‹ De Palerme à TunisChapitre 3 sur 8 · HALTE · texte numérisé non relu

HALTE

ferme une vallée profonde, morne et désolée, véritable emblème de Taridité et de la mort. Le temple avait une forme ellipsoïdale ; mais les dimensions de Tabside suggèrent Tidée d'un monument beaucoup plus vaste que ne le sont généralement les temples phéniciens de Malte.

C'est là qu'ont été retrouvés les deux cippes consacrés à Melkarth par Abdosir et Osirsamar, dont Tun se trouve à la Bibliothèque Mazarine, et dont l'autre fait, avec les Cabires, une des principales curiosités du musée de Malte. Que sont ces petites statuettes de dimensions inégales, d'un embonpoint si excessif, d'une exécution si grossière? Nul ne le sait au juste. M. Caruana, le savant bibliothécaire de la Valette, y voit la représentation de sept divinités planétaires; mais son opinion est controversée ; et en l'absence des têtes qui ont été enlevées et de tout détail précis qui puisse servir à caractériser ces flgures,

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beaucoup d'archéologues hésitent à se prononcer d'une façon catégorique. Quoi qu'il en soit de l'issue du débat^ et malgré leur affreuse laideur, ces statues votives ou ces idoles n'en sont pas moins intéressanteSy car elles montrent, à côté de l'impuissance plastique des Phéniciens, de leur pauvreté d'imagination et de l'inhabileté de leurs artistes, tout le chemin qu'ont dû parcourir les statuaires grecs, d'abord leurs élèves et leurs imitateurs, avant d'arriver à créer ces types de dieux et de déesses qui s'imposent à notre admiration.

Ces sept figurines en calcaire de Malte ont été recueillies dans le temple d'Hagiar-Kim, qui, avec son voisin de Mnaïdra, est un des mieux conservés de l'Ile.

D'énormes monolithes, dont quelques-uns ne mesurent pas moins de G",?! de longueur, forment comme une enveloppe extérieure au véritable édifice, qui se

trouve protégé par une double enceinte.

Les murailles sont faites de rochers placés dans le sens de la longueur, sur lesquels s'élèvent d'autres assises de pierre disposées avec une tendance à l'encorbellement. Le tout est exécuté avec plus de soin et de préoccupation d'art que n'en montrent souvent les maçons phéniciens.

Les lits de pierre sont horizontaux; et si leur face extérieure conserve encore toutes ses rugosités et ses aspérités, du moins à l'intérieur les bords sont-ils soigneusement dressés et bien taillés.

L'ellipse est la forme préférée de l'architecture phénicienne; ses temples se composent de deux salles parallèles, mises en communication par un étroit couloir.

Parfois cependant une modification a été apportée au plan primitif. Â Hagiar-Kim, une des absides a été détruite et remplacée par quatre petites chapelles, disposées en éventail; c'est là qu'ont été trou-

vées les sept statuettes du musée de la Valette. A Tintérieur, les salles sont divisées en trois compartiments par deux murailles de dalles, qui laissaient au milieu l'espace réservé à la foule des dévots , tandis que de droite et de gauche se trouvait, à labrî des regards profanes, le sanctuaire où le prêtre seul pénétrait par une porte basse, découpée dans la dalle centrale.

Dans le temple de Mnaïdra, qui est situé à un kilomètre plus loin, et plus près de la mer, le temps a respecté les petites chapelles qui s'ouvrent à l'intérieur des salles, et sont aménagées parfois dans l'épaisseur de la muraille; certaines semblent encore prêtes pour le sacrifice; l'autel en forme de champignon, enfermé dans un petit édicule, a défié les siècles.

L'ornementation intérieure de ces monuments est des plus simples : une multitude de petits trous creusés sur la surface

de la muraille et des objets du culte coqstituent toute leur décoration.

Si la Valette est gaie, l'intérieur de Tîle n'a rien de séduisant. La couleur en est triste et grisâtre; le sol est maigre; les campagnes sont dépourvues d'arbres, et, comme le Maltais a l'habitude d'entourer son petit champ de murailles en pierres sèches, des hauteurs de Citta-Vecchia, l'ancienne capitale, l'œil ne découvre que des couvents, des maisons et des pierres.

Seule une tache de verdure rompt la monotonie de ces plaines blanchâtres brûlées par le soleil : c'est la végétation luxuriante et touffue des magnifiques jardins de la résidence d'été du gouverneur anglais, à San-Ântonio.

Il a donc fallu toute l'activité de la race maltaise pour faire porter de superbes récoltes, qui donnent jusqu'à 40 pour 1 , à ces terrains secs et pierreux, où la roche affleure presque partout et où bien souvent

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la terre a été apportée à dos d'homme.

C'est un vrai plaisir de voir ces bandes de paysans maltais , hommes , femmes, enfants, travailler en famille leur domaine. Ils bêchent, sarclent, arrosent sans trêve ni repos. Aucune fatigue ne leur coûte, aucun labeur ne les rebute ; pas un pouce de terrain n'est perdu; ils accrochent leurs salades et leurs légumes à tous les escarpements de la roche dès qu'il s'y trouve un peu d'humus, suspendent leurs récoltes aux flancs des collines, dont ils retiennent les terres par des étages de terrasses successives, ou bien transforment en potagers microscopiques, dont la largeur ne dépasse pas parfois quarante centimètres, les moindres cavités.

La population est excessivement dense et dépasse cent quarante mille individus.

Les villes et les villages sont rapprochés au point de ne paraître former qu'une ville unique s'étendant sur toute la su-

perficie de l'Ile. Les constructions ont d'ailleurs fort bonne apparence, et les de* meures les plus simples n'ont rien de cet aspect sordide qui choque tant en Italie.

La pierre étant abondante, d'un grain facile à trayailler, les Maltais sont devenus naturellement d'excellents constructeurs.

Les vastes édifices abondent dans la campagne, les églises surtout, et c'est un vrai panorama de dômes et de clochers que celui qu'offrent les environs de la Valette.

La population de l'Ile est un mélange de toutes les races qui y ont pris pied ; le sang arabe toutefois y domine. Les Maltais ne sont au fond que des Sarrasins christianisés. Leur langue est un dialecte sémitique altéré, dont le vocabulaire s'est enrichi de mots empruntés aux idiomes des peuples qui ont passé par ce carrefour des routes commerciales de la Méditerranée.

Pour les rapports de société, dans les débats judiciaires, à l'Université, on se

sert de l'italien ; cette langue n'a cependant aucune racine dans le pays même :

c'est une langue importée. Son emploi, que les Italiens invoquent pour ranger Malte au nombre des provinces irredente^ s'explique purement par le fait de sa haute culture et de sa supériorité sur un patois vulgaire.

Quant à l'anglais, il est encore peu connu et peu parlé; mais une tendance nouvelle dans les sphères gouvernementales pourrait avant peu changer la face des choses. Les gouverneurs de l'ile qui, depuis la conquête, avaient négligé la question des écoles et laissé à cet égard toute liberté aux indigènes , se préoccupent, depuis uxx an ou deux, de propager la langue anglaise et de lui faire une place dans l'enseignement.

Ils se sont d'abord attaqués à l'école primaire, d'où ils ont expulsé l'italien, en le remplaçant, pour colorer leurs réformes

et De pas froisser d*ombrageuses susceptibilités, par l'étude du maltais et de l'anglais ; puis enhardis par un premier succès, ils ont porté plus haut leurs visées, et ont essayé d'introduire des changements analogues dans l'enseignement supérieur, à l'université et dans les tribunaux; mais là, ils se sont heurtés à une opposition formidable. Tout en étant peu sympathique au royaume d'Italie, la population maltaise a vu dans ces réformes une atteinte à sa liberté, et a protesté de la façon la plus énergique. Les polémiques ont été très-vives dans la presse, et le gouvernement a dû retirer son projet. Le reprendra-t-il plus tard? c'est le secret de l'avenir. En attendant, l'opposition mène une vigoureuse campagne contre les Anglais; et ceux-ci s'en consolent en regardant leurs puissants canons et les innombrables forteresses dont ils continuent chaque jour à hérisser les côtes.

38 DE PALERHE A TUNIS.

Eq gens pratiques, ils s'inquiètent peu des sympathies des peuples, mais font surtout fond sur la force, et l'on peut dire, à leur louange, que dans cet ordre d'idées, ils ne laissent rien au hasard. Que de fois, en passant sur la place où d'immenses silos contiennent des quantités de blé suffisantes pour nourrir la population maltaise pendant des années, n'ai-je pas fait un parallèle entre cette prévoyance qui a rendu Malte imprenable, et notre incurie qui a laissé Metz abandonné à lui-même, sans provisions et sans ressources, à la veille d'une grande guerre!

Malheureusement, la perfection n'est pas de ce monde. Les Anglais ont conquis le plus vaste empire qui ait jamais existé; ce qui est plus difficile encore, ils ont su le conserver, variant leur système de gouvernement suivant les latitudes et le tempérament de leurs sujets; mais il leur a toujours manqué l'art de se faire bien-

venir. Après quatre-vingts ans de domination, la démarcation entre les Maltais et leurs maîtres est aussi tranchée qu'au premier jour. Les deux populations vivent côte à côte , sans se pénétrer, sans se confondre. Les Anglais, fiers de leur sang, se contentent de tenir militairement une île dont l'occupation est indispensable à la sécurité de leur commerce, et s'intéressent peu au sort des indigènes.

Ils l'assurent en tant que leurs propres intérêts n'en sont pas lésés ou s'ils y trouvent un avantage, mais c'est affaire de calcul bien entendu. Le cœur n'est pas de la partie. Les Maltais d'ailleurs ne s'y trompent pas et reprochent à leurs maîtres leurs dédains et leur morgue.

Mais c'est en vain qu'ils exhalent leurs plaintes. L'Anglais ne crée pas de colonies pour le bonheur de l'humanité. Ce qu'il cherche, c'est un débouché pour ses marchandises ou bien une situation stra-

tégique qui lui permette de défendre, avec le moins d'efiforts possible, son vaste domaine. Il ne s'attarde pas à moraliser, à civiliser ; non pas qu'il ne se réjouisse des efforts tentés par autrui dans une intention purement civilisatrice, et qu'il ne tente parfois de se faire le champion d'une idée généreuse, sachant tout le parti qu'un homme habile peut en tirer pour avancer ses propres affaires. Mais le désintéressement absolu n'est pas son fait.

Ce système, certes, a du bon, puisqu'il donne les magnifiques résultats que nous admirons tous; mais n'est-il pas à craindre que, poussé à ses dernières conséquences, il ne prépare à la fortune anglaise d'étranges vicissitudes? Est-ce un état normal que celui où, après un siècle de vie commune, les officiers anglais ferment encore la porte de leurs clubs à leurs compagnons d'armes des bataillons maltais, ou bien repoussent au scrutin un homme aussi

considérable et aussi considéré que le président du tribunal de la Valette, au moment même où l'Angleterre envoyait à Sfax réminent jurisconsulte, avec pleins pouvoirs pour traiter avec la France de la question d'indemnités ?

D'ailleurs, même sur le terrain de la liberté, l'Angleterre est bien plus parcimonieuse qu'elle ne veut le faire croire.

Elle a accordé le self-govemment, mais un self-govemment tellement mitigé, qu'il n'est guère qu'une apparence. En réalité, c'est elle qui détient le pouvoir et Texerce selon ses goûts et ses convenances. Un conseil supérieur, où siègent des députés maltais, légifère et s'occupe des affaires intérieures de l'ile; mais l'Angleterre s'est réservé le droit de nommer plus de la moitié des membres ; elle en dispose donc à son gré et en dirige les votes.

Quanta la presse, elle estlibre; maiscomme la vente des journaux dans les kiosques et

sur la voie publique est interdite, qu'on ne peut les lire que dans les cafés, que, de plus, le prix du numéro, malgré son petit format, est de soixante-deux centimes et demi, son action est illusoire.

Aussi, malgré leur prospérité matérielle relative, les Maltais ne sont point contents de leur sort et rêvent un avenir meilleur pour leur patrie. Les uns jettent les yeux du côté de Tltalie, demandant, au nom d'une prétendue communauté d'origine, leur incorporation dans la grande monarchie voisine.

LesautresregardentducôtédelaFrance.

Qu'adviendra-t-il de tout cela? Rien, probablement. L'Italie estau fond impopulaire; la conduite de son gouvernement visà-vis du Saint-Siège, auquel tout Maltais est dévoué corps et âme, a trop froissé les sentiments religieux de la masse pour que le programme de l'irrédentisme puisse se réaliser. Quant à la France, à qui sa qua-

lité de grande puissance catholique et de protectrice des intérêts religieux en Orient donne un très-grand crédit, elle est vraiment trop hors de portée et trop désintéressée dans la question pour causer de grandes inquiétudes à TAngleterre. De l'occupation de l'île, d'ailleurs, à supposer même que les Anglais lui cédassent volontiers la place, elle n'a que faire depuis qu'elle possède Bizerte. Pour elle, Malte ne peut être qu'un réservoir inépuisable de colons très-dévoués et une pépinière de prêtres pour la Tunisie, Mais, à ce titre, la petite lie méditerranéenne est digne de tout notre intérêt et mérite une place à part dans nos affections. Nous lui devons déjà quarante mille de nos sujets les plus actifs et les plus alertes dans nos possessions africaines, et partout ailleurs, là où l'élément français n'est presque pas représenté, une clientèle nombreuse et dévouée. Les souve-

nirs pénibles qu'avaient laissés jadis les équipées révolutionnaires de nos soldats se sont effacés, et aujourd'hui, grâce aux influences religieuses qui s'exercent de Tunisetd*ailleurs, ilnesubsisteplusqu'une sympathie cordiale, qui se manifeste parfois avec tant d'exubérance que le gouvernement en prend de l'ombrage.

Ne nous plaignons donc pas de notre sort. La fortune, pour une fois, nous a servis à souhait : elle nous a pris un îlot desséché, où nous étions impuissants à apporter la richesse, et nous a laissé l'amitié d'un peuple dont le concours nous est indispensable sur la côte voisine.

Remercions-la et laissons-la faire. Les rapports continuels entre les Maltais africains et ceux de Malte, les fortunes que les premiers ont acquises à l'ombre de notre drapeau, le bruit quis'enestrépandu,ontétabIi uncourantd'émigrationqu'ilsufQrad'abandonneràlui-mèmepourqu'ilbatteson plein.

Tripoli, !•* mai 1884.

La Tripolitaine est une vaste province qui s'étend des frontières de la Tunisie à celles de l'Egypte, sur une longueur de 1,500 kilomètres, et s'enfonce dans Tintérieur de l'Afrique jusqu'à des profondeurs inconnues.

Elle se compose de la réunion de deux provinces, qui, dans l'antiquité, suivaient des fortunes diverses : Tripoli et son territoire obéissaient à Carthage et passaient tour à tour, au gré des vicissitudes de rhistoire, aux lïiains des Phéniciens, des Carthaginois, des Numides et des Romains ; la Cyrénaïque appartenait plutôt au monde

grec. La nature les avait d'ailleurs fort inégalement traitées. Aux plaines arides, sablonneuses de Touest, la Pentapole opposait de fraîches vallées, des forêls superbes, des terres d'une fécondité admirable, un luxe de végétation qui faisait le ravissement des poètes et lui méritait le surnom de Jardin des Hespérides.

Les siècles ont passé , et la barbarie a pris possession des deux provinces. Sans doute, elle n'a pas enlevé aux plateaux où s'élevait la charmante Cyrène le pittoresque de leurs sites, et la couronne de bois qu'arrosent des sources intarissables; mais promenant son rouleau de l'orient à l'occident, elle a transformé en scènes de solitude et de désolation les tableaux les plus gais et les plus animés de la vie humaine. Les villes florissantes ont disparu ; la population qui se pressait jadis sur ces côtes, où la nature a creusé quel-

ques-uns des plus beaux ports de la Médi* terranée, s'est dispersée aux quatre coins de l'horizon, et le désert s*est étendu, poussant ses sables jusqu'à la mer, à travers les cités opulentes. Bérénice est devenue la modeste Benghasi moderne; la vallée du Cinyps chantée par Hérodote ne produit plus guère que ce que lui donne une nature généreuse , et Leptis Magna, qui payait à Carthage un tribut annuel de trois cent soixante-cinq talents en argent, et devait sans doute à l'honneur d'avoir donné un empereur à Rome un accroissement de splendeur et de prospérité, n'est plus qu'un lieu désert dont les chacals font leur repaire.

L'histoire de la portion occidentale du pays se confond dans l'antiquité avec celle de Carthage et de la province romaine. Colonisée d'abord par desTyriens, saturée d'éléments phéniciens, au point d'en conserver la langue encore aux temps

de Septime Sévère, la Tripolitaine porte d'abord le nom de province liby-phénicienne; puis elle subit successivement la domination des Vandales, des Grecs, des Arabes et des Turcs. Lasse de tant de servitudes, elle secoue en 1714 le joug ottoman, et recouvre son indépendance sous la dynastie des Karamanlis. Mais 1830 arrive, et l'Angleterre, qu'effrayent les progrès de la France en Algérie, conseille au sultan de revendiquer ses droits sur les deux régences voisines. La diplomatie française déjoue les manœuvres turques à Tunis; mais la guerre civile ensanglante les rues de Tripoli. La Turquie en profite pour envoyer une flotte et une armée. Yusuf, le dernier des Karamanlis, meurt prisonnier à Constantinople, et la Tripolitaine devient un pachalik turc.

Voilà l'histoire d'hier. Quelle sera celle de demain? Les Arabes détestent leurs maitres. Écrasés d'impôts, exploités sans

vergogne par les administrateurs que Constantinople leur envoie, ils en secoueraient le joug, s'ils n'étaient divisés entre eux, et si la foi musulmane ne réunissait vainqueurs et vaincus dans un sentiment commun contre les chrétiens. L'Italie regarde d'un œil de convoitise ces plages africaines, dont il lui semble nécessaire de posséder un morceau pour ne pas manquer à ses destinées; et la France^ tout en repoussant énergiquement l'idée d'une nouvelle annexion et malgré son désir ardent de maintenir le statu quo à ses portes, ne peut se désintéresser du sort d'un pays qui, par son voisinage, l'excellence de ses ports et l'extension possible du commerce avec le Soudan , mérite quelque attention.

La Tripolitaine est, en efifçt, le débouché naturel des routes de l'intérieur de l'Afrique ; c'est de ses rivages, dont l'échancrure dans le golfe de la Grande Syrte

descend jusqu'au 31* degré de latitude, que sont partis les grands explorateurs modernes, les Duveyrier, les Barthe, les Nachtigall. Tripoli est aujourd'hui le grand emporium des produits de ces contrées lointaines. Au naois de mai, quand arrivent les caravanes, tous les fondouks, tous les bazars sont encombrés de bètes et de gens. Sous leurs arcades, et les voûtes profondes des vastes magasins, des ballots de marchandises sont entassés dans un incroyable désordre qui témoigne de l'agitation générale. Vous y voyez surtout des tissus anglais, du sucre de Marseille, de la verroterie et de la quincaillerie française et allemande; c'est un fourmillement de gens agités et a£Eairés, car le mois de juillet approche, et les milliers de chameaux venus du désert apportant des plumes d'autruche et de l'ivoire, .

s'apprêtent à y retourner.

Le pittoresque oriental de la scène est

un des attraits de Tripoli ; mais le trafic en lui-même n'atteint pas encore les proportions gigantesques que certaines personneSy illusionnées par la magie des mots (( commerce du Soudan », seraient portées à lui donner. Il nés' élèveguère qu'à quinze ou vingt millions par an, les deux tiers environ du commerce général, et se répartit d'une façon fort inégale entre les puissances européennes. L'Angleterre occupe le premier rang. Elle importe pour neuf millions environ de marchandises et en exporte pour une somme égale. La France garde encore le deuxième rang, mais son importation décroît rapidement; de 2,148,000 qu'elle était en 1879, elle est tombée graduellement à 2,132,000 en 1880, à 1,875,000 en 1881, et à 1,200,000 en 1882, et est dépassée par celle de l'Italie, qui dans la même période s'est élevée de 300,000 à 1,400,000 fr.

La Tunisie vient heureusement com-

penser nos pertes et importe, depuis la création du service régulier des paquebots sur la côte, pour plus de deux millions de produits agricoles. A l'exportation, nous marchons résolument avec quatre millions après TAngleterre, à laquelle nous laissons le monopole de l'alfa qui croît en quantités considérables à quatre et cinq journées de Tripoli, et rachète par son bas prix Tinfériorité de sa qualité.

Tout cela cependant n'est pas encore bien considérable, et la réalité ne répond guère à notre fantaisie quand, à propos du commerce des caravanes, notre imagination s'enflamme et ne rêve que sources inépuisables de richesses, et Pactole coulant à pleins bords. Mais tout progresse %t s'améliore : les rapports se multiplient^ lesbarrières s'abaissent ; des peuples, séparés par des océans sans limites et d'immenses espaces de sable, se rencontrent

et trafiquent ensemble : le jour viendra donc où les quarante millions d'individus qui peuplent le Soudan auront leur tour et entreront dans le courant de la vie commune; ce jour-là, la Tri politaine acquerra une grande importance , et Tripoli deviendra un grand marché, car la nature Ta destinée à ce rôle en la dotant du seul port qui existe dans ces parages. Tandis qu'en effet les plages basses et sablonneuses de la Tunisie n'offrent pas d abri sàr aux navires fuyant la tempête, que les bas-fonds de la rade de Sfax leur interdisent l'approche de la terre ferme, que les flots toujours irrités du golfe de Gabès ne permettent pas, à moins de travaux dispendieux, de profiter de sa plus grande proximité de Gadhamès pour en attirer le commerce, Tripoli possède un bassin superbe qu'il serait possible de transformer à peu de frais en un port militaire de premier ordre. Tel est l'intérêt capital

de Tripoli, et voilà pourquoi la France, tout en n'en convoitant pas la possession, ne saurait rester indifférente à ses destinées.

Certes, les Turcs sont loin d'être les plus commodes des voisins; ils ont même la réputation d'être retors et artificieux à l'extrême, de ruser avec la bonne foi, de s'enlendre à éterniser les affaires, de montrer des prétentions d'autant plus folles qu'ils sont en moins bonne position pour les faire prévaloir. Leur politique a quelque chose de tortueux qui se ressent de leur faiblesse. Conclure avec eux et les amener à accepter franchement une situation qui s'impose , n'est pas chose facile, et noire récent voisinage nous met mieux à même que jamais de sentir tout ce qu'il y a de captieux dans les détours de leur diplomatie. Croirait-on qu'ils n'ont pas encore reconnu l'état de choses actuel en Algérie et en

Tunisie, et qu'ils revendiquent comme leurs sujets les Algériens et les Tunisiens qui se rendent à Tripoli pour leurs propres affaires? Ils ont également à leur charge d'avoir beaucoup intrigué en 1881 et depuis, et d'avoir prêté la main à tous les complots qui se sont machinés contre nous à Tunis. Ils ont envoyé un corps d'armée en Tripolitaine et contribué , par leurs démonstrations belliqueuses, à entretenir un état de rébellion ouverte ou cachée contre l'autorité française.

Quand les 100,000 Tunisiens, fuyant en masse, hommes, femmes et enfants, devant la colonne du général Logerot après la prise deKérouan, ont franchi la frontière, ils les ont accueillis à bras ouverts, ce qui est excusable; mais il les ont repus de telles illusions en leur promettant l'appui de l'armée turque, qu'une misère affreuse et le dénûment le plus complet ont seuls pu faire pénétrer quelques

lueurs de raison dans la cervelle de ces gens-là) troublée par les fumées capiteuses du fanatisme.

Mais de deux maux il faut choisir le moindre, et pour mon compte, il me semble que le voisinage du gouvernement turc est beaucoup moins dangereux que tel autre que l'avenir pourrait nous donner.

L'empire ottoman est, en effet, trop près de sa ruine pour causer des embarras qui puissent devenir un péril; ce qu'il a essayé en 1 88 1 , et le piètre résultat de ses tentatives, dévoile toute son impuissance. On parle souvent en France, depuis quelques années, du fanatisme musulman et de ses dangers, sans réfléchir qu'une idée n'est pas redoutable par cela seul qu'elle est lancée dans le monde.

Pour le devenir, il faut qu'elle quitte le domaine de la théorie pour celui de la pratique, et qu'elle ait à sa disposition un

bras vigoureux qui s'en fasse le champion et une force organisée qui la réalise.

Les idées du pangermanisme et du panslavisme sont terriblement dangereuses, parce qu'elles ont à leur service des ressources matérielles savamment dirigées et prêtes pour l'action. Mais où trouver dans le monde musulman cet esprit de discipline sévère, cette solide organisation préparée de longue main, cette administration savante , capable de réunir en un faisceau les forces de l'Islam pour les diriger sur un but unique ?

Est-ce l'empire turc qui remplit ces conditions, ou bien le monde arabe travaillé toujours par un esprit d'individualisme qui ne connaît ni la méthode , ni la règle, et ne subordonne pas les passions personnelles à l'intérêt commun?

Je sais bien qu'il existe des confréries religieuses qui s'efforcent de suppléer à ce manque de direction rationnelle et

d'autorité. Elles exercent une action puis santé et peuvent donner des mots d'ordre obéis d'un bout de l'Islam à l'autre. Il en est une, le Senoûssisme, dont le programme est plus vaste encore ; il n'aspire à rien moins qu'à s'assimiler toutes les associations religieuses et à leur imposer une ligne de conduite qui doit aboutir à une croisade contre les chrétiens, ou même à l'expulsion des Français du nord de l'Afrique.

M. Duveyrier, dans une récente brochure écrite avec toute la précision d'une science vaste et sûre d'elle-même, vient de faire pénétrer le public français dans tous les détails de sa constitution.

Le Senoûssisme se gouverne en manière d'Etat indépendant; il a sa vie propre, son armée de fonctionnaires et de soldats, ses canons, son budget de recettes, ses magasins d'approvisionnements, ses relais de méharis et ses chameaux toujours

sanglés pour la fuite en cas d'alerte, son chef, espèce de roi absolu et souverain, qui traite d'égal à égal avec le Sultan. Son centre d'activité est à Jerhboub, en plein désert libyque. C'est là qu'est la résidence du grand maître de Tordre, Sidi-Mohammed-el-Mahdi; c'est là que viennent aboutir tous les fils de cette association qui intrigue à Gonstantinople, s'insinue à la Mecque et enveloppe tout le nord africain.

Cent vingt et une zaouïas, relevaot de la zaouïa métropolitaine, propagent ses doctrines et tiennent en haleine ses trois millions de partisans.

Voilà certes une organisation qui témoigne d'une grande fermentation d'idées et d'une certaine méthode dans l'art de les appliquer. Mais tout cela n'est cependant pas bien dangereux. L'appareil est redoutable, mais encore faut-il, pour qu'il produise son effet, qu'il puisse fonctionner. Or, un simple coup d'œil jeté

sur l'aire géographique travaillée par les doctrines senoûssistes sufBt pour rassurer à cet égard« Quels que soient le fanatisme et la passivité des adeptes, qui donc serait capable d'embrigader, en vue d une entreprise déterminée, ces forces disséminées par petits groupes (sauf dans le Wadaï et en Gyrénaïque) sur des espaces aussi immenses que ceux qui s'étendent de la mer Rouge à l'océan Atlantique, et de Tripoli à Tombouctou?

Que le chef du Senoûssisme renouvelle les exploits du Vieux de la Montagne, trempe la main dans des complots, prenne l'initiative de quelque échauffourée ou de quelque razzia sur les limites du désert, c'est possible; mais qu'une armée de Senoûssistes marche jamais comme un seul homme et avec quelque chance de succès à l'attaque de la civilisation, voilà qui passe la vraisemblance. La chose mérite d'être dite, afin que nous ne nous lais-

sions pas entraîner, par la crainte d'un danger imaginaire, dans un danger réel.

Et n'est-ce pas déjà un peu le cas, quand, grossissant à plaisir les forces de Tlslam, nous partons en guerre contre lui et prêchons une croisade à laquelle nous avons soin de convier l'Espagne et l'Italie? Nous donnons le Maroc à l'une et la Tripolitaine à l'autre; et, sous prétexte de nous débarrasser à jamais d'un péril que nous surmonterions demain, si c'était nécessaire, nous prêtons la main à un état de choses inquiétant pour le développement et la sécurité de nos possessions africaines ; car Tripoli, transformée à peu de frais en port de guerre, menacerait nos plages tunisiennes dépourvues de défense et d'abri, et le Maroc, rattaché politiquement à la péninsule Ibérique, deviendrait un centre d'attraction pour les nombreux Espagnols qui peuplent la province d'Oran.

Irons-nous, par préjugés religieux ou pour

tranquilliser notre imagination effarée, sacrifier des intérêts sérieux et nous priver des bénéfices d'une excellente situation?

Nous jouissons en efiel d'un certain crédit à Tripoli. L'habileté de nos agents consulaires a rétabli T harmonie de nos rapports avec les autorités turques, et M. Féraud * a acquis une grande autorité personnelle dans le pays par sa connaissance approfondie de la langue arabe et par l'initiative qu'il a prise toutes les fois qu'il s'est agi des intérêts généraux de la province.

Nous possédons de plus dans le vilayet une nombreuse colonie de musulmans algériens. Actifs, intelligents, tout dévoués à la cause de la France, dont ils apprécient par comparaison l'administration honnête,

* M. Féraud n'est malheureusement plus à Tripoli; tout en se réjouissant que sa nomination au Maroc lui donne l'occasion de servir la France sur un plus vaste théâtre, on ne peut s'empêcher de regretter des déplacements qui, en dernière analyse, empêchent toute action continue.

îlsnousdonnentlecûncoursleplusprécieux en nous tenant au courant de tout ce qui se passe dans le monde arabe. Nous exerçons enfin une action réelle sur les chrétiens par les écolesiet le protectorat catholiques. Notre influence est donc établie sur des bases sérieuses. Sachons nous en servir pour maintenir le statu quo et conserver celte ceinture d'États musulmans qui nous enveloppent comme dune zone neutre et nous protègent comme des sentinelles avancées.

Trois écoles françaises existent déjà en Tripolitaine : deux à Tripoli, l'une dirigée par les Sœurs de Saint-Joseph, l'antre par les Pères Marianites; une troisième à Benghasi. Elles dépendent de Tceuvre de la mission établie en Tripolitaine, il y a quatre cents ans, par des Capucins italiens, et relèvent de Tautorité du pré-

fet apostolique, le Père Angelo-Maria de Santa-Agata, sans que pour cela leur action en soit entravée, tant est forte la situation spéciale que nous crée le protectorat catholique.

, Malgré sa nationalité, en effet, le Père Angelo, qui exerce son ministère depuis quarante-cinq ans à Tripoli et yjoue un rôle important, se trouve par nécessité en rapports constants avec le consul de France.

Que celui-ci soit un homme aimable, qui sache flatter les petites faiblesses de son amour-propre, qui, par son exactitude à assister aux offices, relève son prestige aux yeux de ses ouailles, et voilà un homme gagné. La France tient de plus les cordons de la bourse; c'est elle, en somme, qui subvient aux frais de la mission et fournil les douze mille francs qui lui sont nécessaires.

Comment résister à la force d'un pareil argument? Les bons Pères ne résistent pas et travaillent dans nos intérêts.

La France n'a pas conclu d'ailleurs un marché de dupes. Grâce aux quelques mille francs qu'elle dépense, son influence se développe dans tous les milieux, car le Père apostolique n'est pas en effet seulement tout-puissant sur les communautés chrétiennes des villes de la Tripolitaine et" de la Cyrénaïque, il l'est aussi sur les Arabes. Les religieux, en effet, en s'interdisant toute espèce de propagande et de prosélytisme, savent par des œuvres de charité bien entendues se concilier les sympathies des indigènes. Ils ont créé à Tripoli, par exemple, un hôpital et un dispensaire où des Sœurs françaises de Saint- Joseph ont déjà distribué des médicaments à plus de quinze mille personnes, sans distinction de race ou de religion, et ils recueillent en reconnaissance et en bonnes manières les fruits de cette initiative intelligente.

Mais ils ne sont pas les seuls à en béné-

ficier. La France, comme principale inléressée dans celte société en participation, retire aussi largement profit de ses sacrifices, et ses écoles, placées sous une autorité qui a su se faire bienvenir de tous, jouissent de la faveur générale et ont une nombreuse clientèle. Celles de Tripoli comptent quatre cents élèves environ (220 filles et 180 garçons), presque tous de race maltaise, sauf vingt-cinq enfants italiens, deux Français, huit Grecs, deux Juifs. Grâce au concours de l*État, qui a donné une somme de six mille francs pour la création du collège , sans préjudice d'un subside annuel de douze cents francs, les locaux sont vastes et bien tenus, et les classes sont munies d'un matériel scolaire suffisant. Le français est la langue de renseignement.

L'italien, qui est très -répandu sur la côte, non pas tant à cause de l'importance des colonies italiennes qu'en vertu

de la (raditioD qui impose cet idiome aux relations commerciales, a dû lui céder peu à peu la place et se contenter d'un rôle subalterne dans les classes non payantes, là où le renouvellement constant des élèves empêche tout progrès sérieux et durable.

Le programme de renseignement est assez développé. Les élèves apprennent à lire, à écrire, à compter, et acquièrent quelques notions de grammaire française^ d'histoire et de géographie. Les maîtres et les maîtresses s'appliquent avec zèle à leur tâche; les Marianites se distinguent au premier rang par l'excellence de leur enseignement. Dans leurs écoles, les élèves sont plus attentifs, plus dociles qu'ailleurs^ les méthodes plus rigoureuses et les études plus fortes et plus substantielles. J'ai vu à Tripoli des garçons de douze à quinze ans arriver, en deux ans et demi, à s'exprimer en français d'une manière à rendre

jaloux maint Languedocien, et faire des analyses grammaticales parfaitement correctes. Aussi est-il permis d'avancer, sans encourir le reproche d'exagération, que le français tiendra d'ici à peu d'années le haut du pavé, si rien ne vient entraver le mouvement qui se dessine aujourd'hui.

L'élan est donné; tous les enfants de la colonie maltaise, de beaucoup la plus nombreuse, encombrent nos écoles, et la nécessité d'apprendre un idiome dont la conquête de la Tunisie a renouvelé le prestige se fait tellement sentir, que nos adversaires eux-mêmes l'enseignent.

Malheureusement, nos écoles ont à soutenir une rude concurrence. Depuisquelques années déjà, les Italiens ont créé une école de filles, qui compte cent élèves, et aujourd'hui sont sur le point d'ouvrir un collège de garçons. Leur nombre n'est cependant pas bien considérable (ils sont à peine un millier) ; mais plus habiles et

LA TRIPOLITAIME. 60

plus fins que nous, ils ont mis dans leur jeu les Israélites riches et influents. Il se passe, en effet, ce fait étrange dans les deux régences voisines, que les Israélites sont presque tous protégés italiens. Ils sont venus dans le temps frapper à notre porte; notre intérêt bien entendu était de la leur ouvrir; mais nos agents ont des délicatesses de conscience inouïes, des besoins de repos qui mériteraient quelque blâme sous un climat moins brûlant; ils la leur ont fermée. Repoussés par nos consuls, ils sont allés alors aux chancelleries d'en face et, depuis, n'ont pas laissé que de nous causer quelque embarras, en Tunisie, du moins, où, devenus Italiens après 1 860, ils se sont montrés les adversaires les plus résolus du régime que nous avons inauguré en 1881. Il est à espérer que les choses ne se passeront pas de même en Tripolitaine. Qui pourrait cependant l'affirmer?

L'initiative que les Israélites ont prise de

fonder un collège italien, pour faire concurrence au nôtre, donne à réfléchir et fait doublement regretter les mauvais tours que nous joue parfois notre roideur administrative ou notre manie du règlement et de l'étiquette.

Quand on arrive de la haute mer et que, franchissant la passe, le navire pénètre en dedans de la ligne des brisants, Tripoli , assise sur une langue de sable qu'entourent des flots bleus, vous apparaît avec tout son prestige de cité orientale et sa couronne de palmiers,

A gauche, des restes branlants de vieilles fortifications espagnoles remettent en mémoire le passé et la domination de Charles-Quint ainsi que celle des chevaliers de Malte; à droite, les coquettes tentes de Tarmée turque, piquées sur un monticule de sable, rappellent les incertitudes

du présent. La forêt de palmiers, comme une raie noire, bouche T horizon et cache le désert; mais on sait qu'il est là tout près, derrière ce mince rideau d'arbres, et cette idée ajoute encore à l'impression générale. De blanches murailles, que domine la grosse et lourde masse du palais du gouverneur, scintillent comme une cuirasse aux rayons du soleil et jettent leur note particulièrement éclatante dans cet ensemble déjà inondé de lumière. Le spectacle est saisissant; la physionomie de ce paysage africain que caractérisent une grande simplicité de lignes et la franchise de trois ou quatre tons puissants, placés sans bavures et par grandes masses l'un à côté de l'autre, fascine Tœil et le charme.

Mais l'enchantement n'est pas de longue durée. D'abord, la vue d'une longue> file de navires échoués à la côte , le ventre au soleil, comme autant d'énormes cachalots rejetés par les flots, vous impres-

sionne désagréablement; car, dans la rade où nous venons de jeter Tancre, la mer a parfois, en hiver, des fureurs épouvantables, et l'administration turque, toujours insouciante et fataliste , ne sait pas dépenser le peu d'argent qui serait nécessaire pour en faire un port magnifique et bien abrité; puis, dès que vous avez mis pied à terre et pénétré dans le quartier européen, voisin de la marine, c'est le décor vu à l'envers derrière les coulisses; une odeur caractéristique vous monte aux narines et vous poursuit, odeur fade et nauséabonde de pâte pourrie et d'eau croupissante; les ordures encombrent le chemin, les maisons sont sans caractère. U faut arriver jusqu'au quartier des Souks pour retrouver quelque cachet. La rue qui y conduit est spacieuse et propre. Des vignes grimpantes lui font un toit de verdure, au-dessous duquel on chemine

très-agréablement : les bouliques ont un air engageant. Les cafés maures, peinturlurés de fresques représentant des lions et des sirènes, couleur vert Véronèse, ont un aspect tentant qui vous invite au repos.

A première vue, les gens que l'on coudoie ressemblent fort à ceux que l'on voit d'ordinaire dans les villes africaines, sauf que la tonalité générale est moins éclatante qu'à Tunis , où la gandoura , à couleurs vives, réchauffe de sa note vi^ brante la qualité uniformément grise du ton des murailles. A la longue, cependant, sous cette identité de haillons et de burnous, on découvre une infinité de races diverses et des variétés nombreuses de sang africain : d'abord des Bédouins du désert; ils ont la mine sinistre et le fusil en bandoulière ; leur regard farouche vous fait apprécier la prudence du consul qui vous a donné le conseil de ne pas vous éloigner de l'oasis l'espace de 50 mètres ;

puis viennent des Berbères montagnards ; desDjerbiens laborieux, reconnaissables à leurs turbans, venus à Tripoli pour vendre leurs poteries et leurs gargoulettes; de beaux nègres du Soudan, qui se drapent non sans grandeur dans leurs manteaux de neige. Voici des hommes bronzés au visage à moitié couvert : leurs membres sont incroyablement amaigris et grêles, ils n'ont que la peau sur les os; ce sont des caravanais qui vont ou viennent du Wadaï, des solitudes profondes bien audelà de Ghât et de Ghadamès. lis ont fait un voyage de deux ans, aller et retour, à travers les plaines brûlantes, pour écouler chez les nègres du Soudan les cotonnades de Manchester et rapporter à Tripoli des plumes d'autruche, de l'ivoire et de la poudre d'or. Leur existence est faite d'imprévu, d'inconnu et d'aventures. On s'arrête devant ces figures hâlées, impassibles, et d'un regard curieux on les

LA TRIPOLITAÏNE. 75

irroge, comme si, dans leurs yeux, on

iît découvrir quelque chose qui vous

.seigne sur ces terres insondables, où

aropéen n'est souvent entré que pour

ûber victime du climat et du fanatisme.

is loin, vous rencontrez des soldats

;cs; un certain air de bonhomie, de

uceur, est empreint sur leurs visages ;

s'en vont par petits groupes de trois ou

» quatre, pauvrement vêtus, plus mal

•aussés encore, mais gardant comme un

flet de la gloire qui plane sur les tom-

aux de leurs compagnons d'armes,

»mbés dans les plaines de Plewna.

La population de Tripoli compte, en

ehors des 6,000 soldats de la garnison,

7,000 musulmans, parmi lesquels de

ombreux protégés français, algériens et

misiens, 8,000 Juifs, 4,000 Maltais, 900

laliens et 100 Européens de diverses

lationalités.

Malgré sa haute antiquité, la ville n'a

guère conservé du passé, en fait de ruines intéressantes, que Tare de triomphe à quatre faces élevé à la mémoire d'Aurélius Antonin. Transformé aujourd'hui en cellier, à moitié enfoui dans le sol, il paraît d'une architecture lourde et massive , malgré le fini de certains détails. Si l'on cite encore quelques colonnes de marbre éparses sur la plage et rongées par le flot, quelques inscriptions que les musulmans cachent avec un soin jaloux, afin de ne pas compromettre l'avenir de la ville dont l'indépendance, selon eux, est attachée à la possession de ces talismans, on aura donné une liste complète de tout ce qui reste de l'ancienne Œa.

En dehors de la ville, une grève charmante est le rendez-vous de la population élégante, qu'attirent les sons d'une musique turque qui joue avec plus de conviction que de justesse quelques, morceaux d'opéras français. A quelques pas

li'i't

mi

plus loin commencent les jardins de l'oasis.

Ils étalent leur sombre verdure sur une bande longue de vingt-cinq kilomètres, large à peine de quatre, qui court parallèlement à la mer. Après, c'est le désert, le vrai désert, avec ses dunes en marche et ses sables mouvants. Le vent les soulève de terre, ils courent comme des fumerolles à sa surface pour retomber et repartir encore, comblant les vallées de la veille, formant le monticule de demain.

La transition entre Toasis et le désert est brusque : à droite les beaux palmiers, les figuiers, les abricotiers, les orangers, les fleurs et les fruits; à gauche la plaine ondulée à la teinte jaunâtre, se déroulant toujours pareille à elle-même et s'étendant bien au delà des limites de l'horizon.

Le contraste est saisissant, surtout lorsque les vapeurs du soir descendant mollement sur cette immensité où tout se brouille, où tout s'efface, l'ensevelissent dans la nuit.

tandis que dans la magnifique pourpre du couchant que le soleil embrase, les palmiers lèvent leurs droites tiges et trempent leurs panaches dans une poudre d'or.

Djerbah, 4mai 1884.

Une tempête affreuse qui a empêché le vapeur français d'entrer dans le port de Tripoli, nous oblige de nous embarquer à bord du bateau italien qui fait le service de la côte. Nous le regi'ettons d'autant plus vivement que les paquebots de la compagnie Rubattino sont sales , petits, mal installés et mauvais marcheurs. Avec eux on ne sait jamais ni quand on part, ni quand on arrive. L'heure réglementaire du départ est déjà passée depuis longtemps, et nous sommes toujours à Tancre, em« barquant des chameaux, des chiens et des moutons, tout ce qui reste, en un mot.

aux infortunés réfugiés tunisiens qui profitent de l'aman pour retourner dans leur patrie. Ils sont trois cents environ, hommes, femmes et enfants, accroupis sur le pont, s'installant de leur mieux à l'endroit dont ils ne bougeront plus jusqu'à la fin du voyage. Leur visage est curieux à observer; il est impassible et ne trahit aucune émotion; ces pauvres gens quittent un pays où ils ont souffert pendant deux ans les plus dures misères, ils retournent au pays de leurs pères, aux champs qu'ils ont laissés en friche, là où les frères, les amis, ont continué de vivre leur douce existence de laboureurs paisibles, et pas une larme, au souvenir de leurs mauvais jours, ne mouille leurs paupières, pas un sourire de joie n'illumine leur front à la pensée du foyer rendu. A un moment pourtant leurs regards s'animent ; ils ont reconnu leur propre chameau dans la pauvre bête qui se débat d'une

DJERBÀH. 81

façon grotesque à l'extrémité de la grue; mais ce n'est qu'un éclair; l'animal une fois disparu dans les flancs dû navire, ils reprennent leur impassibilité et se tassent, qui dans un coin, qui dans un autre, les hommes enveloppés dans leurs burnous, les femmes livrant aux morsures de la bise leurs jambes et leurs flancs nus. Ils s'endorment et ne se réveilleront que demain soir, à Sfax, au terme du voyage.

Le lendemain, vers midi, nous arrivons en vue de Djerbah. L'île, qu'indique seulement une très-longue ligne de palmiers, émerge à peine des flots. La mer est calme et clapote doucement autour de la carène du navire qui a jeté l'ancre à une distanceconsidérable, cari' eau estpeu profonde et ne permet pas de s'approcher de terre. Quelques barquescinglent vers nous; elles accostent. Nous pouvons donc débarquer tout de suite sans attendre, comme il arrive souvent, dans un ponton démâté

82 DE PALERHE A TUNIS.

qui flotte comme une prison , à quelques encablures, que la mer soit tombée. La rade est animée ; des bateaux de pèche voleut comme des oiseaux vers tous les points de Thorizon, car les parages où nous sommes fournissent en abondance des éponges et des poulpes, et Tappàt d'un produit qui se vend 700 francs le quintal sur les marchés de Li vourne et de Marseille, attire toute une flottille de marins grecs et siciliens. Un vent frais qui se lève du large nous pousse cependant vigoureusement ; notre barque bondissant sur la vague file comme un trait et nous amène en trois quarts d'heure à terre. La plage avec son vieux donjon délabré et son hangar moderne dont les briques rouges détonnent dans ce paysage africain, est triste et déserte. Il y a plus de couleur locale dans ces barques surchargées de poteries et de gargoulettes qui, amarrées au quai, ont l'air de sommeiller comme des bètes de

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somme accablées par la chaleur de midi, et cette mer miroitante qui réfléchit dans ses eaux d'un aspect métallique une lumière resplendissante. Nous accostons sons peine; c'est l'heure du flux, et le flot nous porte jusqu'au rivage. C'est une heureuse chance^ car la côte depuis Sfax est soumise au régime des marées, et l'eau ici est si peu profonde que l'on débarque souvent sur les épaules de quelque robuste marinier.

La ville est assez loin ; elle se cache derrière quelques bouquets de palmiers.

Nous prenons par une route poudreuse où le soleil nous brûle de ses feux ; quelques instants après nous débouchons sur la place d'Houmt-Souk, et nous nous arrêtons interdits. Le tableau est cependant d'une bien grande simplicité, d'une simplicité telle qu'il n'y a rien à décrire : un palmier dont le tronc se tord et s'enlève en vigueur sur un mur blanc ; à droite, une

mosquée qui dresse dans les airs ses nombreuses coupoles ; par derrière, quelques panaches de verdure, et c'est tout. Mais la lumière qui ruisselle du ciel et s'épand en nappes abondantes sur toutes ces faces planes pour rebondir du sol qui la renvoie à sa source, a des clartés tellement éblouissantes que le tout, prenant tout à coup de vastes proportions, résume en un effet toutes les splendeurs de la nature africaine.

Djerbah, Tancienne ile des Lotophages, chantée par Homère, a une forme à peu près quadrangulaire ; son pourtour est de cent cinquante kilomètres environ, sa longueur de trente-trois. Elle n'a ni rivière ni cours d'eau apparents, mais les sources souterraines sont abondantes; les habitants les amènent à la surface par de nom-

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DJERBAH. 85

breuses norias, et fertilisent ainsi un sol qui produit de tout en abondance. Les oliviers sont énormes et leurs proportions parfois colossales; leurs troncs magnifiques qui s'épanouissent en rameaux chargés de fruits, mesurent jusqu'à dix ou douze mètres de circonférence. Pas un pouce de terrain d'ailleurs n'est perdu dans toute la partie septentrionale de Tlle ; la vigne pousse admirablement dans son sol sablonneux, indemne du phylloxéra, et donne des fruits excellents. L'ensemble du pays a un aspect de propreté et d'aisance qui charme le regard. Les jardins où poussent les abricotiers, les grenadiers, les figuiers, se touchent les uns lès autres; les maisons blanchies à la chaux étincellent sous l'ombre fine des palmiers.

La population de l'île, qui se compose de musulmans, d'une colonie juive et de quelques centaines d'Européens, est de trente mille âmes environ; jadis elle était

plus coDsidérable, et M. Guérin l'estimait à quarante mille. Mais le choléra a sévi d*une façon épouvantable il y a quelques années; des villages entiers ont été détruits, et aujourd'hui encore les ruines des maisons abandonnées indiquent l'intensité du terrible fléau.

Les Djerbiens sont des Berbères et en ont toutes les qualités. A la fois cultivateurs, tisserands et marins, ils produisent plus de vingt mille métaux d'huile, fabriquent de beaux tissus et de magnifiques couvertures que recherchent les gens du high-life à Tunis, Tripoli, Alexandrie et Gonstantinople, et exportent plus de huit cents tonnes de marchandises par an. Au point de vue religieux, ils accusent toutefois des tendances très-particulières et se distinguent de leurs frères kabyles. Ce sont des musulmans fanatiques et remplis d'une ferveur religieuse qui s'est parfois affirmée autrement qu'en paroles, témoin

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le nombre considérable de mosquées dont rile fourmille et la fameuse tour des Crânes que Ton voyait , il y a quelque trente ans encore, sur la plage, et que les habitants avaient construite avec les tètes des soldats espagnols surpris et massacrés au seizième siècle. Autre trait qui le caractérise , le Djerbien ne vit pas en groupes ; il n'y a dans l'Ile ni ville ni village; Houmt-Sonk même, la résidence des consuls, du khalifa, n'est qu'un ensemble d'habitations éparses autour d'un bazar central, dans un rayon de deux ou trois kilomètres. Le Djerbien vit donc chez lui, dans son jardin, dans son atelier, au milieu de sa famille. Il en sort deux fois la semaine pour se rendre au marché, mais le soir venu, il est tenu de rentrer à son domicile, sous peine d'amende.

A l'inverse des musulmans, les Israélites vivent groupés ensemble dans un hara ou ghetto qui se trouve à une dis-

tance respectable d'Houmt-Souk. La tradition locale veut que, chassés de Palestine lors du premier exil sous Nabuchodonosor, ils soient venus s'installer au hara, où ils auraient construit la synagogue actuelle. J'ai de bonnes raisons pour croire que la communauté a quelque peu embrouillé ses origines, et qu'un généalogiste de profession trouverait peut-être à redire à cette filiation, qui fait remonter presque tous les habitants du hara aux anciens prêtres de Jérusalem. Mais qu'importe ! Les légendes ont parfois leurs bons côtés; et celle-ci mérite quelque indulgence, car elle rapporte un fort joli denier aux Israélites de l'ile, tous leurs coreli« gionnaires de la Tunisie se croyant tenus de contribuer, par des dons volontaires, à la conservation d'un monument d'une antiquité aussi respectable.

Quant aux quatre ou cinq cents Européens, pour la plupart d'origine maltaise.

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qui habitent Djerbah, ils sont groupés à Houmt-Souk autour de Téglise que dessert un jeune missionnaire, leur compatriote par son origine, mais le nôtre par le cœur. Tous ces Mallais sont généralement pauvres, paresseux, ignorants et fanatiques. Ils ont subi dans une certaine mesure Tinfluence du milieu ; comme les Arabes, ils laissent peu sortir leurs femmes et négligent leurs enfants, qui grouillent dans la rue. Les missions de France ont bien créé pour eux une école en 1879; malheureusement, l'esprit de la population est encore tellement fermé à toute influence civilisatrice que l'école végète sans produire beaucoup de résultats. Les Sœurs sont de bonnes personnes, mais perdues dans ce milieu réfractaire, elles ont senti à la longue leur énergie se briser. Aujourd'hui tout marche à la dérive ; les livres de la bibliothèque sont au grenier, et le matériel scolaire gît inutile dans un coin.

11 n'y a pas d'hôtel à Houmt-Souk : le touriste toutefois n'y perd rien; il reçoit rhospitalité chezlekhalifa, grand seigneur arabe, qui vit, non sous la tente à la façon de ses ancêtres, mais dans une élégante habitation mauresque. La maison est vaste et ressemble à un palais, si on l'entend à la façon italienne. Le pavillon destiné aux étrangers en occupele centre ; il a son salon et ses chambres qui ne communiquent pas avec le reste. Des portes basses, massives, verrouillées, qui se cachent dans quelque coin obscur, avec un air de mystère, vous disent pourtant qu'il y a là, derrière les murailles épaisses, tout un monde de choses que vous voudriez bien connattro.

Ibrahim Ben-Ahmet, notre hôte, mène une vie patriarcale, entouré de tous les membres de sa famille : enfants, frères et cousins se groupent autour de lui et obéissent aveuglément à ses ordres. Mohamed, son frère cadet, ne témoigne pas d'une dé-

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férence moins grande ; humble et soumis malgré ses cheveux grisonnants^ il ne fait rien sans en demander au préalable Tautorisation, pas même l'emplette d'un burnous ou d'une paire de pantoufles. Aux heures de repas, il se tient debout derrière les convives pour leur verser à boire ; mais que Sidi-Ahmet s'absente, il devient chef de famille, jouit de ses prérogatives, se met à table avec nous, tandis que le (ils aîné de la maison le remplace dans ses fonctions de maître d'hôtel.

Mœurs étranges, qui laissent au principe d'autorité tout son prestige, tout en adoucissant la rigueur d'une obéissance qui dure autant que la vie. Là, dans celle société patriarcale, pas de démarcation tranchée, rien de cette rigide division en classes, si commune chez les races aryennes. Tour à tour, suivant loccasion, maître ou valet, l'Arabe conserve dans les conditions les plus diverses un air de

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noblesse et de dignité. Le mendiant le plus gueux vient s'asseoir sans vergogne auprès de Thomme riche et cause avec lui comme avec un égal. L'intelligent Salem qui est attaché à notre service est le beau-frère du khalifa : il en profite pour s'étendre sur le canapé du salon et fumer sa cigarette à côté de la table où nous écrivons. D'ailleurs, il nous traite tout à fait en amis; le soir, en nous souhaitant une bonne nuit, il nous tend à l'anglaise une main amicale. Mais toute médaille a son revers. Salem, qui n'a rien de l'obséquiosité et de la platitude de ses pareils, n'en a pas non plus les mérites; il dédaigne de nous rendre les petits services qui rentrent dans ses attributions ; allumer notre bougie le soir et nous fournir de Teau fraîche lui semble suffisant pour témoigner de sa bonne volonté ; pour le restant il nous laisse débrouiller comme nous l'entendons, et par crainte de tou-

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cher à l'eau froide^ n'hésite pas à nous resservir les assiettes sales de la veille.

Nous passons quatre jours dans cette ile charmante où, sans manger du fruit délicieux du lotus, nous oublions presque la patrie, au milieu de ces gens doux, aimables et toujours prêts à vous obliger.

Notre table est servie à l'arabe, et nous nous régalons d'abord de mouton rôti et de couscoussou; mais ce régime perd bientôt le mérite de l'excitant et de la nouveauté; malgré leur étrangeté, les potages à la cannelle et les gâteaux de miel finissent par nous lasser et nous font regretter les légumes frais et les salades, dont le souvenir nous hante comme un cauchemar.

Dans la journée, nous visitons les souks, les écoles, et nous nous promenons sur la grève. Aujourd'hui c'est jour de marché; Taffluence des acheteurs est considérable.

Du bazar sort une rumeur confuse, comme

94 DE PALERHE A TUNIS.

un bourdonnement dominé par la voix du crieur public qui fend la foule, portant sur l'épaule les tapis qu'il met à l'enchère. Au dehors c'est tout le pêle-mêle et le foiisonnement de gens affairés qui vont, viennent, s'accostent, discutent le prix de la marchandise, et s'y reprennent à vingt fois avant de se décider. La scène n'a rien de bieu nouveau, mais la nature s'y laisse prendre sur le vif, et la nature a toujours de l'altrait.

Un vasle édifice décore le bord supérieur de la place du marché; c'est le Darel-Bey, c'est-à-dire le Palais de justice ; nous y pénétrons; les prisonniers sont assis sur un banc au fond de la salle; en face, le khalifa et ses conseillers sont étendus sur des tapis; un huissier dit la cause, r inculpé se défend lui-même, et, les parties entendues, le président juge et condamne sans appel. La prison est voisine ; elle n'a rien de cet aspect sordide et misé-

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rable qu ont généralement ses pareilles en pays arabe, ni Tair maussade de nos prisons de France. Le soleil arrive par une grande baie dans la salle et Tinonde de lumière; une fenèlre grillée à hauteur d'homme donne sur la place. Les détenus sont pour la plupart des débiteurs insolvables ou de mauvaise foi qui n'y font qu'un séjour temporaire* Gomme ils ne sont nourris cependant que par la charité publique, et que leur sort dépend du hasard des aumônes; comme, de plus, le jour oti leur affaire est appelée ne dépend que du bon caprice des juges, leur sort n'est pas sans inspirer quelque pitié. Le geôlier nous avertit qu'à titre d'étrangers, nous pouvons réclamer la mise en liberté des moins coupables. Nous profitons de nos prérogatives pour faire rendre à leur famille de pauvres diables surpris la veille en train de récolter du vin de palmier.

Les arbres leur appartenaient, mais ils

avaient contrevenu aux règlements qui régissent la matière, et la police à Djerbah est sévère gardienne des coutumes anciennes.

Le soir 9 les scènes sont plus gaies.

On fête chez nos hôtes la circoncision d'un nouveau-né, et jusqu'avant dans la nuit tous les cœurs sont à la joie. Les hommes, silencieux et graves, fument la pipe et le narghileh en écoutant le chant d'un trouvère indigène; les femmes, dans des cours séparées, se livrent aux plaisirs de la danse. Nous nous tenons à l'écart ; mais les youyous qui se mêlent aux sons joyeux de la flûte et du tambourin, et nous arrivent adoucis par la distance, les grandes ombres blanches qui glissent à nos pieds, sous les arcades des colonnes qu'éclairent les rayons de la lune, nous donnent une vision de l'Orient. Noire imagination mise en branle soulève un coin du voile qui en cache la vie mystérieuse et

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tâche d'en pénétrer les secrets; l'image d'ailleurs est fugitive comme l'éclair; l'aboiement d'un chien de garde fait envoler le rêve, et nous ne songeons plus qu'à aspirer les brises marines que la mer nous envoie.

Les Romains sont venus dans l'ile et, comme partout, y ont laissé l'empreinte de leur passage. Des fouilles récentes ont mis à jour de superbes colonnes de marbre, des chapiteaux d'un travail délicat, des statues et des mosaïques qui sont leur œuvre et témoignent de l'importance de leur établissement. Malheureusement, les hommes et les siècles se sont acharnés dans leur fureur destructrice contre les monuments de leur génie. De la cité qu'ils avaient construite sur la côte méridionale de File, non loin du point que les indigènes appellent El-Kantara, il ne reste

plus qu'une série de monticules factices, résultant de décombres accumulés, et de la magnifique digue qui reliait Tile au continent par une chaussée de six kilomètres, quelques vestiges que l'œil aperçoit à peine sous la vague qui les recouvre.

L'emplacement de Tancienne capitale de l'île n'est plus qu'un désert; la vie s'est déplacée vers le nord; le sol est devenu si aride, que toute végétation cesse brusquement à six kilomètres en arrière du rivage ; le lieu semble maudit; nul bruit, nul mouvement; la mer même, étranglée entre deux promontoires, a l'air d'une mare abandonnée. Tout à l'heure, une tribu d'Arabes venant de faire la moisson est venue s'embarquer près du bordj délabré dont les coulevrines sont rongées par la rouille; ils ont animé un instant le paysage; mais les voilà partis, et le silence le plus absolu règne de nouveau sur la plage.

Vers quatre heures , nous prenons le

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chemin du retour ; la roule est jolie, elle passe à travers de beaux bois d'oliviers, des vignes superbes, des champs de blé qui jaunissent au soleil ; la population est dans les champs ; les hommes travaillent ; les femmes, coiffées d'un chapeau pointu, sont courbées sur le sillon, à côté de leurs maris ; les nourrissons, laissés à la garde de leurs aînés, s'ébattent à l'ombre d'une souche. Il est plus de huit heures quand nous rentrons; nos mulets djerbiens, d'excellente race, nous ont fait faire depuis le matin cinquante kilomètres.

Gab^s, 8 mai 1884.

C'est généralement en courant que l'on visite la côte tunisienne; les routes de terre sont si difficiles, les voitures si rares, les hôtels, quand il y en a, si p3u confortables, que le touriste, effrayé par les difficultés du voyage, se contente d'un coup d'œil rapide jeté en passant entre l'arrivée et le départ des bateaux. Le pays cependant mériterait davantage; sous son apparente uniformité il cache bien des sujets d'admiration et d'étude.

Ici c'est une oasis splendide, petit monde en miniature, qui a sa vie propre, indépendante, et se suffit à lui-même; là ce

sont des ruines imposantes; partout c'est un coin nouveau de la vie arabe à découvrir ou bien un point obscur d'histoire à fixer. Si Tinduslrieuse et laborieuse Sfax permet de saisir sur le vif un des côtés les plus ignorés du caractère arabe , plus loin, sur la côte, c'est le souvenir des grands noms de l'histoire, avec son cortège d'émotions et de pensées, qui vous attire. Annibal, Marins, César sont passés par là, conquérants ou vaincus, et les ruines que la charrue retourne gardent encore de leur passage comme un reflet de gloire et de poésie. •

Gabès, que les Arabes appellent avec raison Kâbès, du vieux berbère Tacape, dont l'article ta est tombé, n'est plus qu'une simple appellation qui sert à désigner l'ensemble des villages de l'oasis.

L'ancienne ville se trouvait sur un renflement du sol, près de la grève, mais il n'en reste plus que de rares débris; le

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port a été comblé, les murailles et les monuments ont servi de carrière aux maçons arabes de Menzel et de Jara. Quant à la ville moderne , elle est encore à l'étal d'ébauche. Un camp retranché nouvellement construit, le palais du gouverneur tunisien, en arrière quelques baraques en bois, indiquent confusément la place qu'occupera la future capitale de l'Arad, si jamais Gabès devient un centre de colonisation. Malheureusement le pays offre peu de ressources aux immigrants; les pluies sont rares, les eaux de l'Oued- Gabès insuffisantes pour de nouvelles cultures, et la côte est inhospitalière. Malgré donc les avantages de sa situation, comme débouché des produits de l'intérieur et tète de ligne des routes qui vont aux oasis de Gafsa et du Djérid, le développement de la future ville reste problématique.

La terre cependant est d'une merveilleuse fertilité. Sous l'action combinée du

soleil et de l'eau, ses entrailles sont en perpétuel travail d'enfantement. Dans l'oasis, la végétation est d'une fraîcheur, d'un éclat, d'une force dont un pinceau, même coloré, est impuissant à traduire l'expression. Une sève active, généreuse, circule à travers tous les arbres pour s'épanouir en fleurs odorantes et en fruits succulents* Des vignes vigoureuses enlacent les palmiers, les bananiers, les abricotiers qui vous couvrent de leur ombre ; elles courent d'arbre en arbre, projetant des sarments gigantesques de plus de quarante mètres de long, et retombent en guirlandes et festons sur des tapis d'émeraude. Des blés, hauts de deux mètres, brillent de tout l'éclat de l'or bruni au milieu de cette sombre verdure; c'est un fouillis de végétation tropicale qui vous surprend et vous émerveille par son incroyable exubérance. Le doux murmure de l'eau qui se fraye un passage à travers

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6ABÈS. 106

les herbes grasses et touffues ajoute un charme de plus à cette nature splendide.

Sortie d'un beau lac qui dort calme et paisible dans un creux de rochers stériles, et détournée au moyen d*un barrage de son lit naturel, elle tombe d'abord en cascades et cascatelles dans une petite Suisse africaine, avec des airs de torrent; puis»

calmant son allure, elle glisse furtive par un réseau de canaux artificiels habilement ménagés, dans les champs et les vergers qu'elle arrose et féconde. Son œuvre accomplie, elle retombe dans le lit de l'Oued un instant délaissé; alors le ruisseau devient rivière; ses eaux, auxquelles les forêts de l'oasis donnent par places des tons moirés, coulent lentement sous des ponts faits de pierres romaines et réfléchissent les murailles fauves de Menzel et de Jara qui dressent, avec des airs de défi, sur une berge aride et dénudée, leurs lignes rigides el leurs portes massives.

106 DE PALERHE A TUNIS.

L'oasis a la forme d'un triangle dont la base, parallèle au rivage, mesure trois kilomètres et la hauteur sept à huit. On y compte quatre-vingt-cinq mille palmiers.

A sa pointe se trouve le camp militaire de Ras-el-Oued, dont le séjour est si désagréable à cause de la chaleur et de la poussière.

En dehors de l'oasis, les environs de Gabès ne présenteraient aucun intérêt, si les projets quelque peu fantastiques du colonel Roudaire n'avaient tout à coup donné de l'importance à l'Oued-Melah.

Son embouchure, située à douze kilomètres au nord de Gabès, marque le point où les ingénieurs ont l'intention d'amorcer le canal qui doit porter en plein désert les ondes rafraîchissantes de la Méditerranée. On s*y rend par la plage, à travers de vastes plaines parsemées d'oasis microscopiques où pâturent d'innombrables troupeaux de chèvres. Le fleuve roule des

6ÀBÈS. 107

eaux saumâtres entre des berges ravinées, et des collines qui n'ont guère l'aspect d'être de formation récente.

Le trafic de Gabès, si l'on en excepte celui occasionné par les ravitaillements militairesy n'a aucune importance et n'a pas dépassé une moyenne de cent mille francs dans ces quatre dernières années. Le général Allegro, voulant profiter de la proximité relative de Ghadamès, moins éloigné de Gabès que de Tripoli , essaye de faire reprendre aux caravanes de l'intérieur les routes que les exigences du fisc tunisien leur avaient fait jadis abandonner. S'il réussit, ce sera certainement un élément de prospérité pour la ville naissante ; mais que d'obstacles à vaincre !

sans compter que la rade est la plus dangereuse de la côte, et qu'à la moindre brise la mer s'y soulève en montagnes et rend impossible tout débarquement.

Sfax, 12 mai 1884.

Vingt mois se sont écoulés depuis ma première visite à Sfax, et de loin je ne reconnais plus la ville. Elle a mis le temps à profit pour s'étendre et s'étaler sur la marine; là oii je n'avais laissé que des hangars en bois, je retrouve des constr4ictions solides et de belle apparence; le mur qui enserrait la ville européenne a été jeté par terre, et Tair y circule librement. L'église catholique, grâce aux trente mille francs prélevés sur l'indemnité de guerre, est maintenant terminée et dresse fièrement ses deux clochers; un boulevard bordé d'arbres, créé par le génie, relie le

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port au camp dont les baraquements s'élèvent dans une position salubre au nord de la ville. Les quais ont élé allongés. La Compagnie transatlantique s'est donné de Tair, et la poste, jadis reléguée dans un taudis, a fait également peau neuve.

Sfax est une ville d'avenir. Par sa population, d'ailleurs, qui atteint près de 30,000 âmes si Ton y joint celle de la banlieue, elle est une des plus importantes de la côte. Ses dix mille jardins s'étendent sur une longueur de trente kilomètres et une profondeur de vingt. Vus du pont du bateau, ils font à la ville un encadrement de sombre verdure, sur laquelle se détachent brillantes, lumineuses, des centaines de maisons de campagne. L'ensemble rappelle les environs de nos villes du littoral méditerranéen. Ces jardins font la richesse de la cité; les plantes potagères, les ûguiers, les citronniers, les

vignes, les amandiers, fournissent à la consommation locale; les oliviers, qui donnent, bon an, mal an, 27 millions de litres d'huile, alimentent l'exportation.

Malheureusement la fabrication en est mauvaise, et les produits se vendent mal.

Le sol du pays est sablonneux; les sources sont rares; mais le Sfaxien est laborieux. Il creuse des citernes dans les champs, sur les routes, y recueille l'eau pluviale, et pourvoit ainsi aux besoins de sa consommation. Il a planté déjà plus d'un million d'oliviers, et chaque année il étend sa culture. Le gouvernement tunisien, il faut le dire à sa louange, ne gêne point son initiative. Même avant l'occupation française, il avait eu le bon esprit d'exempter d'impôts les plantations nouvelles, et le Sfaxien n'avait pas manqué de profiter de cette faveur inaccoutumée et d'empiéter sur le désert. Pour trente ou trente-cinq francs, il achetait un hectare

112 DE PALERttE A TUNIS.

de sable, y creusait des trous, plantait de jeunes oliviers, et s'en remettait pour le restant à la Providence, qui le récompensait en accroissant son domaine et son revenu.

Les événements de i 881 , et les contributions de guerre qui en ont été la conséquence, ont enrayé le mouvement. Les Arabes, redoutant de nouvelles taxes, ont interrompu leurs plantations. Mais cet arrêt ne peut être que momentané; l'intérêt est là qui les sollicite; d'ailleurs, la sécurité revient, la confiance renaît, et nul doute que bientôt, sous l'influence des trois dernières bonnes récolles, le mouvement ne reprenne avec plus d'intensité.

Le Sfaxien n'habite pas la ville. Il vit à la campagne et vient chaque matin à sa boutique du souk ou dans son atelier de forgeron. Le soir, quand le soleil descend à l'horizon, il s'en retourne rejoindre sa famille. La ville se vide alors peu à peu :

les boutiques se ferment, le bruit s'éteint ; tout devient calme et solitaire; quelques Arabes seuls se traînent languissants sous les voûtes de la rue centrale, aux portes des cafés.

Nous parcourons Sfax dans tous les sens : par-ci par-là, des maisons éventrées portent encore les traces du bombardement par l'escadre française. La ville, d'ailleurs, n'a pas un grand attrait pittoresque; ses murailles et ses portes en fera cheval ont bien une certaine allure; mais il leur manque, ce qui ajoute tant de charme aux murs de Sousse ou de Monastir, le voisinage immédiat de la mer.

Ce qui intéresse le plus à Sfax, c'est le caractère des habitants. Il est curieux à éludier. On a si souvent entendu parler de la nonchalance des Arabes, qu'on est agréablement surpris, en flânant dans les souks, ou en visitant les quartiers des forgerons et des tisserands, de l'activité qu'ils

114 DE PALERHE A TUNIS.

déploient dans leurs échoppes, et qu'on ne se lasse pas de les regarder travailler sur leurs enclumes ou sur leurs métiers.

Si Ton sort de la ville, Tétonnement n'est pas moins grand. Les milliers de citernes que les habitants ont construites témoignent d'un esprit de progrès et de prévoyance qui vous frappe. Vous en voyez partout, dans les jardins, sur les routes, aux carrefours des chemins. Aux portes mêmes de la ville, il y en a plus de quatre cents. Réunies par groupes de cent cinquante à deux cents, entourées de hautes murailles, elles constituent la réserve d'eau de la population en cas de disette.

Un numéro d'ordre indique le quartier auquel elles sont spécialement affectées.

La plupart remontent à des fondations charitables, de pieux musulmans, à l'article de la mort, ayant laissé des legs pour pourvoir à leur entrelien, comme en France on en laisse pour fonder des lits d'hôpital.

SFÂX. 115

Malheureusement, dans ces derniers temps, des administrateurs infidèles ont dilapidé les dotations, et les citernes mal entretenues n'assurent plus Tapprovisionnement de la ville.

La population non musulmane de Sfax, qui compte deux mille Israélites, mille Maltais, trois cents Italiens et cent cinquante Français, se préoccupe de cette situation et songe à y remédier en amenant, par un aqueduc de soixante kilomètres, les eaux jaillissantes de Bon- Hedma. Si ce projet s'exécute, et si, d'un autre côté, comme il en est question, les ingénieurs avancent les quais de deux cents mètres dans la mer, la ville aura les deux conditions nécessaires à tout développement : l'eau et l'espace. Ces améliorations, d'ailleurs, ne seraient pas de luxe seulement , elles assainiraient la ville et auraient une influence heureuse sur la santé publique aujourd'hui si gra-

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vement compromise. De toutes les cités tunisiennes, Sfax est en effet une des plus sales. Les rues sont de véritables cloaques, où Ton enfonce jusqu'à la cheville dans les détritus et les immondices. Sous ce rapport, aucun progrès n'a été accompli depuis 1881, et l'autorité française est aussi impuissante que le premier jour.

C'est que cette question de voirie dépasse les limites d'une affaire de simple police; elle a son côté politique, parce qu'elle met en jeu les rivalités des différentes colonies européennes et menace bien des privilèges. Voici d'ailleurs ce que me disait un habitant du pays installé à Sfax depuis longtemps et bien au courant de la situation:

ce Si ce n'était qu'une question de voirie, de rues plus ou moins bien tenues, passe encore; mais il s'agit de la santé publique. Cette malpropreté endémique qui vous étonne engendre des germes

pestilentiels, et les fièvres pernicieuses sévissent avec la plus cruelle intensité sur Tarmée, les enfants et la population civile de tout âge et de tout sexe. Le consul, les commissaires de police, les autorités militaires font tous leurs efforts pour enrayer le mal ; mais leur bon vouloir s'effrite devant la force d'inertie que leur opposent les colonies étrangères, et les privilèges que nous avons eu la sottise de consacrer par le traité du Bardo; en avril dernier, notre consul s'est employé de son mieux à faire nettoyer la ville ; il a conclu un marché avec un Israélite et obtenu de tous les Européens la promesse qu'ils payeraient une contribution d'un franc par mois. D'abord, tout a marché à souhait, mais dès le second mois personne n'a plus voulu payer; le général Riu est venu de Sousse; il a défendu à ses soldats de fréquenter les rues non balayées, et a constitué un comité international

118 DE PALERHE A TUNIS.

chargé de prendre les mesures nécessaires dans l'intérêt de la salubrité publique; mais tout cela ne servira de rien ; la force des choses est plus forte que la volonté humaine. On nous promet que rabolition des capitulations et la création d'une municipalité mettront fin à ce régime byzantin, humiliant pour la France. Je veux: bien le croire, mais sans y compter beaucoup.

La suppression des capitulations qui entraîne celle des juridictions consulaires, ne touche pas aux nombreux privilèges des colonies étrangères, et quant à la municipalité, son fonctionnement me préoccupe. Les Français sont ici bien peu nombreux. Comment s'y prendra-t-on pour nous assurer la majorité ? et si l'on y réussit, comment fera-t-on taire les rancunes, les jalousies, les animosités?

L'homme est partout le même, et les choses ne sont pas aussi simples qu'elles en ont l'air; nous souffrirons longtemps

SFÀX. 119

encore des fautes commises en 1881.

D'ailleurs, et à un point de vue plus général, j'avoue ne rien comprendre à la voie nouvelle dans laquelle l'administration française est entrée. On dirait que, jalouse de foute autorité qui pourrait se développer à ses côtés, elle s'inquiète moins des Arabesque des rivalités d'influence, et que, préoccupée surtout de la galerie, elle ne juge de l'excellence des errementsà suivre, en matière de gouvernement, que par la faveur théorique dont ils jouissent dans certains milieux. L^armée, par exemple, a été réduite dans des proportions considérables. C'est fâcheux, car elle est un puissant moyen d'assimilation, précieux surtout dans un pays où l'élément civil émigré peu, et son prestige nous est nécessaire pour assurer notre influence. En la ramenant sous prétexte d'économie au-dessous de seize mille hommes, on a déjà franchi la limite extrême , on l'idée juste

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dégénère en système et crée des périls.

Les bureaux de renseignements ont été supprimé^. Est-ce un bien? est-ce un mal?

Chi h sa? Ce qui est sâr, c'est que le principe d'autorité qu'ils représentaient si énergiquement a maintenant disparu.

Aujourd'hui y tout s'en va plus ou moins à la dérive. Personne n'ordonne ni n'obéit.

Les Arabes s'en aperçoivent et le disent.

Ce système d'administration paternelle a du bon, dit-on; il facilite la conquête, il nous concilie l'esprit des indigènes; c'est vrai jusqu'à un certain point, mais il a ses dangers, car il nous illusionne sur les progrès réels de l'assimilation. Quand chacun fait à sa tète, tout a l'air de marcher d'accord; mais à la première tentative de rétablir l'autorité, toutes ces apparences de soumission disparaissent. Aujourd'hui, nous avons restauré et fortifié l'autorité beylicale; espérons qu'elle ne profitera pas de notre ingénuité pour nous jouer.

un jour ou l'autre, un vilain tour de sa façon. D

Nous rencontrons dans les rues de Sfax des soldats appartenant aux compagnies mixtes ; ce sont pour la plupart des indigènes qui portent le costume des turcos^ presque aussi gaillardement que leurs camarades algériens. Quels progrès en dix-huit mois I Cest une véritable métamorphose. Je me souviens de les avoir vus dans ces mêmes rues, mal habillés, ne sachant ni marcher ni se tenir ; c'étaient alors des hommes sortant des régiments du bey, à la barbe grisonnante; aujourd'hui je vois des soldats forts et vigoureux. Agés de dix-huit à trente-deux ans, et choisis avec soin dans un contingent considérable, ils sont doux et disciplinables, et leurs officiers en font les plus grands éloges. Que seront-ils au feu? nul ne lésait

encore. L'armée pourtant les juge déjà sévèrement. Se basant sur le caractère peu belliqueux de la race et des cas de désertion assez fréquents, elle leur dénie toute valeur militaire. Ce jugement est peut-être quelque peu prématuré. Les soldats tunisiens appartiennent à un corps qui n'est pas très-populaire dans l'armée. Les compagnies mixtes sont de petites troupes indépendantes, ayant leur vie propre, jouissant de privilèges de solde qui peuvent paraître excessifs. En voilà plus qu'il n'en faut pour prêter à la critique. Malheureusement^ comme toujours, celle-ci ne se tient pas dans de justes limites : elle ne s'attaque pas seulement aux vices d'une organisation qui est peut-être défectueuse; elle va plus loin; elle condamne le principe. Supprimer les compagnies mixtes et les confondre en un régiment de tirailleurs et de spahis, est sans doute une excellente chose, surtout au point de

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vue budgétaire; mais s'élever contre la conscription indigène , la décrier comme dangereuse et inutile, Taccuser d'être un obstacle au rapprochement des vainqueurs et des vaincus, c'est évidemment faire payer à une institution excellente quelques défauts d'organisation et englober dans le même blâme deux choses qui méritent d'être appréciées différemment.

Le service militaire indigène par voie de tirage au sort a de grands avantages : il met à la disposition de l'autorité militaire des ressources en hommes considérables, et aide à l'assimilation de l'élément tunisien en le faisant passer par l'école du régiment, et cela sans constituer une nouveauté dangereuse, puisque la conscription existe depuis longtemps dans la Régence. Pourquoi renoncer de gaieté de cœur aux précieux effets d'une loi dont nous ne portons pas la responsabilité aux yeux des indigènes, et nous créer une

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situation aussi gênante qu'en Algérie, où nous n'osons toucher, autrement que par la voie onéreuse d'engagements volontaires, aux admirables éléments militaires que nous possédons là-bas?

' Dans ces sortes de matières, la Russie et rAutriche, en incorporant tout de suite dans leurs armées les recrues de leurs nouvelles conquêtes, nous donnent d'excellents exemples à imiter. Nous n'avons qu'à les suivre, tout en nous efforçant de rendre le service militaire français moins impopulaire. Tout Tunisien était jadis soumis à la conscription de dix-huit à trente-deux ans et toujours sous le coup du recrutement, l'effet d'un bon numéro au tirage au sort ne durant que jusqu'à l'année suivante. Éloignons de dessus sa tête cette épée de Damoclès qui constamment le menace et abaissons encore davantage la limite d'âge qui vient d'être fixée par un décret récent à vingt-six ans.

La chose est facile, vu la disproportion énorme qui existe entre le contingent annuel de 4,000 hommes et le chiffre de jeunes gens en état de porter les armes.

Puis répartissons plus également qu'on ne l'a fait jusqu'ici les charges militaires, libérons définitivement les hommes qui ont satisfait une première fois au tirage au sort, et certainement que le paysan tunisien, voyant qu'il a gagné au change, acceptera comme une aubaine le service français.

Mahdia, I6 mai 1884.

En quittant Sfax, le navire ne prend pas la direction du nord. Les bas-fonds qui obstruent le chenal dés iles Kerkennah empêchant toute navigation directe, il faut descendre au sud et faire un grand circuit avant de mettre le cap sur Mahdia.

Accoudés sur le pont, nous voyons peu à peu la ville s'effacer dans la brume et la terre même disparaître. Qu'elles seraient cependant intéressantes à longer, ces côtes tunisiennes, que parsèment, depuis Gabès, leshenchirs d'Oungha, la phénicienne Macomadès, de Thiné, près duquel les archéologues recherchent les fondements

128 DE PALERHE A TUNIS.

de la muraille qui délimitait la province, de Taphrura, à un kilomètre au nord de Sfaxy et plus haut enfin , près du cap où débarqua Bélisaire, de Thapsus, de Leptis Parva, de Ruspina, la Monastir moderne, etc., etc.! Ces villes, à rencontre de celles qui, protégées par le désert, ont conservé comme Suffetula d'admirables restes, ne sont plus, il est vrai, que des ruines informes. Situées sur le littoral de la mer, exposées à toutes les incursions, à tous les coups de main, elles n'ont résisté ni au temps ni aux hommes, et se sont abîmées dans la poussière avec leurs temples et leurs monuments-, mais leurs cendres sont restées éloquentes et intéressent encore par les pensées qu'elles éveillent; car quoi de plus émouvant que le spectacle de cet anéantissement qui frappe un jour ou l'autre tout ce que l'homme a créé, et renverse les monuments de son orgueil? D'ailleurs, ces cités sont pour la

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plupart d'une très-haute antiquité; elles remontent à la première apparition des Phéniciens sur la côte. Qui sait si elles ne cachent pas dans leurs débris quelques feuillets inédits de Thistoire?

La Tunisie est, en effet, la terre privilégiée de l'archéologie. Partout sur son territoire les henchirs se succèdent pressés, drus, serrés lesunscontre les autres. Ici ce sont des ruines romaines ou byzantines, là des tombes phéniciennes. Tout ce qui était apparent a depuis longtemps disparu, et les colonnes de Carthage ou de Leptis décorent aujourd'hui les cathédrales et les églises de la Sicile et de l'Italie. Mais que d'inscriptions, de mosaïques, de statues encore enfouies il reste à découvrir après toutes les fouilles déjà faites ! La province d'Afrique était très-riche et très-prospère, si l'on s'en rapporte au témoignage des auteurs latins. Nous savons d'ailleurs qu'elle versait des sommes importantes

au trésor de l'Empire et fournissait à Rome d'énormes quantités de blé. N'esUI pas présumable que ces villes privilégiées , enrichies depuis des siècles par le commerce et une agriculture florissante, riva* lisaient de luxe et de beauté avec les cités italiennes, et demandaient comme elles aux artistes en renom de les parer et de les embellir?

Mahdia est un des centres archéologiques les plus intéressants de la Régence.

Sellecla, à douze kilomètres au sud, Thysdrus à Touest, Thapsus au nord, l'entourent d'une ceinture de ruines. Qu'était-elle elle-même dans l'antiquité ? Les archéologues ne le savent pas au juste. Les uns y voient Aphrodisium, d'autres la ville de Zella, citée par Hirtius. Ce qui est probable, c'est que la pointe de la côte où s'élève la moderne Mahdia, a toujours été un centre de population. Le beau port d'origine phénicienne, dont les quais assez

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bien conservés dessinent la forme quadrangulaire y les tombes nombreuses et les magnifiques citernes à plusieurs étages qui se trouvent à la pointe du promontoire l'attestent; la vaste nécropole que nous avons eu la bonne fortune de signaler les premiers, confirme cette façon devoir.

Cette nécropole se trouve sur une colline de tuf qui court parallèlement à la mer, à cinq ou six kilomètres des remparts de la ville. Les tombes, qui ont un caractère archaïque très-particulier, sont dans un parfait état de conservation et forment quelque chose à part parmi leurs pareilles de Garthage, de Sousse et d'ailleurs.

M. Renan les assimile à celles d'Aradus en Syrie. Elles sont entièrement creusées dans le roc, et se composent d'un puits rectangulaire et d'une chambre sépulcrale.

On descend par un escalier de six ou huit marches, et, par une petite porte d'une hauteur de soixante centimètres environ.

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fermée par une grosse dalle qui s'encastre dans une rainure, on pénètre dans la chambre mortuaire. Là, sur deux lits de pierre séparés par un étroit couloir, sont étendus, les pieds du côté de la porte, les squelettes, entourés de petits ustensiles disposés par les soins pieux des parents ; dans le fond, quelquefois sur les côtés, deux ou trois niches pratiquées dans la paroi abritent les lampes qui brûlaient en l'honneur du mort. Aujourd'hui les puits se dissimulent sous la (erre qui les remplit; on les distingue vite cependant avec un peu d'habitude, car leur orientation est toujours la même. Malheureusement toutes ces tombes qui sont creusées sur le même modèle et recouvrent un espace de cinq à six kilomètres d'étendue, ont été violées et à peu près dépouillées par les chercheurs de trésors de tout ce qu'elles contenaient.

Mais pour si grand qu'il soit, l'intérêt

HAHDIA. 133

de ces monuments souterrains est dépassé par celui qu'inspirent les célèbres ruines de l'amphithéâtre d'El-Djem. Elles s'élèvent à trente-cinq kilomètres de Mahdia, et dressent leur grande masse colorée dans une vaste plaine. De dimensions grandioses, elles produisent d'autant plus d'effet que la ville arabe, qui se dissimule à son ombre comme une fourmilière au pied d'une montagne, a un aspect absolument misérable. Quel contraste entre le génie des deux peuples qui se sont succédé sur le même lieu, et comme il est difficile, en présence de cette impuissance architecturale, qui se montre ici réfractaire à toute influence, de ne pas être de l'avis de ceux qui prétendent que les Arabes n'ont eu qu une très-mince part dans la création du style qui porte leur nom! I^ moitié de l'édifice est encore en bon état; l'autre est presque entièrement détruite, sauf quelques pans de murs qui

134 DE PALERHE A TUNIS.

ont l'aspect pittoresque de toute ligne imprévue. Les deux diamètres deTellipse extérieure mesurent 429 et 368 pieds anglais; Tarène, qui est aujourd'hui remplie de décombres et presque comblée, a 256 pieds delongueuret 1 00 de largeur; quant à la hauteur de Tamphithéâtre, elle est de 98 pieds. Des artisans taillandiers, forgerons, voire même des médecins ara* bes, se sont ménagé des tanières dans les arceaux extérieurs de la partie méridionale. Le monument est surtout beau par sa masse et éveille dans l'esprit le souvenir du Colisée de Rome ; mais Tornementation en est lourde et d*un mauvais style; les colonnes d'ordre composite du premier et du troisième étage,et celles d'ordre corinthien du deuxième, sont d'une époque de décadence. L'édiSce d'ailleurs n'a jamais été terminé, à en juger par certains motifs de sculpture encore inachevés. A travers les crevasses et les éboule-

fia

HAHDIA. 135

ments des voûtes, nous nous hissons jusqu'aux premières galeries, pour mieux voir les fameuses inscriptions berbères, qui datent peut-être de Tépoque où le monument avait été transformé en forteresse, au temps de Kahena, Théroïne berbère. Depuis le jour où M. Tissot les a le premier signalées, elles exercent la sagacité des savants; les uns y voient un dialecte hébreu, les autres du berbère, d'autres, plus ingénieux que prudents, des dessins tracés au hasard pour essayer la pointe d'un couteau.

L'amphithéâtre est tout ce qui reste de l'ancienne Thysdrus; l'emplacement de la cité, où les acclamations de la foule et de l'armée saluèrent les deux Gordien empereurs, est aujourd'hui livré à la culture ; on a découvert cependant récemment un chapiteau en marbre blanc d'un beau travail, dont les proportions colossales rappellent ceux de Sélinonte; il n'est proba-

blement pas seul de son espèce et doit avoir appartenu à quelque superbe édifice, aujourd'hui disparu.

Au retour, nousavonsplaisir à regarder de nombreuses bandes d'Arabes qui sont dans les champs; la moisson est superbe et ondoie avec des reflets dorés; les hommes, avec leur petite faucille, coupent les tiges de blé une à une; les femmes, d'un port superbe et d'un type à faire croire que du sang romain coule dans leurs veines, sont occupées à lier les gerbes. Le soleil descend déjà à Thorizon ; les ombres s'allongent; les montagnes prennent une teinte vaporeuse et perdent leur contour.

C'est un tableau charmant qui, dans sa saveur campagnarde et sa fine tonalité^ nous fait songer à la poétique figure de Ruth.

Il est tard déjà quand nous rentrons à Mahdia; mais la nuit n'a rien de sombre et de lugubre sous ces latitudes lumineuses. Al travers ses voiles fins et Irans-

parents, les étoiles brillent au firmament comme des clous d'or. Nous nous arrêtons un instant à la porte de la ville pour faire reposer nos chevaux, puis nous entrons au galop sous la voùle sonore du vieux donjon qui la défend. La cité dort, plongée dans le silence; quelques rayons lumineux, filtrante travers des ais de porte mal joints, trahissentseuls encore la présence de quelques Arabes attardés dans la muette contemplation de la fumée de leurs chiboucks.

Mahdia est coquettement assise sur un joli promontoire et se mire de tous côtés dans les flots bleus de la mer.

Fondée par un mahdi fatimite qui lui donna son nom de Mahdia, chantée par les historiens et géographes arabes EN Bekri, Edrisi, qui ne tarissent pas d'éloges sur sa beauté; choisie par les Espagnols pour centre de leurs possessions africaines,

et surnommée par eux Africa à cause de son importance, elle est aujourd'hui bien déchue! Les bazars splendides, les palais, les baius superbes qui faisaient son orgueil ont disparu. Des murailles massives qui jadis l'entouraient, les soldats do Charles- Quint n'ont laissé debout que quelques pans pittoresques contre lesquels la mer s'acharne encore. La population, réduite à 9,000 âmes, s'est retirée dans un pli de terrain, entre ce qui reste des anciennes fortifications et les collines qui portent les citadelles. Après avoir été l'un des boulevards de l'Islam, la rivale de Kairouan et de Tunis, Mahdia n'est plus qu'une petite ville de province sans grande importance, et qui ne doit plus qu'à la fertilité de ses environs et à ses eaux poissonneuses de tenir une place honorable parmi les villes tunisiennes. L'air y est sain ; la brise marine circulant librement par les brèches des murailles, ra-

fraicbitratmosphère etcbasseles miasmes.

Les maladies sont si rares que le corps d'occupation n'a perdu que sept hommes pendant son séjour. La vie est facile et peu coûteuse.

La population musulmane vit du produit de ses oliviers, dont les bois magnifiques vont se réunir vers le nord à ceux de Monastir et de Sousse. Les Israélites, les Maltais, les Français et les Italiens, qui sont au nombre de douze à treize cents, s'occupent d'industrie, de commerce et de pèche. Chaque année, au printemps, des centaines de barques siciliennes viennent pour leur compte pêcher la sardine qui est très-abondante sur ces côtes, et est ensuite salée et expédiée en Grèce et en Dalmatie.

Quant au caractère des habitants, il frappe par sa bonhomie.

Comme tous les gens qui ont trop d'intérêts sur terre pour se préoccuper de ceux du ciel, les musulmans de Mahdia ne sont

pas fanatiques. En 1881 ils se sont tenus fort tranquilles et n*ont eu garde d'imiter leurs compatriotes de Sfax. Cette attitude passive dans laquelle il entrait quelque calcul, ne va pas cependant jusqu'à la sympathie. On raconte qu'au moment de l'évacuation de la ville par nos troupes, les Arabes se sont rendus en procession solennelle au marabout voisin pour remercier Allah. Mais cette démonstration ne lire pas à conséquence. L'indigène du Sahel est au fond calme et paisible ; son humeur est presque bourgeoise, son caractère est amolli. Il n'aime pas les aventures. Gros et gras, à la face rubiconde et pleine, il n'a rien de celte grande allure et de cette tournure martiale qui distinguent les Bédouins. Il préfère la mule docile, la voiture quand il le peut, au coursier hennissant du désert, et prise plus les charmes et les avantages de la vie civilisée que les fatigues du combat. Aussi a-t-il

un air débonnaire qui prête pea aux descriptions romanesques et aux croquis enlevés. Mais ce qu'il perd par son manque de pittoresque, il le regagne aux yeux de l'administrateur par sa remarquable facilité à se laisser gouverner. Après une ser* vitude séculaire qui a brisé tous les ressorts de son caractère, il n'est plus capable de révolte, et après tant de siècles de rapports commerciaux avec les Européens, il s'est tellement imprégné de leurs idées et de leurs mœurs, qu'elles n'ont plus rien qui l'effarouche.

Pour continuer notre voyage, nous faisons marché avec un Maltais qui promet de nous conduire en une journée à Monastir, en passant par les ruines de Thap- 8US et de Lemta. La route n'existe pas ; nous courons d'abord à travers des bois

d'oliviers, franchissant fondrières et ravins ; puis nous suivons le bord de la mer.

Toute trace de piste a complètement disparu; la grève est parsemée d'énormes rochers et coupée de torrents desséchés; mais aucun obstacle ne saurait arrêter un cocher tunisien I Avec une dextérité et un coup d'œil à rendre jaloux Automédon lui-même, notre Maltais conduit sa calèche au milieu d'un dédale de pierres et de trous ; il mesure à l'avance la place nécessaire au passage de nos quatre roues, pousse son attelage, l'arrête tout à coup, se retourne sur place, descend dans la mer, gravit un talus escarpé et va toujours de l'avant. Enfin, après six heures d'émotions désagréables, nous arrivons sains et saufs à Thapsus, où nous voyons quelques citernes, les restes d'une ancienne jetée, des fragments de colonnes et des débiis innombrables de marbres et de poteries.

Monastir, )0 mai 18S4.

Si la vue d'une ville arabe sous un ciel éclatant, avec la mer pour cadre et une couronne de murailles resplendissanteSy n'a rien qui vous lasse et vous fatigue, par contre, Tuniformité de ces aspects prête peu à des descriptions variées, et le mieux qu'il y ail à faire est de passer outre pour éviter d'ennuyeuses redites.

Nous entrerons donc à Monastir sans nous arrêter pour admirer la physionomie sarrasine de cette petite ville, dont les minarets ornés de faïences coloriées rappellent ceux de Tolède et l'arrivée des Maures andalous en Afrique, et nous irons sans

144 DE PALERHE A TUNIS.

retard prendre gîte chez le consul de France, qui nous reçoit avec la plus charmante cordialité.

Monastir est une petite ville très-propre et très-coquette, dont les rues macadamisées et bien entretenues font un étrange contraste avec celles des cités arabes dont on peut dire en général : a De loin c'est quelque chose, et de près ce n'est rien. »

De magnifiques bois d'oliviers, à tra- ^ " ' vers lesquels courent des routes, l'enveloppent d'un demi-cercle d'ombre et de fraîcheur. La corde de l'arc est formée par les flots azurés d'une mer qui vient battre le pied des murailles. De leurs créneaux qui surplombent l'abtme, l'œil embrasse un horizon d'eau et de verdure. A cent mèlres du rivage, trois Ilots d'un beau ton d'ocre rouge servent de refuge et d'asile aux pécheurs de l'endroit; dans le lointain, les maisons de Sousse rayent de blanc le bleu foncé ducieh

La population est d'environ 7, 500 âmes :

6,541 musulmans, 600 Israélites, 300 protégés italiens, 150 Maltais et 109 Français. Les indigènes sont d'un caractère affable, d'une humeur douce et facile, et vivent paisiblement du produit de leurs oliviers. Les Européens et les Israélites trafiquent et font du négoce. L'huile est le principal article de leur commerce. Ils en exportent pour près de 1,600,000 fr.

par an et en expédieraient bien davantage si les procédés de fabrication étaient meilleurs. Malheureusement, ici comme partout ailleurs sur la côte, les agriculteurs perdent la majeure partie de leurs bénéfices par leur inintelligence et leur routine; Thuile qu'ils fabriquent est de mauvaise qualité et se vend mal sur les marchés d'Italie et de Marseille. Le pays cependant est si fertile que les habitants de Monastir passent pour fort riches et possèdent des fortunes de plusieurs mil-

lions. Ou s'en aperçoit à certains jours.

Pendant notre séjour, il n'est bruit dans Monastir que des fêtes splendides qui viennent d'être données à l'occasion du mariage d'une jeune musulmane et des sommes considérables qu'elles ont coûté. Notre hôte nous en fait une description très-imagée et nous parle avec détail de ces festins pantagruéliques si chers aux estomacs arabes et dignes des noces de Cana. Les préparatifs durent des semaines. Longtemps à l'avance, les femmes sont occupées à cuire des friandises et des gâteaux; les hommes, à courir les bazars de Tunis et de Sousse pour acheter les trousseaux des fiancés, les tuniques de gala , les chemises brodées d'or, les accessoires de la fête; les plus fameuses danseuses de la Régence sont appelées et organisées en corps de ballet.

Le jour de la cérémonie, toute la ville est en liesse. Les amies de la mariée viennent

dès le malin la complimenter. Elles circulent sons les arcades des cours intérieures, tandis que de belles négresses apportent des rafraîchissements et des confitures, et que les danseuses, revêtues des plus riches costumes et de vestes de brocart, charment la foule par leurs danses rhythmées.

Quant à la fiancée, revêtue de ses plus beaux atours, debout, immobile, comme enchâssée entre deux esclaves qui portent des candélabres d'argent, elle attend, au fond d'une salle richement décorée, qu'on vienne la chercher pour la mener dans la demeure de l'époux. Lui, pendant ce temps, précédé de torches et de flambeaux, au milieu d'une foule de parents et d'amis, parcourt la ville d'un pas solennel. Des musiciens jouent de la flûte et du tambourin, et leurs sons joyeux annoncent l'arrivée du cortège et rappellent aux débiteurs attardés que l'heure de s'acquitter est venue.

Enfin y le dénoûment approche. La fiancée, escortée de, toute sa famille, arrive devant la porte ouverte de sa nouvelle demeure ; elle s'arrête un instant, puis, rapide comme Téclair, jette un œuf pour conjurer le mauvais sort et se précipite dans l'intérieur, tandis que le bruit des fanfares, qui devient de plus en plus distinct, annonce l'approche de l'époux.

Il apparaît.

Ses frères frappent à coups redoublés pour fendre la foule et lui ouvrir un passage; les parents de la mariée se retirent, et la porte se referme. Dans la rue, cependant, on entend jusqu'au matin comme un bruit de voix étouffées : c'est le babil des femmes qui attendent

Pour occuper nos loisirs, nous allons chez le khalifa, beau vieillard à barbe blanche, qui nous reçoit avec cette cour-

toisie de manières et celte élégance de bon ton qui distinguent Tarislocratie arabe; puis nous visitons Técole française.

Rien n'est plus digne d'intérêt en Tunisie que son œuvre, car rien ne peut aider autant à la fusion des races diverses.

' A notre arrivée dans la Régence, nous nous sommes trouvés en présence des indigènes, des Maltais, des Italiens, et la question s'est posée dès la première heure.

Les Arabes, après quelques tentatives d'insurrection, n'ont pas été longs à accepter le fait accompli, et leur opposition est tombée du jour où nos succès militaires ont mis fin aux intrigues du Bardo ; les Maltais, qui sont avant tout catholiques et se laissent facilement diriger par leurs curés, se sont vite ralliés à un régime qui d'abord s'est personnifié, à leurs yeux, dans la personne d'un prince de l'Église; les Italiens seuls ont fait et font encore une opposition systématique.

Ayant conscience de Timportance numérique de leur colonie , qui est de 20,000 âmes à Tunis, de la valeur de la Tunisie, au point de vue politique et commercial, ils caressaient depuis trop longtemps le rêve de s'emparer du pays, pour ne pas s'être sentis mortifiés par notre prise de possession. Au moment du traité de Kassar-Saïd, ce fut une explosion de colère et de rage dans la Régence et dans la Péninsule. L*apaisement depuis lors s'est fait peu à peu dans les esprits. Les chimères d'autrefois ne sont pourtant pas abandonnées, et la guerre, sourde ou ouverte, qui se poursuit encore aujourd'hui dans la presse et sur le terrain des écoles, prouve bien que le feu couve toujours sous la cendre.

Les Italiens d'ailleurs ne nous aiment pas, et la question de Tunis n'a été qu'une étincelle qui a fait éclater un incendie préparé de longue date. Pendant long-

temps nous avons cru en France à leur reconnaissance. Aujourd'hui, nous savons à quoi nous en tenir. Dès 1859, nos voir sins du sud-est s'étaient promis d'étonner le monde par leur ingratitude, et ils ont tenu parole.

Impatients de se signaler par quelque action retentissante, hantés du cauchemar de faire de la Méditerranée un lac italien, ils ne voient en nous qu'un peuple rival qu'il faut supprimer ou amoindrir, en lui arrachant quelques lambeaux de son territoire national ou bien ses possessions africaines. Avec un pareil voisinage, la présence d'une colonie italienne qui s'accrott chaque jour à cause de la proximité de son pays d'origine, peut devenir un péril qu'il faut conjurer à tout prix. C'est certainement l'affaire du gouvernement français ; mais à côté de lui, l'école a une tâche à remplir, car en propageant notre langue, en réunissant sur les mêmes bancs des I(a-

152 DE PALERME A TUMS.

liens, des Maltais, dis Français, elle favorise Tassimilation et contribue à asseoir notre conquête sur une base solide.

Celle de Monastir est une des mieux tenues de la Régence. Installée dans une maison mauresque où la lumière pénètre à profusion, elle est dirigée par trois Sœurs de Saint- Joseph. Les classes sont propres et ornées de tableaux de l'histoire de France et de cartes de géographie. Les enfants, vêtus à l'européenne, sauf les Israélites, dont les blouses jaunes ou bleues amusent le regard, apprennent à lire, à écrire et à compter.

Quels progrès accomplis depuis dix-huit mois! Lors de mon premier voyage, je n'avais vu trop souvent sur la côte que des écoles exiguës, des classes nues, des élèves récalcitrants. Aujourd'hui, toutes les améliorations désirables ont été réalisées, et l'esprit public lui-même est tout à fait changé. Tel qui jadis ne voulait pas

apprendre le français s'efforce maintenant de rattraper le temps perdu, depuis qu'il ne met plus en doute la durée du nouveau régime. Il n'est pas jusqu'aux protégés italiens eux-mêmes qui ne se laissent gagner par le mouvement. A Monastir, comme partout ailleurs sur la côte, ils appartiennent aux communautés juives, qui en principe ne peuvent être mal disposées pour nous. Quel progrès si, par l'école, nous parvenions à les enrôler sous notre drapeau ! La chose est loin d'être impossible. Il suffirait de mettre nos futurs établissements d'instruction sous la protection de la synagogue et de son autorité religieuse. D'ailleurs, ces Orientaux n'ont pas une grande ténacité dans le caractère ; ils prennent le vent et se mettent du côté du manche. Tel qui était il y a deux ans l'adversaire passionné de la France, hésite maintenant à faire de l'opposition systématique. I^s* cœurs ne sont sans doute

pas tous gagnés ; mais les volontés sont enchaînées d'abord, entraînées ensuite par le prestige qui accompagne toutes les causes victorieuses, et un mouvement se dessine qui gagne et emporte tout le monde.

Sousse, 22 mai.

Le lendemain 9 au grand ébahissement des Arabes, nous faisons notre entrée à Sousse dans le carrosse de gala du khalifa de Monastir. Voici pourquoi : les cochers maltais, qni sont incomparables dans Tart de conduire, ne sont pas toujours d'une humeur accommodante. Celui qui s'esl engagé à nous mener à Sousse refuse, au moment de partir, sous prétexte que nos quatre-vingts kilogrammes de bagages sont trop lourds pour ses quatre chevaux. Le procédé nous fâche, et nous en prenons de l'humeur, mais que faire? Il ne nous reste qu'à aller la distance de vingt-trois kilo-

mètres à bourriquet, ou à demander au khalifa sa voiture. Notre choix est vite fait, et nous partons. Mais autre trait de mœurs à noter : après quelques kilomètres d'un chemin pénible, sablonneux , malaisé, notre cocher, estimant sans doute qu'il ne convient pas aux chevaux du khalifa de peiner de la sorte, avise un paysan arabe qui pousse devant lui une monture portant une forte charge de paille. Il le hèle, le fait arrêter, culbute la paille à terre, s'empare de l'animal, l'attelle avec un harnais de réserve et repartau galop, laissant le pauvre diable ahuri et déconfit.

La route qu'on nous a tant vantée ne répond pas à notre attente; il est midi, d'ailleurs, et la chaleur est accablante.

Enfin, derrière les palmiers d'une petite oasis, on voit bientôt les terrasses des maisons de Sousse, qui nous apparaît comme un manteau blanc étendu sur la colline, entre le ciel et la mer. Qu'elle

est jolie dans son écrin d'azur! Sous les rayoDs du soleil qui Tinonde, elle brille de mille feux comme un diamant taillé, et dans la mer qui la baigne, ses murailles éblouissantes propagent son éclat. Du côté de la mer, le coup d'œiln est pas moins féerique, surtout à Theure où les maisons étagées scintillent au soleil levant, comme autant de palais mauresques illuminés encore des fêtes de la nuit.

Mais tout cela n'est qu'un décor : la réalité ne répond guère aux apparences.

Dès les premiers pas, le rêve s'envole, et la puanteur des rues sales et poudreuses vous gâte l'impression première, car le pittoresque a ses exigences, et le cachet s'achète. Sousse paye de la commodité et de la santé de ses habitants son aspect enchanteur. Un jour, sans doute, elle aura ses boulevards et ses quinconces; mais elle n'aura plus ses murailles crénelées et ses portes ogivales encadrant un bout de

mer. Les hôtels seront dans le goût moderne, mais où seront sa physionomie originale et son charme séducteur?

Sousse est la seconde ville de la régence : elle le doit à son commerce qui s'élève à dix millions par an, au caractère actif d'une population qui est de quinze mille âmes, et à la richesse de ses environs.

Les oliviers font sa fortune. La terre d'ailleurs est très-féconde dans toute cette partie de la Tunisie, et les récoltes, quand les pluies hivernales ont été abondantes, sont d'une richesse à justifier tout ce qui en a été dit dans l'antiquité. La fécondité de la Byzacène était alors un article de foi : les historiens et les poètes grecs ou latins, chaque fois qu'ils en parlent, vantent ces terres grasses qui rendent 1 00 pour 1 .

La province d'Afrique subvenait d'ailleurs dans une large mesure, et en plus grande proportion que l'Egypte, aux. be-

soins de l'Italie, et nourrissait sur son propre sol une population considérable qu'il est peut-être difficile d'évaluer, mais qui certainement ne laissait pas que d'être très-importante. Garlhage commandait à trois cents villes libyques; et aux premiers siècles de l'Église, la Byzacène comptait cent vingt-huit évêchés ; il est vrai que le mot n'avait point alors la signification qu'il a de nos jours, et que le diocèse ne répondait pas sans doute à l'idée que nous nous en faisons.

Quelle était la cause de cette force de production? Etait-ce un climat plus humide, des sources plus nombreuses, des pluies tombant avec plus d'abondance?

Rien n'est moins certain. La quantité d'eau qui tombe aujourd'hui dans la Régence est de douze cents millimètres, et les textes anciens ne manquent point qui prouvent qu'il devait en être ainsi autrefois. Jadis Salluste disait de l'Afrique : Ager fru-

160 DE PALERMB A TUNIS.

gum fertilis^ arbori infecundus, cœlo terraquepenuria aquarum. Entre tant d'autres, saint Augustin parlait aussi de ces campagnes fertiles, produisant du blé en abondance, mais sèches et déboisées, et Gassiodore vantait la sagesse des lois que les Africains s'étaient données, pro locorum siccitate^ pour réglementer l'irrigation.

Nous savons aussi que lorsque l'empereur Adrien vint en Afrique, il y avait cinq ans qu'il n'avait pas plu dans toute la province. D'ailleurs, la quantité innombrable de citernes que l'on retrouve encore éparses sur le sol tunisien, prouve bien que le régime des eaux n'a pas varié depuis dix-huit siècles, et que les Romains, tout comme les Arabes, étaient obligés de construire d'immenses réservoirs pour remédier à la sécheresse du climat.

La grande fertilité du pays tenait donc aux connaissances théoriques des paysans

SODSSE. 161

africains et à un travail opiniâtre. Magou, le père de ragriculture, dont l'ouvrage traduit en latin sur les ordres du sénat ronnain devint le code de la science agronomique, était Carthaginois, et de nos jours, l'exemple de ce que les Maltais peuvent faire produire à leur rocher désolé prouve bien l'aptitude agricole de cette race qui peuplait le nord de l'Afrique et les îles adjacentes. Plus tard, sous l'action des guerres incessantes qui désolèrent le pays après la chute de Carthage, et des invasions qui le saccagèrent, les paysans désertèrent les campagnes et désapprirent les sages préceptes de leurs ancêtres. Puis vinrent les Arabes, et l'agriculture, ruinée par l'incendie des forêts qui couvraient jadis le littoral depuis Tripoli jusqu'à Tanger, et l'envahissement des sables et de la mer, dépérit encore davantage. De nos jours, l'inintelligente administration du pouvoir beylical, appli-

162 DE PALERMB A TUNIS.

quant à rebours les préceptes de Téconomie politique, empêchant l'exportation par un régime de droits prohibilifs, a mis le comble à cet élat de pénurie et de misère. Mais ces terres tunisiennes sont si prodigieusement fertiles qu'il suffira de quelques années de paix^ de tranquillité et de justice pour rendre à ce pays tout son ressort. N'ai-je pas vu déjà cette année à El- Djem, à Kairouan, sur toute la côte, dans la vallée de la Medjerdah, près des ruines d'Uiique, comme à Beja et Souk-el-Arba, des blés de deux mètres ondoyer au soleil sur des espaces infinis? Et ces récoltes admirables, et ces moissons nourries par une sève abondante offraient un tel spectacle, que je doute presque que les immenses plaines de la Beauce puissent en donner un pareil.

Protégée des vents chauds par ses bois d'oliviers dont l'ombre fine et vaporeuse abrite tant de riches villages, la ville mo-

derne de Sonsse a succédé à Tanciennc Hadrumète, mais sans garder aucun des monuments qui décoraient cette riche et puissante cité. Le sol renferme pourtant des choses curieuses; chaque jour on découvre des mosaïques, des chambres sépulcrales, des vases et des coupes antiques; malheureusement, personne ne recueille ces débris du passé; ils sont dispersés à tous les vents suivant la cupidité des fouilleurs. En mai dernier, des terrassiers italiens ont mis à jour des tombes remplies d'urnes phéniciennes couvertes d'inscriptions; il eût été intéressant de prendre croquis des unes et copie des autres; mais personne n'ayant mission de surveiller les fouilles, les tombes ont été recomblées, enterrées sous une épaisse couche de terre, et les objets trouvés vendus à tout venant.

Il existe bien un règlement fait à la résidence , qui ordonne d'excellentes

choses en vue de conserver à la Tunisie les curiosités qu'elle renferme; mais ce règlement reste lettre morte, personne n'ayant charge de l'appliquer, et les plus magnifiques monuments, comme l'aqueduc d'Adrien, servent encore aujourd'hui de carrière aux entrepreneurs chargés d'empierrer les routes ^

^ Il n'en sera plus ainsi à Tavenir, un ancien élève de Técole de Rome venant d'être nommé aux fonctions d'inspecteur et de conservateur des antiquités tunisiennes.

Kairouan, 24 mai.

Décidément Kairouan produit une impression plus grande à la fin de Tété.

Alors la plaine immense, brûlée par le soleil, d'un ton uniformément fauve et bistré, ajoute au caractère grandiose et solennel de la cité sainte, dressant fièrement ses minarets et ses coupoles; cette solitude silencieuse et désolée qui l'entoure et la défend augmente son prestige.

Dans la vaste étendue où rien ne germe et ne vit, sous la lumière éblouissante du ciel, Kairouan s'épanouit dans toute sa majesté et symbolise, dans sa vigoureuse unité, la véritable métropole de l'Islam.

Au printemps^ elle n éveille plus la même impression de grandeur. Couchée mollement sur un tapis de verdure, tissé par les herbes grasses et touffues que les rosées d'avril ont gonflées, elle n'est plus aussi bien l'image de cette foi passionnément ardente qui se suffit à elle-même et semble s'être réfugiée dans le désert pour échapper auK séductions du monde.

En mai, en effet, les campagnes environnantes sont fort belles; les foins, fraîchement coupés, y répandent l'enivrante senteur de leurs parfums délicieux ; comme des fusées, tes blés éclatent en épis énormes; sous l'effet du soleil, après les pluies d'hiver, le sol fermente, les plantes se gorgent de suc, la sève déborde de toutes parts; c'est l'image de la vie, mais sans ce cachet de simplicité sévère qui convenait si bien à la cité religieuse.

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