De nos besoins intellectuels [microforme]
Texte original et intégral d'une conférence faile — mal faite — le 18 décembre 1919 à la Salle Saint-Sulpice, à Montréal, sous ce litre mystérieux, mais non trompeur, mais, en somme, loyal, et aussi honnête qu'un autre, — titre élu de préférence à un autre parce qu'en la conjoncture le conférencier—le futur conférencier —qui n'en sl pas un, qui n'a nullement, comme des nuïfs le croient (mais sontils si naïfs, et le croient-ils ?), la science de l'artifice verbal, de l'arrangement verbal, et qui a beaucoup de mal — un mal du diable — même à S.-Sulpice, un mal du diable, — à mettre congrument quelques idées bout à bout, — ne savait pas encore ce qu'il dirait, et qu'il fallait bien, en attendant — en attendant la conférence, — annoncer quelque chose — : De 9 heures à 5,
Texte intégral (et original) d'une conférence incomplète — in- Jinie, non finie, — en ce que l'auteur, faute d'avoir dit tout ce qu'il fallait dire, y contriste — et, assurément, y irrite aussi — car tout le monde a son amour-propre — et l'amour-propre sied à ceux qui travaillent de bonne foi — tout en se trompant quelquefois — à sauver une race, — des gens qu'il aïme — des gens qu'il n'a jamais cessé d'aimer, tout en les tenant pour étroits en certaines matières, bornés par certains côtés, aveugles, très aveugles, en certaines matières et par certains côtés, — des gens patriotes, aimant leur patelin, chérissant leur patelin (natal) au point de le croire un petit Paris; — el qu'il (l'auteur) y donne probabtement, certainement, mais malgré lui — consciemment mulgré Lui — malgré lui et le sachant, ce qui rend l'affaire encore plus ennuyante,—des satisfactions — presque des arrhes — à des gens qu'il n'aime pas, qu'il n'a jamais aimés, dont il a la haine dans le sang, dans les moëlles; des gens qu'il méprise el sur lesquels il espère pouvoir tirer un jour à bout portant — lilléralement, absolument littéralement, tirer à bout portant; — des gens qui ont des lettres et pas de patriotisme, et qui détestent les palriotes en tant que patriotes, non en tant qu'ignorants (comme il conviendrait) (quand il y a lieu).
Texte original intégral incomplet, qu'il faut publier quand même parce que des gens — pas nombreux, très peu nombreux, et surtout, pas ‘ous braves, pas tous prêts à se mettre au blanc pour la cause de la vérité (ni pour aucune autre cause) (les braves, il suffit qu'il y en ait quelques-uns; les autres suivent; les autres sont faits pour suivre; et au bout de quelque temps, quand la fortune retourne, se retourne, iout le monde est brave) — des gens plus fins que l'auteur, d'esprit plus délié, plus fin, — des gens qui n’ont pas, comme lui, fait leur apprentissage des lettres — de la pensée et du verbe (des lettres) — dans les ‘‘facteries de coton” — des gens plus instruits que l’auteur, et surtout plus fins (plus habiles); des gens ayant eu l'insigne avantage d'étudier sous Pr maîtres (d'école) — sous des hommes généralement ignorants et sots, mais dépositaires d'une méthode, gar-
(La suite au verso de la couverture).
Notre ami M, Fauteux pourrait vous dire après quelles hésitations j'ai définitivement accepté l'invitation de parole iei ce soir. Non que le patronage ni le lieu ne convenance; au cont ure, j'étais heure ’accasion « apporter sinon un concours entière adhésion mc rale à des œuv la relative insuffisance m&Is que nous devons tous et plus que jamais direction comme dans leur objet, Mes hésitat nues d'une autre cause, qui est qu'après en avoir assumé la tâche d'un cœur léger, j'avais tout de site constaté l'impossibilité matérielle de traiter dans le cadre étroit d'une conférence un sujet qui touche à quelques-unes des questions les plus vastes et les plus complexes du moment, Je me suis fait violence Parce que je tenais à apporter mon modeste hommage à l'œuvre que poursuit, dans cette maison, Saint-Sulpice; mais aussi parce que, certain d'avoir quelque chose à di , Je me suis rappelé le conseil d'Etienne Lamy, de ne jamais fier à une vanité d'auteur, si respectable qu'elle soit, les droits la vérité, Je serai quitte au regard de ma conscience en vous prévenant, comme faisait Brunetière début d'un de ses discours, que je serai long et probablement : nuyeux,
J'avais pensé à développer devant vous l’artiele que je publiais en mai dernier dans France- Amérique sur les moyens à prendre pour former une élite canadienne-franç. e, et qui n'était lui-môme
ue le résumé d'une causerie faite quelque tem à aris devant le Comité du même nom. Dans les l'on ne croit pas nous faire injure ni domm acquis qu’un pays comme la Nouvelle-Frar chez lui tous les éléments de la haute cultu au contraire, on n it pas qu’un Can culture françai i L'opinion que |’ s'es ite en Frane S ins i = tuels, on y ê i o S orateurs, en lisant nos livres, is S journaux; mais i aisonnement absde peser dans son :quérir la conviction que l’autre “us la chaleur est plus grande près dans l'ordre physique n'a pas besoin
(1) Comme je croirais manquer de probité en ajoutant à ce travail après coup Sur des points e: iels, j'ai eu recours à la note inframarginale dans tous les cas où la pensée, claire à mes Yeux, me semblait cependant appeler pour le lecteur quelques précisions. — O, À,
de se démontrer, et qui à toutes les époques de l'histoire a trouvé son application dans l'ordre intellectuel. Le foyer peut quelquefois se ne: comme il advint pour la culture grecque et comme il devait plus tard advenir pour la culture latine; mais tant que du jugement unanime des hommes il existe quelque part et non ailleurs, c'est là et non ailleurs qu'il faut aller chercher la chaleur qui est une des conditions, voire un des éléments, de la vie, La faveur unanime avec laquelle mon exposé semblait avoir été aceueilli par ces messieurs de France-An que! me faisait espérer qu'il aurait au Canada le même destin, Dois-je le dire” Divers signes m'inclinent à eroire que chez nous le sentiment, sur ce sujet des rapports intellectuels entre les deux Frances, n'es pas si uranime qu'on puisse espérer le voir dès maintenant se traduire en actes,
Des voix autorisées et éloquentes ont iei même invité le Canada français à rechercher vers la France le chemin des supériorités de l'esprit, On a vu en ces derniers temps une jeunesse éveillée aux plus nobles préoccupations porter devant nos parlements la cause de là haute culture française, Et ces intelligents patriotes ne faisaient là que tirer la conclusion pratique des paroles qu’un homme politique et publiciste canadien-français de grand renom, M. iri Bourassa, prononçai. au premier congrès de la langue française au Canada.
Le deuxième élément nécessaire à la conservation de la langue, disait M. Bourassa, c'est de l'alimenter sans ce: à la source d'où elle provient, à la seule source où elle puisse entretenir sa vitalité et sa pureté, c'est-à-dire en France.
Qu'on me permette de toucher en passant à la question souvent agitée — peut-être plus dans le milieu discret des maisons d'enseignement que dans le grand publie — du dan- £er que nous courrons pour notre foi et notre moralité à cause du dévergondage de la littérature contemporaine, À cette crainte, je ferai une première objection qui n'est pas philosophique je l'avoue, mais qui ne manque peut-être pas d'un certain bon sens; c'est que si, par crainte du poison, on ces de se nourrir, on meurt de faim, ce qui est une façon tout aussi sûre que l'autre d'aller au cimetière, Si nous laissons dépérir la langue faute de l’alimenter à sa véritable source, elle disparaîtra, et si la langue périt, l'âme nationale périra, et si l'âme nationale périt, la foi périra également, (Appl.)
D'ailleurs, le danger de l'empoisonnement est-il si grand ? Si dans ia littérature française « ntemporaine, le poison n'est pas ménagé, est-il nécessaire d'ajouter que le contre-poison y surabonde ? Au lieu de chercher à fermer la porte aux œuvres littéraires françaises afin d'empêcher les œuvres mauvaises de passer, ouvrons-la phitôt toute grande à ce qu'il y a d’'admirable, de généreux, d'i léaliste, de fort, de grand, dans cette production éternelle du génie français, dont il semble que Dieu ait voulu faire, dans l'ordre intellectuel, la continuation du génie grec, et dans l'ordre moral, le foyer principal de la pensée chrétienne et de tous les apostolats généreux.
Certes, il ne faudrait pas méconnaître la haute portée et le caractère consolant de telles manifestations. Et pourtant, est-il
(D) Y compris des hommes comme M. George:
Goyau et M. René Bazin.—O.A,
bien vrai que, dans la question qui nous oc la force d'inertie des masses, prévenues de longue date contre la Frane, ou tout au moins indifférentes à l'extension de son hégémori- itellectuelle fur notre pays, n'ait pas trouvé des concours actifs ns les milieux même qui se targuent de culture française ? } “adigénisme a chez nous ses adeptes, Il en a dans le cles. à, duns 1e personnel politique, dans le journalisme, dans les professions libérales, dans l'enseignement secondaire et supérieur, Bien aveugle qui, serue tant le ton et les tendances de certaine école qui vise év idemment chez nous à parement de la pensée nationale, n'y discernerait un parti prix presque gér l de borner au Canada le champ de nos investigations, Et il se peut que je me trompe, mais je ne crois pus me tromper en disant que cette école à trouvé son compte à ce que durant la dernière guerre, pour mieux combattre, comme c'était leur droit, j'alleis dire leur devoir, les insidieuses menées de l'impérialisme panbritannique, certains hommes pulitiques canadiens-français — ceux mures qui avaient naguère prêché le plus éloquemment le rapprochement intellectuel franco-canadien — aient cru devoir exploiter contre la France les prévention. hostiles des classes les moins éclairées de notre peuple, Je le dis tout de suite et sans ambages, c'est à cette école que j'en ai. Et comme en toute chose il n'est rien comme de commencer par le commencement, j'essaierai d'indiquer, de la façon la plus concrète et la plus brutale qui soit possible, ce que je crois que l'indigénisme intellectuel est en train de produire chez nous.
Supposons que j'habite à l'intersection des rues Saint-André et du Mont-Royal, que voulant descendre en ville à pied pour mieux jouir du grand air et du soleil Je prenne de préférence par la rue du Mont-Royal et la rue S.-Denis.
(1) Quand je dis qu'il yen a qui voudraient ‘borner au Canada le champ de nos Investivations'", je ne veux évidemment Pas parler des gens qui se sign:nt à la seule vue d'un livre français: auoique norubreux e1 coe, ces infortunés fossiles tentent à disparaitre, et au surplus ils n'ont en l'espèce aucune importance, Je pense uniqu ment à ceux qui remuent ciel et terre Pour faire accepter comme intangible cette solution bâtarde, mais qu'ils croient propre à satisfaire tout ensemble les av de la haute culture et les tenants du plus épais obscurantisme
lo Admettre le livre français et au besoin le popular:s ‘itte à le ‘aire censurer à l'occasion par des épiciers à demi illettrés comme la chose s'est 1éjà sue à Québec,
20 Faire venir de temps à autre au Canada un maître français dont l'enseigne. ment, faute de se donner dans l'atmosphère nécessaire, perdra une partie de son efficacité, et qui de toute façon aura trop à craindre de notre jalousie de provinciaux pour p rler avec assurance et autorité,
30 Sauf pour certaines fins utilitaires, que l'étudiant devra d'ailleurs pourà ses frais, ou pour les études théologiques, genre de culture trop spécial pour convenir au s grand nombre, garder nos sujets d'élite au Canada, où toute formation intellectuelle est fatalement condamnée pour longtemps encore à rester incomplète par certains côtés (un bon historien restant sans la :noindre notion d'art, et ainsi de suite). Faire la conspiration du silence sur l'idée même 'envoyer en France ces sujets d'élite qui Pourraient pourtant, à leur retour, concilier dans un même enseignement les intérêts supérieurs de l'esprit et les exigences du patriotisme caadien.
Q 1e si d'ailleurs l'on désirait sa ir au juste comment j'entends le rapproche. ment intellectuel franco-canadien, on n'aurait qu'à consulter mon article de France- \mérique, réédité et mis en vente avec cette conférence. — O, À.
Vous l'avez pout-ôtro observé, je prends par la rue du Mont- Royal et non par l'avenue Most-Royal, Je dis rue parce que cette voie publique, ne conduisant ‘as au Mont-Royal, mais à côté, n'est pas une avenue, en tout ‘as n'est pas l'avenue du Mont- Royal, Et jo dis ‘‘rue du Mont-l'oyal"’ parce que le nom n'a pas encore perdu son acception primit a et que, s'i y a un Boulevard, un Faubourg Montmartre, il n'y à pas, Î n'y aura jamais de Rue ‘hamps-Elysées.
C'est pourtant une administration municipale soi-disant française qui a voulu que pour me rendre à mon bureau je prise par ‘l'avenue Mont-Royal
Suivons done cette avenue Mont-Royal qui de son vrai nom devrait s'appeler Rue du Mont-Royal.
Dès les premiers pas nous nous cognons sur le Café Thémis. Le Café Thémis existait autrefois à proximité du Palais: les uvo: “ats y trouvaient la bière si bonne, qu'il ne leur vint apparemment jamais à l'esprit de faire observer au propriétaire qu'il manquait À son enseigne une préposition. Les changeantes fortunes du commerce des vins ayant repoussé le café vers le Nord, il emporta avec lui son nom et sa faute de grammaire, Aujourd'hui, ce sont uniquement des petits boutiquiers, des petits rentiers, des emplo;és
e commerce, des ouvriers, que Thémis invite à boire, La dame a déchu, mais sans s'en douter le moins du monde; au fond, elle est très contente d'elle-même et tout aussi heureuse qu'autrefois,
Deux pas plus loin, c'est le magasin de ‘mercerie, chapeaux, fourrure", de M. À, D, Lacaille Les merceries, en notre pays, ont ceci de particulier, qu'il ne s'y vend pas de mercerie, La mercerie française, c'est les menus objets servant au travail des femmes, des couturières, au vêtement et à la parure (fil, aiguilles, boutons, ete.) La mercerie canadienne, c'est la chapellerie, la chemiserie et la ganterie françaises, peut-être autre chose encore — tout, n'importe quoi, mais rien a ssurément qui se rapporte à la parure féminine, Comme sa voisine d'occasion Madame Thémis, a dame s’est dévoyée,
Un boucher, qui normalement devrait tenir boucherie, a baptisé son établissement en anglais ‘‘meat markel" et en français, tout simplement, ‘marché’. Au Canada, quand on affiche à sa porte. “marché”, cela veut dire: Entrez acheter une côtelette, un bifteck:
Voulant par une prudence louable, quoique, en l'occurence, excessive, éviter les fautes de français, un marchand d'appareils électriques s'annonce sous la seule raison sociale de “Chambly Electric Co."
Un fruitier a mis à sa devanture: “Le Venise — fruitier.” Il a d'abord confendu une fruiterie avec un café ou un estaminet; puis, s’imaginant qu'un café ou un estaminet se baptise comme un cuirassé, il a écrit “Le Venise’ comme la plupart de nos journalistes écriront en parlant d’un croiseur: ‘Le République’. Quant à expliquer comment “Le Venise" est devenu fruitier, je m'en sens vraiment incapable,
Porte voisine, le boutiquier vous invite à communiquer avec lui par “Tel, St. Ls. 8278", En français, l'abréviation de ‘téléphone” prend un accent. L'indication du secteur devrait
Ben
être marquée par deux points ; exemple : “Téléphone: Saint-Louis", ‘Saint ne s'abrège par ‘St,’ qu'en anglais; en français il iaut S avec le 4 diminutif supérieur, ou tout simplement la majuseule suivie d'un point, comme ceci: “S.-Louis”, Entre “Saint” et “Louis” il faut un trait d'union, ‘Ls." est l'abréviation anglaise de “ Louis je ne me trompe, cela fait bien une demi-douzaine de fautes dans trois mots abrégés qui au total compte exactement sept lettres, Je signale cette formule d'adresse éphonique non pour le sot plaisir d'y chercher la petite bête, mais parce que, dans une étude des tendances téricrales de la langue, on peut, crois, en tirer une leçon opportune,
C'est dans le même
prit que je m'arrête devant la porte du
“Dr, C, A, Duportier”, Nos médecins ont pour la plupart eu l'avantage d'étudier dans des manuels français, usieurs d'entre eux en France, sous des maitres français, et il faut leur rendre cet hommage que pour la correction de |n langue ce sont
des académiciens en comparaison de nos basochiens. La plupart cependant sont encore à apprendre la noblesse, sinon l'utilité du prénom. Alors qu'ils pourraisnt, en s'a >pelant Arthur, Albert, Aurélien, donner le goût des formules rançÇaises aux épiciers, fruitiers et autres gens qui n'en soupçonnent pas l'existence, et à la fois contribuer un tout petit peu à embellir le commerce de la vie, ils préfèrent traverser l'existence sous de rébarbatifs psoudonymes comme A.P., A.D., A.M., A.Z. C'est trop de modestie, À ce propos, une anecdote me vient à l'esprit. Je rédige pour une maison financière une modeste feuille bimensuelle, Ayant à publier dans le premier numéro le portrait d'un financier et homme politique connu, qui est en même temps un avocat réputé, je voulus lui donner ses noms de baptôme, qui sont, je crois, Frédérie-Liguori, — ‘“‘Malheureux, s'écrièrent mes patrons, n'allez as faire cela! personne ne le reconnaitrait. Pour le public c'est K.L." Et je le confesse, je fus lâche, je mis *“F.-L,"
Aux approches de la rue S.-Denis, M.A. Labonde nous annonce une ‘‘{abagie, gros et détail”, Ce M. Labonde est probablement un ‘tabaconiste”. Contrairement à presque tous ceux de ses confrères que je trouverai sur mon chemin, il ne le dit pas, etj c'est au un grand mérite; mais pourquoi diable n'a-til pas mis: ‘Marchand de tabacs’, ou tout simplement: ‘tabacs’! ?
A l'encoignure est de la rue du Mont-Royal et de la rue Saint. Denis. une immense affiche murale vante les mérites du “GOLD DUST, nettoyeur acbf, fait Qu Canada''. Je réfléchis en passant
ue ce “nettoyeur actif” rendrait un grand service à la langue où il a la prétention de s'exprimer, en changeant ‘fait au Canada’ pour ‘‘fabrication canadienne", ou, si on le préfère, pour un terme d'application encore plus universelle, qui serait : “prodvit canadien”,
Rue S.-Denis où nous nous engageons, nous saluons à tour de rôle, en moins d'un quart de mille, une centaine d'enseignes ou d'affiches de même venue.
Comme si tout le monde était obligé de savoir ce que c'est que Monkland, un courtier en immeubles offre en vente des lots situés ‘coin Monkland”' et je ne sais plus quelle autre affaire,
Un propriétaire annonce à louer je ne sais plus combien d'appartements d'une seule pièce”.
Une administration semi-publique a marqué de place en place des ‘arrêts de tramways’, comme si tous te tramways n'arrêtaient pas à ces endroits, mais seulement certaines catégories, certains types, ou certaines espèces, de tramways.
Des pharmaciens — dont je soupçonne quelques-uns d'être des apothicaires — vous signalent avec orgueil: “ Poudres insect'sides notre spécialité”, contrairement à la coutume française, qui est de dire: ‘Spécialité: tel ou tel article.”
Vingt médecins dissimulent modestement, de la manière que nous avons vu plus haut, la moitié de leur personnalité.
Sur une pancarte, et probablement par les soins obligeants du plus cultivé de ces messieurs, une association d'anciens élèves d'une école primaire supérieure ou académie très renommée annonce pour ‘mercredi le tantième décembre”, * ‘8.15 p.m.", un euchre sous le patronage de “Mgr L. A. Buduque, P.D.” — “ SF > ” S AA :
Admission, 76 cents.” — Et à la deuxième lecture je constate Presque autant de fautes que de mots.
Les ‘ailleurs sont tous des ‘’marchands-tailleurs”, comme si le
tailleur n'était pas généralement supposé fournir sur demande la marchandise.
Probablement par la plume d’un commis canadien-français, un grand marchand :uif de confections et fourrures s'intitule marchand de ‘“‘vétemerts et fourrures”. Et il donne pour adresse certain numéro de “Ste-Catherine Est? = nous laissant le plaisir de deviner, premièrement que cette Sainte-Catherine est une rue, et deuxièmement, qu’il ne s'agit pas d'une deuxième rue Sainte-Catherine, mais seulement du secteur de la seule et unique rue Sainte-Catherine où il ivi de la mention: “est”,
Dans maintes fabriques et boutiques, il y a des “filles et garçons demandés" — formule que je m'abstiens de commenter, pour permettre à ceux que ces questions intéressent de chercher sur combien de points elle pèche contre le français.
Un glacier grec vend, comme tous ses congénères canadiensfrançais, de la ‘‘crême à La glace” et non des glaces.
Des restaurateurs ont mis au-dessus de leur nom: “restaurant, et au-dessous: “salle à manger”, pour faire savoir que, par extraordinaire, leurs restaurants sont des restaurants où l’on peut moyennant finance, se restaurer.
Des compagnies — que dis-je, de simples sociétés ou firmes, ou maisons de commerce, — se croient sincèrement des corporations.
Des tapissiers s'appellent des bourreurs.
Des magasins à rayons, ou bazars, ou magasins généraux (pas forcément tenus par des marchands “généraux”, ni même colonels) paradent en “magasins départementaux” — confondant sans doute l’île de Montréal avee un département
Des sociétés anonymes ou à responsabilité limitée se sont par choix constituées en compagnies, et, par obéissance aux lois du Pays, en ‘compagnies limitées”.
cevoir que de son ’autolimitation ?
se la ‘“limitation”’: “‘Laronde limitée”, Et artout cela s’épelle: “-i-li-m-i-mi- P
Des caisses d'épargne s'affichent comme ‘banques d'éparg-n-e-s”,
Des banques d’escompte ont des “départements d'épargnes’” (toujours avec un 8).
J'en passe par douzaines, et des meilleures.
outrance verbale contraire à la simplicité française et qui presque toujours trahit l'origine étrangère du boutiquier, chez nous la forme la plus impérieuse des termes et de leurs abréviations, le sens le plus élémentaire des mots, les règles les plus incontestables du langage, disparaissent dans un galimatias étranger à toute langue civilisée. Tandis qu'en France l'erreur est le fait des savetiers, et d'un savetier sur vingt, — ce qui aux Yeux des vrais Français est encore trop, — chez nous elle s'étale avec une béate inconscience sur les maisons les plus opulentes, où opèrent indifféremment des commerçants ou des industriels illettrés, des diplômés de nos instituts commerciaux, de nos écoles professionnelles et de notre Faculté des Lettres. Tandis qu'en France, à côté de quelques
davantage, à traduire littéralement, en mots français mais en phrases innommables, la clameur éraillée de ce peuple angloaméricain dont le Canada anglais fait partie et dont l'indigence intellectuelle, même dans sa propre langue, et qu'il s'agisse de commerce, de géographie ou de toute autre chose, est en raison directe de son barnumisme.
Dans un livre paru récemment sous les auspices de l'Action Jrançaise!, et dont il faudrait d'ailleurs dire beaucoup de mal, je lis une page qui trouve ici sa place:
(1) Le Petit Monde, de M. Louis Dupire.—O.A.
La survivance française en Amérique, dit l'auteur, c'est un frêle voilier battu ar les larnes, tantôt hautes, tantôt courtes, mais constantes, * l'anglicisation, Le navire a son livre du bord, l'Action française, où sont inscrites sous la rubrique ‘A travers la vie courante” les péripéties de la traversée qui n'achève jamais. Parfois se produisent des périodes d'accalmie, parfois, un souflle d'espoir emplit les voiles; parfois, c'est le vent contraire du découragement qui les cargue (sic).
Tout au long de la dernière chronique passe ce souffle mauvais. De lâcheurs, il n’y en a pas à l'Action française; ce serait erreur de croire que Pierre Homier, rédacteur de cette rubrique s'abandonne à un stérile pessimisme mais une série de faits lui a fait constater que la barque navigue bien lentement, qu'elle louvoie à peine (sic) à certains égards.
Dans un congrès d'ouvriers, on a désigné le métiers en anglais parce qu'on ne connaît pas français; un marchand anglais consent à donner des factures en français à un client qui les lui a demandées mais s'excuse de ne pouvoir indiquer les noms d'outils en français parce que ses commis français ne connaissent pas la traduction et qu’il est au reste d'usage de les désigner en anglais chez les Canadiens français. Enfin, semble dire le bon capitaine Homier, à quoi sert de sauver la coque du navire si l'équipage s’est laissé
angliciser ? Mais c'est un fugitif geste de lassitude, car tout aussitôt il commande la manœuvre qui doit éviter l'écueil.
Dieu me garde de la présomption de Vouloir ajouter quelque chose à la sagesse des conseils des spécialistes de la résistance! mais n'est-il pas possible d'enseigner le vocabulaire à d’autres
ide et
10mSs de divers les équivalents
qu'aux ouvriers d'aujourd'hui, enracinés dans l’habitu qui ne se corrigeront pas ?
Pourquoi n’essaierait-on Pas auprès des
La langue que nos enfants parleront, se:
mères auront parlée,
jeunes enfants ?
ra celle que leurs
es
Pour cela, il sufñt qu'elles l’apprennent. Le veulent-elles ? Ainsi parle l'écrivain.
Après cinquante années de Rectifications du vocabulaire, v.
années de Société du parler français, dix années tionaliste qui a porté surtout sur les droits de
ingt
Il y a des gens qui expliquent la déformation graduelle du vocabulaire au Canada par le génie de la langue et qui, pour cette raison même, s’en .ccommodent. Cela reviendrait à affirmer que le français tel qu’il se parle et s'écrit chez nous a en lui-même une vie suffisante pour se renouveler indépendamment des influences européennes. La vérité :st-elle vraiment aussi cor solante? La vérité, c’est que dans le parler franco-canadien la vie intérieure — celle qui permet à une langue de se transformer par degrés tout en restant identique à elle-même — s’affaiblit chaque jour davantage.
Le génie de la langue, opérant dans des milieux différents, en arrivera à des créations différentes peut-être, mais également logiques. Le mot gralte-ciel a vu naissance de ce côté-ci de l'océan : je crois même connaître l’homme qui s’en servit le premier. Le Français, au lieu d'adopter ce terme comme il l'a fait, aurait imaginé gralle-nues ou crève-nues, que gralle-ciel n'en serait pas plus mauvais: duns l'un et l'autre Cas, le terme nouveau serait né d'un raisonnement logique conforme au génie de la langue, Si au contraire nous allons tout naturellement à des formules que n'autorise aucune des règles élémentaires. aucun des prin ipes traditionnels et fondamentaux du français, n'est-il pas à croire que nous sommes sur une mauvaise voie, au bout de laquelle nous attend, avec l'impuissance du verbe, l'impotence de la pensée? Le Français cultivé qui débarque au Canada ne s'étonne pas d'y trouver des palinoi Il se bornera à réfléchir qu'i comme en France le Français n accepte pas toujours, sur le genre de certains mots, les oraeles de l'Académie, et qu'il y a des cas où le génie de la langue souflle où il veut, Mais je défie qui que ce soit de !. ccompagner par une de nos rues commerciales sans immé-
diatement observer sur son v isage autant de tristesse que d'ahurissement,
Dans l'intérêt même de la langue ne craignons pas de l'aftirmer: le parler populaire, qui en tous Pays est censé être l'expression la plus fidèle du génie de la langue, est devenu au Canada un jargon informe, échappant à toute règle et résultant d'influences contradictoires, la plupart antifrançaises.
Si donc nous sommes d'accord avec l'écrivain d'Action française sur l'étendue du mal, nous ne le sommes guère sur sa profondeur ni sur la nature du remède à v apporter, Mesdames et Mes sieurs, il ne faut pas souscrire à l'idée baroque de faire enseigner le nom des outils aux enfants, non par les Papas qui se servent des outils, mais par les mamans qui ne s'en servent pas. Et il ne faut pas davantage faire confiance à ceux qui, traitant l’incohérence universelle de l'enseigne comme une affection de l'épiderme, croient pouvoir guérir le mal par quelques applications d'extraits de dietionnaire, Le sang est vicié, l'organisme anémié; ce qu'il faut remettre en cause, c'est tout le régime de vie,
Quel air respirons-nous ? Quelle est la substance ordinaire de notre alimentation ? À quelle gymnastique intellectuelle avonsnous jusqu'ici donné nos préférences ? — Tant que nous n’aurons pas élucidé ces questions, nous ne serons pas en état de prescrire le remède, ni par conséquent en droit d'espérer la guérison,