‹ De nos besoins intellectuels [microforme]Chapitre 2 sur 8 · CR · texte numérisé non relu

CR

Le plus grand nombre accuseront de tout le mal ce grand criminel anonyme: l'Air ambiant, Et certes il faut bien avouer que les faits leur donnent au moins une apparence de raison. De la naissance à la tombe nous respirons de l'anglais. La langue commerciale, de laquelle s'inspire l'enseigne, est anglaise, Nos relations mondaines, souvent nos amitiés, sont anglaises.

Admissible pour une part, l'explication est néanmoins de celles qu’il est prudent de n'accepter que sus bénéfice d'inventaire.

On l'a vu en effet, ce que nous venons d'analyser sur notre route, ce sont d'abord des enseignes commerciales, mais ce sont

aussi des affiche de séances littéraires et artistiques, Si l'épicier qui annonce: ‘‘Beurre frais notre spécialité” a puisé l'idée de cette inversion dans quelque magazine ou catalogue anglais, le pharmacien qui s'exprime à peu près pareillement a fait ses humanités, cultivé dans sa jeunesse le vers latin et la composition française,

Il y a encore ceci, que le charabia qu'on voudrait attribuer exclusivement au monde du commerce fleurit aujourd'hui dans tous les coins du Canada français. Il fut un temps où notre paysan parlait un patois français — un beau patois savoureux, imagé, apparenté langue mère au point de se confondre avec elle, vivant de sa vie propre et se renouvelant de son propre fonds. Aujourd'hui, pas un village du vieux Québec où les enseignes ne soient en tout semblables à celles de notre rue S.-Denis. Et puisque la plupart de ces villages sont entièrement francs et qu'apparemment la seule influence étrangère qui s'y fasse sentir est la présente occasionnelle d'une usine anglaise ou le passage d'un chemin de fer régi en anglais, l'atmosphère anglaise n’est done pas à elle seule responsable du mal redoutable que nous signalons,.

Il y a une troisième faiblesse à l'argument de l'air ambiant: c'est qu'à tout prendre et malgré ses prétentions le français usuel du Barreau, par exemple, n'est guère meilleur que celui de nos boutiquiers et de nos paysans.

Considérant que le défendeur, par son agent Perrault, de bonne foi probablement, puisque le défendeur lui-même ignorait l'exacte situation du terrain pour lequel il déten promesse de vente, qu'il cédait à la demanderesse, m par erreur indiseutablement d’après la preuve, a représenté faussement à la demanderesse que le terrain en question était situé aux environs de la rue Faillon, sur la rue Clark, dans le quartier St-Louis du Mile End, en la cité de Montréal, laquelle rue Faillon la demanderesse connaît bien, parce qu'elle £ sait son habitation dans la localité et que ce terrain tel que dit dans l'acte de cession de droit, était dans la paroisse de Montréal, pour les fins du cadastre, alors que ce terrain était réellement sur la rue Clark, se trouvait une continuation de cette rue au-delà de 30 arpents plus loin, et qu'il est situé dans le territoire de la paroisse de St-Laurent, bien qu'il se trouve que par suite des annexions répétées de territoires faites par la cité de Montréal, cette partie de la paroisse de St-Laurent se trouve maintenant dans la eité de Montréal, et qu'il semble assez singulier qu'on ait mis dans l'acte de vente à la deman-

cresse que le terrain était dans la paroisse de Montréal, alors que dans la promesse obtenue par Poirier, l'auteur du défendeur, il est elairement dit que ce terrain est dans la paroisse St-Laurent; la même erreur toutefois existait dans l'acte de cession de Poirier à Breux.….”

Cette page, on le devine, ne sort pas d’un annuaire syndiealiste, mais de jugements consignés t xtuellment aux Rapports judiciaires de Québec, — lesquels, j'imagine, devraient être en français les Rapports du Québec. ït elle n’est pas triée entre mille, mais prise au hasard comme toutes les citations qu'il nous arrivera de faire au cours de cette étude, Recrutée dans l'élite du Barreau, la magistrat du Québec est au sens rigoureux des termes l'élité d'une élite. Eh h‘en, ce corps éminent par la

science juridique, chargé d'appliquer en français comme en anglais, — mais le rlus souvent en rançais, — des lois françaises: ce corps qui pourrait d'autant plus facilement donner, dans l'exereice de ses fonctions, l'exemple de la parfaite correction intellectuelle, que l’origine et le caractère français de nos lois civiles lui font presque un devoir de suivre, au moins de loin, le mouvement de la législation et de la jurisprudence françaises; ce corps où d'ailleurs il ne manque pas d'esprits distingués, il ne compte pas cinq hommes qui pourraient subir avec succès cette épreuve par excellence de l'esprit d'analyse et de l'esprit de synthèse, c'est-à-dire des deux qualités indispensables à Ja supériorité de la pensée: la rédaction parfaite d'un ensemble de considérants,

Deux fois sur trois, je pourrais consulter nos textes judiciaires sans tomber sur d'autre prose que celle-là. A quelques exceptions près, c'est celle que du haut en bas de l'échelle le et éerit notre magistrature assise et debout. Et puisque le barreau canadien-français a reeu dans des universités soi-disant françaises une formation soi-disant française, et qu'au surplus tous les défauts essentiels de notre parler populaire — inprécision du verbe, abus de l'adverbe et de l'épithète, impuissance à abstraire et à synthétiser, — se retrouvent dans sa manière de parler et d'écrire, n'est-on pas forcé de conelure que le irançais de chez ous est devenu, dans les classes les plus diverses de la société comme un pain dont le levain ne se serait pas rafraichi depuis des générations ?

Non, l'air ambiant n'est pas le seul coupable, Dans une certaine mesure, le mal de l'anglicisme restera incurable tant que la finance, l'industrie et le commerce ne se seront pas francisés par la tête, par le cerveau — ce qui malheureusement prendra peutêtre quelque temps. Mais n'avons-nous pas, d'un autre côté, négligé des forces de réaction qu'il ne tenait qu'à nous de mettre en œuvre? N’avons-nous pas délibérément ou inconsciemment prêté les mains aux influences de démoralisation intellectuelle ?

Nous entrons iei sur un terrain épineux. Il nous faut mettre en cause des institutions publiques et privées, voire des particulier: que chacun de nous connaît, dont l'existence même se mêle intimement à la nôtre et que chaeun d'entre vous reconnaîtra, quelque précaution que l'on prenne pour voiler leur identité. Ce sujet, l'amour même que nous portons à la langue et à l'idée française nous inspirera les moyens de le traiter avec l'objectivité et la modération nécessaires, en évitant les réflexions sarcastiques auxquelles il prôterait à coup sûr s'il n'était l'un de ceux qui touchent de plus près aux destinées du Canada français.

Nous venons de voir que la langue s'est corrompue indifféremment dans les milieux commerciaux — qui dans les villes englobent la plus grande partie de la classe bourgeoise, — et dans celle de nos professions qui, le clergé à part, à exercé jusqu'ici la plus grande influence sociale, Et nous avons constaté en même temps que la contagion n'épargne plus la provinee, Il serait vraiment trop simple de ramener à une cause unique un état de choses qui s'est créé lentement au cours d'un siècle, Il Y à cependant des causes qui ont agi plus que d’autres, ét nous essaierons d'en déméler quelques-unes.

Nous avons par exemple à Montréal des écolos qui à tort ou à raison visent à donner tout ensemble l'enseignement commercial et l'enseignement secondaire moderne — qui en tout cas préparent à la fois au commerce ou à l'étude du génie. Dans un tel programme les humanités sont forcément condamnées à la portion congrue, tandis que l'anglais au contraire reçoit forcément la part du lion, Quant à moi, tout en déplorant l'association et, jusqu'à un certain point, la confusion de deux enseigaements qui n'ont par eux-mêmes rien de commun, je ne m'étonne pas que l'anglais ait pris dans la combinaison la prépondéranee, Mais où je commence à m'inquiéter, c'est quand je vois ces écoles ensei gner en anglais les mathématiques et la comptabilité. Dussé-je scandaliser quelques milliers d'illettrés, je l'avouerai franchement et hautement: au simple point de vue pratique, je ne comprends pas que des matières comme les mathématiques, qui ont tant à faire dans la formation générale de l'esprit, et la tenue des livres, où la haute compétence s'acquiert plutôt par l'intelligence dé quelques principes essentiels que par la pratique des formules consacrées — et dont le vocabulaire anglais peut d'ailleurs s'apprendre en huit jours par le jeune homme intelligent qui pe déjà des notions de cette langue, — je ne comprends pas, dis-je, que de parcilles matières s’enseignent en anglais à des petits

anadiens-Français, En supposant notre jeunesse éternellement vouée à servir dans les administrations anglaises — ce que notre rapide ascension économique rend de moi en moins probable — ou éternellement admise à cet honneur mitigé — ce que les dispositions de plus en plus hostiles du Canada anglais à notre égard rendent tout à fait improbable — la chose qui lui importe le plus, c'est encore, et d’un grand bout, d’être intelligemment initiée aux fondements des connaissances qui seront son gagne pain. Or, l'expérience de tous les temps démontre qu'il ne sortit Jamais rien de bon d’un enseignement hybride; que la formation générale doit forcément souffrir d’un entraînement de l'esprit vers des objets contraires, d'un partage de l'attention entre des procédés d'étude et d'assimilation essentiellement opposés. Mais cette conception erronée de la pédagogie a chez nous, au point de vue national, une conséquence non moins lamentable, qui est de fermer à l'idée française celles des cases cérébrales où s'élaborera plus tard le vocabulaire financier, industriel et commerci :. Pour une race dont l'existence même est dans une large m <ure liée à la finance, à l'industrie et au commerce, le fait vaut la peine d’être médité.

Nous croyons, nous, qu'à la seule condition de compléter sur des sujets spéciaux ses connaissances d'anglais, le jeune Canadien-Français qui au sortir de l’école commerciale saurait raisonner, Calculer et compter parfaitement en français deviendrait vite le plus apte à gagner sa vie. La prétention des illettrés, c'est que ce jeune homme aurait moins de chances de succès que ces rutilants petits lauréats de calcul et de comptabilité anglaise qui de leur crâne bien léché, mal bourré et quelque peu enflé ne sauraient tirer une seule phrase viable, anglaise ou française. Admettons pour un instant la prétention desillettrés: va-t-on au moins s'ingénier à rétablir par d’autres moyens dans l'intelligence de l'élève, au profit du Fans l'équilibre qu’un enseignement mal conçu y aura détruit ? J'ai des raisons toutes particulières de ne le pas croire, et voici lesquelles.

Un de mes amis a l'un de ses fils à l'externat d'une de ces écoles. Ayant remarqué que souvent, après sept heures de classe, le jeune homme doit encore travailler eux où trois heures à la maison, il demande des explications aux directeurs. — “Cher monsieur”, répondent ceux-ci, “votre fils n'est pas traité plus mal que nos pensionnaires, qui font exactement le même travail, — Mais alors, les pensionnaires aussi seraient surmenés... — Mon cher monsieur, le sir, s'ils ne travaillaient pas, ils n'auraient rien à faire, — Vous avez donc pas de bibliothèque? Vous regardez done comme négligeable d'éveiller par la lecture la curiosité intellectuelle ? Trois quarts d'heure de bonne lecture par jour donneraient à vos élèves le goût des études générales, les prépareraient peut-être à devenir des hommes d'affaires cultivés, leur feraient comprendre qu'il y a dans la vie d'autres récréations que les courses de chevaux, le ‘ raudeville” américain - qui n'est pas du vaudeville — où le cinéma; les amèneraient peutêtre au point de soupçonner quelques-unes des manifestations les plus hautes de la vie fran A quoi l'on répond péremptoirement: ‘Ceux de nos 4lèv que la lecture intéresse peuvent lire le dimanche ou les jours de congé."

Est-il besoin de le dire? Ces deux caractéristiques de notre enseignement commercial et de notre fameux enseignement secondaire moderne — d'une part indifférence absolue à la culture générale de l'esprit, et d'autre part engouement pour des procédés d'enseignement qui en définitive, et si fort qu'ils en imposent à l'aristocratie de l'analphébitisme, ne profitent pas plus à l’anglais qu'au français, -— ont profondément influé sur l'état intellectuel de nos classes commerciales Non seulement on ne sait pas le français (ni d'ailleurs l'anglais), mais on n'aura jamais l'idée ni le goût de l'apprendre, A quoi bon, puisqu'on est dans les affaires, et qu'il est convenu, réglé, décrété, que la seule langue des affaires est l'anglais? Un Anglais d'Ontario qui revient d’une mission commerciale importante faisait dernièrement connaître à concitoyens qu'en certains pays européens le français est essentiel aux tractations commerciales. Le brave homme a évi demment fait là une découverte. Que dirait-il si on lui révélait qu'en dehors des Etats-Unis et de l'empire britannique la langue du commerce est presque partout le français? Mais une race foncièrement “insulaire” et foncièrement “primaire” est bien excusable d'entretenir là-dessus des préjugés, quand, en pays canadien-français, une maison d'enseignement canadienne-française s'applique, négativement par l'indifférence à la culture générale, activement par le caractère bâtard de son enseignement, à aggraver encore l'anglomanie de nos boutiquiers. Dans l'ordre de l'esprit, il est toujours risqué de vouloir établir des rapports rigoureux de cause à effet. Ne vous semble-t-il pas cependant qu'un enseignement qui d'abord, sans névress té, pousse notre jeunesse à l'anglomanie en des matières où le bon sens plaide au contraire pour le français, et qui ensuite ne se préoccupe pas d'éveiller en elle, par de saines directions générales, les énergies réactives, à sa part de responsabilité dans le isme intellectuel dénoté par nos enseignes ?

* Faut-il l'ajouter, hélas! notre langue s’appauvrit aussi pour une autre raison, qui est que nos lectures habituelles sont du galimatias.

L'homme le plus dé ourvu d'humour pourrait, je crois, s'assurer un beau suc at gaité devant n'importe quel auditoire français en lisant sans commentaires des morceaux choi de nos journaux, J'ai connu au Canada deux chansonniers français qui expédiaient cette prose au ballot à leurs amis de Montmartre, pour les faire “rigoler”, comme ils disaient; et je n'oserais me flatter de n'avoir Jamais figuré dans ces hilarantes exportations Si done j'introduis dans ma conférence un sujet comme la qualité de notre journalisme, ce n'est pas pour me donner l'occasion de quelques faciles plaisanteries: l'heure est trop grave, les heures trop brèves et trop précieuse: est uniquement pour rappeler à mes confrères que, nous qui faisons profession d'écrire, nous n'avons pas le droit, par exemple, de parler d'instruction publique, si par un scandaleux abus de la lettre imprimée nous défaisons le travail, même imparfait, de l'instituteur, Parmi ceux que les nécessités de l'existence ont attelés à quelque vaste entreprise de publicité commerciale -et la plupart de nos Journaux sont-ils autre chose? — je sais combien sont humiliés du métier qu'on leur fait faire et de l'impuissance où ils sont, je ne dirai pas de se cultiver, mais de conserver le peu qu'ils apprirent à l'école, Ceux-là au moins me comprendront; ceux-là au moins ne seront pas tentés de me maudire,

Voiei d'abord un journal agricole qui se tire à 4 pages de 14 pouces x 10 et à S5,000 numéros, et qui est adressé gratis aux cultivateurs du Québec par les soins du Rouvernement. Il se partage à peu près également entre la rédaction et la réclame. Je n'aurai même pas la peine de l'ouvrir, puisque je lis au verso de la couverture, en tête d'une page entière de même acabit:

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