‹ De Panurge à Sancho PançaChapitre 17 sur 18 · L HISTOIRE DUNE BIBLIOTHÈQUE ESPAGNOLE · texte numérisé non relu

L HISTOIRE DUNE BIBLIOTHÈQUE ESPAGNOLE

haïssait mortellement. Déjà Charles-Quint, vers la fin de son règne, avait songé à créer une bibliothèque importante, qui devint un foyer d'études et, enhomme prévoyant, il avait emporté de Sienne, en i555, bon nombre de manuscrits grecs. Philippe II réalisa le dessin de son prédécesseur. Il demanda au chapelain Juan Paez de Castro un « Mémoire sur l'utilité de fonder une bonne bibliothèque ». Dans cette pièce curieuse, Paez désigna Valladolid, siège de la cour et d'une université, de plusieurs collèges et de nombreux monastères, comme la ville la plus digne de recevoir des livres. Il recommandait que l'édifice fût construit en pleine lumière et à l'abri de l'incendie. Enfin il désignait les villes où se tenait alors le marché des livres : Rome, Venise et Florence, puis le Levant, qui enverra ses parchemins, et les couvents de Sicile et de Calabre, où les manuscrits sont livrés aux vers. Philippe II se décida pour l'Ëscurial, qui, commencé en i563, fut terminé en i584« Les premiers volumes y furent portés en juin iSjô. En 157G et 1687, les collections et les fonds les plus considérables y furent rassemblés. Malgré le zèle louable du roi et de ses lieutenants, les vrais savants n'étaient pas sans inquiétudes et voyaient clairement que la pierre du sépulcre allait retomber sur les livres. « Amasser làbas tant de bons livres pour ne les communiquer à personne, écrivait l'un deux, c'est causer plus de dommage que de profit. Ils laissent espérer qu'ils feront venir un imprimeur, afin de publier leurs trésors ; j'ai bien peur que ce ne soit trop lard pour les vieux — »

II semble, en lisant le livre de M. Graux, que l'on suive la démonstration d'un géographe excellent qui vous fait voir, sur une bonne carte, comment un fleuve s'est formé de mille affluents et quelles sources lointaineset parfois difficiles à découvrir avaient d'abord nourri chacun de ces affluents. Le courant grec est celui que recherche surtout, à l'aide d'une méthode rigoureuse, notre historien à la Bibliothèque royale espagnole. M. Graux est lui-même un bibliothécaire à l'œil fort exercé, et les livres de l'Université, qui se réchauffent — ainsi que les lecteurs — au soleil implacable des hauts étages de la Sorbonne, sont bien heureux d'être surveillés par un ami tel que lui. Qu'on lui présente, à l'Escurial, six manuscrits grecs d'une origine inconnue jusqu'alors, il les retourne, observe les écritures du feuillet de garde, vérifie la date la plus probable du texte, étudie les reliures, pareilles pour les six échantillons, et qui établissent leur parenté. Ces reliures paraissent italiennes. Elles sont en veau, couleur beurre frais, et la similitude de leurs ornements marque d'un même atelier, montre que les six volumes sortent d'une seule et même bibliothèque originaire.

Le n° 1 et le n° 4 viennent : le premier, de Sicile:

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le second de la Calabre ou des contrées voisines. Tous les six doivent être, par conséquent, exclus de plusieurs des fonds les plus importants de l'Escurial dont les sources sont ailleurs. Mais comme les couvents siciliens et calabrais ont été les principaux lieux d'origine de la bibliothèque de Gonzalo Perez, le père du fameux ministre Antonio Perez, il est aussi certain que possible que nos six volumes ont fait partie de la collection de Gonzalo, la première qui soit entrée à l'Escurial.

Habenl sua fala libelli. C'est un plaisir de suivre avec M. Graux l'histoire d'un manuscrit fameux tel que le de Legationibus de l'empereur Constantin Porphyrogénète, où étaient contenus des fragments inédits de Polybe, Denys d'Halicarnasse, Diodore de Sicile, Appien, Dion Cassius. Ce précieux parchemin, apporté un beau jour en Espagne soit d'Italie, soit directement d'Orient par quelque libraire ambulant, tomba entre les mains de Juan Paez de Castro, l'humaniste espagnol le plus complet du seizième siècb qui figura comme chapelain du roi au concile de Trente. M. Graux mentionne tous les témoignages et jusqu'aux plus légers indices relatifs à ce livre sur les rayons de Paez, puis sur ceux de l'Escurial. On en fit, en i574, une copie en trois volumes petit in-4- Malheureusement, la transcription périt avec l'original lui-même dans l'incendie de 1671. La foudre était tombée sur le gril de saint Laurent.

Mais les bibliothécaires s'empressèrent d'achever l'œuvre assez inoffensive du feu céleste. La biblio-

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thèque principale n'avait pas été atteinte : la porle et les armoires voisines seules furent un instant entamées et presque aussitôt éteintes. Les conservateurs jetaient, tout effarés, des brassées de livres par les fenêtres sur la place du palais. Cependant on déménageait de leurs armoires les manuscrits arabes et grecs et on les empilait en désordre dans le cloître du premier étage qui, voûté et entouré d'épais murs de pierre, paraissait à l'abri du danger.

Malheureusement, on avait voulu sauver une relique de l'orgueil espagnol : l'étendard turc conquis à Lépante. On l'attacha à un pilier tout près des manuscrits. Il était en toile de coton. Une flammèche partie du foyer de l'incendie alluma l'étendard qui s'afl'aissa tout en feu sur les parchemins. On s'aperçut trop tard de l'accident. Le ravage fut déplorable. Quand on fit l'inventaire des survivants, cinq cents seulement répondirent à l'appel. On balaya étourdirnent des monceaux de pages à demi brûlées. Quelques-unes de ces ruines se voient encore dans la collection de manuscrits grecs de l'Escurial. M. Graux regrette que personne ne songe à étudier ces débris aussi touchants que les charbons d'IIerculanum et d'un déchiffrement moins difticile. Je suis certain qu'il n'a pas grand espoir.

Quelques lignes de grec valent-elles une belle course de taureaux?

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L'histoire des grands collectionneurs dont les richesses ont passé tour à tour à l'Escurial témoigne de l'effort très honorable que les Espagnols lettrés firent au seizième siècle pour entrer dans la civilisation savante de l'Italie et de la France. La plus noble figure de ce groupe d'humanistes est celle du diplomate don Diego Iiurtado de Mendoza qui exerça l'influence la plus considérable sur la renaissance littéraire de l'Espagne. Il avait passé en Italie la plus grande partie de sa jeunesse. II était probablement à la bataille de Pavie. Il servait l'été dans l'armée espagnole, et prenait ses quartiers d'hiver dans quelque ville savante, à Padoue ou à Rome. 3 ers i538, Charles-Quint le nommait ambassadeur à Venise. En i5^2, il représentait comme délégué diplomatique l'empereur au concile de Trente.

Les puissances séculières de l'Europe surveillaient alors de très près les dissertations dogmatiques des théologiens. Mendoza prononça devant les Pères des discours si remarquables que le bruit coui*u L de sa nomination prochaine à un siège épiscopal ou au cardinalat. Mais, dit M. Graux, « il sortit laïque du concile comme il y était entré ». Il fit à Trente autre chose encore que des discours.

Les Pères, ayant d'assez longs loisirs, avaient

formé entre eux une sorte d'académie aristotélicienne. On sait que, dans sa lutte contre la Réforme, l'Église romaine se rejeta, avec autant d'ardeur qu'aux plus beaux siècles de la scolastique du côté d'Aristote, évolution qui explique l'âpreté singulière avec laquelle les réformés, les philosophes, les esprits libres tels que Ramus, attaquèrent le vieux Stagyrite.

Mendoza fut l'un des associés les plus laborieux de ce concile péripatéticien. 11 mettait ses livres à la disposition des Pères. II travaillait avec Paez de Castro et revoyait avec celui-ci la traduction castillane qu'il avait faite de la Mécanique d'Aristote. Mendoza était grand, laid de visage, orgueilleux et d'esprit p'aisant, il aimait l'apparat et les petits vers facétieux : un Espagnol nourri et égayé d'air subtil et vif d'Italie. Son ambassade à Venise était un beau palais de marbre, mais il y avait ménagé la place d'une des plus riches bibliothèques du siècle, recueillie à grands frais et avec amour.

Cette collection, achevée en i548, se composait de deux sortes de manuscrits : les uns, importés d'Orient, où ils avaient été copiés par des Orientaux pour des Orientaux, et que les Espagnols du seizième siècle désignaient sous le nom d'originaux, les autres, transcrits des précédents, à l'usage des collectionneurs d'Occident dans les pays occidentaux mêmes, et le plus souvent par des Grecs réfugiés en Italie. Venise était alors le grand marché des livres. Un grand seigneur tel que Matteo Dandolo formait

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