S02 ROG
— Vous etes, madame, tres-bien, au contraire. Une larme grossissait dans Toeil terne du vieillard.
— Oui, parfaitement, docteur.
La main de la maiade se roidissait.
— Cependant, docteur, vous voulez bien que je fasse appeler M. Burney?
— Mais certainement, el j'y cours.
— Oh ! alors allez vite, docteur I
— Dans dix minutes je vous amene H. Burney.
— Encore une fois, monsieur Young, n allez pas croire que je sois au plus mal.
^ Et« si je mets tant d'empressement a vous obeir, ne prejugez rien de mon opinion sur votre etat.
— Oh I comme je Tai .bien joue, pensa-t-elle, une fois que le docteur fut parti : je ne me sens pas deux heures a vivre.
— Comme j'ai flatte son erreur ! murmurait le docteur en montant dans un cabriolet de place pourse rendre chez M. Bumev : dans deux heures elle aura cesse de souffrir.
— Sarah ! Sarah ! ouvrez vite cette armoire, vite ! et apportez-moi le petit coffre en bois de cedre.
Gt le soleil s'abaissait dej^ sur Londres, la ville tioire, la ville dont les toits d'ardoise exhalent des vapeurs le soir comme la terre. Heure indecise et tfiste : les bruits de la fiabel anglaise meure&t : les cloches tintent dans le loititain ; d'epaisses ombres montent de la riviere, et se fepandent fades et plombees dans les fues. Ge soleil qui se retire emporte avec lui utie portion de la vie de tons.
Mistress Philipps etait blatiche comme son oreiller. Elle po8a avec emotion ses mains sur le coffte de c^dre, puis elle I'ouvrit avec une petite clef qu'elle tira de son sein, ou elle Tavait toujours port^e. Les forces lui matiqudrent, et le
coffre se ferma. De nouveau elle Touvrit, et, avec une piete de sainte qui touche une relique, avec Tavidit^ ingenue d'une fiancee qui exan^ine un a un ies presents de noces, la malade en retira le trousseau de sa fiUe. Linges d'enfant encore parfum^s de la prairie ou ils ont seche, chemisettes brodees, bonnets toujours trop grands ou trop petits, et sous lesquels Tenfant est si gracieusement ridicule, qu'il en rit lui-mdme ; souliers qui se perdent dans la poche de la nourrice, et avec lesquels il n'a jamais marche que dans la main de sa m^re; et des joujoux sans fin, des poupees roses et joufflues, soeurs de carton qui ont partage tousles baisers que la sceur vivante a recus. Mistress Philipps^reprenait ces baisers sur leurs joues. Ensuite elle elevait par chaque manche les petites chemises de Lucy, et elle imprimait au-dessus de Techancrure, a la place ou devait etre le cou, la t6te blonde de sa fille, un baiser dans le vide. Et en repliant les chemises, elle leur disait : Farewell! ce long adieu anglais si tendre et si dechirant. Elle prenait aussi les petites robes qu'elle fron^ait par la taille, jouait un instant avec son illusion, pliait les robes, les baisait, les deposait dans le coffre, et leur disait : Adieu ! — Puis elle d^ployait les petits has brodes oil son bras decharne simulait la jambe mignonne et ferme de sa fille, baisait les bas et leur disait : Adieu ! — Adieu aussi, et Toeil dt^ja a demi ferme, aux petits souliers avec lesquels Tenfant trottait, chancelait si bien ; adieu aux bonnets, adieu a tout; adieu aux poupees qui avaient chacune un nom : adieu, adieu ! elle n'y voyait plus qu'elle allait encore a tatons, effleurant ces soies, ces mousselines, ces rubans qu'elle portait a ses levres; maiselle ne trouvaitplus ses levres... Farewell!,,.
Et le couvercle retomba.
Ce coffre et ce lit !
On edit dit un petit tombeau sur un grand.
Sarah tira les rideaux, alluma une lampe et pria.
Le docteur Young etait mort dans le cabriolet de place, frappe d'apoplexie.
Toute la pairie anglaise suivit le convoi de mistress Phi- Hpps.
. Le roi y envoya ses equipages.
Derri^re les grands, derriere les nobles, derriere les riches, derri^re le peuple, derriere les pauvyes, qui pleuraient,
II y avail un ehien aveugle.
Dans les papiers de mistress Philipps, on trouva cette unique disposition testamentaire :
(( Tous mes biens, sauf la maison oi!i je suis morte, que « je Idgue a Sarah, ma gouvernante, appartiendront ^ ce- « lui qui, par une permission de Dieu, mon sauveur et « mon maitre, retrouvera ma fille Lucy!
(( Geux qui m'aiment me pardonneront de n^avoir pas « fait ce sacrifice pendant ma vie ; mon mari vivait, et je a ne pouvais disposer que de la moitie de mes biens. » .
Depuis huit ans, la vieille gouvernante ne bougeait plus de son grenier. Insouciante comme la tombe, Sarah laissait
moisirles meubles. Ses provisions ^taient deposees dans un panier qu'elle remontait de la rue au bout d'une corde. Quand le panier ne descendrait plus, Sarah serait morte ; rh6tel passerait aux hospices; car Sarah en est sortie. De rien elle retournera a rien. Tous les trois jours, un seul fitre la visitait. Rog, non le Rog d'autrefois, vif quoique laid, genereux quoique sale; mais Rog, hideux de vieillesse et de debauche, payant les egarements de sa jeunesse par une oreille laissee entre les dents des dogues de bouchers. II grattait, et on avait, tout en grondant, la faiblesse d ouvrir. Et unevieille femme sourde, etun vieux chien aveugle, avaient quelque contentement a se trouver reunis.
Une brouilleassez grave avait pourtant compromis cet accord. Par respect pour la memoire de ses maitres, Sarah voulut un jour detacher du cou de Rog le collier de cuivre dont il trainait ignominieusement la marque et les armes dans la boue des ruisseaux. Rog se revolta, Sarah persista, le chien la mordit et s'enfuit avec le collier.
La vieille pleura, non de la douleur, mais de Tingratitude, — son seul ami !
Maintenant transportons-nous dans un de ces pares dont liondres est ombrage, reposons nos regards sur ces bouquets defamille qui fleurissent par un beau soleil. Por|ees dans les bras de leurs bonnes, de petites fiUes, jonquilles vivantes, se balancent au-dessus du champ despromeneurs. Et c'est un ravissement de voir, a hauteur d'epi, cette generation qui doit fouler celle qui la porte.
Quel accident a tout a coup trouble Teternelle tranquillite de ces parterres? Un enfant est-il tombe dans Tun des bassins en appelant les cygnes? La foule s^accumule sur un point, ce point grossit, il roule, il s ouvre, et il s'en echappe un chien tirant, tantot par la robe, tantot par les manches, mais ne lAchant jamais prise, une jeune personne
de quinze ans. Des coups de canne pleuvent sur le chien, il secoue, il traine sa proie. On Ten detache, il la reprend et recommence. Les cris de sa victime en lambeaux ne Teffrayent point. On se lasse de le battre, lui ne se lasse point d'etre battu, raalgre sa tete en sang, ses yeux aveugles qui pleurent, ses derniers poils qui s envolent.
Un cri sort de la bouche de celle qu'il oblige a ramper avec elle. Elle a lu sur le collier du chien, Rog; — elle dit : Rog! — et Rog lliche aussitdt les vdtements qu'il dechirait, et, reconnu et appele, il trace en c^urant autour de eette voix un cercle rapide de bonds, d'aboiements, de fremissements, de caresses, et puis il marche devant, et on le suit; et il reprend sop cercle, et encore sa marcbe; a cliaque pas il retourne sa tdte aveugle.
Et la foule ne sait maintenant que penser de cette autorite du chien sur la personne qui le suit comme un enfant obei&sant suit son pdre.
A mesure qu'on avance, la jeune fiUe retrouve dans sa memoire des traces completQment effacees. let un mur blanc, 1(1 une enseigne, la un ruisseau ; puis sa rue, puis sa porte.
— Ah! ah! c'est Rog qui me revient, dit la vieille; mais c'est etrange, il aboie de la m^me maniSre que cette fatale nuit...
Elle tira le cordon.
— Ha bonne maitresse, vous n'etes done point morte? Venez-vous me chercher pour aller au ciel?
Sarah avait pris Lucy pour sa mdre, tant Lucy etait grande et belle.
Rogse jeta sur la moitie d'un poulet rAti et le mangea. Sarah courut lui chercher Tautre moitie.