BIZERTE
légumes, blé, huile et raisin. Les Arabes de la campagne, parmi lesquels il y a, dit-on, 1 8,000 Kabyles réfugiés, sont passionnément attachés à la terre et la cultivent avec amour. Quant au lac, très-poissonneux, qui fait le grand intérêt de la ville, il n'est séparé de la mer que par un petit bourrelet de sable large de 200 mètres. Dès le début il a une profondeur de 1 mètres, et s'enfonce dans l'intérieur des terres, derrière des collines boisées qui en dérobent la vue. Quand il sera mis en communication avec la mer, il formera à peu de frais le plus beau port de l'Afrique française, et acquerra une importance exceptionnelle comme port militaire et station navale, car il sera le seul de son espèce dans toutes nos possessions africaines, tiendra en respect la Sicile et commandera le chenal par où passent les navires qui traversent la Méditerranée.
Aio-Draham, 15 juin.
Notre voyage est terminé, et, par ane dernière visite à Beja, notre programme à peu près rempli. Il ne nous reste qu'à prendre le chemin du retour. Nous le faisons en traversant la Kroumirie, ce pays de forêts vierges et de végélalion septentrionale, dont ceux qui l'ont parcouru parlent avec enthousiasme. Quel plaisir pour nous, après les grandes plaines dénur dées et les plages sablonneuses, de faire courir le regard sur des pentes gazonnées, ombragées d'arbres gigantesques, et d'entendre le murmure des fontaines et le fracas des torrents !
Nous quittons la voie ferrée à Souk-el- Arba, sur le chemin de fer de Ghardiniaou.
La station est en train de devenir une ville. Le génie militaire y a construit des magasins et des casernes, fait des plantations d'eucalyptus, amené les eaux de la source qui alimentait Tantique Regina et jeté les premiers fondements d'un centre de population qui sera bientôt le grand marché des produits de la Kroumirie et de la région du Kef.
La route d'Aïn-Draham est bonne; mais nos chevaux sont des haridelles eflBanquéesy et malgré la façon dont se démène notre cocher, nous n'arrivons que tard dans la soirée. Le pays parcouru est intéressant par la variété de ses aspects; d'abord la plaine de la Medjerdah, couverte de moissons, ensuite des plis de terrains boisés et des pâturages où les vaches ruminent à l'ombre d'un laurier-rose, puis des collines de broussailles et de lentis-
ques ; enfin à 500 ou 600 mètres d'altitude les forêts et les bois. Ils sont incomparables : des chènes-zendy des chênes verts, des chênes-liéges, des frênes, des hêtres, forment au-dessus de nos têtes des dômes de verdure que le soleil ne pénètre pas. Â leurs pieds, des fougères- vigoureuses étalent en éventail leur feuillage, et des ruisseaux d'eaux vives tombent en cascade de racine en racine ; d'énormes ravins creusés dans le flanc des montagnes descendent à pic jusqu'au fond des vallées; de leurs pentes tapissées de mousse, partent, droits comme des piliers de cathédrale, des troncs lisses, gigantesques, dont les bras chargés de feuillage se réunissent en forme de voûte gothique; c'est le pays de montagnes de moyenne grandeur où toutes les rugosités et les aspérités disparaissent sous un tapis de fleurs; point d'entaille béante, de murailles de rochers, de déchirures ef-
frayantes; les contours passent les uns dans les autres, et l'ensemble a quelque chose de doux et de suave, baigné de lumière et de fraîcheur. La mer ajoute au charme du pays; on la voit du col d'Aïn- Draham étendre à l'infini ses couleurs d'opale ou de saphir, suivant l'état du ciel. Son voisinage explique le climat septentrional de ce lieu de délices. Les vapeurs arrêtées par les crêtes les plus élevées, hautes de 1 ,000 à 1 ,200 mètres, se condensent puis se résolvent en pluies abondantes et en giboulées printanières.
Même en juin, des nuages gras et pleins d'humidité courent le long des pentes; à chaque instant ils se fendent et déversent leur trop-plein que le soleil se hâte d'essuyer ; c'est une lutte entre les deux éléments, mais une lutte féconde d'où la terre sort plus radieuse et plus parée.
Aïn-Draham est sur le col même de la montagne et domine tout le pays qui s'é-
tend du côté de la Galle et de Tabarca, comme vers l'intérieur; il y a trois ans ce n'était qu'une simple appellation géographique, aujourd'hui c'est tout un village qui s'étage avec son église, sa petite école de campagne, et montre ses toits rouges sur un fond de prairies.
En face, à 1 ,500 mètres à vol d'oiseau et à 4 ou 5 kilomètres à cheval, brille sur un large promontoire qui s'avance dans la vallée et la ferme presque, le marabout de Sidi-Abdallah, célèbre dans la dernière campagne pour avoir été le centre de résistance dans le pays. Aujourd'hui, les cris de guerre n'ont plus d'écho dans ces paisibles vallées, et le marabout retentit du bruit des cymbales et des fifres; c'est la fête du saint. Sur le large plateau on voit étinceler les tentes blanches des Arabes et s'agiter leurs masses confuses. Les ofiiciers de la garnison s'y rendent en troupe et nous invitent à les accompagner. Excel-
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lente occasion pour visiter ce lieu fameux et voir ces hommes auxquels on a fait une si méchante réputation : nous n'avons garde de la manquer. Nous sommes quarante environ, marchant à la file indienne dans un sentier abrupt et rapide qui descend dans le fond de la vallée, traversant torrents et clairières. Le pays frais et pittoresque est plein de grâce bucolique; les vaches nous regardent avec des yeux étonnés; les tintements de leurs clochettes se mêlent au hennissement des chevaux; le feuillage des vignes sauvages fait des guirlandes qui nous marquent la ronte.
A notre arrivée, le cheik nous reçoit dans sa tente. Elle est vaste, spacieuse, un peu en arrière des autres, et domine Tespace où vont se dérouler les péripéties de la fantasia; à Tintérieur, de beaux tapis et des coussins sont disposés pour les hôtes de distinction; le café est servi, et la fête commence. Aux premiers sons des fifres
et des tambours, les tribus arrivent et font cercle. Suivant leur coutume, les hommes se mélangent sans distinction de rang et de forlune, et des pouilleux s'assoient au milieu des chefs. Tous ces genslà ont une physionomie superbe; ils sont généralementbronzés, quelques-uns même d'un brun foncé tirant sur le noir; ils ont les lèvres épaisses, le menton et la mâchoire forts, quelque chose d'égyptien dans la physionomie. Ce sont évidemment des Berbères plus ou moins arabisés, des descendants de ces Kushites qui ont couvert à un moment donné tout le nord de l'Afrique, depuis la vallée du Nil jusqu'au Niger et aux îles Canaries.
Le signal est donné. Ce n'est pas la fantasia, la course folle, désordonnée, échevelée, d'un peloton de cavaliers courant bride abattue pendant que la poudre parle.
Le spectacle a quelque chose de plus retenu et tient des exercices du manège. Un
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bon cavalier vêtu de couleurs voyantes, monté sur un cheval caparaçonné, fait son entrée dans le cercle des curieux. Trois joueurs de flûtes et de tambourins se placent devant la bêle et reculent devant elle en marquant la cadence au son de leurs instruments. Sous l'éperon qui laboure ses flancs, et entraîné par cette musique étrange, l'animal, docile comme un cheval de cirque, exécute les exercices de haute école -et de voltige. Les spectateurs sont immobiles et muets; aucune manifestation d'approbation extérieure ne trahit l'intérêt qu'ils prennent à la fête, même lorsque le cavalier, se retenant à la crinière de son coursier lancé bride abattue, se penche jusqu'à terre pour ramasser un mouchoir.
Pendant ce temps, les femmes et les jeunes filles se tiennent à l'écart; les unes restent groupées autour du marabout et babillent, les autres plus jeunes, errant dans la foule avec des airs moitié effarou-
chés, moitié coquets» nous montrent des visages pleins de type et de caractère.
D'Aïn-Draham à la Calle, la route jusqu'au delà de la frontière est encore plus belle que sur le versant méridional; les grands bois descendent jusqu'au fond de la vallée et ne garnissent plus seulement les crêtes; les gorges prennent quelque chose de pittoresque et de sauvage; un torrent impétueux mugit dans le bas, à travers des quartiers de roches et des arbres renversés ; le pays a la réputation d'être encore l'asile des fauves et semble la mériter.
A mi-chemin, les forêts s'éclaircissent ; les futaies sont moins hautes, la végétation n'a plus le même vert intense qui, làhaut, rappelait les falaises les plus verdoyantes de la Bretagne ; le sol assèche.
Une fois la frontière franchie, nous retombons en Afrique, mais dans l'Afrique
fécondée par un labeur de cinquante ans, et nous ne voyons plus que riches campagnes cultivées, traversées d'excellentes routes, parsemées de bouquets d'arbres et couvertes de fermes et d'usines.
A mesure que nous avançons, l'impression de vie active et laborieuse qui s'épanouit en richesses de toutes sortes, s'accentue. La Galle nous charme par ses airs de jolie ville propre et coquette. Dans sa gracieuse ceinture de côtes pittoresques, de bois de chênes-liéges, de coteaux couverts de vignes, elle nous sourit et montre avec orgueil ses quais récents et son église. Soixante kilomètres plus loin, les plaines de la Sey bouse nous apparaissent dans tout le luxe de leur végétation plantureuse. Elles se déroulent à l'infini, avec leurs villas, leurs fermes et leurs vignobles riches en promesses. C'est le pays de l'avenir.
Qui donc osait prétendre que nous ne nous entendions pas à coloniser?
L'Algérie fait des pas de géant, el chaque année marque une étape nouvelle dans son développement.
Plus fertile et plus féconde, baignée par la mer qui Tenveloppe de deux côtés, arrosée par des pluies plus abondantes, habitée par une population aux mœurs douces, aux habitudes laborieuses, la Tunisie ne tardera pas à la suivre.
Hier encore, la commission financière et Tadministration du bey tarissaient toutes ses ressources; des droits excessifs étaient mis à l'exportation et arrêtaient la production agricole;, des impôts mal répartis pesaient sur la propriété et décourageaient le paysan. Les capitulations étaient également un obstacle à toute initiative, s'opposaient à tout progrès, et, dans l'intérêt de quelques privilèges surannés, gênaient le développement de tout un peuple. Aujourd'hui, ces entraves ont disparu ; le gouvernement du bey a
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abdiqué entre les mains de notre résident; Tadministration française commence à prendre pied; lés tarifs prohibitifs sont revisés, et im mouvement se dessine qui réconcilie les esprits avec le nouveau pouvoir. Les Arabes s'y soumeltenl ; les habitants sédentaires des villes, quittant le fusil pour la bêche, sont retournés à leurs occupations, avec d'autant plus d'entrain que les récoltes des trois dernières années ont été superbes; et les nomades, qui jadis avaient fui devant la colonne du général Logerot, au nombre de 200,000, sont presque tous rentrés dans leurs foyers. Quant aux Maltais et aux Italiens qui forment le noyau des colonies européennes, les uns, déjà gagnés par l'influence personnelle du cardinal Lavigerie, sont devenus le plus solide appui de notre autorité; les autres, tout en se défendant davantage, ne pourront pas résister toujours à l'attraction qu'exerce un pouvoir
fort, assuré du lendemaiD, et qui leur a donné, comme don de joyeux avènement, la sécurité dans les rapports commerciaux et des profits énormes.
Au point de vue matériel et administratif, de grands progrès ont été également accomplis. Les capitaux arrivent, des compagnies françaises se forment pour exploiter les richesses agricoles du pays et planter de la vigne, le commerce se développe, la justice française fonctionne, les municipalités se constituent. Sans doute la nouvelle machine ne marche pas sans quelque grincement. Notre justice, avec ses formalités et son appareil coûteux, fait quelquefois regretter les procédés sommaires et expéditifs de jadis. L'action de la France ne se fait pas encore sentir dans les provinces comme en haut lieu ; les bureaux de renseignements ont été supprimés, et le principe d'autorité en a subi quelque atteinte; la bonne volonté
de nos agents s'effrite contre le niauvais vouloir ou la force d'inertie des consuls étrangers, car la suppression des capitulations qui entraine celle des juridictions consulaires ne touche pas à tous les privilèges, et la composition des conseils municipaux n'est pas une garantie d'union et de concorde.
Mais ces critiques ne sont que de détail ; l'essentiel, c'est que le pays progresse, et marche résolument en avant, Or à cet égard le doute n'est pas possible. L'apaisement des esprits va de pair avec le déve-r loppement de la richesse publique, et tandis que les excédents considérables des recettes budgétaires assurent déjà l'avenir financier et matériel du pays, l'école, cet agent par excellence de toute action durable, ce facteur important dans le développement des nations modernes, joue son rôle dans la pacification générale et prépare, par la propagation de
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notre langue et de notre culture intellectuelle , non-seulement un avenir de sécurité et de paix^ mais une fusion qni transformera en accroissement de force et de puissance les éléments actuels de trouble et de discorde. Son œuvre n'est pas récente; elle remonte à près dun demi-siècle en arrière; mais son action n'est réellement efficace que depuis quelques années. Ouverte à tous les enfants, quelle que soit leur race ou leur religion, l'école française est le creuset d'où sortiront un jour, épurées, tranformées, façonnées à notre guise, les générations nouvelles. EUeagitdéjà sur l'esprit de quelques milliers d'enfants; bientôt, si tous les efiForls convergent au même but et se concentrent, c'est par dizaines de mille qu'elle comptera ses adeptes et ses prosélytes.
En attendant que ce grand résultat soit obtenu et que la Tunisie assimilée, régé-
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nérée et fécondée, devienne en réalité un prolongement de la France, le pays nous rend déjà en avantages de toute espèce ce qu'il nous a coûté. Il assure d'abord la paisible possession de notre colonie algérienne qu'il complète, au point de vue géographique, politique et militaire; il fournit ensuite par ses ressources un aliment à notre commerce et nous dédommage des dépenses faites, par les débouchés qu'il offre aux produits de noire industrie. Sa prospérité, certes, n'est pas encore ce qu'elle était jadis; mais les éléments en sont restés les mêmes. Que leur faut-il pour qu*ils se développent de nouveau? Quelques années seulement d'un régime intelligent et réparateur.