‹ De Palerme à TunisChapitre 2 sur 8 · LIBRAIRIE PLON · texte numérisé non relu

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lOAN SJACK

Ceci n'est pas un livre à proprement parler : ce sont des notes, des feuillets détachés d'un carnet de voyage, où des impressions diverses se suivent et se mêlent sans autre lien parfois que leur ordre chronologique.

Le lecteur ne trouvera donc dans ces lignes ni Tétude complète et approfondie des contrées traversées, ni le récit anecdotique et piquant d'aventures extraordinaires et la plupart du temps imaginaires.

Je n'écris ni en érudit, ni en artiste.

J'ai voulu simplement, touten donnant quelques indications historiques et quelques renseignements statistiques, traduire les sentiments et les pensées

qu'éveille dans Tesprit du touriste, au point de vue pittoresque et politique, cette belle terre d'Afrique, si pleine de souvenirs du passé, si importante par le rôle qu elle paraît destinée à jouer dans notre développement national.

Paris, 42 avriH885.

Palerme, 10 avril 1884.

Quinze jours suffisent pour parcourir la Sicile : c'est plusieurs mois qu'il faudrait pour l'étudier sous toutes ses faces, dans ses innombrables monuments et sous tous les aspects qu'elle offre au voyageur.

Tout en étant la plus grande île de la Méditerranée , elle n'est pourtant que de dimensions moyennes, et sa longueur n'excède pas trois cents kilomètres; mais sa situation centrale en a faitun tel rendez- vous de tous les peuples, que les manifestations de leur génie s'y sont étagées les unes au-

2 DE PALERHE A TUNIS.

dessus des autres et donnent comme une coupe verticale de l'histoire. Sans sortir de ses étroites limites , le voyageur voit défiler devant ses yeux la succession ininterrompue des civilisations qui tour à tour ont jeté leur éclat sur le monde et en ont fixé les destinées. Alléchés par la fertilité d'un sol inépuisable , attirés par la merveilleuse beauté de ces côtes incomparables, pleines de grandeur et de charme, les Phéniciens, les Carthaginois, les Grecs, les Romains, les Arabes et les Normands s'y sont succédé pour y laisser leur empreinte. Peu de points en Europe ofirent, en efifet, une juxtaposition pareille d'oeuvres de tous les styles et de toutes les époques; et une salle d'un musée provincial comme celui de Palerme peut réunir sous les mêmes voûtes les sarcophages phéniciens de Solonte et les métopes du temple grec de Sélinonte.

Malheureusement, les couches superposées où dorment les restes de ces époques reculées ne nous sont point parvenues dans leur intégrité. Le progrès, dans sa marche incessante, est souvent plus destructeur des œuvres du passé que la main des Barbares. Dans son orgueil, il veut donner son empreinte à tout ce qui existe, et dédaignant les monuments d'un âge qu'il croit inférieur à lui-même, il nous prive, en les retouchant ou en les démarquant, de trésors artistiques et archéologiques.

Les Phéniciens, par exemple, les Carthaginois ensuite, ont colonisé, peuplé, habité la Sicile. Us en ont fait l'entrepôt de leurs richesses, l'ont couverte de leurs monuments et de leurs temples. Qu'en reste-t-il maintenant, sauf quelques pans de murs à Éryx, Motya et Solonte ? Rien, ou presque rien. Tout a disparu sous les coups d'une civilisation plus brillante et

plus parfaite, et les monuments phéniciens, transformés en carrières, n'ont livré que des matériaux de construction aux ouvriers et aux artistes grecs. C'est une perte irréparable pour l'histoire de l'art et pour l'histoire de ce petit peuple, qui n'a jamais poursuivi un idéal bien élevé, mais qui n'en est pas moins un des facteurs les plus importants de la civilisation antique, par le rôle d'intermédiaire qu'il a joué pendant plusieurs siècles.

Mais si la Sicile est pauvre en monuments phéniciens, par contre, que de richesses elle possède encore à Ségeste, Sélinonte, Agrigente, de l'époque où les colonies grecques, se développant comme par enchantement sur le pourtour de l'ile, y faisaient revivre les arts et le génie de la mère patrie et transformaient en terre hellénique le vieux pays sîcule ! Le voyageur qui descend encore aujourd'hui de la colline où se trouve Galatafimi, dans le

vallon du Scamandre, s'arrête tout à coup interdit au tournant de la route. Là-bas, à l'horizon, sur un immense socle de granit, il aperçoit un temple dorien parfaitement conservé, dont la sévère beauté s'harmonise admirablement avec les grandes lignes du paysage. Rien ne vient troubler le silence solennel qui l'entoure. La campagne est déserte ; la charrue a depuis longtemps creusé son sillon sur ce qui fut une fourmilière humaine; Ségeste a disparu : un temple et un théâtre, c'est tout ce qu'il en reste; mais cette solitude ajoute encore à l'impression première, et ce rocher aride semble toujours convenir au séjour de quelque auguste divinité.

A quarante kilomètres plus au sud s'étendent les ruines de Sélinonte; sept temples de proportions colossales, dont certains plus grands du double que le Parthénon, attestent ce que durent être, au temps de sa prospérité, la puissance

et la grandeur de cette colonie grecque.

Malheureusement de violents tremblements de terre les ont tous renversés. Ils sont là maintenant, couchés danslapoussière, avec leurs gigantesques colonnes de dix-sept mètres de haut, leurs colossales architraves de quatre mètres de long, leurs chapiteaux énormes, en ordre et en ligne, chaque pierre à son rang et à sa place, comme des bataillons fauchés par la mitraille à leur place de combat. Deux oscillations, Tune du sud au nord, l'autre de l'ouest à l'est, ont suffi pour renverser ces temples, dont le plus long avait cent treize mètres de longueur.

A quelle époque remontent ces ruines?

Nul ne le sait. Il semble toutefois qu'au moment du tremblement de terre la ville devait être abandonnée depuis longtemps déjà. Les colonnes ne sont pas, en efifet, couchées sur le sol primitif, mais bien sur un lit de pierres, de gravier et de

sable accumulés jusqu'à la hauteur d'un mètre autour de l'édifice.

Celui des temples que Ton désigne sous le nom de temple G parait avoir été totalement détruit de main d'homme. C'est un fouillis, un amoncellement de pierres qui contraste avec l'ordonnance et la belle symétrie des ruines voisines. On dirait bien plutôt un éboulis d'énormes rochers, le chaos du cirque de Gavarni.

C'est dans ces décombres qu'ont été trouvées les métopes du musée de Palerme, métopes dont le style archaïque et grossier éclaire d'une lumière particulière les débuts de cet art qui , s'épanouissant et s'ennoblissant tous les jours davantage sous l'influence d'un goût plus délicat , devait arriver à la perfection absolue de la forme.

Quelques-uns des temples d'Âgrigente ne sont guère moins imposants, par leurs proportions, que ceux de Sélinonte. Mais

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ce qui frappe ici encore plus que les dimensions des ruines, c'est leur beauté pittoresque. Poussin, traduisant sur sa toile rémotion que son cœur d'artiste éprouvait en présence des belles lignes de la campagne romaine, n'a jamais rien dû rêver de plus grand dans sa noble simplicité, de plus classique que ces deux temples de Junon Lacinienne et de la Concorde, entourés de bois d'oliviers, s'enlevant en vigueur sur une mer dont le flot bleu s'avive à travers la teinte dorée des colonnes. Le temps a effacé la parure de stuc et de couleurs éclatantes dont les artistes les avaient revêtus ; mais la na* ture, daûs son expression d'éternelle jeunesse, d'immuable sérénité, prête toujours le charme de son sourire à ce merveilleux tableau.

A Syracuse, à Taormine, le décor change. Ici, le théâtre, l'amphithéâtre, les magnifiques murailles construites par De-

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nys, passent au premier plan; les épipoles surtout vous étonnent et vous intéressent.

Quel magnifique spécimen de Tarchitecture militaire au quatrième siècle avant l'ère chrétienne ! et comme il est facile pour l'imagination, à la vue de ces tours, de ces fossés profonds, de ces magasins, de ces citernes, de ces souterrains pour cavaliers et fantassins, de retrouver ce que devait être alors l'existence d'un soldat dans une forteresse sicilienne, et de se figurer lart et les moyens de la défense!

Là, à Taormine, c'est le rêve réalisé.

Quiconque a contemplé une fois, entre les colonnes du théâtre et par-dessus les ravins tapissés d'orangers et de myrtes, la masse neigeuse de l'Etna et la courbe idéale de la mer, emporte un de ces souvenirs lumineux qui éclairent longtemps après bien des heures de tristesse et d'ennui.

Sur cette côte orientale, cependant, les

monuments grecs ne conservent plus leur pureté première. Les Romains, ayant conscience de leur infériorité artistique, n'ont rien édifié et se sont contentés de réparer et d'approprier à leur usage ce qu'avaient laissé leurs prédécesseurs.

L'époque de leur domination fut d'ailleurs une époque de mort pour la Sicile.

Exploitée indignement par les proconsuls, l'île devint une colonie à esclaves où s'éteignit toute culture. Il faudra attendre jusqu'à la conquête des Arabes ou des Normands pour constater une renaissance, une nouvelle floraison.

Palerme a conservé la trace de ce renouvellement du génie sicilien, et le cachet qu'elle en garde n'est pas un de ses moindres attraits. Sans doute l'art arabe, ou du moins l'art que Ton désigne ainsi, n'a pas la grandeur de l'art grec ; il a puisé à des sources diverses, et la pensée ne s'est pas mise à l'œuvre pour généraliser les

LA SICILE. Il

données primitives et en saisir la loi. Le souffle qui l'anime n'a ni grande puissance ni grande élévation! Mais que de nuances charmantes! que de gracieux détails!

Voyez ces palais mauresques qui se cachent sous les bois de citronniers dans les environs de Palerme. Si la façade est plane et de peu d'intérêt, que d'invention et de fantaisie au dedans ! L'artiste s'est donné libre carrière. Il s'agissait de créer un lieu de repos et un sanctuaire du plaisir, et quoi de plus approprié aux besoins et aux instincts d'une race passionnée, voluptueuse, faite pour l'amour et le combat, que ces voûtes en stalactites pleines d'ombre et d'irritants mystères, ces arceaux en ogive soutenus par d'élégantes colon^ nés, ces cours intérieures oti croissent le myrte et l'oranger, ces fontaines jaillissantes dont l'eau retombe en pluie dans des bassins de marbre ?

Presque tous les monuments dignes

d'attention, à Palerme et ailleurs, portent l'empreinte la plus évidente des vicissitudes politiques par lesquelles le pays a passé, et offrent un singulier mélange des styles byzantin, arabe et normand.

Il n'y a pas jusqu'au caractère des habitants eux-mêmes qui ne rappelle par quelques traits celui de leurs maîtres successifs. Le Palermitain a gardé quelque chose de la gravité arabe; sous ce rapport, les gens du peuple même se distinguent très-nettement du loquace et plaisant Napolitain; de plus, il est taciturne, jaloux, et s'affilie volontiers aux sociétés secrètes qui pullulent dans l'île; mais le caractère du Palermitain ne saurait être pris pour type unique. Les races diverses, phénicienne, grecque, romaine, arabe, normande, française, espagnole et aragonaise, qui ont servi à former le peuple sicilien, ont été mélangées à des dosages trop inégaux pour qu'il n'en

résulte pas des différences notables de province à province, suivant la prépon-»

dérance de tel ou tel élément. Ainsi Thabitant de Catane qui a une origine grecque presque pure, se distingue par sa bonne grâce, sa douceur, son hospitalité, tandis que le paysan d'Agrigente, isolé pendant des siècles dans son coin de terre, a quelque chose dans son aspect de la sauvagerie africaine. Quand le matin il vient au marché, monté sur son cheval croisé de sang arabe, la tète coiffée d'un bonnet noir, vêtu d'une veste bleu foncé, les jambes et les cuisses enfouies dans de vastes bottes à l'écuyère, le fusil placé en travers sur l'arçon de la selle, il rappelle plus le brigand que le paisible laboureur»

L'idiome sicilien est un véritable dialecte qui supprime volontiers les voyelles, et est d'une tonalité plutôt sourde. Il a gardé bon nombre de mots et de racines de langues étrangères. Jusque sous la do-

minatioD romaino, le grec semble avoir été la langue régnante du pays; et son usage a dû se conserver longtemps après, si Ton en juge par les documents qui nous restent encore. A Syracuse, les trente-cinq inscriptions trouvées dans les catacombes qui datent des quatrième, cinquième et sixième siècles après Tère chrétienne, sont toutes grecques, à l'exception d'une seule; et, au musée de Gatane, on voit des actes de donation de biens au clergé, du douzième siècle, écrits en langue grecque. A l'époque où les Normands s'emparèrent de la Sicile, on y parlait cinq langues à la fois, l'arabe, l'hébreu, le grec, le latin et le sicilien vulgaire, et de nos jours encore, quelques colonies albanaises dont la plus importante est celle du Piano dei Greci, près de Palerme, ont conservé l'usage de leur idiome.

La Sicile est un pays de montagnes. La

plus vaste de ses plaines est celle que les anciens appelaient les champs Lestrygoniensy au sud de Catane, et dont Cicéron vantait la fertilité. Les contours de Tile sont admirables de beauté pittoresque et de grandeur; l'olivier, l'aloès, les citronniers, les orangersy poussent en abondance et y donnent des produits qui alimentent un commerce d'exportation considérable avec l'Amérique. L'intérieur de l'tle n'a pas de végétation arborescente; les terrains sont consacrés à la culture du blé, de Torge, parfois de la vigne, mais on n'y aperçoit ni vergers ni maisons, et rien n'égale la monotonie de ces ondulations uniformes qui s'étendent à perte de vue dans tous les sens, dépourvues de bois et d'habitations humaines. Le village coquet perché sur un roc ou se cachant derrière un rideau d'arbres, la ferme surtout dont la note blanche et gaie anime le paysage et lui donne la vie, sont choses absolument

inconnues y le manque de sécurité , les guerres incessantes, les pirateries barbaresquesy ayant de lout temps obligé le Sicilien à chercher un abri dans d'importantes agglomérations de population , derrière des murailles fortifiées.

Le commerce de l'île est assez important et se chiflFre par plus de trente-huit millions de francs, dont neuf avec la France. Ses principaux éléments à l'exportation sont les fruits de toute espèce, la soie, le soufre et le sel. Les Français sont très-peu nombreux dans Tîle. Les colonies de Palermeet de Messine comptent à peine une centaine d'individus, et la plupart d'entre eux se sont déjà italianisés, certains même remplissent des fonctions honorifiques dans leur nouvelle patrie ; c'est un de nos compatriotes qui est aujourd'hui colonel de la milice territoriale à Girgenti. Cette absorption s'explique plus par la facilité et la bonhomie

du caractère français que par la faveur doDtnous jouissons auprès des indigènes.

Les Siciliens sont de tous les Italiens ceux qui nous aiment le moins; lors des événements de Tunis et de Marseille, c'est à grand' peine et par le déploiement de forces militaires considérables que les autorités locales sont parvenues à empêcher des démonstrations haineuses, sous les fenêtres de nos consulats. Une promenade dans les rues de Palerme, toutes ornées de grandes plaques commémoratives des Vêpres siciliennes vouant aux dieux infernaux les Français, et la lecture des journaux libéraux, en disent long sur les tendances actuelles de l'esprit public.

Mais tout cela se calmera avec le temps.

Il n'est pas possible que le bon sens public ne reprenne pas ses droits à la longue, malgré les excitations de quelques fanatiques, et ne réagisse pas contre un mouvement gallophobe que rien n'explique

dans rhisloire moderne^ et que la cruauté du duc d'Anjou n'est pas suflSsante à justifier.

Leur qualité d'insulaires, la fertilité de leurs champs, la beauté de leurs monuments, les particularités de leur histoire, qui coule parallèlement à celle de l'Italie sans se mélanger avec elle, ont développé chez les Siciliens un sentiment particulariste qui se montre quelquefois sous une livrée républicaine dans les fêtes publiques, qui perce à chaque instant dans la vie de tous les jours, et se manifeste par un mot, par un rien même, dans la conversation la plus banale ou la moins politique. Les Siciliens ont toujours cultivé l'amour du clocher; ils sont avant tout Palermitains, Gataniens, Messiniens. Au temps de la monarchie des Bourbons, ils détestaient les Napolitains. Quoi d'étonnant qu'aujourd'hui encore ils se sentent comme une race à part dans la grande

famille italienne, et affectent certains airs de supériorité vis-à-vis de leurs frères du continent? Le clergé, qui dans ce patriotisme local voit un auxiliaire puissant pour ses propres visées, favorise cette tendance; et puis, il faut bien le dire, les souffrances de la population agricole, écrasée encore plus ici que dans la. Péninsule par le poids des impôts, la font ressouvenir du bon vieux temps. Mais les contrastes sont partout dans la nature.

Malgré son esprit particulariste, le peuple sicilien vibre à l'idée de la patrie italienne, au nom de Garibaldi et de Victor-Emmanuel, et il oublie ses misères à la vue des cuirassés italiens qu'on lui dit être les plus beaux du monde.

La Valette, 20 ayril 1884.

Au touriste qui n'est pas encore familiarisé avec le monde arabe, Malte donne un avant-goût de l'Afrique par son aspect aride et son climat brûlant. Les géographes qui sondent les abtmes ont décrété que l'Ile fait partie de l'Europe à laquelle la rattachent des chaînes souterraines, tandis que de grandes profondeurs la séparent de la côte africaine; mais qu'importe cette classification d'ordre géologique? Le voyageur n'est pas tenu à tant de rigueur scientifique; il reçoit et note des impressions, et son impression en débarquant à la Valette est qu'il est loin de l'Europe et dans un monde nouveau.

Dès qu'il est à terre, il s'en convainc davantage : une nuée de portefaix se ruent sur lui et sur ses bagages : nègres du Soudan, Arabes au teint cuivré, gens de toute nation et de toute langue. Il se débat comme il peut au milieu de cette foule bigarrée, assourdissante, et dispute sans succès aux mille bras qui les enlèvent ses valises et ses portemanteaux. Le pillage est complet; le désespoir se peint déjà sur sa figure quand la Providence lui apparaît sous la forme d'un policeman trapu et correctement vêtu d'un uniforme bleu, qui tombe à bras raccourcis sur les ravisseurs, leur enlève leur butin, et donne une idée assez exacte de la façon dont les Anglais s'entendent à administrer leurs colonies et à faire le bonheur de leurs sujets.

L'arrivée est magnifique; l'entrée de la passe est étroite, mais dès qu'elle est franchie on voit le port s'élargir et s'étendre en un vaste bassin qui projette à

son tour à droite et à gauche des bras nombreux, où tous les navires trouvent, à Tabri des vents, un quai de débarquement vaste et commode. La Valette, bâtie par le grand maître dont elle porte le nom, s'étage sur les deux collines qui protègent la passe, mais ses faubourgs se déploient dans toutes les directions et enveloppent d'une ceinture de maisons et de docks le circuit sinueux de cette véritable mer intérieure, où plus de six mille steamers viennent, chaque année, apporter ou faire du charbon. Malte doit, en effet, à sa situation exceptionnelle d'être le centre d'un commerce actif; c'est la première étape sur la route des ludes, l'escale obligée de tous les paquebots anglais qui traversent le canal de Suez et le centre d'approvisionnement même pour les transatlantiques de la Méditerranée qui y trouvent le combustible meilleur marché qu'à Marseille.

24 DE PALERMB A TUNIS.

La Valette ne manque pas^ de conlear locale : les mes sont droites et régulières, mais les miradors et les balcons qui font saillie interrompent agréablement l'uniformité de Talignement des façades et font pressentir l'Orient. La foule est bigarrée et offre tous les types de l'Asie et de l'Europe. La femme, couverte de la faldetta à la façon mauresque, chemine lestement et pique la curiosité par le soin même qu'elle prend à se garantir des regards indiscrets. Elle est d'ailleurs jolie et bien prise, et son grand œil qui brille dans l'ombre de son capuchon noir fait regretter qu'elle cache la moitié de son visage.

La ville est gaie et pleine d'animation.

A l'heure des affaires c'est un tohu-bohu de gens occupés, se coudoyant, se pressant, montant et descendant comme un bataillon de fourmis du port au centre de la ville. Voici des voyageurs vêtus à l'eu-

ropéenne; ils ont les cheveux blonds et le regard hautain ; leur démarche est pressée et rapide; ils ne s'attardent ni à droite ni à gauche ; ils vont droit leur chemin ; avec cela un certain air de commandement, un parfait dédain pour le restant des humains. Ce sont des colons d'Australie en route pour l'Angleterre, ils sont arrivés le matin et vont repartir à trois heures.

Plus loin, des marins, des Grecs, des marchands italiens, des Israélites au nez crochu, des Levantins rusés, des Arabesau burnousblanc, des Asiatiques et des nègres grouillent, s'agitent et se bousculent, tan^ dis que des soldats anglais promènent avec méthode et d'un pas compassé leur flegme et leur tunique écarlate.

La Strada Reale est le centre du mouvement et de la vie à la Valette; c'est là que sont les magasins, les anciennes auberges de France, d'ItaUe, la cathédrale, célèbre par les belles peintures que Théo-

phile Gautier a décrites, ainsi que par les monuments de marbre élevés à la mémoire de quelques-uns des maîtres de l'Ordre, le Palais et le Musée. L'un et l'autre méritent une visite.

Les galeries du Palais, avec leurs longues files de chevaliers armés de pied en cap, la lance au poing, produisent un effet saisissant. Elles contiennent une riche collection d'armures et sont remplies de souvenirs rappelant l'époque de la splendeur de l'Ordre et de la domination française.

Au milieu des reliques d'un passé à jamais disparu, une place d'honneur est faite aux trophées de nos victoires et de notre grandeur militaire, les Anglais, en gens aimables et qui n'ont plus rien à craindre, ayant pensé qu'il ne valait vraiment pas la peine de proscrire des souvenirs aussi peu dangereux. Malgré leur belle prestance militaire, en effet, les statues des La Valette et des l'Isle-Adam,

enchâssées dans leurs niches au-dessus de la porte de la forteresse, ne sont pas prêtes à redescendre de leur place pour nous offrir les clefs d'une ville que nous n'avons pas su garder, et les magnifiques gobelins, don royal de Louis XIV, qui ornent les salles du conseil, ont moins d'action sur l'esprit des élus de la population maltaise que les canons toujours braqués, chargés jusqu'à la gueule, de la pratique Angleterre.

Le Musée n'est pas grand; il occupe deux petites salles dans le vaste bâtiment de la Bibliothèque, et renferme quelques antiquités phéniciennes d'un grand prix.

Malte, en effet, était un point trop important, au centre de la Méditerranée , pour n'avoir point attiré l'attention de ces marins phéniciens qui, peu à peu, couvrirent de leurs comptoirs tous les rivages de la mer, depuis Tyr jusqu'à Lixos, dans l'océan Atlantique, et même au delà. Ils

s'installèrent de bonne heure dans Ttle et la colonisèrent. La plupart des monuments qu'ils nous ont laissés se trouvent sur la côte orientale et méridionale, à Marsa Scirocco, près de Saint-George-Bay, au Krendi et dans l'île de Gozzo. Ils présentent tous le caractère de l'architecture dite cyclopéenne. Faites d'énormes quartiers de roc entassés les uns sur les autres sans ordre et sans plan, reliés entre eux par des pierres plus petites, les murailles ont la physionomie de la roche brute, comme si l'architecte, préoccupé avant tout d'une idée religieuse, et dévot du culte des Bétyles, avait craint de porter une main profane sur les rochers en les équarrissant. Tel est l'aspect à la fois grossier et primitif qu'offrent les restes de l'ancien temple de Melkarth, l'Hercule tyrien. Ils s'élèvent au lieu dit Borj en Nadur, à 250 mètres environ de la mer, sur une colline dont le flanc ren-

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