L HISTOIRE DUNE BIBLIOTHEQUE ESPAGNOLE
facilement un cabinet d'originaux, une douzaine de volumes venus de chez Dandolo sont à l'Escurial. L'exode de la race hellène vers l'Occident portait à Venise des lettrés tels que Antoine Eparque.
Celui-ci, né à Corfou, d'un père byzantin et d'une mère lacédémonienne, ruiné par laguerrede Thrace et craignant une invasion des Turcs, s'enfuit à Venise avec sa femme et ses six enfants. Ce « gentilhomme grec » « gentilhomme corfiote », ainsi que le nomme notre ambassadeur Pellicier, donnait des leçonsde grecpour vivre, copiaitdes manuscrilsou vendait ses livres, ou plutôt avec une véritable finesse, les donnait à François Ier en échange de belles gratifications. Il fît, pour le compte de la couronne de France, un voyage en Orient, suivi de plusieurs autres pour le marché littéraire de Venise. Il allait puiser dans les couvents levantins les manuscrits précieux que les amateurs éclairés de l'Occident lui rachetaient aussitôt. D'autres courtiers de moindre renom trafiquaient, assidûment, des parchemins grecs à l'ombre de Saint-Marc ; Mendoza était au nombre de leurs plus chers clients. Mais l'ambassadeur de Charles-Quint achetait aussi directement en Orient. Il envoya dans le monastère de Grèce et de Turquie un autre Corfiote, Nicolas Sophianus, l'auteur delà première grammaire du grec vulgaire qui ait été composée. Il entra même en relation littéraire avec le Grand Turc. Une légende assez confuse veut qu'il ait échangé pour un navire chargé de manuscrit sou simplement pour un nombre indéterminé
de livres grecs, soit unfils de Soliman II, racheté de ses deniers, soit seulement un captif cher au Sultan. Il obtint, en outre, pour les Vénitiens que tourmentait la famine, le droit de prendre en Turquie des cargaisons de blé.
Un bibliophile si fort en vue ne pouvait échapper à quelque médisance. Les méchantes langues attaquèrent sa vertu de collectionneur. On répandit le bruit, à Venise, que l'ambassadeur espagnol avait détourné, pour son propre trésor, les manuscrits de Saint- Marc réunis jadis par le cardinal Bessarion et dont le fonds premier dut cire formé par la bibliothèque grecque léguée par Pétrarque à la République. M. Graux a voulu éclaircir ce point inquiétant. Il n'y a point, dit-il. de fumée sans feu. II est certain qu'antérieurement à i53o, c'est-à-dire à l'arrivée de Mendoza à Venise, les livres de Bessarion, mal gardés, s'égarèrent chez quelques particuliers plus éclairés que scrupuleux. Andréa Navajero obtint un bref apostolique excommuniant les détenteurs des volumes du fameux cardinal. Les receleurs que l'excommunication put effrayer rendirent les livres. Evidemment, toutes les brebis ne rentrèrent pas au bercail. Quelques-unes se glissèrent-elles dans le cabinet de Mendoza? Rien de précis ne permet de le supposer. On sait seulement que don Diego emprunta souvent à la Marciana des manuscrits grecs pour les faire copier ou collationner. Le bibliothécaire Andres déclare que tous ont été religieusement restitués, stance reslituit. Le registre de prêt de la
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bibliothèque de Saint-Marc, dont M. Graux reproduit des extraits intéressants, porte la mention de vingt-quatre manuscrits remis en neuf fois à Mendoza, entre le 29 mars i5'|5 et le 18 mars i5^,r>, et rentrés successivement du 28 décembre i5r|5 au 20 décembre 1 5 ^ < > .
Une telle ardeur de recherches produisit les plus beaux résultats. Mendoza avait remué ciel et terre pour découvrir, acheter, copier les auteurs anciens. Il avait confié à son bibliothécaire Arlénius une véritable expédition littéraire sur Florence, avec un bataillon de copistes grecs. Il prêtait libéralement aux savants les clefs de ses bienheureuses armoires. La bibliothèque de l'Escurial fut véritablement constituée en îBjti, quand ce fonds considérable y entra. Le catalogue détaillé des livres de Mendoza a malheureusement disparu. Il n'en reste qu'un abrégé, sous le tilre de Mémorial, sur le contenu duquel M. Graux exerce sa pénétrante critique.
Quelques incidents piquants relèvent çà et là la saveur de ce livre où l'érudition s'accommode volontiers de la belle humeur. J'en citerai un pour finir. Au temps même de la construction de l'Escurial, les Pèresjésuites,que la bibliothèque projetée ne laissait dormir que d'un œil, adressèrent à Philipppe II un mémoire dans lequel ils demandaient qu'on leur confiât la garde du monastère et des livres, à l'exclusion des moines de Saint-Jérôme, conservateurs désignés par le roi. Us faisaient entendre que, pour la sainteté et la pratique du culte divin, eux, les loyo-
listes, étaient bien mieux l'aflaire de Sa Majesté que les hiéronymites. Quant aux qualités scientifiques de leurs rivaux, les bons Pères les niaient par une insinuation discrète qui échappait habilement aux conditions du péché de médisance. « Votre Majesté prétend que les religieux de l'ordre de Saint-Jérôme se rendent en grand nombre à l'Escurial pour étudier et y deviennent consommés en lettres, qu'ils soient des lumières qu'on mette dans le chandelier pour éclairer l'Église de Dieu, et qu'ils enseignent, comme dit Jésus-Christ. Il faut voir si cette fin se pourra moralement obtenir. » Le roi tint bon pour ses hiéronymites, et l'Escurial passa devant la face déconfite des jésuites. Eh bien, ceux-ci avaient raison ! L'ignorantisme allait trôner dans l'une des plus grandes bibliothèquesde l'Europe. Pendantplusde deux siècles, de ces monceaux de textes inédits qu'on leur avait sottement remis, les moines de Saint-Jérôme n'en ont publié qu'un seul, un Traité de cuisine ou Art de découper, VArte cisoria o tratado del arle del cortar del cuehilio, par D. Enrique d'Aragon. Un bréviaire, après tout, qu'aurait feuilleté dévotement frère Jean des Entommeures.