BIZERTE
aujourd'hui la vieille Utique. L'ancienne colonie phénicienne dont la fondation précéda celle de Garthage a complètement disparu; son emplacement est devenu un marais, où des bergers minés par la fièvre mènent paître leurs trou peaux ; ses anciens ports sont comblés et se reconnaissent à peine sous les broussailles et les herbes qui les ont envahis. La ville de Caton n'est plus qu'un souvenir. L'amphithéâtre se devine encore dans le creux de la colline qui portait à son extrémité l'acropole, et les aires des vastes édifices dont les archéologues essayent de déterminer les noms, témoignent bien de la splendeur passée; mais dans cette plaine marécageuse où ne retentit plus que la clochette des troupeaux paissant dans les ajoncs, l'imagination doit faire effort pour redresser ces fûts de colonnes brisées et repeupler ces solitudes.
Après avoir repris la route de Bizerte,
nous traversons une série de collines parallèles , qui délimitent la vallée de la Medjerdahy et toujours au galop, par des chemins escarpés, remplis de fondrières et de crevasses, où une mule française ne poserait le pied qu'avec précaution, nos quatre chevaux arabes enlèvent notre landau, et nous conduisent en deux heures et demie à Bizerte. Longtemps avant de l'atteindre, nous la voyons de loin s'épanouir au soleil comme une coquille ouverte. Ses murailles dressent leurs blanches masses à l'extrémité de la langue sablonneuse qui sépare le lac de la mer.
Toute la ville est comprise dans l'enceinte; du côté opposé à la porte de Tunis, elle projette seulement un faubourg dit des Andalous, où habitent encore les descendants des Maures, chassés d'Espagne après la conquête du royaume de Grenade.
Aujourd'hui, Bizerte, qui ne compte guère que 5,000 habitants, y compris
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BIZERTE. 19a
quelques Européens et 5 à 600 Israélites, a un aspect de cimetière; les rues sont désertes, le maisons vides et inhabitées.
Un moment, pendant l'occupation française; elle avait repris un peu de son activité d^autrefois et avait semblé sortir de son suaire. Mais cette prospérité n'a pas duré longtemps; le retrait du corps expéditionnaire a amené le départ des industriels venus à sa suite ; les boutiques se sont ferniées, les marchands sont partis, et Bizerte s'est de nouveau rendormie au bord de ses lagunes.
Elle est cependant bien jolie et bien attrayante, avec son aspect de Venise africaine, se mirant, calme et tranquille, dans les eaux transparentes de ce grand fleuve d'eau salée qui la pénètre et porte jusqu'en son cœur les effluves marins du large. Le soir, quand la lune s'épanche en nappes lumineuses dans les ruelles obscures et filtre sous les sombres portiques
des grandes portes ogivales, Bizerte prend un air fantastique et fait l'effet d'un décor d'opéra. Les felouques arrimées au quai, avec leurs voiles blanches, le profil des murailles et des tours sur le ciel lumineux, les lanternes des boutiques qui se reflètent dans le canal et y propagent leur lumière, les ombres silencieuses qui glissent le long des maisons, tout aide à l'illusion et la complète. Dans la pénombre de la nuit, quand les contours précis s'effacent, que les dimensions de tous les objets s'allongent, on revoit Bizerte , comme elle était au temps jadis où ses intrépides marins couraient sus aux chrétiens el ramenaient triomphants dans leurs, murailles de l'or, des richesses et des esclaves.
Les environs sont restés très-fertiles, et produisent de tout en abondance, fruits,