MÉLANGES DE LITTÉRATURE EUROPÉENNE
La satire en France au moyen âge (1).
Ce livre sur la satire en France au moyen âge, dont M. Lenient a publié une seconde édition, pourrait en réalité s'appeler: Histoire de l'esprit français au moyen âge. La satire, la raillerie, la critique, 1 elle fut en effet l'œuvre maîtresse de notre vieux génie national.
Nous n'avions pas, paraît il, en ces Ages reculés, la têle épique. Nous ne l'avons guère eue depuis, même après la Henriade, même après les Martyrs. C'est pourtant un monument poétique de première valeur que la Chanson de Roland. Roland, à la suite de Vercingétorix, ouvre la litanie de nos saints hé-
(1) La République française du mardi 15 janvier 1878.
roïques: du Guesclin, Jeanne d'Arc, Bayard, Hoche, Marceau. Le jour où un ministre de l'Instruction publique osera remplacer, au programme du baccalauréat, la Poétique d'Aristote, par la Chanson de Roland,\6S bons Français applaudiront à son audace. Malheureusement, il faut la traduire. La langue a manqué à l'Homère de notre Iliade. Le plus grand virtuose du monde est impuissant dès que les cordes qui chantent sous sa main ont perdu la sonorité et l'harmonie. L'instrument dont jouèrent nos vieux écrivains, cette langue aux formes disgracieuses, d'une syntaxe gauche et indécise, dépourvue de souplesse et de grâce, se prêtait, par bonheur, merveilleusement à l'expression satirique. Le moyen Age n'a produit nulle part en Europe un idiome plus foncièrement populaire. Le peuple l'avait façonné à son image; de l'ombre des échoppes et des tavernes, des rues fangeuses de la Cité et des cloaques de la place Maubert sortaient tous les jours des mots nouveaux, excellents pour la raillerie, d'une saveur aigre, d'une résonance gouailleuse, des mots à face narquoise, d'une âpre malice. L'esprit de nos pères, si original qu'il s'est appelé l'esprit gaulois, créa ainsi une langue sans égale pour la critique des vices médiocres, pour la peinture des ridicules, la représentation facétieuse des appétits. Le docteur, l'homme d'Etat et le prêtre la dédaignaient et écrivaient en latin ; le bourgeois, l'artisan et l'écolier la caressaient tendrement, car elle leur donnait un s revanche contre leurs maîtres et seigneurs, contre
le baron cL l'évoque, contre les légistes, les théologiens et les moines. La protestation qu'ils élevèrent ainsi durant quatre ou cinq siècles n'eut point, sinon parfois dans le Midi, l'emportement douloureux et la violence savante de la Divine Comédie. Notre langue ne connaissait point cette énergie et cette ardeur qui permirent à Dante de renouveler, contre les simoniaques et les traîtres, les colères de la satire latine*, d'ailleurs, pour nos pères, bonnes gens avisés que la passion ne tourmentait pas beaucoup (je parle des Français de langue d'oil), l'éclat de rire semblait une vengeance aussi délectable que l'imprécation. Ils ont donc ri sans façon, impudemment,
tout en pleurant, hélas ! quelquefois tout bas. C'est
l'histoire assez longue de cet accès de gaieté moqueuse, entrecoupée de sanglots, que M. Lenient a réussi à écrire.
L'historien, en vérité, convenait parfaitement au sujet. N'avez-vous point rencontré parfois, dans le vieux Paris de Villon et de Rabelais, aux alentours de la rue Cardinal-Lcmoine, un homme à l'allure un peu militaire, moustache grise et regard clair et droit ? On dirait, de loin, d'un officier de cavalerie plutôt que d'un professeur; ni sa démarche ni sa figure n'ont rien de scolastique, il n'a point cette mine préoccupée et même chagrine des savants auxquels semble toujours s'attacher quelque chose de la mélancolie des bibliothèques; c'est un érudit, cependant, un lettré, l'un des maîtres les plus aimés de la Sorbonne, l'auteur du livre dont j'entretiens
nos lecteurs. M. Lenient a dans sa personne, dans sa parole et dans son style un scintillement d'esprit non seulement français, mais gaulois; quand il parle ou quand il écrit sur nos vieux auteurs, c'est avec l'aisance et le contentement d'une personne qui est de la famille : il nous fait avec bonhomie et entrain les honneurs d'une galerie d'ancêtres. Les ouvrages et la conversation du grand doyen Joseph-Victor Le Clerc ont produit une sensation toute semblable. Le mémorable Discours sur Vétat des lettres, dans l'Histoire littéraire de la France au quatorzième siècle , ne garde-t-il pas, à travers les recherches les plus savantes, l'air dégagé, l'enjouement et la fine ironie de l'entretien familier? M. Lenient, qui, par une heureuse inspiration, a dédié son livre à Victor Le Clerc, est de cette école, encore trop peu nombreuse, de vrais docteurs qui n'ont point le ton doctoral. Il ne craint pas de nous laisser voir qu'en traitant son sujet il s'est diverti infiniment. Cette histoire de la satire est composée con amore.
Pareil à ces artistes du moyen âge, architectes et sculpteurs, qu'il n'a pas oublié de remettre à leur place, dont l'âme s'est imprimée à chaque pierre de leur chère église, l'aimable écrivain anime de sa sympathie chacune de ses pages. Les cathédrales ainsi édifiées sont les plus belles, les livres ainsi écrits sont les meilleurs.
Il faut visiter tout à loisir la cathédrale gothique de M. Lenient. Elle renferme plus d'une chapelle fort intéressante, telle que celle où reposent les reliques du pauvre Rutebœuf. Je ne puis que montrer rapidement au lecteur l'une des nefs les plus curieuses, la plus austère par l'aspect, la série des œuvres de la satire politique. Nous nous arrêterons, pour finir, en face des derniers chapitres, le Jugement dernier et la Mort. C'est le vitrail du fond de l'abside, grandiose et lugubre, dont le flamboiement projette à travers l'immense vaisseau des reflets de pourpre sanglante.
Dans ce long combat pour la vie sociale et la liberté qu'a soutenu la France du moyen âge, la littérature populaire, la satire a joué un rôle analogue à celui que remplirent au dix-huitième siècle les pamphlets des publicistes, les livres des réformateurs et des philosophes, la conversation même des salons.
Dès le douzième siècle, aux approches de la crise politique qui seule, dans notre histoire, peut être comparée à la Révolution, l'avènement des communes françaises, Robert Wace fait entendre, dans le Roman du Rou, la clameur des manants exaspérés par la misère, dont les chevaliers ont dispersé les
émeutes et qu'ils ont renvoyés à leurs chaumières de boue, les pieds et les poings coupés.
Nous sommes hommes comme ils sont.
Tels membres avons comme ils ont.
Et tout aussi grands corps avons.
Et tout autant souffrir pouvons.
Ne nous faut que cœur seulement :
Allions-nous par serment, Nos biens et nous défendons, Et tous ensemble nous tenons.
Et s'ils nous veulent guerroyer, Bien avons, contre un chevalier, Trente ou quarante paysans Vigoureux et combattants.
« Cotte Marseillaise rustique, dit M. Lenieot, murmurée à voix basse par des milliers de serfs et de manants, est comme le tonnerre lointain qui annonce la révolte des Pastoureaux et la terrible explosion de la Jacquerie. Le vieux monde semble travaillé d'un déchirement intérieur; noblesse et clergé ont senti pour la première fois le sol trembler sous leurs pas. » A partir de ce jour, il y avait, dans notre pays, une poésie de bourgeois et de vilains, essentiellement laïque, volontiers frondeuse, expression de la pensée libre, audacieuse et redoutable aux grands.
« Ainsi va se formant peu à peu cette puissance nouvelle, arbitre des réputations, cette chose retentissante qui fait déjà songer les princes, l'opinion publique. » Dans le Midi, au temps des Croisades, le troubadour provoque à coup d'ironie le chevalier peu vaillant qui Larde à se mettre en route, tandis
que des milliers de serfs, de pauvres moines et d'enfants marchent, à travers tant d'angoisses, vers la sainte Jérusalem. Le poète de la Chanson des Albigeois flétrit passionnément l'œuvre impie d'Innocent III et de Simon de Montfort ; il frappe sur l'évêque de Toulouse, traître à ses ouailles, menteur, libertin, hypocrite ; sur les Français du Nord, tueurs d'hommes, taverniers et ivrognes; sur les effroyables héros du massacre de Béziers : « On les égorgea tous ; on égorgea jusqu'à ceux qui s'étaient réfugiés dans la cathédrale : rien ne put les sauver, ni croix, ni autel. Les ribaudë, ces fous, ces misérables ! tuèrent les clercs, les femmes et les enfants ; il n'en échappa pas, je crois, un seul. Que Dieu reçoive leurs âmes, s'il lui plaît, en paradis. »
La société féodale devait cruellement lasser tous ces petits qui peinaient et pâtissaient sur les degrés inférieurs de la pyramide humaine, au sommet de laquelle se tenaient le pape et l'empereur. Cependant, ils n'ont pas toujours témoigné de leur malaise par des cris de colère. Ils riaient aussi, et bien fort, à portes closes, le soir, quand la corvée était fini , avant que le couvre-feu de sire évêque ou de seigneur comte répandît sur la bonne ville son bourdonnement mélancolique.
Voici un petit poème, moitié flamand, moitié français, que découvrit Victor Le ('1ère sûr les feuilles poudreuses d'un manuscrit oublié depuis des siècles : « C'est l'histoire d'une croisade bourgeoise contre le château de Neuville. Les chevaliers sont
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des tisserands : leur chef, Simon Banin, les avertit de se tenir prêts au premier coup de cloche. La scène du serment, celle du départ, offrent une amusante parodie des récits chevaleresques. Les bourgeoises en larmes se jettent au cou de leurs maris, aussi désolés qu'elles à l'idée de cette terrible expédition. »
Nous assistons aux adieux du jeune Farlet Ortin à sa blonde amie, au discours prudent du gros Liépin qui aspire à l'échevinage, et dont l'ambition tourmente la timidité naturelle. >< Après avoir enfourché à grand' peine son cheval qui gémit sous !e poids, il s'en va le cœur dolent, étouffant de peur et d'embonpoint sous son armure, et priant Dieu de le ramener sain et sauf à sa maison. L'armée, réunie non sans effort, va se mettre en marche, quand éclate un coup de tonnerre qui met fin au poème comme à l'expédition. »
L'esprit de parodie était mis en branle, et la société féodale tout entière comparaissait devant la satire. Au treizième siècle, au temps des grands idéalistes, c'est Renaît qui charma les foules, Renart qui se rit de la Croisade, des pouvoirs temporels, du roi et de la sainte mère Eglise. Puis le Roman de la Rose glisse à travers ses froides allégories d'audacieuses critiques sur les origines de la société et de l'autorité, sur la propriété et les impôts, qui semblent annoncer de loin le Contrat social :
Un grand vilain entr'eux eslurent,
Le plus nssii de quanqu'ils furent.
L'impôt, qu'on le refuse:
Quand ils voldront Lor aides au roi toldront.
Et il rois tous seul demorra.
Si tost comme il peuple voldra.
Serrez les cordons de la bourse, le conseil est de Jean de Meung; prenez même la bourse du voisin, et aussi sa femme, son bœuf et son àno. Le moyen âge avait de ces témérités, et le poète qui les metlait en avant n'en était pas moins l'allié secret de Philippe le Bel dans sa lutte confrele Saint-Siège et Tordre du Temple. Nos pères n'avaient ni tribune ni journaux : les partis s'attaquaient, s'épouvanl aient très commodément à coups de satires. C'est vers i3io, et non plus tard, que les nobles, voyant les vilains au pouvoir et convaincus que la fin du monde est proche, s'écrient lamentablement:
Toutes bonnes coutumes taillent, A la cour ne mms fait-on droit.
Serfs, vilains, ad vocalerians, Soul devenus emperians.
Philippe le Bel avait dil un jour: « Attendu que toute créature humaine qui est formée à l'image de Notre Seigneur doit être franchie par droit naturel, nul ne doit être serf au royaume de France. » Cette grande parole n'avait pas été relevée par le monde féodal, mais Jacques Bonhomme l'avait entendue, et, comme la misère devenait sans cesse plus dure, comme le baron et l'Anglais rivalisaient de méchanceté et que le martyre du paysan était vraiment trop
Kl DE PANURGE A SANCIIO PANÇA
horrible, Jacques Bonhomme, un beau matin, prit sa faux et son pieu ferré, alluma sa torche et marcha droit aux châteaux. La révolte de Jacques fut vite écrasée ; il n'en resta qu'une complainte douloureuse comme un gémissement d'enfant :
Cessez, gens d'armes et piétons,
De piller et de manger le bonhomme.
Et bientôt, après Poitiers, quand la noblesse est détruite, prisonnière ou en fuite, les bandes de paysans et les milices bourgeoises se lèvent et se serrent autour du régent. Le poète applaudit. Le roi. dit-il,
S'il esl bien conseillé, il n'oubliera mie
Mener Jacque Bonbome en sa grand compagnie.
Car celui-ci ne marchandera, pour sauver le pays, ni sa peine ni son sang-.
(iiières ne s'enfuira pour ne perdre la vie.
Sous Charles le Sage, nous rencontrons une œuvre satirique, médiocre au point de vue littéraire, mais d'une portée singulière au point de vue politique. Le Songe du verger, de Raoul de Presles, ami du roi et gallican très décidé, fut, dit M. Lenient, « le manifeste le plus complet du gouvernement royal, et le plus formidable instrument de controverse opposé aux prétentions du Saint-Siège jusqu'à la Réforme »,
Partout lu, cité, commenté, traduit, abrégé, notamment en Angleterre et en Allemagne, il fut pour les pouvoirs laïques au moyen Age ce que devint, au dix-huitième siècle, le Dictionnaire de Bayle pour l'école philosophique... Les chansons et les libelles lancèrent en mille directions les idées qu'échangent les deux interlocuteurs du Songe, le clerc et le chevalier. Le chevalier représente la société gallicane et laïque ; le clerc, qui parle au nom de Rome, a vraiment des prétentions fort curieuses, même en l'an de grâce où nous sommes.
« Aussi jaloux des biens de l'esprit que de ceux de la terre, il défend contre les accaparements du prince cet autre domaine de l'Eglise envahi peu à peu par les laïques, la science. Selon lui, il est mauvais que les rois aient une grande multitude de livres... Aussi bon ultramontain (pie mauvais Français, il se déclare hautement l'ennemi de la loi salique, l'ami du roi d'Angleterre et du duc de Bretagne révolté contre son souverain... Le seul privilège qu'il reconnaisse au roi, c'est celui de dépouiller les juifs et de les mettre hors du royaume. » M. Lenient ajoute au résumé de ce vieux livre de si bonnes réflexions, que je lui passe encore, pour un instan', la parole : « Ce tournoi scolastique du clerc et du chevalier, sous ses formes roides et empesées, nous représente l'éternel débat des deux esprits qui se disputent le monde aujourd'hui comme au temps de Charles V : l'un, défiant, rétrograde, envieux du présent, attaché au passé par reconnaissance, par
orgueil ou par intérêt ; l'autre, non moins ambitieux, mais plus hardi, plus libéral, plus confiant dans l'avenir qui lui appartient. . . Quelle était la pensée de Charles V? Se proposait-il d'enlever à l'Eglise cette autorité morale dont lui-même avait besoin pour assurer le repos et le bonheur de ses peuples ? Non ; mais, comme Gerson, comme Nicolas Clémangis, il voulait éteindre en elle celte soif des biens temporels, cette activité ambitieuse et brouillonne qui la perdait aux yeux de tous. Il s'attaquait surtout à cette l'action du clergé turbulente, opiniâtre, antifrançaise, qui devait quelques années plus tard couronner à Notre-Dame un prince anglais, Henri de Lancastre, et envoyer Jeanne d'Arc au bûcher. » Cette poésie populaire était de plus en plus nationale, non seulement par la verve mordante et par la langue, mais par le sentiment patriotique, la clairvoyance et la générosité. Voici un brave écrivain, Eustache Deschamps, Français du temps de Charles VI : son pays est en lambeaux, le peuple affamé, le roi fou ; les princes du sang vendent à l'étranger, à l'Anglais, les ruines même de la patrie ; sa pauvre maisonnette de Vertus, où il buvait joyeusement avec ses amis, a élé brûlée par l'ennemi ; ses voisins ont fui devant l'invasion et se cachent au fond des bois ; Eustache ne désespère pas encore ; il console la France, lui parle de l'avenir, lui rappelle les prophéties de Merlin prédisant la chute de l'Angleterre.
Par leur orgueil vient la dure journée,
Dont leur prophète Merlin Pronostica leur doloreuse fin, Quand il escript : Vie perdrez el terre, Lors monstreront estrangiez et voisin, Au temps jadis estoit cy Angleterre.
Alain Chartier, sous Charles VI et Charles VII, voit en songe la France dolente et esplourée, la lêie chargée d'une couronne qui va tomber, entourée de ses trois enfants, les trois ordres : la noblesse, le clergé et le peuple. Elle gourmande la noblesse qui crie aux armes et court à l'argent ; le clergé qui parle à deux visages et vit avec les vivans; le peuple qui ne peut souffrir l'autorité ; celui-ci, presque nu, moribond, crie d'une voix déchirante : « Ha ! mère, je suis comme l'asne qui soustiens le fardel ; le labeur de mes mains nourrist les lasches et les oyseux ; ilz vivent de moy et je meur par eux. » Si le peuple, dit Alain, a commis des fautes, c'est aux clercs qu'il faut s'en prendre : ceux qui devaient l'éclairer ont mis des ténèbres dans son esprit. La France apaise ses trois fils, les supplie de se réconcilier, et, s'adressant au poète : « Puisque Dieu ne t'a donné force de corps ne usage d'armes, sers la chose publique de ce que tu peux. »
Certes, ils se dévouaient de toutes leurs forces au pays en détresse, ces vieux écrivains dontlesouvrages nous parviennent quelquefois sans nom d'auteur. Mais le mal était si profond qu'ils reprennent sans cesse le même thème douloureux. Dans la Corn-
plainte du pauvre commun et des panures; laboureux de France, le paysan commence par un long gémissement :
Hélas ! bêlas ! hélâs ! hélas !
Il se tourne ensuite vers les autres ordres de l'Etat, et leur crie grâce ou merci ; merci au roi qui le ruine d'impôts et de fausse monnaie, merci aux sergents qui lui prennent son bœuf et son pain, merci aux chevaliers qui le rouent de coups, au bourgeois qui lui ferme prudemment sa porte, aux avocats qui le mangent en procès.
Hélas ! prélats et gens d'église, Vous nous voyez nuds sans chemise.
Il partira, il désertera cette lerre inclémente ; mais du haut des collines il contemplera peut-être l'adieu sinistre des exilés, la lueur rouge des incendies :
Nous cuidons que appercevrez Et que vous voirrez par vos yeulx Le feu bien près de vos hosteulx.
Qui les vous pourrait bien brusler, Si garde de près n'y prenez.
On vil alors, en ces jours de calamités, se lever sur la France une vision funèbre, la terreur incessante du diable et du jugement dernier, la pensée
LA SATIRE EN FBANGE AU MOYEN ÂGE lô
perpétuelle de la morl. Jamais l'Italie de Dante et d'Orcagna n'avait manifesté à unpareil degrél'attente anxieuse du jour de Dieu ; jamais, même à la veille de l'An Mil, on n'avait épié avec un tel tremblement les premiers éclats de la trompette de l'archange. Toutes les puissances du mal semblaient déchaînées sur le monde ; Satan veillait derrière l'autel ; les démons grimaçants, sculptés aux chapiteaux des piliers gothiques, remplissaient la maison du Seigneur d'un rire infernal, et battaient de leurs ailes, comme de formidables chauves-souris, les voûtes ténébreuses du sanctuaire. L'expérience d'un alchimiste, les prestiges d'une sorcière, l'hallucination d'un moine, l'apparition même d'une comète semblaient autant de signes de la malice du diable. Quand donc s'ouvriront les grandes assises du Fils de l'Homme, qui mettront fin au règne de l'Antéchrist et jetteront bas la tiare des antipapes, la couronne des mauvais seigneurs, la mitre des évèques félons? D'avance on saluait, aux portails des églises, sur les vitraux et dans les sombres peintures des chapelles, l'aurore souhaitée à la fois et redoutée du Dies iras. Et les malheureux charmaient encore leur impatience de la vie en se jouant de la mort. Le Triomphe de la Mort, qu'Orcagna avait étalé jadis aux murs du Gampo Sanlo de Pise, reparait chez nous au quatorzième et au quinzième siècle. « Le cimetière, dit M. Lenient, devient à la fois musée, prêche, salle de bal et de spectacle ; c'est là que la mort organise dans la Danse macabre le dernier branle qui
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doit terminer la Iragi-comédie du moyen âge. » Qu'importe que la Danse macabre soit venue d'Angleterre, d'Espagne, des Flandres ou d'Allemagne ? Il suffit à la France de sentir « cette lenle mort qui la gagnait, pour concevoir l'idée de la ronde des trépassés ». Ce fut le plus émouvant de ses mystères, la plus morale de ses moralités. Songez donc ! au charnier des Innocents, encombré et comblé de tombes, après les dernières années de Charles VI, années de famine et de peste, où les loups vinrent par bandes déterrer à Paris les morts sous la neige, quelle joie de dilettante de voir la Mort, le hideux squelette, poussant pêle-mêle de son sceptre papes, rois, chevaliers, nobles dames, moines, docteurs, prélats, manants, courtisans, mendiants ! Tous ils supplient, gémissent. Quel plaisir d'entendre leurs lamentations ! Un seul s'en va gaiement, gambadant et chantant, et de sa vessie remplie de pois il soufflette la Mort: c'est le Fou, plus sage que tous les autres. Quand la ronde mortuaire avait, par son tourbillonnement et sa musique, donné le vertige aux spectateurs, ils dansaient à leur tour et rentraient, comme possédés par une frénésie, dansles rues noires du vieux Paris. On menait ainsi en musique les funérailles de la France. « L'aîné des fils de Charles VI, écrit Michelet, le premier dauphin, était un joueur infatigable de harpe et d'épinelte. 11 avait force musiciens et faisait venir encore, pour aider, les enfants de chœur de Notre-Dame. Il chantait, dansait et « balait » la nuit et le jour, et cela, l'année des
Cabochiens, pendant qu'on lui tuait ses amis. Il se tua, lui aussi, à force de chanter et de danser. »
Le moyen âge — le bon vieux temps — finissait dans la démence.
L'épreuve fut dure ; cependant l'esprit gaulois, le bon sens français ne devaient point succomber.
Tout à l'heure naîtra maître François Rabelais.
L'éloquence française au moyen âge (1
Depuis vingt ans, les études d'érudition sur le moyen âge français, sa langue, sa littérature, ses institutions et ses mœurs, ont pris une importance singulière. A notre vieille École des chartes, si savante en matière paléographique, si habile à déchiffrer, à classer les manuscrits, à en analyser les époques successives, les interpolations, les altérations, les remaniements, se sont ajoutés des groupes savants, tels que l'École pratique des hautes études, et les rédacteurs de la Romahia, de la Revue des langues romanes, de la Revue critique ; les chaires du Collège de France, avec MM. Gaston Paris et Paul Meyer, propagent la connaissance des antiquités soif de langue d'oc, soit de langue d'oil ; la docte publication de l'Histoire littéraire de la France s'augmente d'un volume presque chaque année : des édi-
(1) La République française du mardi 14 janvier 1879.
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lions excellentes, telles que la Chanson de Roland de M. Gautier, et le Froissant de M. Siméon Luce, mettent à la portée des personnes lettrées les monuments vénérables de notre premier âge littéraire.
Le mouvement de curiosité, commencé il y a quinze ans par le Discours de Joseph-Victor Le Clerc sur VÉtat des lettres au quatorzième siècle, n'est pas près de se ralentir. A cette tradition, que l'Université adopte chaque jour davantage, se rattache l'ouvrage de M. Aubertin (i), recteur de l'Académie de Poitiers. Ce livre a d'abord été professé par son auteur devant la jeunesse de notre Ecole normale supérieure : il est par conséquent au courant de la science.
Nous félicitons M. Aubertin de lui avoir laissé, dans ses notes si abondantes en indications bibliographiques et critiques, l'appareil de l'érudition. Il y a toujours quelques lecteurs — les moins nombreux, sans doute — pour qui le livre d'en bas est aussi précieux que celui d'en haut. De celui-ci je voudrais mettre à part quelques chapitres, qui me semblent plus neufs que les autres : ceux qui concernent l'éloquence française du moyen âge.
(1) Aubkrtin, Histoire de la langue el de la littéral ure françaises au moyen âge, d'après les travaux les plus récents, 2 vol., Paris, Eug. Belin.
L'art de la parole, que Jules César reconnaissait aux vieux Gaulois iargute loqui), fut alors l'une des formes originales de l'esprit français. Nos premiers orateurs furent les prédicateurs. En réalité, disait Victor Le Clerc, « tout discours est presque un sermon » : parler, c'est prêcher. « L'art de la prédication est tout l'art de la parole. » C'est à la fin du douzième siècle qu'apparaissent les prédicateurs en langue vulgaire. A cette époque, en Italie, on prêchait et l'on haranguait encore le peuple en latin. Le peuple italien, plus lettré que le nôtre, et qui ne se détacha jamais, jusqu'à la lin de la Renaissance, de la tradition latine, entendait ses orateurs : au moins était-il très capable de comprendre assez le discours cicéronien d'un gibelin pour courir tout aussitôt au pillage des maisons guelfes. Au commencement du treizième siècle, les deux grands ordres oratoires des Franciscains et des Dominicains ouvrent chez nous, comme en Italie, un très large courant d'éloquence sacrée, familière, pathétique, impétueuse. Nous avons les noms de deux cent soixante et un prédicateurs fameux dont les ouvrages sont demeurés. De combien d'orateurs de la chaire, en France, au dix-neuvième siècle, l'histoire gardera-t-elle le souvenir?...
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Au moyen Age, on prêche dans l'église et hors de l'église. Dans les foires, les marchés, les tournois, les processions et les missions on dressait un échafaud orné de lapis, du haut duquel l'orateur parlait à la foule. La familiarité la plus grande règne dans ces sermons, on se croirait parfois dans quelque église de village. Les fidèles sont pareillement fort à leur aise ; ils interrompent le prédicateur, le questionnent, lui font des objections. Ils ont dû maintes fois l'arracher de sa chaire. Le prêtre, lui, frappe ferme sur les vices et les travers du siècle. Cu/n lancjit prœdicando prœslnjler, durus esse débet, dit Jacques de Vitry. Tous, grands et petits, laïques et clercs, reçoivent leur leçon. Si une femme s'endort dans l'auditoire, l'orateur s'interrompt et dit : « Si quelqu'un a une épingle, qu'il la réveille : ceux qui dorment au sermon se gardent bien de dormir à table. » Si les fidèles s'en vont sans attendre la fin : « Vous faites comme les crapauds quand la vigne fleurit ; le parfum de la fleur les chasse ou les tue, comme la douceur de la parole de Dieu vous met en fuite. » Le prédicateur n'épargne personne et, dans l'universelle oppression féodale, il parle haut contre les oppresseurs, les barons pillards et luxurieux, les légistes, les gens de chicane, « corbeaux d'enfer qui se font graisser la patte », les prévois, les collecteurs d'impôts, « harpies et minotaures ».
Rabelais a dû relire quelques-uns de ces sermons avant d'écrire le chapitre des Chais fourrés et de peindre le terrible pressoir de la Cour des Comples.
Tous les corps de métier défilent sous leurs coups de verges; apothicaires, changeurs, cuisiniers, aubergistes, drapiers, usuriers Ils sont durs pour le luxe des dames et « la molle vesteure » de beaux chevaliers « qui s'en allaient à la guerre en habits de noces ». <c Levez les yeux, s'écrie celui-ci, vers la tète de cette femme ; — et il désigne du geste une paroissienne trop élégante, — c'est là que se voient les insignes de l'enfer. Ce sont des cornes (on connaît les prodigieuses coiffures pyramidales de ce temps), ce sont des cheveux morts, ce sont figures de diables. Sainte Marie ! elle ne craint pas de se mettre sur la tète les cheveux d'une personne qui est peut-être dans l'enfer ou dans le purgatoire ! Elle a plus de queue que n'en a Satan lui-même, car Satan n'en a qu'une, et elle en a tout autour d'elle : ad circumferentiam. Son train soulève la poussière dans les églises, la fait voler- jusque sur les autels, et trouble les hommes qui prient. »
Celui-là, Etienne de Bourbon, menace du feu de l'enfer les coquettes qui courent par la ville décolletées, espoilrinées, avecdu fard sur les joues comme les histrions. « Quelle guerre ces femmes-là font à Dieu ! » s'écrie désespérément l'excellent homme.
Le carme breton Thomas Couette eut, au quatorzième siècle, d'étonnants succès de prédication populaire. Il parlait en plein air, sur une estrade, devant laquelle on allumait de grands feux. Là, pendant de longues heures, il tonnait contre « les vices et péchés d'un chacun et, par spécial, du clergé »; il tonnait
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si bien que les femmes, terrifiées, jetaient au feu leurs « hauts atours », leurs parures, leurs pendants d'oreilles, leurs coiffures, leurs robes trop ouvertes, leurs manches traînantes. Je suppose que cette cérémonie expiatoire devait singulièrement « troubler les hommes qui priaient » ou qui ne priaient plus du tout. A l'issue des sermons du cordelier Richard, au quinzième siècle, les hommes jetaient au feu leurs cartes, leurs échiquiers et « aultres jeux de plaisance», quilles, dés, tables, billards. Tout Paris faisait pénitence. Savonarole, à Florence, eut un succès pareil. Il fit' brûler sur la place de la Seigneurie, les tableaux, les meubles précieux et les livres de la Renaissance. Mais, à son tour, il fut brûlé.
Voilà donc une éloquence religieuse familière, audacieuse, passionnée, malheureusement elle a un grave défaut qui persistera jusqu'à Rourdaloue : elle est scolastique, embarrassée de divisions et de subdivisions ; dès que son élan s'arrête, que son feu tombe, elle devient lourde, diffuse, insupportable. L'allégorie y apporte son ennui, comme dans le Roman de la Rose. Gerson, le plus distingué de ces prédicateurs, abusa des abstractions personnifiées. Les vices et les vertus se transforment en chevaliers, en damoiselles; l'oraison est la « chambrière de l'âme » ; celle-ci est un temple qui a pour autel la volonté, et dont le curé est le Saint-Esprit. Quand une bonne pensée parle à l'oreille de l'âme, ce sont les cloches qui, tintent. Ce mauvais style n'est pas si fort passé de mode qu'on pourrait le croire.
Vous en trouverez des modèles dans les livres de la piété contemporaine, dans les textes de l'imagerie pieuse. Je pourrais môme citer telle de ces métaphores sacrées qui est devenue, comme au temps mythologique, une entité, une chose divine, l'objet d'un culte, et même d'une église qui coûte fort cher à bâtir. L'esprit humain emploie éternellement les mêmes procédés, et les erreurs de la logique prouvent la perpétuité de la logique.
Je préfère à Gerson deux braves franciscains de la fin du quinzième siècle, qui ne font point de métaphysique, parlent bonnement; crûment même, mais louchent parfois à un pathétique terrible. A Tours, Menot compare la fuite de la vie à la Loire qui coule et ne remonte jamais en arrière. Ainsi passe l'humanité. « Où est le roi Louis, monarque redouté, et Charles qui, dans la fleur de sa jeunesse faisait trembler l'Italie? Hélas ! ils pourrissenl tous deux dans le cercueil ! » II n'est pas tendre pour les juges, le capucin Menot. En ce temps-là, l'Eglise secouait durement la magistrature. « Aujourd'hui, messieurs de la justice portent de longues robes, et leurs femmes s'en vont vêtues comme des princesses. Si leurs vêlements étaient mis sous le pressoir, le sang des pauvres en découlerait. Seigneurs justiciers, les revenus que vous dépensez sont-ils de votre patrimoine? Non, certes, et les pauvres mineurs orphelins sont mis par vous sous la dent des loups, car vous leur donnez des tuteurs qui les volent et les dépouillent. Ne doutez pas que leurs cla-
meurs no montent jusqu'au ciel el devant Dieu. Vos taxes el ros impôts seront sels el épices pour saupoudrer vos chairs dans la damnai ion. »
Ecoutons maintenant le frère Maillard. 11 fait dans la société la part de Dieu et celle du diable et passe la revue dos deux groupes. « Or, levez les esprits, qu'en dites-vous seigneurs? Eles-vous de la pari de Dieu ? Le prince et la princesse, en èlesvous? Baissez le front. Les chevaliers de l'ordre, en êtes-yous ? Baissez le front. Et vous, gentilshommes, en êtes-vous? finissez le front. Et vous, jeunes gar ches, femelles de cour, en ètes-vous ? Baissez le front. Vous êtes écrites au livre des damnés, voire chambre est toute marquée avec les diables. Ditesmoy, s'il vous plaist, vous ètes-vous bien mirées, lavées, épou^setées aujourd'hui ? — Dis bien, frère. — Plust à ma volonté que vous fussiez aussi soigneuses de nettoyer vos âmes. — Quel remède, frère? — Je vous dys que si, au tems passé, il y a eu des torts et des méfaits, laissons noire maulvàise vie, Dieu aura morcy de nous ; si que non, je vous envoie avec tous les diables. » Telle est la grâce qu'il leur souhaitait. Ces moines sont des tribuns qui appliquent à un siècle très malade des remèdes héroïques. Mais ne sont-ils pas plus près du véritable sens évangélique que les fades prédicateurs de cour de notre dix-huitième siècle? Leur éloquence est tumultueuse comme l'époque où ils vivent. Ils sont les précurseurs des sermonnaires de la Ligue. Seulement, ceux-ci affolés par l'amour de l'Espagne
et la peur de Home, planteront leurs chaires sur les barricades, et oublieront à la fois l'Évangile et la France.
Le quatorzième siècle vil commencer dans notre pays l'éloquence politique. Aux états généraux de i3o:2 et de i3o8, à cette grave époque du débat entre Philippe le Bel et Boniface VIII, au temps de l'effroyable procès des Templiers, le tiers état, auquel les communes du douzième et du treizième siècle avaient donné la conscience de sa force et de ses droits, soutint énergiquement par la parole l'entreprise laïque de la couronne. Mais la période vivante de celte éloquence s'ouvre avec les désastres de la guerre anglaise, après la défaite de Poitiers, quand le roi est captif en Angleterre, que l'émeute est dans la rue, la misère et les brigands dans les campagnes. Les états de i35(i délibèrent à Paris, au bruit de la foule furieuse qui bat, comme une marée montante, les portes de la salle. Robert le Coq, un Iraitre qui est vendu à Charles de Navarre, soulève l'assemblée contre la royauté captive en rappelant les abus et les dilapidations du règne; il demande que tous les fonctionnaires soient destitués, injurie le dauphin — le futur Charles le Sage — « prince de très mauvais sang, dit il, pourry et indigne de vivre »; il insinue enfin que les états
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ont le droil d'ôter et de transférer la couronne. « Et quand ceste malvoise parole li fut issue de la bouche, dit un contemporain, un de ses complices li marcha sur le pié. » C'était l'anarchie que soufflait l'évêque de Laon. A quelques pas de là, le populaire, entassé dans le « parloir aux bourgeois », s'agite, manifeste et constitue un gouvernement illégal. Le prévôt des marchands, le sombre Etienne Marcel, est un instant le héros favori de Paris. Sur la rive gauche, Charles le Mauvais, maître fourbe, démagogue de sang royal, remue les derniers basfonds de la ville pour y chercher une couronne illégitime. « Sire larronciaux (fripon), lui disait Robert le Coq, encore te aideray-je à mestre ceste couronne en ta teste comme roy de France. » Au dehors, dans les champs, Jacques Bonhomme, affamé, tout noir de misère, chemine avec sa torche et sa faux.
La France est sortie vivante de ce temps horrible. Le malheur de ces convulsions, c'est la chute des plus grands caractères qui, déconcertés, emportés par la tempête des événements, se laissent aller aux actes les plus dangereux, ou même les plus criminels. Ce fut le sort de Marcel. Il versa dans la démagogie, s'entendit avec le Navarrais, le pire ennemi du pays, violenta les états, prétendit gouverner la France par la commune de Paris; enfin, il vendit Paris à Charles le Mauvais. Il tomba assassiné la nuit même où le crime devait s'accomplir. L'histoire ne lui a pas été trop sévère.
On n'a pas oublié qu'il fut Un instant le pilote au sein de l'orage, et que Y ordonnance de i357, notre première charte libérale, c'est lui qui l'a dictée.
Charles V mort, l'anarchie recommença. L'émeute, les clubs, les sociétés secrètes, l'agitation démagogique de l'Université qui comptait près de trente mille étudiants, bouleversent Paris sous le règne d'un roi illuminé et fou.
Aux conciliabules nocturnes se réunissent les factieux ; dans la rue passent jour et nuit les patrouilles de la milice bourgeoise. Les assemblées populaires, qui entretiennent la fièvre politique, décrètent l'impôt forcé sur les riches. « Nous ne voulons plus de maîtres ! crient-ils; nous voulons vivre libres ou mourir ! » On applique aux portes des églises des placards incendiaires : « Chers concitoyens, on veut vous désarmer, vous enlever vos chaînes de fer et vos barricades. Aux armes ! nos vengeurs approchent ! » Les listes de suspects courent la ville, et l'on entend dire dans les attroupements « qu'il y a des gens qui ont trop de sang et qui ont besoin qu'on leur en tire avec l'épée ». Un ouvrier corroyeur ramasse trois cents émeutiers armés de poignards et les harangue en place de Grève : « A quand donc notre tour de jouir du repos et des douceurs de la vie ? Qui nous délivrera du joug de ces seigneurs dont la rapacité nous exploite, dont l'orgueil nous écrase? Ils vivent de notre substance (substantias noslras Mis imperlimur). C'est avec nos dépouilles qu'ils bâtissent des palais et nourrissent leurs gens;
l'éclat de leur règne vient de la sueur du peuple {ex sudore regni colarum regius fulget honos). Levonsnous tous ! Que Paris prenne les armes, plutôt que de souffrir la" houle et la servitude! » Et la foule, entraînée sur les pas du tribun, va droit au Louvre. Le chancelier de France paraît à une fenêtre, parlemente et dit au peuple — nous sommes au quatorzième siècle : — « Oui, on aurait beau le nier cent fois, le suffrage populaire est le fondement de la monarchie. Ni le roi ni ses conseillers ne pourraient faire un peuple, mais un peuple ferait bien un roi. »
11 y a toujours une cause profonde, même aux dernières violences d'un peuple ou d'une ville. Les esprits superficiels disent : Ces gens-là sont tous enragés ; mettez-leur les menottes et le carcan. Lu grand évêque, Jean Juvénal, qui fut premier duc et pair de France sur le siège de Reims, dit à Louis XI, aux Etats de î^GS, la simple vérité : « Vos peuples sont tous détruits, appauvris de chevance, tellement qu'ont-ils du pain à manger pour les excessives tailles qu'ont leur met sus, et par pilleries et mangeries qu'ils souffrent. De là une terrible fièvre, rêverie et frénésie qui entrelient chez eux l'esprit de rébeillon et dont profitent les seigneurs ennemis de la couronne. Jlélas ! loat est du sang du peuple ! » Les pensées justes et généreuses de La Boëtie et de L'Hospitâl étaient déjà trouvées.
Les états généraux de 1^83, ouverts à la mort de Louis XI, marquent dans l'histoire parlementaire et
libérale de la France. On sortait d'un règne terriblement despotique, mais où <le grandes choses avaient été àcconiplies contre la féodalité et pour l'unité nationale. Les états agitèrent cette grave question : l'Assemblée est-elle souveraine? Pouvait-elle décréter au nom de la nation, ou se borner à des vœux et à des doléances? Le problème de 8fc| était posé. Philippe Pot déclara que ci la royauté est une fonction, et non un patrimoine héréditaire ; dans le peuple réside la souveraineté ; il lu délègue aux rois, niais, pendant l'interrègne des minorités royales, la souveraineté retourne à la nation et aux états ses mandataires. » Il excita l'Assemblée à affirmer son autorité absolue. « Pourquoi donc hésiter ? Maintenant que vous siégez ensemble, vous balanceriez? Où donc est l'obstacle? Il est dans la faiblesse de vos cœurs, qui vous rend indignes des plus nobles entreprises. »
Philippe Pot était trop sévère. L'obstacle était moins dans les cœurs que dans les institutions. C'est un signe inquiétant, pour une assemblée politique, que ces débats théoriques sur les pouvoirs du Parlement, sur le rapport de celui-ci avec l'exécutif. La représentation nationale n'est pas faite pour raisonner sur l'étendue et la limitation de ses droits : les étals ne sont pas une académie. Dès qu'ils sont réduits à disputer contre la couronne, ils perdent leurs meilleures forces qui,. dépensées en subtiles distinctions, ne vont plus à l'action, à la manifestation très ferme de la volonté nationale. Le côté faible i\c<
étals généraux était la rareté même de leurs réunions. Ils apparaissaient dans les temps de danger public : ils n'étaient pas, en réalité, un organe vital de la constitution de la France. Ceux de i/,83 n'aboutirent à rien. Le chancelier de France leur déclara insolemment que le roi les remerciait de leurs bonnes intentions, mais que la session était close. Notre pays était alors régi par une monarchie qui appelait à elle les états quand le Trésor était vide ou que l'émeute grondait dans les carrefours de Paris : ce n'était pas une monarchie réglée, surveillée, dominée par un Parlement. « Nous sommes joués, s'écrie en i483 un théologien, député du parti populaire, et, depuis qu'on a obtenu notre consentement pour la levée des deniers, tout le reste a été méprisé et foulé aux pieds. On n'a tenu compte ni des demandes inscrites dans nos cahiers, ni de nos résolutions définitives et des limites que nous avons fixées. On s'est borné à changer le nom des impôts... Je vous parle au nom de Dieu : non seulement vous tous, coupables et complices, mais tous ceux qui prêteront les mains à la consommation de votre forfait, sont tenus à restitution. » Ces plaintes reparaîtront en 1789, en 17905011 a pu même les entendre dans des temps plus récents. Ce qui a manqué à nos pères, à la vieille France, c'est une constitution, une loi inviolable de la relation des pouvoirs publics. La nation, représentée par les états, se méfiait de la Couronne; celle-ci n'avait d'autre souci que d'endormir la confiance
des étais et de les renvoyer très vite à leurs provinces. Mais c'est en France surtout, pays ou l'esprit de critique est toujours en éveil, que l'harmonie des pouvoirs est une condition première de la paix et de la fortune publique.
Le drame sacré au moyen âge (1).
M. Petit de Jullevillé a formé le dessein d'une entreprise savante à laquelle nous applaudissons avec plaisir. Il se propose d'écrire l'histoire du théâtre en France antérieurement à l'époque classique, au dixseptième siècle. Ce grand travail, pour lequel ne lui manqueront ni une érudition méthodiqueni la finesse du vrai goût littéraire, sera distribué en trois ouvrages : les Mystères, le Théâtre au temps de la Renaissance. La première partie, le drame sacré, a paru récemment en deux volumes, dont le premier contient l'histoire générale des Mystères, et le second l'histoire chronologique des représentations, le catalogue analytique et biographique des Mystères, la liste des ouvrages à consulter sur ce genre dramatique, enfin un glossaire des mots difficiles d'ancien
(1) La République française du vendredi 11 mars 1881. Les Mystères, par L. Petit de Jullevillé (2 vol., Paris, Hachette, 1880).
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français, cités dans les deux volumes. Les doctes et les lettrés sauront bien tout seuls trouver leur bien et leur plaisir dans ce curieux livre; je ne veux le faire valoir que pour les mondains d'esprit cultivé qui aiment les vieilles formes littéraires et les goûtent comme ils le font des vieilles formes de l'art des bahuts vénérables délicatement ciselés, des tapisseries aux couleurs rongées par le temps, mais dont les personnages déteints ont encore grand air et nous entretiennent, avec une si louchante gravité, des choses du temps passé. Les raffinés ne respireront même pas sans un certain charme la vague odeur d'antiquailles qui s'échappe de ces pages écrites en un français très pur de foute affectation archéologique, dont la transparence laisse encore mieux saisir la candeur des drames où nos pères allaient dévotement comme à un sermon dialogué. Mais ils étaient, en même temps que de bons chrétiens de l'antique Église, des Gaulois « nés malins », de joyeux compères fort disposés à rire sinon du bon Dieu et de sa benoîte mère, au moins du diable, dont au fond ils avaient grand'peur. Ce théâtre religieux est donc plein descènes plaisantes, et la comédie y entre sans façon. Cela ne fait pas froncer le sourcil de M. de Jullevillr,quia,sur ce point comme pour le reste, l'indulgence d'un savant tout occupé de réunir une collection complète de faits et non pas une anthologie édifiante.
On sait que le théâlre,chez les nations chrétiennes de l'Occident, naquit dans l'église. « L'église, dit Michelet, était alors le domicile du peuple. La maison de l'homme, cette misérable masure, où il revenait le soir, n'était qu'un abri momentané. Il n'y avait qu'une maison, à vrai dire: la maison de Dieu. » Là, en efl'et, étaient toutes les émotions et toutes les joies. Partout ailleurs, la vie semblait terne et décolorée, la réalité dure et douloureuse, et dans l'église, en face de l'autel rayonnant, dans les demi-ténèbres des nefs où le flamboiement des vitraux semait des gerbes de pierres précieuses, au son des orgues, au chant des prêtres, tout pénétré par les parfums de l'encens, le pauvre fidèle, au dehors si maltraité, courbé sous le joug féodal, respirait, espérait et, plus libre des soucis de la vie terrestre par la vision du paradis, se sentait enfin maître de sa conscience et de son cœur. L'église s'emparait de lui par les sentiments les plus profonds de l'âme, par l'orgueil, par l'allégresse, par la terreur. Par-dessus tout c'est son imagination qu'elle enchantait. Ses cérémonies étaient des drames, et ces drames étaient pittoresques. Les évolutions du clergé, parmi les cierges étincelants elles fleurs, la splendeur des ornements sacerdotaux dont les couleurs changeaient avec les
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saisons religieuses el les anniversaires mystiques, les longues processions autour du chœur el des nefs. la douée parole de Jésus répétée, en une langue mystérieuse, par le diacre qui chantait l'évangile, le Te Deum des cloches qui, du haut des tours, tombait sur la cité et la bercail dans un bourdonnement sublime, cette tête éternelle que l'église donnait à tous les -eus ramenait ii la poésie la multitude des déshérités et des faibles, que les misères du siècle attendaient inexorablement à leur retour dans leurs froides maisons. Certaines cérémonies étaient déjà des représentations dramatiques.
Ainsi, le jour des Rameaux, la procession des Palmes en mémoire de l'entrée à Jérusalem du Sauveur monté surun âne, et l'attente du divin voyageur aux portes de l'église, en dehors desquelles le chœur chantait : Attollite portas : ainsi, surtout, l'office de la Passion, au vendredi saint, la Passion lue el chantée par trois prêtres de la chapelle, sur un ton lamentable : le chant autour de la croix, où les invocations en grec se mêlaient aux paroles latines ; L'adoration de la croix par le clergé, pieds nus ; la recherche au tombeau du corps et du sang de Jésus déposés la veille au fond d'un tabernacle de pourpre : puis, le soir, dans les premières ombres du crépuscule,les ténèbres, office étrange que l'on voit encore dans toute sa beauté à Saint-Marc de Venise ou à la cathédrale de Pise; tandis que les prêtres psalmodient les lamentations de Jérémie el d'isaïe, et que le chœur, effrayé «les menaces calamiteuses des pro-
phètes, pousse des cris de supplication, lentement, l'un après l'autre, s'éteignent les cierges allumas devant l'hôtel en deuil ; quand la dernière clameur biblique s'est évanouie du côté du ciel, plus une lumière, plus une espérance ne brille en face du Saint des Saints, et, dans la nuit mortuaire de son église, Dieu, cette fois, semble bien mort.
Des scènes détachées des offices sacrés, des paraboles tirées de l'Evangile, des dialogues insérés dans les cérémonies de la messe formèrent le drame liturgique, exemplaire primilif des Mystères. M. de Julleville signale les premières apparitions de ce théâtre d'église dès les jours qui suivirent l'An Mil, au temps où, selon le chroniqueur Glaber, le monde, rassuré sur son avenir, se revêtit d'une blanche robe de basiljques étincelantes. L'office de Noël, avec les rois mages, les bergers, l'étoile miraculeuse, le bœuf et l'âne; l'office de la Passion avec ses tableaux tragiques, et l'émotion du divin tombeau où déjà pénètre une aurore de résurrection, furent particulièrement favorables aux premiers bégaiements de notre art dramatique.
Parmi les moralités évangéliques, aucune ne fut plus souvent mise en œuvre, alors, que celle des
Vierges sages et des Vierges folles. Elles attendaient l'Époux, mais quelques unes, d'esprit léger et qui demain ne seront plus vierges, se sont endormies paresseusement, laissant s'épuiser l'huile de leurs lampes. Elles se réveillaient, mais trop tard, quand l'Époux avait déjà traversé son sérail mystique, et elles se lamentaient en répétant comme un refrain ce cri douloureux :
Dolenlas ! chaitivas ! trop i avem dormit ! (Dolentes ! chétives ! nous avons trop dormi!)
Le Christ apparaissait alors, terrible, sans bonté ni pitié, et maudissait les pauvrettes :
Amen dico, Vos ignosco, Nam caretis lumine.
Tous ces vieux drames sont mêlés de latin et de langue vulgaire, français d'oil ou provençal. Le théâtre gardait ainsi une partie de sa chrysalide ecclésiastique; mais déjà il agissait sur l'imagination de la foule par l'emploi de la langue populaire.
A partir du treizième siècle, les jeux, les miracles et les mystères (cette qualification ne date que du quinzième) deviennent des genres indépendants écrits dans l'idiome même des spectateurs qu'ils édifient.
Les Miracles de Noire-Dame, qui appartiennent surtout au quatorzième siècle, me paraissent la partie la plus curieuse et la plus originale de colle
vieille littérature dramatique. Ils répondent à une évolution intéressante de la foi chrétienne, au culte attendri de la Vierge, de la Madone, que révèlent les œuvres d'art de cette époque, les statuettes délicates de nos cathédrales, les icônes de Cimabue, les peintures des premières écoles italiennes. Puis, ils témoignent, à l'occasion, d'une liberté croissante de l'esprit de critique sur les choses religieuses, ou plutôt sur la conduite des maîtres de l'Eglise. M. de Julleville le remarque justement. « L'Eglise, dit-il, joue dans nos miracles un rôle singulier. Malgré l'ardente dévotion dont ils sont remplis, le monde ecclésiastique y est peint avec une liberté singulière. Le pape lui-même est parfois assez maltraité. Nulle occasion n'est perdue de railler la vénalité de la cour de Rome. Un pape vend à beaux deniers comptants la dispense d'un vœu fait à saint Pierre ; un autre donne à un roi la permission d'épouser sa propre .fille. » Nous sommes, en effet, au lendemain de l'effroyable procès de Boni face VIII, le pape maudit par Dante. Mais les rois et les empereurs ne sont pas traités avec plus de douceur que les évêques de Rome, dans ces drames où se joue déjà l'ironie démocratique de la France du temps jadis. « La plupart sont dépeints violents et crédules, niais et terribles. Ils rappellent ces Charlemagnes abâtardis que certaines chansons de geste, inspirées des haines féodales, aiment à imaginer aussi odieux que ridicules. Ils ont toujours l'oreille prête à la calomnie et le cœur prêt à la vengeance. Ils ont des
fantaisies cruelles ou abominables ; plusieurs veulent épouser leurs filles. D'autres font périr ou abandonnent leurs femmes.., La plupart des grands ne valent pas mieux que les rois. L'un d'eux va jusqu'à vendre sa femme au diable pour avoir de l'argent. Celui-ci même est sauvé pourtant ; car, ayant consenti à renier Dieu, il n'a pas voulu renier la Vierge. » On le voit, les passions, les dépravations et les sottises humaines ont fait leur entrée sur la scène religieuse ; mais, par cela même, le théâtre de nos pères est devenu vivant et véritablement dramatique. Qu'importe à Jacques Bonhomme que le dernier mot de la pièce, toujours dénouée par un miracle, demeure à Dieu, c'est-à-dire au prêtre? Çà et là le poète a poussé le cri de colère des foules, le eri de douleur ou d'envie furieuse que jettent de temps en temps les misérables et qui fait chanceler les tours féodales :
Les grands seigneurs ont tous les biens,
Et le povre peuple n'a riens ;
Fors que peine et adversité.
Par mon serment c'est granl |iilié !
Ceulx qui ne font nul labqurage
Des biens mondains ont l'avantage:
L'or, l'argent, le vin et le pain.
Et nous aultres mourons de faim.
Oui amassons les biens sur terre,
Tout le monde nous mène guerre. (xv siècle.)
Toutes sortes d'histoires épouvantables entrèrent dans le cadre dramatique du miracle et du mystère. Notre moyen Age eut ses Shakespeare candides qui recueillaient, pour la plus grande gloire de la sainte Vierge, les tragédies intimes d'une société qui, fondée en apparence sur le droit, revenait sans cesse à la violence. Ce vieux monde, que sa foi semblait pénétrer de la suavité exquise de l'Evangile., assistait chaque jour à quelque horrible aventure.
Celle qui suit est assez curieuse par ses péripéties et sa moralité :
« Comment la femme du roy de Portugal tua le sénéchal du roy et sa propre cousine, dont elle fut condamnée à ardoir, et Notre-Dame l'en garanti. »
Le roi de Portugal s'en va à la chasse, avec son §énéchal. Il s'égare dans les bois de Compiègne. Un gentilhomme, « le châtelain », lui donne l'hospitalité. Ce châtelain a une femme, une fille et une nièce. Le roi, que la chasse a mis en belle humeur, trouve la fille séduisante et la demande en mariage. Les parents saluent très bas et acceptent. Le roi prend à part la jeune fille et lui parle d'une façon si pressante que la timide vierge lui glisse dans la main la clef de sa chambre. Reine dans un mois, maîtresse cette nuit même. Le roi, que le bonheur prochain rend
indiscret, montre à son sénéchal la clef qu'il n'a pas encore mise dans la serrure. Le sénéchal, homme très moral, fait au prince la leçon ; il le ramène à la vertu, lui prend la clef, tourne le dos, et traîtreusement, dans les ténèbres, rend à la fillette une déplorable visite. L'infante, qui se doute trop lard, hélas ! de quelque supercherie, appelle sa cousine Agnès. Elles allument la chandelle et considèrent le bon sénéchal endormi. Agnès n'est point sotte, elle a trouvé un expédient très simple :
Tranchez li le chief de l'espée, Elle est assez tranchant.
La future reine prie la Vierge de lui pardonner cette affaire :
« Car par lui sui dépucellée, Vierge, la penance en feray !
Quant confessée m'en seray. »
Ves la, c'est fait.
Le corps du sénéchal est jeté dans un puits, la cousine promet le silence et le mariage est célébré selon les rites. Ici, scrupule de l'épousée qui n'a pas oublié la nuit du mois passé. Si le roi de Portugal n'était pas content? Allons, cousine, qui n'avez été la joie d'aucun sénéchal, prenez ma place au lit nuptail pour cette nuit d'épreuve. La cousine ne se fait point prier. Le roi s'endort innocemment et la reine vient réclamer sa place ; mais la cousine répond :
Puisqu'il a mon pucellage Vraiment je serai royne.
La vraie reine l'attache au lit après l'avoir bâillonnée, met le feu à la chambre, réveille le roi et le l'ait sortir. La cousine Agnès brûle et disparaît en petits morceaux.
La reine n'est pas soupçonnée. Mais elle se sent l'Ame noircie d'un gros péché, de plusieurs même, et va se confesser. Le confesseur, éperdu, crie comme un aigle que l'on plume et exige de sa pénitente — ceci n'est guère canonique — qu'elle lui permette d'écrire le tout et de le lire au roi. Le roi, fort ennuyé de l'histoire, condamne son épouse à être brûlée vive. Ici intervient la bonne Vierge. Elle descend sur la terre avec ses sénéchaux à elle, Gabriel et Michel. Elle appelle un saint ermite et l'envoie au roi. Cet ermite, homme d'expérience, trouve le nœud de la difficulté et le tranche. Que n'allendait-il en patience le jour des noces ! S'il faut une victime au bûcher, qu'il convient d'utiliser, qu'on y jette le confesseur. Le roi s'incline devant l'ambassadeur de Dieu et demande qu'on lui ramène « sa sainte femme ». Elle vient, et c'est lui qui demande pardon. Le chapelain est rôti :
Demain sera ars en charbon Sans nul respit.
La reine renonce à la couronne, pour se consacrer tout entière au service de Marie. Le roi en fait autant ; il donne son royaume « aux pauvres » ; tous les deux fondent une abbaye.
Où la doulce Vierge Marie Sera servie et honorée.
Brûlez votre confesseur, mais bâtissez un couvent et tous vos péchés vous seront remis. Évidemment, cette morale assez commode n'est pas à la portée des personnes qui ne se confessent point.
Les miracles nous présentent non seulement le drame féodal ou chevaleresque, mais encore le mélodrame bourgeois dans sa trivialité sinistre. Voici une bonne dame du pays d'Ardennes, Guibour, que Ton accuse sottement d'aimer son propre gendre plus qu'il ne sied à une belle-mère. Sa tête s'égare, elle embauche dans un carrefour deux moissonneurs auxquels elle persuade d'assassiner le jeune homme. Elle les cache dans son cellier. Aubin, le gendre, rentre, et Guibour l'envoie à la cave. Un moment après, les deux spadassins reparaissent. Ils touchent la paye de leur crime, couchent le cadavre dans son lit et se sauvent. Le père, mari de Guibour, rentre des champs avec sa fille. 11 est fort gai, demande à déjeuner, s'enquiert de son gendre. La belle-mère répond tranquillement :
Aubin se gist encore Dedans son lit.
La jeune femme s'impatiente, cherche à réveiller le dormeur et découvre la lugubre réalité. Cris, lamentations, concours des voisins, qui chacun dit la sienne :
Hui au malin encore le vi Sain et kaitié (dispos).
La justice étonnée d'une mort si prompte, accourt et fait son enquête. Aubin est mort étranglé. Le bailli fait arrêter toute la famille et ordonne la torture préalable pour tous. Guibour avoue son crime. Elle sera brûlée. Mais, en allant au supplice, elle peut s'agenouiller devant l'église et prier Noire- Dame. La pauvrette ne demande pas la vie, mais seulement d'être sauvée de l'enfer. La sainte Vierge qui se soucie du Code pénal comme d'une noisette, lui l'ait large mesure. Deux bûchers se consument autour de Guibour et la laissent intacte et fraîche, faveur qui fut refusée à Jeanne d'Arc. Le bailli, confus, tombe à genoux devant la femme qu'il a condamnée et que le ciel absout. Guibour est dès lors une sainte di primo carlcllo. Elle habille et nourrit les pauvres, conduit les aveugles, et Jésus-Christ descend lui-même avec saint Jean, Notre-Dame et les archanges, et dit la messe en personne devant Guibour, entre saint Vincent et saint Laurent, diacre et sous-diacre. L'offrande n'est pas oubliée, et le cierge de notre belle-mère y est brisé assez vivement par l'ange Gabriel. Enfin, quand ce clergé miraculeux s'est retiré enchantant, deux religieuses invitent Guibour à les suivre dans un couvent. Elle obéit avec joie. Vous le voyez, le couvent joue dans ce vieux théâtre le rôle du mariage sur le nôtre. Mais le gendre? direz-vous. Jésus-Christ oublie de le ressusciter. Il est peut-être en enfer, bien chaudement. Sa belle-mère sera canonisée. 11 faut avoir l'esprit mal fait poui trouver à redire à ce dénoûment.
Ce moyen âge est étrangement naïf. Les hommes de ce temps avaient sur la justice, sur la vertu, sur la réparation du mal accompli, des idées très particulières auxquelles nous n'entendons plus rien. Il faut les prendre tels qu'ils ont été, sans les gourmander avec pédanterie. Leur extrême candeur ressemble parfois à l'exl renie corruption. S'ils empruntent quelquefois à la mère Eglise ses chasubles et ses dalmatiques pour des représentations données en des lieux profanes, ils ne font aucune difficulté non plus à mettre sur la scène des acteurs complètement nus. Sur ce point, les textes cités par M. de Julleville sont formels. « Icy sera licite avoir personnages tout nuds en manière ne pénitents. » Jésus, dans la Passion, était dépouillé sans miséricorde :
Nous voulons qu'il soit devestu Tout aussi un qu'un vers de terre;
ce qui effarouchait un peu la pudeur de la sainte Vierge. «Icy, dit la rubrique, met Nostre-Dame ung drop devant Jhesus. » A la fin du seizième siècle, le théâtre des Confrères de la Passion était un lieu de scandale, «une cloaque et maison de Sathan », dit une Remontrance du temps de Henri III, « où se
donnent mille assignations scandaleuses, au préjudice de Thonnesteté et pudicité des femmes, et la ruine des familles des pauvres artisans, desquels la salle basse est toute pleine, et lesquels plus de deux heures avant le jeu, passent leur temps en devis impudiques, en jeux de cartes et de dez, en gourmandises et ivrogneries, d'où viennent plusieurs querelles et batteries ». On était alors infiniment loin du drame liturgique du onzième siècle. C'est que l'esprit gaulois s'était émancipé et que, préférant l'éclat de rire à l'émotion mystique, il avait peu à peu, dans son théâtre sacré, remplacé le sermon par la comédie. Il n'est pas possible que nos pères aient assisté sans joie [à certaines parades de diableries. « Adonc crient tous les diables ensemble, et les tambours et autres tonnerres faits par engins. » Ici les diables « estoient tous capparassonnez de paulx de loups, de veaulx et de béliers, passementées de testes de mouton, de cornes de bœufz et de grands crochetz de cuisine, ceinctz de grosses courroies esquelles pendaient grosses cymbales de vaches et sonnettes de muletz a bruyt horrifîque... Le « puits d'enfer » où les diables faisaient « la plus horrible noise et tempeste » était un élément de gaité. On riait du diable justement parce qu'on en avait une peur réelle. Ces représentations diaboliques, sur la scène ou en peinture, ne pouvaient être prises au sérieux. Jusqu'au Jugement dernier de Michel-Ange, l'apparition des démons, dans les œuvres d'art italiennes, a toujours été plutôt ironique que tragique.
La vieille mère de Villon, femme « pauvrette et ancienne», qui voit, clans sa paroisse :
Paradis painct, où sont harpes et luz El ung enfer où damnez sont boullutz; L'ung me falot paour.
est bien arriérée pour la fin du quinzième siècle. 11 y avait beau temps que le fabliau et le conte gaulois prenaient leurs ébats en plein mystère. Le moyen âge, à force de s'abîmer dans la contemplation des choses saintes, y touchait avec curiosité d'abord, puis avec effronterie, comme un enfant qui, charmé par l'immobilité débonnaire de quelque mannequin formidable, lui tire bientôt insolemment le nez et les oreilles. Saint Nicolas se compromet dans toutes sortes d'aventures équivoques avec des juifs, des usuriers et le diable. Celui-ci appelle Notre-Dame « la rousse Marion ». Dans le Paroissien excommunié et absous, Godart, l'excommunié, se rit des foudres de l'Église. Les pots, dit-il, bouilliront tout de même sur mon feu, et le vin de ma table n'en sera pas moins bon. Le curé excommunicateur s'en va en pèlerinage, et l'ouaille impudente lui crie :
Sire prestre, quelle enseigne ont Ceulz qu'excommenier voulez, Plus que ceulz que vous absolez ?
Ceci est du quatorzième siècle. Au seizième, Pamarge, apercevant dans la cage de Papegaut les tonnerres de l'excommunication, haussera tranquillement les épaules et dira : « Allons boire ! »...
Deux Contes de Geoffroy Chaucer (i).
Mon collègue, M. Em. Legouis, professeur de langue et de littérature anglaises à la Sorbonne, et le groupe excellent de ses collaborateurs de l'Université, formé des anglicistes les plus qualifiés, vient de publier, à la Bévue germanique, la seconde série des contes de Chaucer. L'an passé, la première série avait obtenu la moitié du prix de traduction (Lan glois) aux concours de l'Académie française. L'entreprise est si heureuse, poursuivie avec une telle sûreté d'expérience philologique et d'érudition historique, que, pour la présente année, jesouhaite à ces messieurs... mais j'oublie que je suis de la commission et n'ai que le droit de me taire. Je ne veux au-
(1) Journal des Débats du mercredi 11 mars l!)t»8. (1) Les Contes de Canlerbury, second fascicule publié par la Bévue germanique. — Paris, Alcan, 1907.
jourd'hui que présenter au lecteur l'ouvrage si peu connu, chez nous, du Boccace anglais, invention charmante, qui a toutes les grâces, les maladresses, les timidités et le joli pédantisme des créations de l'adolescence. Quand Chaucer a la bonne fortune de rencontrer quelque tragique tradition morale venue de Tite-Live, par exemple la mort de Virginie, il s'y complaît avec cette joie que les poètes du moyen âge ont savourée chaque fois qu'ils touchaient aux souvenirs de la Grèce ou de Rome. Nos aïeux, ravis de paraître si savants, s'abandonnaient alors à de délicieux bavardages : l'histoire romaine chez la portière. Mais voici un conte, qui promettait beaucoup, mais qui finira mal ou, plutôt, qui ne finira pas du tout :1e conte de sir o Topaze! Chaucer semblait s'abandonnera un souffle d'invention chevaleresque : ce petit jouvenceau de sire Topaze, né en Flandre (par delà la mer), fils de seigneur, brave, les lèvres rouges comme rose, les cheveux et la barbe d'un blond de safran, s'en allait chevauchant par les collines et les vallées, sous la futaie des iorèts profondes, la lance en arrêt, gaiement, follement, le galop de son cheval chassait les chevreuils, les lièvres et les sangliers hors de leurs retraites, mais Topaze ne se souciait point des bêtes fauves: il attendait le chant des oiseaux. Or, de ci, de là, l'émouchet et le papagai, la colombe et la grive chantaient mystérieusement, quand passait là-bas, d'une course extravagante, revêtu d'une fraîche parure, étincelant comme un chevalier de vitrail, le féodal petit homme. Quand
la grive mâle chanta, Topaze tomba en langueur d'amour :
0 sainte Marie, benedicite !
Que me veut ce cruel amour
Pour me lier si fort !
J'ai rêvé toute cette nuit, de par Dieu !
Q'une reine des Elfes sera mon amante
Et dormira sous mon manteau.
Cet élan printanier à travers la vie, celte intelligence familière des voix de la nature, du chant des oiseaux, faisaient vaguement penser à saint Julien l'Hospitalier de Flaubert : cet amour pour une créature de rêve, toute voilée de brouillard et de rayons de lune, nous acheminait vers la féerie, vers les prestiges du roman chevaleresque, qui déjà enchantaient l'imagination héroïque de l'Espagne. M. Legouis voit en effet, en ce conte, une imitation, mais une imitation ironique de cette littérature qui, au temps de Chaucer, dégénérait déjà en ballades ou poèmes populaires semi-lyriques. Ici, dit-il, le poète « s'amuse, sans presque exagérer pourtant, à souligner l'inconsciente drôlerie des stances, avec leur rythme sautillant, leurs épilhètes traditionnelles et leurs constantes chevilles » .
Nous voilà prévenus, Topaze ne sera ni Amadis, ni Percival, ni Palméiïn. Chaucer ne le prend point au sérieux. Et c'est vraiment dommage, car l'infant avait très vite trouvé dans son chemin l'appareil traditionnel du roman chevaleresque, une région sau-
vage où n'apparaît aucun être humain, sans doute — le texte autorise l'hypothèse — un château de mine farouche, désert au premier aspect, et, au plus haut d'une tour, ou au plus profond d'une oubliette, la plainte d'une harpe, le chant mélancolique de la reine des Elfes, captive d'un géant. C'est le personnel indispensable. Le Goliath de notre conte a trois têtes et, certainement, peu de cervelle. Tandis qu'il pourrait écraser Topaze, comme une simple noisette dans le creux de sa dextre, il le laisse filer à la recherche d'une meilleure armure :
ïa panse
Je la percerai, si je puis,
Avant que le jour ait passé prime,
Car ici tu seras tué.
En vain, de sa fronde, lance-t-il au garçonnet abandonné descailloux : Topaze rentre en son manoir, se fait armer par ses pages d'armes miraculeuses, tout en buvant le vin doux et l'hydromel, tandis qu'on lui conte :
Les romans, sur thèmes royaux.
Et de Papes et de cardinaux.
Et aussi de plaisir d'amour.
11 enfourche son bon coursier et s'élance
Comme l'étincelle jaillit du tison ;
Sur son cimier se dressait une tour et sur la tour une fleur de lys. Il allait vers sa dame, ne dormait en nulle maison, mais dans l'herbe, sous son capuchon- Or, un beau jour...
Eh bien ! le conteur S'esl In. lu point, c'est tout, Topaze a-t-il tué le Géant, délivré la reinedes Elles.' Ghaucer s'ést-il jugé satisfait par celte parodie du roman d'aventures? A-t-il craint de s'égarer dans le dédale de quelque trop tortueux épisode chevaleresque? On ne le saura jamais. En attendant, le conteesl vacant. Il est facile à parachever. UAmadis de Gaules à lui tout seul, en présente trois ou quatre variations où l'on emboîterait sans peine l'ébauche de l'ironique conteur anglais.
Dans le vieux fabliau, où les trois personnages essentiels sont le mari, la femme et l'amant (très souvent un moine de la race de Frère Jean des Entommeures, j Ghaucer se sent fort à son aise ; dans l'aimable conte du Marinier, où le moine, dom Jean, est le cousin môme du mari, il imagine des incidents et des discours franchement comiques. Ceci est la bonne veine de la littérature bourgeoise du moyen âge européen. Après tout, l'invention de Ghaucer n'y porte que sur le détail des épisodes. Mais le don original du conteur est une plaisante allégresse du récil : il s'amuse infiniment aux histoires contées par ses pèlerins.
Si le conte est une prédication morale, il le renforce de toute l'érudition possible, d'un véritable débordement d'exemples édifiants. Dans le conte du moine défilent les plus tragiques mésaventures! d'AàSam à Pierre le Cruel : Néfoii y occupe une place fort ample, et Ugolin s'y montre en toute l'horreur de sa détresse. Ce dernier tableau est d'une réelle beauté.
et fort curieux à étudier de près : certains traits d'un pathétique profond, à peine indiqué par Dante, ont été saisis par l'instinct poétique de Chaucer:
Le geôlier ferma la porte de la tour.
11 l'entendit bien, mais ne dit mot.
C'est le terrible Senza far motto de la Cantica. Mais, tout aussitôt étourdi comme un écolier, notre Anglais inflige au texte italien un étrange contresens :
Io non piangera : si dentro impietrai.
« Je ne pleurais pas : tant j'avais de pierre en dedans ».
« Hélas ! hélas !
gémit l'Ugolin de Chaucer,
pourquoi suis-je né?
A ces mots, les larmes tombèrent de ses yeux.
Le plus intéressant morceau de cette seconde série, au point de vue de l'œuvre artistique, me semble être le Conte du prêtre des Nonnains, du Coq Chanteclair, et de la Poule Pertelote, un fabliau installé dans le monde de la volaille, un démenti infligé à la tradition triomphante de maître Renard, Renard l'invincible et l'infaillible, et, mêlée à ce drame de basse-cour, une théorie de la divination et des songes d'après les meilleurs auteurs de l'antiquité. Un pur bijou et, si le chapelain de ces petites nonnes avait,
en sou bréviaire, beaucoup de contes aussi agréables, on ne devait pas s'ennuyer au couvent.
Donc, ce Ghanteclair était le prince des Coqs : Sa voix était plus joyeuse que les joyeuses orgues Qui. les jours de messe, ronflent dans l'église ; Bien plus ponctuel étail son chant sur le perchoir Que n'est une horloge ou un carillon d'abhaye. Sa crête était plus rouge que le fin corail Et crénelée, comme un mur de castel.
Il régnait sur un sérail de sept poules, « semblables à lui de couleur ». Mais la favorite, la vraie sultane, étaft « damoiselle Perlelote », « courtoise, sage et débonnaire » :
C'était joie de les ouïr chanter,
Quand le gai soleil commençait à poindre,
En harmonieux accord : Mon ami au loin s'en est allé.
Or, un matin, debout sur le perchoir, dame Pertelote à ses côtés, Ghanteclair mélancolique, défrisé, « se mit à geindre dans sa gorge » . Aux tendres reproches de la bien-aimée, il répondit par le songe de la nuit passée : une bête « entre jaune et rouge » , la pointe de la queue et des oreilles noires, le museau mince, les yeux luisants ; de cette vision, il est encore ému à en mourir. Pertelote s'étonne et s'indigne. Lui, Ghanteclair, s'effrayer d'un songe ! Ignore-t-il que les songes « naissent de réplétion, et souvent de vapeurs et de complexions, quand les humeurs sont trop abondantes dans le corps » . Et la docte poulette de citer Caton qui dédaignait les rêves. Elle
conseille à son eoq de prendre une bonne purge, qui chasse ses humeurs peccantes, de picorer de la centaurée, de l'ellébore. Ohanteclair, piqué au vif, oppose à Calon Cicéron en son de Divinatione, l'histoire fameuse de ce voyageur qui, descendu en une étable, tandis que son ami choisissait l'hôtellerie voisine, la nuit, trouble le sommeil de son compagnon de ses cris d'angoisse : « On m'égorge! — tu me trouveras en un char de fumier, à la porte de l'ouest! » L'autre se lève dès le petit jour, court à l'étable, s'enquiert du voyageur: *< Il est déjà sorti de la ville » . répond le bouvier.
Il sortait, en effet, mais au fond d'un tombereau, recouvert de fumier. L'ami arrête le char funèbre à la porte signalée dans le rêve, ameute le peuple, fait éclater l'horreur du crime. D'autres songes encore, ajoute Chanteclair, se sont réalisés. D'ailleurs Macrobe confirme le rêve du grand Scipion. Et Daniel ? et Crésus? Et Andromaque? « Vous voyez, madame, que votre Gaton ne fut qu'un sot. Mais vous êtes belle, ô Pertelotc, et je vous aime! »
Vous avez compris que Renard rôdait aux environs. A la première rencontre avec la dangereuse bête, Chanteclair perd la tête, consent à chanter, est happé, emporté tout vif vers la forêt. Ici, Chaucer esquisse une de ces scènes auxquelles excella son contemporain, le Florentin Sacchetti : le crescendo et le tourbillonnement des multitudes: la pauvre veuve, maîtresse du poulailler, ses deux tilles, les bonnes gens d'alentour, les chiens, la vache et le veau, les pourceaux,
toutes les bêles à plumes se ruent à la poursuite du brigand :
Canards de crier comme si on voulait les occire : Oies de voler, apeurées, en haut des arbres.
Déjà Renard touchait à la foret. « Moquez-vous de ces manants, gémit Chanleclair, et dites-leur : ici je mange votre coq. » « Par ma foi, ainsi sera fait », répond le truand. Mais il a desserré les dents, et le coq d'un grand coup d'aile s'est élancé au haut d'un arbre. Victoire de l'esprit sur la perversité, du paysan sur le baron féodal, de Gicéron sur Caton, de la
Renaissance Je m'arrête de peur d'accabler le
joyeux coq sous la majesté de symboles auxquels Chaucer n'a certainement point songé.
Merry old England ( 1
La joyeuse vieille Angleterre ! Je ne demande pas mieux que de souscrire à ce signalement, qui s'impose à nous par l'autorité séculaire d'un proverbe ou d'une sentence historique. Mais j'avais beau me frotter les yeux, je ne distinguais pas très clairement, dans la vieille littérature anglaise, ce trait caractéristique de gaieté nationale. Shakespeare n'est point d'humeur essentiellement joyeuse. Le souper de Macbeth, où se dresse tout à coup, à la place d'honneur, le spectre d'un homme assassiné, est une fête assez mélancolique, et le prince Hamlet se promène dans les cimetières avec des fantaisies macabres qui donnent le frisson. Les commères de Windsor sont joyeuses à la façon des harangères aux propos lestement troussés, et leur compère le gros Falstaff n'est qu'un bouffon de taverne. La comédie
(1) Le Gaulois du mardi 23 avril 1907.
anglaise du temps de Charles II est une imitation passablement lourde de notre théâtre. Swift est lugubre. Sterne est un pince-sans-rire souvent amer, toujours apprêté. L'honnête Addison est d'une gravité constante de clergyman. Et ce n'est point encore dans les scènes attristantes gravées par Hogarlhet le grotesque énorme des caricaturistes du dix-huitième siècle, que nous pourrons découvrir la «joyeuse vieille Angleterre. »
Sera-ce dans l'histoire cl la ligure divertissante que les Anglais du bon vieux temps imprimèrent ;iux choses humaines, aux événements dont ils furent les maîtres? Ici, comme dans la littérature et les arts du dessin, domine une note terriblement tragique. De siècle en siècle se déroule le martyrologe britannique :
Thomas Becket, Jeanne d'Arc, Thomas Morus, Marie Stuart. Pendant quatre-vingts ans l'Angleterre se débat parmi les atrocités de la guerre des Deux Roses. Je sais bien que l'on rencontre en France d'aussi lamentables drames, le conflit de Bourgogne et d'Orléans, la sanglante chronique de nos guerres de religion. Avouez cependant que, comparé à Richard III, notre Louis XI ne semble plus qu'un prince de caractère regrettablement farouche et qu'en face de Marie Tudor, Charles IX parait un bien pitoyable halluciné.
Dans la seconde moitié du quatorzième siècle se manifeste, avec une grandeur sinistre, le sombre génie de la vieille Angleterre. Albion lance sur la