse pas. Mesdemoiselles, couronnez monsieur. Ton inot n»stera. Or, je vous le repete, nous ne nous en allons pas.
— C'est convenu.
— Convenu !
— Yoyez-vous, mesdemoiselles, dit ensuite Sara a Paillette et a Tabellion, il faut toujours aimer de maniere a
pouvoir trouver un chateau ou passer la nuit, et pour cela...
— Que faut-il faire pour cela? demand^rent a la fois Paillette et Tabellion.
— II faut aimer des gens qui out des chateaux, interrorapit Prosper.
— Ge n'est pas la precisement, reclama Sara, ce que j'ai voulu dire.
— Qu'as-tu done voulu dire?
Le commandant ne tarda pas a reparaitre au salon ; mais, trompant Tespoir de Sara et des autres convives, il n'avait pas endosse son ancien uniforme de garde du corps.
— Commandant! cria Sara d'un ton severe, qu'est-ce que cela signiiie?
— Ma foi, je ne vous le cacherai pas, j'ai tant grossi, dil le commandant, que Tuniforrae me va maintenant au milieu du dos, ce qui me donne tout a fait Fair d'un garde national de la banlieuc.
Prenant le commandant sous le bras, Sara lui dit :
— Je le savais, et mon caprice cachait un symbole, une lecon, une haute moralite.
— Comment ! et que signifie ?. . .
— ^.Cela signifie, repliqua Sara a haute voix, que, lorsqu on a quarante ans, on ne doit pas plus essaycr de mettrc les habits qu'on portait a vingt-cinq qu'on ne doit aimer des jeunes filles de dix-huit ans.
— Des filles de dix-huit ans !
— Oui, je vous apprends a tous qu'il y a ici une jeune lille de cet age ou a pen pr^ avec laquelle le commandant vit retire.
— Moi?
— Toi ! Je me suis dit en rentrant ; ca sent la chair frai-
LES PETITS MACfllAVELS. 57
che ! Bast ! est-ce que tu nous feras croire que tu te oonduis ici en ermite avec cette table servie comme celle d'un Richelieu, avec ces vins qui vous rotissent le coeur, avec ces liqueurs...
Mistral ne put s'emp^cber de rire; mais sa licence, heureusement pour lui, ne fut pas remarquee du commandant.
—Quelle est done cette jeune fiUe, cette tendre beaute, monsieur Togre ?
— En verite...
— Ta verite!... La voici, ta verite, reprit Sara : ces rubans roses, cette ceinture assez turlurette, ce bonnet, est-ce loi qui les portes?
Le commandant Hauduit, confondu, baissa la t^te.
— Admirez son aimable pudeur, continua Sara. Nous tenons enfin ton secret ; il est joli ! mais nous n'en dirons rien, vous n'en direz rien, ils u'en diront rien... Maintenant que nous t'avons dit ton secret, voici le n6tre : nous resterons ici huit jours plus ou moins ; 5a te va-t-il ?
Le eoup de sabre qu'avait recu autrefois le commandant lui avait cause une sensation moins forte que ce projet de Sara de demeurer huit jours au chateau.
— Et pendant ces huit jours nous saurons a quoi nous en tenir sur la demoiselle aux jolis rubans roses.
— Restez... mais restez, je vous en prie, dit le comman^ dant avec mille grimaces ; vous ne sauriez rien imaginer de plus agreable pour moi.
*- Commandant, dit Sara, nous n'attendions pas moinsf de ta courtoisie, mais Tairain a sonne deux fois depuis minuit; aliens nous reposer dans les bras de Horphee.
— Vos chambres sont prates, repondit le commandant avec autant de grice qu'il eut la force d'en apporter a sa politesse.
— Quant a moi, je veux la tienne, commandant.
38 LES PETITS MACQIAVELS.
— Et monsieur, ou done couchera-t-il? demanda Mistral avec une anxiete comique.
— Chez qui il lui plaira, mon ami.
— Le feu est decidement dans les entrailles du chateau, murmura Mistral en recevant cette reponse ambigue.
Tout le mondese levait pour partir, excepte Prosper, qui dormait comme un ours du pdle, et qu'on ne jugea ni a propos ni possible d'eveiller, lorsque la sonnette de la grande grille, celle que Sara avail si brutalement secou^e en arrivant au chliteau, tinta, mais d'une tout autre mani^re.
Le commandant Mauduit et Mistral echang^rent encore un regard, mais cette fois celui du domestique marseillais ne s'abaissa pas.
Reste avec son maitre en arri^re de tous les convives qui regagnaient en causant, en chantant, leurs chambres, il lui dit : a II n'y a que mademoiselle Suzon qui Sonne ainsi. »
Tandis que Sara et les siens, parmi lesquels se trouvait de Horieux fort content de sa soiree, disparaissaient dans les hauteurs et les circonvolutions de Tescalier, une femme, d'un pas sec, vif et precipite, franchissait, les yeux fixes sur les croisees illuminees du chateau, la distance qui s'etendait entre la grille et le corps m^me du batiment.
Le commandant Mauduit s'arr6ta comme petrifi^, un flambeau a la main, a la place qu'il occupait quand la fatale sonnette avait retenti.
Qu'a Taide de la memoire historique on prenne la peine de se souvenir de Charles-Quint entrant dans sa bonnne ville de Gand apr^ en avoir rudement chatie les bourgeois, au nombre desquels il tenait pourtant a honneur d'etre compte; a d^faut, qu'on se souvienne de Louis XIV se montrant, la cravache a la main, a son parlement, et Ton
arrivera peut-^tre a composer la physionomie imperieuse et contenue de Suzon lorsqu'elle penetra dans Fatmosphto du salon encore chaude des liqueurs et des vins. De- \iner qu on sortait de diner, qu'on quittait k peine la table, qu'on avait prodigieusement bu et mange, tout cela n'etait pas tr^difficile pour I'odorat exerce d'une cuisini^re comme Suzon ; mais dire ce qu'etle dit en posant le pied au salon surpasse de beaucoup la port^e d'une intelligence m6me tr^s-subtile. Suzon s'dcria : Ce diner n'a pas ete fait ici ! il vient de che% Chevet!
Le commandant repondit vaguement, et en chercbant a placer quelque part son flambeau : — Oui, eh bien ! oui.
Sans y faire attention, Suzon jeta son manteau de gros tartan sur le fauteuil au fond duquel dormait Prosper, rhomme d'esprit, le fou de Sara. Heureusement elle alia s'asseoir sur un autre siege.
La grosse Suzon s'approcha ensuite du feu, et posa ses jambes enveloppees dans de gros bas de laine bleue sur la barre en cuivre du garde-cendre, tournant le dos a la table, n est impossible de dire au juste a quelle gymnastique se livrait le commandant Mauduit pendant ces premieres minutes d'une entrevue si peu prevue. II n'attendait Suzon que dans quatre jours, et Suzon etait la. II allait, venait, toumait, regardait la table, eteignait une bougie, ecoutait avec effroi si personne ne descendait, faisait semblant d'aller vers la cheminee ; enfin il n'avait aucun sentiment exact de ses nombreux mouvements. Suzon ne disait mot; elle s'^tait repliee sur elle-m6me, chauffant a la fois son nez, ses mains, ses genoux et ses pieds ; etrange raccourci, mais il etait au moins aussi etrange de voir la grosse Suzon se chauffer, elle plus dure au froid que les pierres. Ce double silence fut bientot rompu par le commandant, qui naturellement ouvrit le dialogue par une sot-
40 LES PETITS MACUIAVELS.
tise, ainsi qu'en pareil cas cela arrive a tous les hommes, toujours trop presses de s'innocenter devant les femmes, les premieres joneuses d'echecs qui soient au monde.
— Je ne t'attendais pas, dit-il, avant quatre jours.
— Jem'en aperjois assez, repondit bri^vement Suzon sans modifier d un pli son attitude ramassee.
— U est vrai que... oui... toi, Suzon, n'etant pas ici... moi... toi a Melun... moi oblige de recevoir quelques amis... Ilfautbien, apres tout, qu'on regoive les gens... alors, dans ma position... j'ai ete forc^...
— Et c'est bien tombe ; juste, reprit Suzon, qui se contraignait avec la puissante energie d'un Louis XI, le jour ou je vais k Helun. C'est venu comme mars en car6me, les roses en avril et le poisson dans la nasse.
— On dirait, continua le commandant, qui n'etait dupe qu'a demi du calme de Suzon, un veritable fait expr6s. J'ai ete excessivement contrarie, Suzon... tr^s-contrarie.
— Je comprends cela, monsieur; vous n'avez pas besoin de me le dire.
— Tu comprends... car rien ici ne va bien sans toi... mais« en conscience, pouvais-je dire k mes amis : allezvous-enl Non.
— Ces pauvres dames, dit hypocritement Suzon, n'auraient su ou aller en effet. C'est si tiroide, le sexe de Paris : il y a peut-^tre ici quelques-unes des dames avec lesquelles vous avez fraye dans votre temps?
— Oui, il y a aussi quelques dames au chateau; mais...
— Mais vous ne m'aviez pas dit qu'elles devaient venir?
— C'est que je n'en savais absolument rien. Je n'^tais pas prevenu... je te Tassure, ajouta le commandant Mauduit en eteignant autour de lui, avec un z^le de valet bien appris, le plus de bougies qu'il pouvait, comme pour flatter Teconomie de Tavare et sordide Suzon, terrible a Tendroit
de la d^pense. Aussi, reprit-il, juge de mon etonnement, de mon embarras... 4eur faire a diner... tai n'etant pas la !
— Oh ! oui, et 9a ne vit pas de pen, de Fair du temps, ces jolis oiseaux qui s'abattent apr^s 6tre venus de si loin.
— Ge n'est pas que ces messieurs aient rien exig^.
— Mais notre cuisine de tons les jours aurait paru trop simple a ces dames... Vous leur avez donne, ajouta Suzon avec son infaillible perspicacity, des faisans, ca leur etait du, des truffes, diable! vingt-cinq ' francs la livre, cette annee ; du brochet, rien que 9a ! des champignons, et puis du bordeaux, du champagne : vous avez saigne la cave aux quatre veines.
— Je leur ai donne un peu de toutes ces cboses, avec mesure, avec discretion, cependant...
— De ces bonnes cboses ! appuya Suzon.
— Sans cela ils m'auraient traite de ladre, d'ours...
— Naturellement, monsieur, vous avez voulu leur faire voir qu'ici Ton jetait tout par les crois^es, et comme le chateau a trois cent vingt-deux croisees...
— Tu te trompes. Ces gens-la sont d'ailleurs habitues a vivre de cette mani^re; ils ne sont pas venus chez moi uniquement pour boire, rire, manger, faire bombance, ce sont des gens tr^s-bien.
Comme le commandant achevait sa phrase, il entendit la voix de Sara qui chantait :
Dormez, habitabts de Paris, Dormez, habitants de Paris,
Que tout bruit meure,
Gar Yoici I'heure
Du convre-feu I
Hauduit regarda Suzon avec terreur.
Suzon eut Tair de n'avoir rien entendu, et, avec Tac-
compagnement de la voix de Sara ^veillant tous les echos du vieux manoir, elle continua du m6me calme :
- Puis, monsieur le commandant, vous ^tes bien le maitre chez vous.
— Le maitre ! le maitre... Je n'use pas deja tant de ce pouvoir.
— Personne ne vous en emp^che. A propos, comment avez-vous done fait pour vous procurer du linge, de Targenterie, du bois, du vin? j'avais emporte les clefs.
— J'ai bien ete oblige, rdpondit le commandant, qui se disait interieurement : « AUons, elle n'aura pas entendu chanter Sara » ; j'ai bien etd oblige...
— D'envoyer chercher ailleurs ce qui vous manquait ici, n'est-ce pas?
— Pas precisement, Suzon.
— Oh ! non, dit Mistral, qui depuis quelques minutes se rejouissait, se delectait, s'epanouissait, debout pr^s de la porte, du martyre de son maitre; oh! non, car monsieur le commandant...
— Que fais-tu la ?
— J'attendais, monsieur le commandant, pour savoir s'il fallait aller bassiner le lit de ces dames et de ces demoiselles.
— Brigand ! murmura 1« commandant. Tout le monde est couche, dort... c'est inutile.
On entendit une seconde fois Sara, qui criait de loute la force de ses poumons : « Ohe Morieux! olie commandant! ohe Prosper! ohe les autres!
Dormez-vous, bel Alcindor?
— Vous voyez, monsieur, dit Mistral, qu'on ne dort pjis. Suzon feignait toujours de ne rien entendre.
— Va-ten ! s'^cria d une voix de tonnerre le commandant, heureux de trouver ainsi un derivatif a Toppression qui Taccablait.
— Un instant! dit Suzon. Mistral, va me chercher le reste de bouilli et de veau froid dont ces dames auraient faitfi. J'ai la fringale... Ge froid...
— Oui, mademoiselle Suzon.
Mistral, avant de sortir, s'arr^ta pour dcouter et designer malieieusement du doigt le haut de Tescalier, d'oii tombait la voix de Sara, qui chantait main tenant a tuet6te :
J'ons deax tilles a marier, Landerirette 1
Elle faisait allusion aux deux jeunes el^ves qu'elle avait conduites avec elle.
Tou jours m^me surdite de Suzon.
^- Pourquoi, reprit le commandant, qui aurait voulu, comme Othello, etouffer Sara sous son oreiller, ne mangerais-tu pas un morceau de ce p&te de venaison?
— C'est trop fin pour mon bee, repondit Suzon.
— Allons done !
— Je craindrais pour mes dents. C'est bon pour ces belles et jeunes dames qui ont soup^ ici.
— Oh! belles! §a depend, dit le commandant, qui, croyant avoir deja apprivoise la mauvaise humeur de Suzon, prenait un accent plus degage.
— Tant mieux pour elles, si elles sont belles et jeunes !
— Oh ! jeunes !
— Quand elles seraient jeunes ! Est-ce que je les envie 1 11 ne me manquerait plus quega... Chacun a son age, on le salt, comrae chacun a sa place dans ce monde. Je suis votre
belles choses, puisque vous dites, et je le souhaite, ajouta Suzon, qu'on ne les a pas brisees.
— Je suivrai ton conseil, repondit le commandant heureux de montrer sa condescendance. Mistral va venir, et il lavera ces porcelaines et ces cristaux.
— Mistral I ah ! bien oui ! il est si adroit deja I
— Ou Nanon.
— Nanon est couchee.
— Et qui lui a permis de se coucher ?
— Moi, monsieur, quand je suis rentree. Je lui ai dit, ainsi qu'aux autres domestiques, d'aller se reposer. II etait deux heures : dans une maison ou il est d'usage d'aller au lit a neuf heures !... D'aiUeurs, je ne savais pas qu'il y eflt f^te et gala au chateau. Si vous voulez, pourtant, on les eveillera tons...
«-Du tout! du tout! Nous attendrons jusqua demain pour ranger ces porcelaines... Cependant, si tu as peur qu'il arrive quelque accident... je vais les placer provisoirement dans cette armoire...
— Sans qu'elles soient lavfe? Y songez-vous ? En verite, on dirait que ces objets-la sont a moi, tant vous apportez de negligence !
— Mais que faire?
— Ce n'est que lorsque je suis ici que vous dtes embarrasse.
— Est-ce que ces maudites porcelaines vont rallumer le briilot ? pensa le commandant, dont le sang bouillonnait.
— Voyons, que je repare le desordre de ces belles dames, dit Suzon en quittant sa place aupres du feu pour aller laver les porcelaines et les cristaux... C'est mon devoir. Ah ! si j'etais votre femme, ou tant seulement votre maitresse, je pourrais bien ne pas me prater d'aussi bonne grace...
— Sacrebleu ! s'ecria le commandant emporte par sa vi-
vacite, sacrebleu! je n'aime pas qu'on fasse payer si cher ses services. Ote-toi de la. Je m'en priverai. Et, passant trop brusquement devant Suzon, il la fit trebucher et tornber sur le canape.
Et toujourssoumis (etrange chose !) dans ses plus violents emportements, le commandant emplit d'eau un vaste bol, et il y plongea successivement avec une admirable bonne volonte, quoiqu'il rugit de colore, les tasses, les soucoupes de porcelaine et les verres a liqueur. Apres avoir barbote dans cette mare, il se mit en devoir d'essuyer tous ces objets Tun apres Tautre avec une serviette.
Suzon, qui voyait tout du coin de Toeil, gardait, sur le canape, Tattitude que lui avait donnee le commandant en Ty poussant.
Gelui-ci achevait sa besogne de marmiton lorsque Mistral entra, portant le bouilli et le veau froid, destines au souper de Suzon.
— Tiens ! monsieur qui lave la vaisselle 1 II ne put retenir ce cri.
Suzon sourit imperceptiblement.
Le commandant Mauduit resta petrifie, une tasse de por" celaine d'une main, sa serviette de Tautre. II n'avait plus pense au retour de Mistral.
Mistral etait splendide.
SUzoil, c etait Omphale faisant filer Hercule, et encore Omphale n'etait pas cuisini^re.
L'adroite cuisini^re fit signe a Mistral de remporter les mets qu'il tenait, et elle lui ordonna en m^me temps d'aller se coucher.
Mistral se retira.
— Ainsi il n'y a plus qu'elle et moi eveilles au chateau en ce moment. Mon supplice de la soiree est fini... pensait le commandant Mauduit, en presence de Suzon... Mais de-
main, mais apr^-demain?... Que deviendrai-je avec Horieux, Sara, sa compagnie et Suzon?
La position du commandant vis-a-vis de sa cuisiniere, est celle de beaucoup de vieux gardens ; elle ne se presente pas ici avec la physionomie risquee du paradoxe. Son histoire est Thistoire secrete de la plupart de ces hommes qui, apr^s avoir abuse d'une liberie exclusive en matiere de jouissances, disparaissent tout a coup de la scene, comma s'ils avaient fui par le trou du souffleur. Us s'abiment. On les cherche, on ne les trouve plus. Ni amis, ni maitresses, ni connaissances, ne peuvent dire ou ils sont alles. Souvent ils passent pour morts. Beaucoup finissent comme le commandant.
Le commandant avait depuis tr^s-longtemps Suzon a son service, depuis 1830, epoque ou il lui avait fallu quitter la carriere militaire, qui ne permet guere, on le sait, les douceurs du chez soi. Profondement affecte d'une revolution funeste a ses inter^ts autant qu'a ses sympathies, il s'etait retire au bout du faubourg du Roule, pr^s de la barri^re, dans une de ses proprietes, et la il se consolait avec quelques amis, ses intimes compagnons de plaisir pendant les belles annees de la Restauration, cette demi-regence.
On vantait alors beaucoup sa table, etsa table n'empnintait son merite qu'au talent tr^profond et tr^-varie de Suzon, cordon bleu s'il en fut. Suzon etait en effet du petit nombre de ces femmes rares par Tintelligence, qui, sans le secours des Classiques de la table^ du Cuisinier parisien et du livre de H. Gar^me, arrivent a une perfection ideale dans Tart de la gastronomie. Suzon avait environ trente ans quand elle passa au service du commandant. Suzon etait replete, grosse et grasse, haute en couleur, mais vive cependant, ou plutot rapide comme une boule, car elle roulait. L 'intelligence s'ecrit toujours quelque part; la
sienne se montrait dans ses yeux petits, mais noirs et saillants comme deux clous de gifofle. Elle avait les levres fortes, un pen negresses, signe de sensualite, explication de sa science. Son nez etait rond, de mSme que ses joues et son menton. La blancheur normande, car Suzon ^tait de Vire, faisait que cet ensemble massif et engorge ne repoussait pas alors autant qu'on se Timaginerait ; d'ailleurs Suzon n'affectait la pretention de plaire k personne. Mais cette demidretleur de jeunesse ne devait pas la pater longtemps : le feu des fourneaux, si mortel a la porcelaine et aux cuisinieres, fit fSler sa peau, la boucana, la rougit et la maroquina en beaucoup d'endroits. Le jeune elephant devenait de jour en jour hippopotame au service ardent et difficile du commandant Mauduit. Puis les vapeurs succulentes Tengraisserent encore, et elle prit graduellement Tembonpoint des bouchdres sans avoir leur fraicheur saignante. Suzon etait tres-estimee du commandant, qui reconnaissait en elle, outre son admirable habilete de cuisiniere, un grand esprit d'ordre. U semblait en verite que ses depenses diminuassent a mesure qu'il augmentait ses invitations, tant Suzon apportait de regularite dans ses marches avec les foumisseurs de la maison. 11 n'eut pas renvoye Suzon pour tout au monde, lui eut-elle demande six cents francs de plus sur ses gages. Appris a recx)nomie par cette judicieuse femme, il prit gout a Tordre, et chaque soir il aimait a compter avec elle ou a d^battre le menu du lendemain. C'etait une heure utilement employee sur un temps qu'il ne savait plus ou passer quand il ne recevait pas chez lui. On ne se figure pas Tepouvantable coup de massue que la Revolution de juillet porta a la vie privee d'une foule de personnes ; on ne'tient compte qu6^ des troubles de la vie publique; c'est la vie privee qui saigne longtemps apres une revolution. On tue la premiere; mais la secx)nde, qui n est que blessee^
m LfiS f EtITS MACHIAVELS-
languit et souffre sans fin. Le commandant, nous Tavons deja dit, etait bien fatigue aussi des bals, des f^tes, des diners du dernier r^gne; il s'estimait tr6s-heureux deja, a cette epoque, de pouvoir se retirer chez lui, de regarder a loisir ses tableaux, de faire reparer ses meubles, de lire quelque bon ouvrage, de sou per pres de son feu, et enfin, s'il faut le dire, de dormir dans son lit. La deesse de cette paix domestique, paix monotone, mais douce, mais saine, mais durable, pouvait, a quelque titre, se concevoir sous les traits familiers de Suzon. Suzon prenait un soin minutieux de son maitre. Gomme elle chauffait a point son bain! comme elle repassait artistement son linge fin ! comme elle veillait avec soin a ce que ses bottes fussent bien vemies ! comme elle prevoyait de loin un rhume, une indigestion, devinait le matin une mauvaise nuit passee ! Puis Suzon, ne Tomettons pas, avait les bras tr6s-blancs, d'une forme irreprochable, et une main potel^e ; il faut bien enfin qu'on ait quelque chose dans ce monde. Le commandant remarquait les bras de Suzon, tons les matins, lorsqu'elle lui portait au lit une tasse de lait chaud et la Quotidienne,
II fit une maladie, et Suzon ie soigna ; la convalescence fut beaucoup plus longue que la maladie, et Suzon devint son unique compagnie. C'est a cette epoque qu'il cessa entidrement de recevoir et d'aller dans le monde. II fit ou ne fit pas un voyage en Vendee ; mais la Vendee, dont on s'occupait beaucoup alors politiquement, fut le pretexte de la disparition du commandant. On la crut momentanee ; on la rattacha plus tard a une visite en Ecosse a la cour dechue. Aucune de ces suppositions n'etait vraie : le commandant, ce qu'on fmit par savoir, s'etait retire a Lieursaint, dans son beau chateau de Ghandeleur^
Ce qu on ignora, c'est la vie qu'il y menait. On croyait qu'il vivait en campagnard, frequentant ses riches voisins
de chateau. Hauduit n'avait m^me pas cette distraction banale ; la raison en est que Suzon avait un tr^grand inte* rSt a ce qu'il se detachat completement de ce monde toujours si habile a ressaisir ses refractaires, et ou, a coup sCir, on n'aurait pas manque de le faire rougir d'elle; elle voulait conserver, maintenir Tautorite qu'elle avait prise sur lui. Cette autorite etait bien connue des autres domestiques du chateau, qui en riaient dans les coins, mais qui sV conformaient sous peine de renvoi imm^iat. Mistral seul, rhypocrite Marseillais, la reconnaissait, Taimait, ou faisait semblant de Taimer, et malheur a celui qui la meprisait devant lui ! Mistral formait la police secrete de Suzon ; to\ft le monde le soupconnait, et le commandant ne Tignorait pas. Mais toucher a Mistral, c'etait offenser, blesser, irriter Suzon ; on le craignait done beaucoup, et Mauduit lui-m^me n'osait le maltraiter.
Ainsi un beau,un tnerveilleux de la Restauration, s'etait courbe, aplati sous les sabots d'une cuisini^re ! Nous avons . explique, autant que la physiologic humaine le permet, ce singulier mystere dont toutes les parties pourtant ne s'expliquent pas. Le goiit bizarre, sauvage, de beaucoup d'hommes, surtout deshommes biases, echappe a Tanalyse en se mettant sous Taile vaste et sombre de Thomme luimtoe, ce grand mystere. Ce n'est qu'un mystdre de plus. Oh ! r^me de Thomme ! Le commandant Mauduit avait surtout cette folic d'amour, cette frenesie, le croirait-on? on ne le croira pas ; non quand Suzon etait, tant bien que > mal, paree, enrubannee et a peu pr^s convenable, mais quand elle etait exposee au feu des foumeaux, les manches retroussees jusqu'au-dessus des coudes, la jupe relevee par un coin, le fichu en desordre et la joue briilante du charbon qui ilambait dans la rdtissoire ; voiU comment il aimait aveuglement, brutalement, Suzon !
52 LES PETITS MACfllAVELS.
Suzon, en acquerant du pouvoir, avail fini, ainsi que cela arrive toujours, par prendre gout au despotisme ; elle Texer^ait maintenant sans pitie, a Tegard surtout de celui qui le lui avail concede, le souffrait el n'avait plus en lui la force de le detruire. Comme on Ta vu dans les scenes precedentes, elle gardail les clefs du vin, du bois, de la vaisselle, de Targenlerie, des porcelaines el m6me de Targenl. Le commandanl lui demandait vingl sous pour acheler du labac quand sa provision elait consomniee. Qu'on imagine le coup que dut recevoir au coeur Suzon quand, par un accident nalurel, elle revint au chateau de Chandeleur, qu'elle apercul de loin tout illumine el ou elle n'etail allendue que dans quatre jours ; ce qu'elle eproyva lorsqu'en entrant au salon elle vit une immense table en desordre, un parquet jonche de bouchons, de serviettes, lorsqu'elle respira a pl,ein nez cet air charge de muse, de vetiver, de fumee de cigares, de parfum de champagne, el qu'elle vit le commandanl encore pourpre.et anime du festin. Suzon se dil : « Tout cela en quelques heures d'absence ! Et si j'etais restee absente quatre jours? Je ne m'absenterai plus ! »
Le commandant, croyant enfin tout son monde endormi et voulant pour son repos personnel, ce qui lui importait beaticoup, consolider sa paix avec Suzon, dont il connaissail les sourdes bouderies, les rancunes elouffees, les reminiscences traitresses, se rapprocha sinueusemenl du canape ou elle elait a demi renversee, el il lui dil avec bonte:
— N'iras-tu pas le coucher aussi? tu dois 6lre fatiguee. Revenir ainsi, au milieu de la nuit, par le froid...
— Est-ce que je vous g^ne ?
— Ah ! quelle idee !
— C'est une idee comme une autre. Si vous 6tes attendu la-haut, allez toujours; moi, je resterai ici.
— Attendu ? et par qui ?
— Est-ce que je le sais, moi?
— Je ne te comprends pas...
— Tant pis.
— Hais non, je ne te comprends pas du tout, repeta \(^ commandahi en s'accoudant sur le coussin qui supportait la tSte de Suzon.
— C'est bien. N'en parlons plus.
— On parle, au contraire, on s'explique...
— Que voulez-vous que je vous dise?
— Tes mains sont bien froides.
§uzon, qui s'etait laisse prendre un instant la main par le commandant, vint a jeter par hasard les yeux vers le tambour de la porte, et, dans la demi-obscurite, elle apercut plusieurs t^tes attentives et curieuses. Elle retira brusquement la main qu'elle avait presque abandonnee au commandant.
— Laissez-mpi, monsieur.
— Tu es done encore fachee?
— Je ne suis ni fachee ni bien aise ; mais laissezmoi.
— Fais-moi une petite place pr6s de toi, lui dit le commandant, et je te dirai tout.
Suzon distinguait parfaitement les personnes qui Tespionnaient, et qui n'etaient pas moins que Morieux, Sara et ses deux eleves, Paillette et Tabellion.
— Qu'avez-vous encore a me dire ?
— Que je suis fort content de ton retour.
— Vraiment?
— En doutes-tu ?
— Non, mais je veux que vous alliez vous coucher. Vous m'emp^chez de respirer...
— Faisons la paix, Suzon, faisons la paix !
54 LES PETITS MAGHIAVELS.
— Puisque vous ne voulez pas quitter cette place, je la quitte; la!
Suzon se leva.
Le commandant chercha a la retenir.
— Reste done la !
— Je vous dis...
Et Suzon se degagea brusquement et courut a Tautre bout du salon.
— Grosse m^chante !
— Comme cela vous prend ! . . .
Le groupe de la porte n'echappait pas aux regards obliques de Suzon, quelque mouvement qu'elle fit.
— Si tu ne viens pas, je vais te cbercher, Suzon.
— Gardez-vous-en !
— Tu vas voir.
— Venez-y done!...
Le commandant se leva a son tour pour aller vers Suzon; mais celle-ci mit aussit6t toute la longueur de la table entre elle et lui.
Hauduit, qui n'etait pas habitue a tant d'espiegleries, se piqua au jeu, tourna avec vivacite autour de la table, mais Suzon conservait toujours ses avantages en maintenant les distances.
— Estrce que cela ne finira pas ?
— Dame! finissez d'abord vous-m6me.
— Tr^ve ! je ne te poursuivrai plus...
— Qui me Tassure ?
— Comme tu es en defiance, ce soir. Ah ga!... d'ou vient?...
— Je veux r^tre toujours.
— Toujours ! ♦
— Comme je vous le dis...
— Suzon !
LES PETITS MAGHIAVELS. 55
— Est-ce ainsi, monsieur, que vous pretendez tenir votre parole ?
— Je n^ai pas donne de parole. Mais enfin que veux-tu?
— Je ne veux pas ce que vous voulez. Voila, monsieur. Quelles etranges pensees se formaient dans la t^te de ceux
qui, dans Tombre du tambour, etaient temoins silencieux de cette sc^ne entre le commandant et sa cuisinidre ! Sara se pressait les cdtes pour retenir le rire qui lui echappait ; ses jolies eldves portaient la main a leur bouche afin de ne pas eclater. Morieux etait confondu. « Voila done la cause de sa retraite ! » se disait-il.
Prosper dormait toujours sous Tepais manteau de Suzon.
— Ah ! tu ne veux pas ce que je veux ?
— Non, monsieur.
Ce nan, monsieur, sortit avec Tenergie d'un boulet de la bouche de Suzon.
— Haisalors...
— Mais alors je m'en irai d'ici.
— T'en aller ?
— Oui. En route, j'ai rencontre cette nuit le roessager de Melun ; il m'a remis une lettre de ma m^re, celle que
' j attendais ; par cette lettre, ma m^re exige que je retoume prte d'elle. Elle est vieille, me dit-elle ; elle a besoin de moi.
Ceci fiit un nouveau et plus terrible choc pour le commandant.
— Et voila pourquoi, reprit tranquillement Suzon, je suis revenue aussitdt au chateau. Je vais faire mes paquets et je pars.
— C'est done serieux ?
— Trfe-sdrieux.
A Tinstant mSme le commandant decouvrit Tavenir sinistre qui Tattendait si Suzon, a laquelle il s'^tait habitue
56 LES PETITS MAGHIAVELS.
depuis tant d'annees, comme il s'etait habitue a Telasticite de son fauteuil nankin, a sa chanceli^re, a son tirebottes, venait tout a coup a lui manquer. Qui la remplacerait ? Elle seule avait le secret de ses go^ts, de ses manias; elle seule menait, dirigeait, gouvernait sa maison, qu^il lui faiidrait quitter si elle la quittait. Et ou aller? Encore a Paris t Un affreux serrement de coeur Tetreignit a cette idee? mille autres douleurs qu'il n'eut pas le temps de deduire, mais qu'il sentait, le rendirent soudainement sombre et veritablement triste a pleurer.
— N'es-tu pas bien ici? demanda-t-il avec int^rSt a Suzon.
— Je ne dis pas, monsieur, que je croie...
— Desires-tu de Taugmentation dans tes gages 1
— Ah! monsieur...
— Quel motif alors?
— Je vous Tai dit, le motif : ma m^re est vieille, elle est malade, elle m'appelle a Melun.
Le commandant reflechit.
— Si tu la faisais venir ici!
— Ma m^re ! au chateau?
— Pourquoi pa^? ou est Timpossibilite?
— Vous n'y pensez pas, monsieur. Vous vous rappelez cette longue lettre qu'elle me fit ecrire, il y a deux ans, par le cur^ de Saint-Aspais, et ou elle me reprochait ma conduite ?
Suzon baissa ensuite les yeux.
Sara pin^a jusqu'au sang Paillette, qui fut obligee de courir dans Tescalier pour rire a son aise ; elle etouffait.
— Ta conduite ! ta conduite ! reprit le commandant.
— Dame ! monsieur, ma m6re, aprds tout, avait raison.
— Qu'en sait-elle ?
— Et ma conscience?...
LES PETITS MACHIAVELS. m
— Tu deviens devote, a present!
— Monsieur, j'ai toujours suivi ma religion... Ainsi je partirai demain matin sans faute pour Helun.
Le commandant, qui n'y tenait plus et a bout de raisoanement, prit, moitie avec autorite, moitie avec tendresse, la main de Suzon, que cette fois elle n'essaya pas de retirer, et il lui dit :
. — Suzon ! Suzon ! tout pent encore s'arranger.
— Je ne vois pas trop comment.
— Si ! tout pent s arranger.
— Je le voudrais... mais...
— feoute!
— Venus! 6 Amathonte! 6 Cypris! o Eucharis! murmura Sara a Toreille de Morieux.
Le commandant s'etait penche vers Suzon, et il lui par* iait bas.
— Ehbien!murmuraSara... Jeunesfilles, ajouta-t-elle, allez me chercher mes voiles, mes ecrans, mes eventails ! allez me chercher ma pudeur!
Le commandant Mauduit disait a demi-voix a Suzon :
— Je veux que cela soit !
— Mais vos amis?
— Je n'ai plus d amis.
— Mais le monde?
— Je m'en moque pas mal !
— Alors cela se fera du moins sans bruit, sans eclat?
— Sans bruit, sans eclat.
Suzon devait de plus en plus la voix, afin que pas un mot de cette conversation ne restSit a mi-chemin de la porte. Elle reprit :
— Qa se ferait la nuit, dans la chapelle, par un simple pr^tre.
— Comme tu Tentendras, Suzon.
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— Et bientot?
— Quand tu voudras. . . dans trois mois...
— Dans un mois.
— Dans un mois, soit! Et tu ne me quittesplus?
— Plus.
Suzon baissa une seconde fois les yeux ; le commandant la serra contre lui; mais dans ce mouvement, fait sans doute a faux, ils tomb^rent tous les deux dans le fauteuil oil dormait Prosper, qui, ^veille, on Teftt ete a moins, par ce double poids assez lourd, se redressa et jeta la surprise et Tepouvante dans Tame de Suzon.
Le cri de terreur de la cuisiniere permit k Sara et a ses eleves d'en pousser plusieurs autres des plus ironiques et des plus bouffons, qui furent mis sur le compte de I'^cho. Biles regagnerent Tescalier apr^s en avoir assez vu et assez entendu pour edifier tout Paris a leur retour.
Prosper, en revenant un peu a lui et en cherchant encore, ivre, pale et cbancelant, a regagner sa ehambre, eut un mot d'un comique rare. 11 se tourna vers Suzon, et, comme sHl se fiit agi de Tapitoyer sur un malade en voie de convalescence, et qui est encore dans Timpossibilite de se tenir sur ses jambes, il lui dit :
— Je suis encore si faible!
Quand cette importante convention eut ^te passee entre le commandant et Suzon, et que celle-ci fut sur le point de se retirer, heureuse et fi^re comme la veuve de Scarron la nuit ou Louis XIV lui dit : a Vous serez ma femme, » elle fut une demi^re fois arr^tee par le commandant.
— Suzon, maintenant j'attends de toi une faveur.
— C'est?...
— De former les yeux sur tout ce qui pourrait te deplaire pendant le sejour de ces personnes, de ces dames,
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dont la visite est venue me surprendre. II en est panni elles qui ne sont pas d'une regularite exemplaire.
— Je ne dirai rien du tout, soyez tranqaille.
— Fais un effort sur toi-mdme, et sois pour elles, je t'en prie, ee que tu ^tais autrefois quand nous habitions le faubourg du Roule.
— Ah ! oui, votre cuisini^re? Qu'a cela ne tienne, monsieur, je serai cuisinidre pour elles pendant tout le temps qu'elles demeur^ont a Chandeleur. Elles gouteront encore.a mes sauces; je ferai mtoie comprendre a vos autres domestiques comment, par exception, vous voulez que je sois traitee. ^
— Merci, Suzon. G'est la ce que je desire.
— Je devine pourquoi vous souhaitez qu'il en soit ainsi. . .
— Oui, tu devines sans doute.
— II ne faut pas qu'on soupgonne ce que vous avez Tintention de faire pour moi.
— Non... a quoi bon?... pourquoi les en instruire?... Tu n'y tiens pas?...
— C'est juste, monsieur le commandant, repliqua Suzon, qui y tenait par-dessus toutes choses.
— Cela s'ebruiterait tout de suite. Et Paris... Paris est une portiere*
— Eh bien! ne craignez pas; on ne se doutera de rien, repeta Suzon, qui avait deja fait savoir a toutes les personnes arrivees au chlkteau, comme on vient de le voir, qu elle seraitdans un mois la femme du commandant Mauduit, et s'appellerait Thiver prochain madame Mauduit de la Vallonni^rc; Elle se disposa a se retirer en disant au commandant :
— Quoique je doive ^tre encore domain et quelques jours encore votre cuisini^re, je ne me 16verai demain qu'a onze heures.
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— On n a rien a vous refuser, dit MauduU.
— II me faut in repos ; je ae veux pas vous faire peur.
— Tu es toujours bien comme tu es.
— Ah ! nou. . . commandant ! . . . non 1 . . . rien maintenant avant la ceremonie.
Suzon lanca au commandant un de ces regards qui allument comme un paquet de fagots le cceur des vieux gar- Qons.
Elle alia enfin se coucher ; Hauduit resta seul.
Ses reflexions pendaut une heure furent nombreuses ; elles furent graves; maisil ne fallait plus penser a reculer. Du reste, le commandant n'en avait pas l^intention. Derriere lui un pas3e mort, devant lui, un avenir vide ; le present etait severe, mais du moins etait-il possible. II arrangerait sa fortune : ses neveux ne perdraient pas tout ; et, quant au scandale d'un pareil mariage, il le conjurerait en grande partie par un moyen souvent employe avec succes : le silence. On le supposerait peut-6tre; personne n en aurait une preuve certaine. Bt d'ailleurs qui n'a pas sa plaie secrete sous le manteau? Apres tout, dit le commandant en buvant de suite plusieurs verres de kirsch, je casserai la t^te a celui qui le trouverait mauvais. Telle fut la peroraison du long monologue debits par le commandant avant de prendre un flambeau pour aller gouter quelques heures d un sommeil assez bien gagne, Dieu merci.
Au moment de sortir du salon, il fut distrait tout a coup par un grand bruit de clefs qu'on toumait dans les serrures aux divers etages du chateau. On fermait plusieurs portes a double tour, et Ton retirait les clefs. Le commandant ne tarda pas a se rendre compte de ce mouvement general des serrures. II se rappela que, lorsque Suzon voulait communlquer un ordre du jour a la domesticite du chateau, elle employait ce moyen, celui d'enfermer chaque domestique
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dans sa chambre pour venir ensuite le lendemain matin lui signifier la part qu'il aurait a prendre a la mesure generale. Le commandant savait la mesure que Suzon projetait d'executer. Suzon devait pr^venir chaque domestique de ne pas exagerer devant les etrangers presents au ch&teau les ^gards et la soumission qu'elle exigeait d'eux en temps ordinaires. II ne s'arr^ta pas davantage a cet incident ; il sortit du salon. Comme il avait cede sa cbambre a Sara, il se resigna a passer la nuit dans Tune des petites chambres des combles, appel^es vulgairement chambres d'amis, attendu que d'ordinaire on n'y loge jamais personne.
II montait done brise, assez soucieux, les marches du vieil escalier du chateau, quand, en passant devant la cbambre de Sara et devant celle de Morieux, il vit, ce que Tusage veut d'ailleurs partout, que Sara avait depose a la porte ses brodequins et ceux de ses deux el^ves, et Morieux ses bottes.
— J'avais oublie, s'ecria le commandant..., j'avais oublie, repeta-t-il en voyant ces trois paires de brodequins et cettepairede bottes, que... qu'ellesseraientla,et qu'il fallait qu'un domestique vint demain matin les cirer. Epouvantable contrariety! murmura-t-il en se frappant la t^te avec le poing... Suzon ne se l^vera qu'a onze heures, elle me Ta dit, et elle a enferme tons les domestiques dans leur chambre. Voila qui vient a merveille! Que va dire Sara, que va dire Morieux, que vont-ils tons dire quand ils ne verront pas leurs chaussures cirees? lis diront, parbleu I j'en dirais autant a leur place, que mon chateau est un bouge, que mes domestiques sent des Mohicans, que mes valets sent des valets d'ecurie... Mais il est impossible que cela se passe ainsi. Que faire, pourtant? AUer maintenant ordonner a Suzon de se lever a sept heures, quand elle compte dormir jusqu'a onze heures, pour lui dire de cirer
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la chaussure de ces gens-la?... a celle qui doit ^tre... un jour... bientdt... Comme elleme recevrait! Elle auraitraison... Et les autres domestiques sont sous clef, et ces clefs, Suzon les a... Aller Teveiller pour les lui demandef, elle croirait que c'est pour un tout autre motif... et elle ne m'ouvrirait pas... Terrible embarras... 11 faut pourtant en sortir ; mais comment?. . . N'importe comment ! . . .
Et le commandant redescendit Tescalier, prit ceiui qui menait aux cuisines, et, foulant tout prejuge humain, il saisit de ses mains tremblantes de colore et de depit la boite a cirage et la bouteille au v^rnis, puis il remonta rapidement.
11 posa son flambeau sur une marcbe de letage place audessous de celui ou se trouvaient la chambre de Sara et celle de Morieux, s'assit au bord d'une autre marche, et, le front en sueur, quoiqu'il fit un froid horrible dans Tescalier, Toreille aux aguets, il prit d*abord les brodequins de Sara, e se mit en devoir de les brosser avec la brosse seche. Horrible besogne! 11 fallut lentreprendre; il fallut quUl la recommengat pour les brodequins de mademoiselle Paillette, pour les brodequins de mademoiselle Tabellion et pour les bottes de Morieux 1 Gomme il ne s'etait jamais livre a ce poetique exercice, il s'y prenait fort mal, etendait la poussiere au lieu de Tenlever, la respirait, s'en remplissait la bouche, la gorge et les yeux. 11 toussait, il rageait, il eternuait. Enfin, il s'agita de tant de famous, qu'il eveilla Tattention de ses botes, qui, trop emus par les fumees du souper, n avaient pas encore ferme Toeil, excepte, biett entendu. Prosper, qui avait dormi trois ou quatre heures. Tons, par un instinct discret, ouvrirent a t^tons et mysterieusement la porte de leur chambre pour voir d'ou venait cette sourde rumeur; Un instant apres, ils etaient silencieusement reunis dans les tenebres de 1 etage superieur a celui ou Mauduit ci-
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rait, avec une ardeur heroique, bottes et brodequins. lis s'invit^rent par des gestes a la plus rigoureuse eirconspection; le spectacle etait en verite trop curieux, tropinoui, trop extraordinaire. lis en jouirent avec un sentiment d'indicible stupefaction. Un ancien commandant des gardes du corps, un brave officier de Tarmee d'Espagne, un favori de I'ancienne cour, un homme a bonnes fortunes, un homme aimable, spirituel, elegant, riche, noble, decrottait la chaussure de ses botes, de peur, il ne fallut pas k ceux-ci grand effort de divination pour s'en convaincre, de peur de faire faire un pareil service par sa cuisini^re I La pitie se confondait avec llironie dans leur esprit bouleverse, attriste par tant de petitesse et d'humilite ! Morieux surtout eut lieu de faire des reflexions tr^s-serieuses en comparant sa situation a celle de son ami le commandant. II mettait sa destinee en parallSle avec celle de Hauduit^ et il en tirait une conclusion fort pen prevue.
La compassion inspireepar Tabaissement prbfond deMauduit s'dvanouit completement lorsqu'on le vit, apr^s avoir vemi les chaussures de Sara et de ses el^ves, verni les bottes de Morieux, se prendre corps a corps avec les hideuses bottes de Prosper, qu'il avait oubliees. 11 les avait oubliees, ou, pour mieux dire, il ne les avait pas vues, ear Prosper occupait un cabinet dansun angle tournant de Tescalier. Enfin, il les decouvrit ! II recula de terreur; il les repoussa avec effroi ; la boue de trois routes communales voilait la semelle, Tempeigne et la tige de ces effrayantes bottes !
— Pourtant. . . murmura avec amertume le commandant.
Ge pourtant disait toute la necessite du sacrifice qu'il sV gissait pour lui d'accomplir. II fourra son bras dans Tevasement des tiges, s'arma d'une lame rouillee, et trancha courageusement dans le vif de la glaise. Elle tombait par quartier. Quelles ecuries d'Augias ! Enfin il arriva au cuir,
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qu'il inonda de drage. II ne fallait pas songer au vernis.
En chemise, un bonnet de coton sur la t^te, Prosper se livrait entre Sara et ses deux demoiselles a des contorsions de fakir indien. Le spectacle du commandant aux prises avec ses bottes lui suscita des mots, des plaisanteries, des pasquinades incroyables.
Enfin cette tri^te et burlesque comedie, dont la representation se donne d'ailleurs tons les jours chez presque tous les vieux garcons, eut une fin. D^ qu'ils la previrent, les temoins, ou plutot les spectateurs, se retir^rent sans bruit dans leurs chambres.
Sara eut pourtant assez de temps pour dire :
— Eh bien ! si j'etais Suzon, la cuisini^re de Ifauduit, j'irais encore plus Iwn. Vous voyez cette boue, je la lui ferais manger.
Prosper ne se permit que cette reflexion :
— Quand il lui etait si facile de m'en donner une paire neuve!
Le lendemain, les h6tesdu chateau de Chandeleur, descendus fort tard, mais pourtant avant Theure du dejeuner, trouv^rent, dans le salon ou ils avaient soupe la veille, le commandant Mauduitqui les attendait.
— Qu'est-ce que cela veut dire? s'ecria celui-ci ; tous en manteau de voyage!
— Nous partons, commandant, repondit Sara.
— Vous partez ! Vous m'aviez pourtant promis de rester huit jours ici...
— G'etait seulement, reprit Sara, pour eprouver ta generosite. L'hospitalite n'a rien laisse a desirer.
— Vousplaisantez...
— Nous dirons a Paris que ton chateau nous a offert tout ce que nous avions le droit d'attendre de la noble galanterie de son possesseur.
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— Je ne puis encore croire... essaya de repliquer le commandaat, qui se sentait soulage d'un grand poids par ce depart.
— En restant plus lengtemps, nous n'emporterions pas un souvenir plus doux de ton coeur... Nous...
— Commandant! s'ecria Sara, slnterrompant. tout a coup pour embrasser Mauduit, qui ne devinait pas la cause de cette brusque accolade pleine de tendresse et de bonne sensibilite, car Sara laissa tomber des larmes sur les gros favoris du commandant. — Commandant! commandant !... criait-elle.
— Eh ! ma bonne Sara, qu'as-tu?
— J'ai... j'ai... Ah I sacrebleu ! si j'avais eu le bonhour d'etre une honn^te fille...
— Qu'aurais-tu fait ?. . . v
— Rien... Adieu ! adieu ! commandant!...
Mauduit etait emu... il etait bien pres de deviner... II dit a Morieux :
— Tu me quittes, toi aussi? et ou vas-tu ?
~ Ou je vais ? repondit Morieux.
— Oui...
■— Rejoindre ma femme.
— Ta femme! Mais...
— J'ai reflechi, Mauduit.
— Ah!
— Oui. La nuit porte conseil.
Et Morieux serra affectueusement la main au commandant.
— Quant a moi, commandant, je vous dois une reconnaissance vive, profonde, eternelle, dit Prosper a son tour en gagnant la porte de la cour d'honneur, tandis que Morieux, Sara et ses deux eleves montaient en voiture.
— A moi ?
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— A vous. . . commandant.
— A propos de quoi?...
— A prbpos de... bottes.
Suzon est aujourd'hui madame Mauduit de la Yallonni^re.