MI'RRY OLD ENGLAND
France les Grandes Compagnies, qui brûlent et massacrent le pays jusqu'au fond de la Provence. Puis, elles passent en Italie, entraînées par le plus épouvantable condottiere du moyen-âge, ce petit tailleur de Londres, Hawkwood Jean de V Aiguille. VAguto des Italiens. Elles se battent contre le pape d'Avignon et pour lui, contre Florence et pour Florence, égorgent les habitants des cités prises comme troupeaux de moulons. L'Agulo, son œuvre d'extermination accomplie et sa fortune faite, se retire paisiblement à Florence : il est désormais sir John Hawkwood, le comte Aguto, et l'orgueilleux lys rouge de la république fleurit sur le porche de son palais.
Et voilà que toujours The Merrij old England s'obstine à se dérober à mes yeux.
Elle existe pourtant, bien originale et bien vivante, et c'est précisément aux années mômes de VAguto et dans les horreurs de la guerre de Cent ans, qu'elle se révèle de la manière la plus inattendue et la plus aimable. Le premier grand poème de la littérature anglaise, les Coules de Canterburg, de Geoffroy Chaucer, nous ménageaient cette surprise. Les plus distingués de nos maîtres anglicisants viennent d'en entreprendre la traduction, sous la direction de M. Emile Legouis, mon éminent collègue de la Sor-
bonne (1). Le Prologue et les quatre premiers Coules ont déjà paru. Le reste de l'œuvre suivrait assez vite si, dans le gaspillage effréné de notre pauvre argent, l'Etat daignait réserver quelques écus pour cette intéressante opération.
Chaucer(i 328-i4oo), qui fut page du roi Edouard III, voyagea en Italie, chargé de missions diplomatiques prés des seigneurs de Gênes et de Milan. Il visita la France, en ce temps affreux qui émut l'âme hautaine de Pétrarque. 11 rapporta en Angleterre nos fabliaux et le Décameron. Mais il sut refondre cette matière littéraire et en tirer un ouvrage d'art d'une incomparable valeur. Sans aucun doute, il reçut de Boccace le cadre de son poème, la spirituelle fiction d'une société de gens à la langue bien pendue, qui se content des histoires pour passer le temps. Il convient de dénoncer d'abord, par rapport au modèle italien, de notables différences, qui sont à l'avantage du poète anglais. Boccace nous présente le tableau du monde italien, tableau souvent comique et, çàet là, étrangement tragique, d'un dessin très sûr et très fin, d'un coloris chatoyant et varié. Son Décameron est tout à la gloire de Florence, de l'ingéniosité, de la fourberie, de la grâce florentine, mais toutes les provinces, toutes les cités italiennes défilent sous les ombrages où se sont réfugiées, avec
(1) M. Emile Legouis, a publié, postérieurement à la traduction des Confes, une étude biographique et critique sur Ghaucer dans la collection des Grands Écrivains étrangers. (Note de l'éditeur.)
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leurs cavaliers, les dévoles élégantes de Santa- Maria-Xovella : la rudesse des Romagnols ou des Lombards, la mollesse sensuelle des Vénitiens, la malice perverse des gens de Naples, la ruse méchante des gens de Sicile. Les histoires, Boccace ne les a point inventées, elles étaient dans la tradition orale de son siècle: quelques-unes mêmes venaient de plus loin, du Noveilino, qui les avait prises aux plus vieux souvenirs romanesques du moyen âge. L'orfèvrerie littéraire du Décaméron est exquise, le mérite d'invention en est médiocre. Et là où l'écrivain pouvait créer des personnages originaux, il s'est dérobé à la lâche. Les sept dames el les trois jeunes seigneurs qui se rencontrent sous la grande madone byzantine de Cimabué ont tous égalemenlles vertus mondaines et incolores des personnes bien élevées, sont dépourvus de ridicules, de travers de manies, de passions; figures abstraites, auxquelles il n'est pas possible de prêter nue physionomie, une singularité de caractère ou de conscience. Les pantins scolastiques, qui font des gestes et des discours en notre Roman de la Rose, ont à peine plus de raideur impersonnelle. Et celte impuissance de Boccace apparaît quarante années après Danle qui, en trois paroles, mon trait les profond eu rs sinistres d'une à me el l'agonie d'un visage !
L'imagination de Chaucer fut joliment créatrice. Voyez, en son Prologue, la variété individuelle et le
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mouvement des personnages qui évoluent comme sur une scène de théâtre bien réglée, la face franchement tournée vers le spectateur, avec leur allure propre, leur costume, leur geste professionnel, l'inoubliable trait particulier de leur visage. Voici vingt-neuf pèlerins qui s'en vont à Canterbury, afin d'y vénérer les reliques du grand évêque martyr. Le hasard les a réunis en une hôtellerie du vieux Londres, à l'enseigne du I abord ; ils représentent, en dehors de l'aristocratie féodale, la société anglaise de l'époque, chevaliers et moines, écuyers, marchands, laboureurs, nonnes, forestiers, fermiers, artisans, médecins, curés, huissiers, intendants, vendeurs d'indulgences. L'hôte, un joyeux drille, ravi d'une clientèle si choisie, sejoint au pèlerinage et propose à ses compères de conter le long du chemin, des histoires d'aventures « du temps jadis». Au retour ceux qui auront conté les meilleures auront un souper fin aux frais delacompagnie. L'offre du ruséaubergisteestacclamée par enthousiasme. On tire à la courte paille. Au chevalier de parler le premier. C'est un lettré, ce chevalier. lia lu la Théséide de Boccace, etraconte amplement les chevaleries du duc Thésée. Et chacun, à son tour, paye son écot. C'est un défilé de contes de toutes les couleurs, surtout des couleurs assez crues, de fabliaux friands, de bons tours d'écoliers, dont quelques-uns seront repris et tendrement ciselés à neuf par La Fontaine. Mme la Prieure, les clercs et les moines auront maintes fois l'occasion de baisser les yeux, tout en cheminant vos la tombe de saint Thomas Beckel. Gaietés de saveur
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toute gauloise, d'importation étrangère: je n'y reconnais pas encore un signe d'originalité. La grande invention de Chaucer, c'est le portrait même de ses pèlerins. La galerie qu'il nous fait parcourir est chose merveilleuse. Chaque figure du Prologue est l'effigie d'un tempérament moral : la démarche, le costume, la coiffure, le tour et le ton de la parole jusqu'aux menues confidences du poète sur le train intime ou les innocentes manies du personnage, tout concourt à la perfection du tableau. Mais notez ceci, qui est essentiel : pas une grimace, ni une difformité ridicule ; Chaucer ne vise point à la caricature ; il a le sens nécessairement mesuré et discret du comique, et le grotesque n'est point pour le séduire. Ses couleurs ont la fraîcheur du matin verdoyant de mai qui éclaire la marche du pèlerinage, jamais elles ne sont violentes. Il se trouvait jouir du plus charmant état d'âme : la contemplation du monde l'amusait ; il jugeait divertissants les visages et les actes quotidiens de ses semblables et n'en ressentait ni colère, ni amertume, ni tristesse. II les caressait d'une ironie légère, et se gardait de les meurtrir d'une moquerie méchante. Soyez certains que cet homme ne s'ennuyait pas souvent et que, dans le cercle seigneurial où l'on goûtait la grâce de son esprit, la mélancolie fut une visiteuse assez rare.
Je détache l'image de la « simple et discrète » Prieure, Mme Egiantine, dont le plus grand serment était : « Par saint Éloi ! »
« Fort bien elle chantait le service divin — entonné dans son nez, de façon fort séante. — A table bien apprise était-elle aussi. — Elle ne laissait aucun morceau de ses lèvres tomber — ni ne trempait ses doigts dans la sauce profondément. — De façon fort séante vers sa viande elle tendait la main. — Et sûrement elle était très enjouée. — Et moult plaisante et aima ble de port — Et s'efforçait à contrefaire — Les mines de la Cour, et à être majestueuse de manières-
— Mais, pour parler de sa conscience — Elle était si charitable et si piteuse — Qu'elle pleurait si elle voyait une souris — Prise à une trappe, et qui fût morte ou saignât. -- Elle avait des petits chiens qu'elle nourrissait — De chair rôtie, ou de lait et de gâteau. — Mais grièvement elle pleurait si l'un d'eux était mort — Ou si on le frappait du bâton rudement. — Moult bellement sa guimpe était plissée
— son nez long et droit, ses yeux gris comme verre. - Sa bouche fort petite et aussi douce et rouge —
Mais sûrement elle avait un beau front. »
Ajoutez un manteau coquet, autour du bras un chapelet de corail, d'où pendait une broche d'or marquée d'un A couronné, avec cette devise : Amor vincit omnia. La miniature est exquise.
MERHY OLO ENGLAND gg
Celle allégresse de l'imagination, assaisonnée de malice et de bonhomie, fut-elle ledon propre de Geoffroy Chaucer, ou bien répond-elle à l'enjouement de lasociété féodale anglaise, vers la fin du quatorzième siècle ? Nous saisirons enfi a TheMerry oldEnglaml, au moins dans les rangs cultivés de l'aristocratie. Sinon, le vieux conteur représenterait à lui seul la «joyeuse vieille Angleterre ». Or, comme une hirondelle ne fait pas le printemps, je me trouverais lancé de nouveau sur une mer d'incertitude.
François Villon (1).
Parlons aujourd'hui du vieux François Villon. Le livre de M. Lenient, sur la Satire en France au moyen âge, nous a conduit tout naturellement au poète des Repues franches. M. Paul Lacroix en donnait récemment, à la Librairie des Bibliophiles, une édition enrichie de notes excellentes, que les lecteurs amis du franc esprit gaulois feront bien de placer dans leur bibliothèque. Ce n'est pas, ie le confesse, un poète de salon ; c'est un bohème, un cynique ; Villemain et Saint-Marc Girardin n'ont touché à ses œuvres que du bout du doigt, avec une moue noble, une pudeur effarouchée. Philarèle
(1) La République Française du mardi 12 février 1878,
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Chasles, qui rougissait moins facilement, s'est réjoui de sa gaillardise ; Théophile Gautier a salué en lui un poète véritable: « Sous les vieux mots, dit-il, sous les vers mal scandés, à travers les tournures barbares, on voit reluire le poète comme un soleil dans un nuage, comme une ancienne peinture dont on enlève le vernis. Villon est à peu près le seul, entre tous les gothiques, qui ait réellement des idées. » Penser librement, ingénument, souffrir et jouir avec naïveté, n'est-ce pas la meilleure part d'un génie de poète ? C'est grâce à sa franchise, à sa candeur, que Villon fut le plus grand des écrivains français du quinzième siècle. Tandis qu'il ne songe qu'à nous conter ses misères, ses humbles joies, ses amours de mauvais écolier, et les mésaventures d'une vie de pauvre diable sur laquelle passait parfois l'ombre inquiétante de la potence, il se trouve qu'en môme temps il nous peint au vif son époque, la société d'en bas sous Charles Vil et Louis XI, les mœurs et la physionomie du vieux Paris. « Je suis Français », disait-il simplement.
.le -iiis François, dont il me poise, Né de Paris, emprès Ronthoise.
Cinquante ans plus tard, RabelaisVarrèlail à son tombeau et y posait une épitaphe qu'on n'effacera jamais, deux paroles que Villon n'aurait point osé y écrire: Villon, dit-il, •< le poète parisien ».
Ce fut, en effet, un enfant de Paris, disons mieux.
un gamin de Paris, d'ailleurs parfaitement misérable :
Pauvre je suys dès ma jeunesse, De pauvrette et pet i te extrace.
Pauvreté nous suyt à la trace ; Sur les tu m beau lx de mes ancestres (Les âmes desquels Dieu embrasse !) On n'y voyt couronnes ne sceptres
De bonne heure il avait perdu son père ; il grandit à la grâce de Dieu, près de sa bonne femme de mère, à qui il fait dire :
Femme je suys povrette et ancienne,
Ne riens ne scay, oncques lettres ne leus.
Le petit ne soupait pas tous les soirs; il rêvait à jeun, au fond du taudis maternel, à l'agrément qu'on goûte à ne plus avoir faim :
Petit enfant, j'ay ouy recorder
Qu'il n'est trésor que de vivre à son aise.
Il pâtissait, mais sans maigreur; le père Villon avait légué à son fils un tempérament robuste ; celui-ci vivait tout juste, mais enfin il vivait :
Myeulx vault vivre soubs gros bureaux Pauvre, qu'avoir esté seigneur, Et pourrir soubs riches tombeaulx.
On recueille çà et là, dans ses poésies, plus d'un ressouvenir des impressions de cette jeunesse besoigneuse, errante dans les rues froides de Paris : .
Sur le Noël, morte saison, Lorsque les loups vivent de vent, Et qu'on se tient en sa maison, Pour le frimas, près du tison.
Ce n'est pas de lui-même, au moins, qu'il parle : son foyer ne flambait guère ; il s'en allait vaguant dans les carrefours, prêtant l'oreille à ces clameurs mélancoliques qu'a rappelées l'auteur du Dit des Crieries de Paris :
Les bons enfants orrez crier, Du pain ; n'es vueil oublier.
Une telle vie, à la fin du quinzième siècle, était très propre à façonner un mauvais sujet. Les instincts d'indiscipline de Villon se développèrent à merveille. 11 fut étudiant, comme tant d'autres, et contrista fort Y Aima Parens, la mère nourrice Université. En réalité, il n'apprit rien aux écoles, rien qu'à se moquer des solennelles niaiseries de la scolastique. Plaignons les braves maîtres es arts, dont il fut l'élève; il dut les aider singulièrement à avancer, dès cette vie, leur temps de purgatoire. Un jour, harcelé par la misère, il eut regret de ses folies et de sa paresse ; il fit, mais trop tard, son meà culpâ :
Hé Dieu, si j'eusse étudié Au temps de ma jeunesse folle Et à bonnes mœurs dédié, J'eusse maison et couche molle !
Mais quoy ! Je fuyoie l'escolle Comme faict le mauvays enfant.
Toutefois, la montagne latine était enveloppée d'un brouillard scientifique si intense que Villon s'en pénétra rien qu'en respirant l'air brumeux de la place Maubert. Il vient de nous apprendre dans son Pelit Testament, que ce soir même « seullet », tout en écrivant, il a entendu la cloche de la Sorbonne sonnant Yangelus à neuf heures ; et voilà que le réjouissant carillon des ternies scolastiques s'éveille dans son esprit et éclate sous sa plume :
Lors je senty dame Mémoire Rescondre et mectre en son aulmoire Sur espèces collatérales Oppinative fausse et voire Et autres intellectualles Et mèmement l'extimative, Par cpioy la perspective vient, Similative, formative
Il paraît que toutes ces facultés, embrouillées dans un même cerveau, rendent l'homme « fol et lunatique » : on le serait à moins ; je l'ai lu, conclut Villon,
En Aristote aucunes fois.
Voilà un péripatéticien qui, d'avance, ressemble étonnamment au docte Panurge.Panurg-e c'est Villon, en effet, c'est chacun de ces étudiants affamés, joyeux compères, railleurs impitoyables, qui fourmillaient sur les pentes de la colline Sainte-Geneviève ; comme Panurge, notre poète, en sa jeunesse, fut « malfaisant, pipeur, beuveur, bateur de pavez, ribleur s'il en.
7li DE PANURGE A SANCIIO PANÇA
estoit à Paris ». Ils étaient tous, hélas ! sujets au mal « qu'on appeloit en ce tems-là faute d'argent » ; la tête et les épaules couvertes de la housse que mentionne le règlement du collège de Navarre, ils battaient véritablement le pavé pour se réchauffer. Ce sont les Povres housseiirs de la ballade de Villon, dont la peine est plus dure que celle du laboureur, du soldat, du charretier, du mari que sa femme tance, du paysan qui mène son âne,
De moyne de povre couvent.
Chez ces écoliers, gratieux gallans, dit Villon,
Si bien ebantans, si bien parlants, Si plaisans en faictz et en dictz,
tous les appétits se débridaient avec un sans-façon d'autant plus leste que l'aiguillon de la nécessité les chatouillai' plus vivement.
Nous n'avons plus l'idée de l'état moral, non plus que de la physionomie pittoresque du quartier latin, entre le temps d'Abélard et celui de Ramus. Jacques de Vitry, qui écrivait au treizième siècle, nous en a laissé une peinture extraordinaire. Les étudiants venus de tous les points d'Europe formaient par des vices nationaux l'originalité des provinces universitaires. La collection en est édifiante. La débauche était le trait commun, et, pour parler en bonne langue sorbonique, le genre de toutes ces espèces. En face de chaque école s'ouvrait soit une
taverne, soit un mauvais lieu, souvent l'un et l'autre à la fois. On trouvait même des écoles dont la cave était un antre de Vénus: (In parte superiori, dit Jacques de Vilry, magistri legebant, in inferiori meretrices officia turpitndînis exercebant. Ex una parle merelrices inter se et cum lenoniluis liligabanl ; ex alia parte dispectantes et confentione agentes clerici proclamabant.) En bas, d'insolents éclats de rire, le vacarme des pots qu'on brise, les refrains effrontés ; en haut, le glapissement des syllogismes, l'aigre clameur des matéologiens qui, dix ans, quinze ans de suite, raisonnent et déraisonnent sur la qaiddité, l'essence, la substance, le vide. Villon descendait à la cave plus volontiers qu'il ne grimpait au grenier métaphysique. C'était le bon temps ! Foin d'Aristote, d'Averroès, de Raymond Lu'le, de Duns- Scot et de saint Thomas, l'Ange de l'École ! La belle Heaulmière, la gente Saulscissière, la grosse Margot, Blanche la Savatière, ces étoiles du quartier latin sous Charles VII, étaient dans toute leur fleur. Quelles fêtes et quelles amours ! Cet aimable monde attirait encore à soi, des hôtels seigneuriaux du voisinage, les varlelz et chambrières,
Faisans tartes, flans et goyères (gâteaux;. Et grand ravaudiz à minuit.
Quand l'escarcelle était vide, on essayait de quelque bon tour, digne de maître Panurge, pour festoyer aux dépens du prochain. Cette espièglerie s'appelait la repue franche. Villon, que Pathelin eût
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envié, apportait à ses invités la marée, les tripes, le vin et la volaille, le tout sans avoir déboursé un rouge liard ; le tavernier qui louait la table, à son tour, n'y voyait que du feu :
C'est bien disné quand on eschappe, Sans desbourser pas ung dennier Et dire adieu au tavernier En torchant son nez à ta nappe.
Le chef-d'œuvre dont on dut parler longtemps, c'est la Repeue faicle auprès de Mont faucon. Des compagnons, fins ouvriers, avaient résolu de souper très gaiement, prés du charnier, au pied du gibet ; ils emportaient un pâté acheté selon la méthode de Villon, un pâté de six chapons, et du vin qui ne leur coûtait pas davantage ;
Filles y avait à foyson Faisant chère démesurée.
Deux escolliers, flairant le pâté à la piste, se vêtirent en diables, et, armés, l'un d'un croc, l'autre d'une massue, assaillirent les galants,
Disant : « A mort ! à mort ! à mort !
Ils seront avec Lucifer,
Au plus parfond de la chauldière. »
Les compagnons, saisis d'épouvante, s'enfuirent et les fdles aussi ; nos écoliers, gardant leur défroque infernale, dévorèrent le pâté, et passèrent une nuit exquise, le ventre à table et le dos appuyé à la potence.
A deux reprises pour le moins, Villon faillit s'unir de la façon la plus intime à la potence elle-même. Les péchés de jeunesse menaient fort loin au quinzième siècle. En janvier i4^o, Charles VII lui fit grâce d'une première condamnation capitale encourue à la suite d'un jugement par coutumace, pour le meurtre involontaire d'un prêtre dans une rixe. Plus tard, de nouveaux méfaits commis dans l'Orléanais (nous ne savons lesquels), l'amenèrent devant la justice de l'évèque d'Orléans, Thibault d'Aussigny. Il fut derechef condamné à la pendaison, après avoir subi la question ordinaire. Charles VII lui accorda un sursis, grâce à la sollicitation des ducs de Bourbon et d'Orléans : la peine fut commuée en celle du bannissement perpétuel. Villon, selon Rabelais, se réfugia près du roi d'Angleterre Edouard IV. Louis XI, à son avènement, donna au poète son pardon complet. Mais il passa, entre 1^56 et 1461, plus d'un fâcheux quart d'heure. Dans son cachot, à la veille de mourir, il se voit déjà suspendu entre ciel et terre, parmi ses frères d'infortune:
La pluye nous a debuez et lavez, Et le soleil desséchez et noirciz ; Pies, corbeaulx nous ont les yeux cavez, Et arrachez la barbe et les sourcils.
80 D'C PANURGE A SANCIIO PANÇA
Jamais nul temps nous ne sommes rassiz ; Puis ça, puis là, comme le vent varrie A son plaisir, sans cesser, nous charrie. Plus becquetez d'oiseaulx que fiez à coudre.
De telles visions, l'attente d'un lendemain si tragique, mûrissent un homme. Villon, en sortant de prison, jeta sur sa vie passée un regard douloureux, dont les premiers vers du Grand Testament portent le témoignage :
En l'an trentiesme de mon aage Une toutes mes hontes j'ag beues, Ne de tout fol, ne de tout sage.
C'en était fait de la belle humeur du Petit Testament, son premier ouvrage, plaisante fantaisie où il léguait à sa maîtresse son « cueur enchâssé », ses culottes à Robert Vallée, « povre clergeon de Parlement », deux procès à son ami Jacques Cardon, à deux autres gallanls un canard frauduleusement enlevé, à son barbier les « rongneures » de ses cheveux, aux hôpitaux ses châssis « tissus d'araignée ». Désormais une veine d'amertume et de tristesse se glissera à travers ses poésies. 11 aura beau, dans le Grand Testament, multiplier les codicilles grotesques, le cœur était blessé en lui, et l'on reconnaît, à toutes sortes de gros soupirs h peine étouffés, et au retour persistant des images funèbres, le malaise d'un homme qui ne sait plus s'il veut rire ou pleurer. Que voulez-vous? 11 a manqué sa vie ; il s'est trop
amusé dans son jeune temps ; la jeunesse est partie, le laissant désenchanté.
Povre de sens et de sçavoir,
Triste, failly, plus noir que meure (mûre)
Qui n'ay cens, rente, ne avoir.
Certes, il était jadis bien amoureux, il le serait encore volontiers,
Mais triste cueur, ventre affamé
Qui n'est rassasié au tiers
Me oste des amoureux sentiers.
Un grand vide s'est fait autour de lui. Des compagnons de ses folies, les uns sont morts « et roydiz » ; que le bon Dieu leur ouvre son paradis ! D'autres sont devenus grands seigneurs ;
Les autres mendient tous nudz
Et pain ne voyent qu'aux fenestres.
D'autres enfin expient dans quelque cloître leurs vieux péchés. Tout cela n'est point gai. Quelque part qu'il jette les yeux, il ne voit plus que ruines. La belle Heaulinière n'a pas été épargnée plus que lui-même, ni la belle Gantière, ni Guillemette la Tapissière ; le temps est proche où, vieilles et flétries, elles ne serviront plus « que vie prehtes ». Villon est sans pitié pour celles qu'il a trop aimées : il écarte impudemment leurs haillons et décrit avec un cynisme amer l'irrémédiable décadence de leurs appâts.
Les entendez -vous ces dames aux camélias, nées au temps de la bataille d'Azincourt, qui, sur le déclin du siècle, serrées autour d'un pauvre foyer. devisent entre elles et radotent d'une voix chevrotante :
Ainsi le bon temps regretons,
Entre nous, pauvres vieilles sottes.
Assises bas. à eroppetons,
Tout en ung tas comme pelottes,
A petit feu de chenevottes,
Tost allumées, tost estainctes ;
Et jadis fusmes si mignottes !
Villon semble goûter un plaisir triste à s'enfoncer ainsi dans la même pensée sombre, dans la même émotion. 11 a été bien récompensé de cette persévérance. A force de prolonger sa mélancolique expérience sur la fragilité de ses joies d'écolier et de contempler la mine pitoyable de ses amis et de ses maîtresses qui vieillissent, il arrive simplement, à son propre insu et sans rhétorique aucune, en face du plus noble, de l'éternel lieu commun de la poésie élégiaque : il reprend avec aisance et dignité, de ses mains de g allant sans soulcy, cette grande idée du néant des choses et de l'homme, jadis proclamée par l'Ecclésiaste et le Livre de Job, et que personne plus que lui dans notre littérature, et avant Bossuet, n'a exprimé par des traits si saisissants. Ce ribaud, ce truand, soulevé par une pensée sublime, fait gravement la leçon à l'orgueil humain ; dans ses deux ballades, si connues, des Dames du temps jadis
et des Seigneurs du temps jadis, il évoque les plus grands noms du moyen âge, les plus glorieux personnages de l'histoire et de la tradition romanesque. Héloïse, Abélard, la reine Blanche « comme un lys », Berthe au grand pied,
Kl Jehanne, la bonne Lorraine, Qu'Anglais brûlèrent à Rouen ;
Charlemagne, Alphonse d'Aragon, Calixle III, Artus, Charles VII le Bon ; les nobles dames se sont évanouies comme les neiges de l'an passé, Mais où sont les neiges d'antan?
Les héros sont en poussière, et du plus grand de tous, le preux Charlemagne, dont le nom revient au dernier vers de chaque strophe, il ne reste plus qu'un vague souvenir. Grandeur des temps passés, aujourd'hui presque oubliées, âmes charmantes ou terribles, qui avez enchanté ou effrayé le monde. maintenant éteintes, vous êtes une consolation pour ces petits qui souffrent silencieusement des duretés de l'heure présente. Villon, qui pèse dans sa main le peu de cendres qui reste de vous, Villon, qui est vivant, vaut plus que vous toutes, qui êtes mortes ; il ploie votre orgueil sous l'universelle loi de la mort, et vous replonge avec dédain dans l'incomparable misère de la destinée humaine :
Quand je considère ces testes, Entassées eu ces charniers, Tous furent maistres des requestres, Au moins de la chambre aux Deniers.
gj DE PANURGE A SANCIIO PANÇA
Ou tous furent porte-paniers,
Autant puis l'ung que l'autre dire :
Car, d'évesques ou lantemiers,
Je n'y coignois rien à redire.
Et icellesqui s'inclinoient
Une maire autre en leurs vies,
Desquelles les unes regnofent,
Des autres craintes et servies :
Là les voy toutes assouvies,
Ensemble en ung tas mesle-pesle.
Seigneuries leur sont ravies :
Clerc ne maistre ne s'y appelle.
Or sont-ilz mort/. Dieu ayt leurs âmes !
Quant est des corps, ils sont pourriz...
Regardez autour de Villon. Notre poésie française gàlée par le goût scolastique de l'abstraction, par les allégories vides du Roman de la Rose est tombée dans la sénilité ; elle expire dans les langueurs affadies de Charles d'Orléans. Lui seul, il a su peindre une âme vivante, la sienne, et, dans les replis de son cœur possédé par les plus vulgaires passions, lui seul a su rencontrer l'émotion éternelle. Quand un écrivain a satisfait ainsi aux conditions supérieures du génie, il importe assez peu que sa fin ait été obscure, et que son tombeau même soit perdu.
La satire en France ou la littérature militante au seizième siècle (1).
M. Lenient nous a donné récemment une édition nouvelle, revue et enrichie de précieuses informations, de son livre sur la satire française au seizième siècle. Un volume avait suffi au spirituel professeur pour parcourir les principaux monuments de notre satire au moyen âge : pour le seizième siècle seul, ce n'est point trop de deux.
La France, pendant quatre-vingts ans, fut alors un champ de bataille où l'esprit humain livra de rudes combats. L'Italie, épuisée par le long enfantement de la Renaissance, brisée par sa lutte contre le Saint-Siège et les Barbares, condamnée et peut-être
(1) La République française du mardi 14 mai 1S78. (1) Paris, Hachette, 2 vol.
S<> DE PANL'RGË A SANCHO PANÇA
— tant elle étail découragée — résignée à l'asservissement, avait laissé tomber de ses mains défaillantes la lampe de la vie. La France releva avec nue sorte d'allégresse juvénile la flamme sacrée. C'était une heure solennelle de l'histoire. L'antiquité retrouvée, la culture classique renouvelée, la scolaslique penchant vers sa ruine, Platon arrachant à Aristote la maîtrise intellectuelle de l'humanité, la nature observée par de vrais savants selon les grandes méthodes des médecins et des physiciens dé l'Italie, tout annonçait que l'Europe occidentale était enfin sortie de ce profond sommeil du moyen âge, mêlé de songes sublimes et de visions horribles : peut-être même l'âge qui commençait ainsi, tout occupé d'une infinie curiosité, retenu et charmé par les plus nobles problèmes, pouvait-il, sans trop de présomption, espérer accomplir pacifiquement sa destinée. Quelle bonne fortune pour l'esprit, pour la science, pour la philosophie, si, autour d'Érasme, de Budé, de Rabelais, de Ramus, du jeune Collège de France, s'était seulement ranimée la féconde agitation, la controverse passionnée de la montagne latine au temps d'Abélard ! Mais, dès l'origine, l'œuvre de la Renaissance française avait été profondément trou" blée par la crise doctrinale qui bouleversait l'Église et tourmentait les consciences; la révolution religieuse que Jean Huss et Savonarole avaient saluée dans l'avenir du haut de leur bûcher, franchissant le Rhin, avait éclaté tout d'un coup sur la Loire, dans les Cévennes, au sein des vieilles populations
La SatIre en frange ou la littérature militante 8?
albigeoises, à Paris même et jusqu'aux abords du Louvre; la Réforme avait bientôt suscité en Calvin à la fois un apôtre, un écrivain et un politique; en peu d'années toutes les âmes généreuses, les enthousiastes et les doctes, les fanatiques et les sceptiques, les philosophes, les savants, les poêles, les artistes, cédant à l'ébranlement universel, s'étaient jetés dans la mêlée; il n'était point d'homme de cœur ou d'esprit pour qui la défense du symbole de sa foi ne fût devenue la suprême affaire de sa vie. En aucun temps, dans noire pays, les temples sereins de la sagesse indifférente ne furent plus déserts. Je n'y aperçois guère qu'un fidèle assidu, ce tranquille et profond Montaigne, qui y rentre et s'y fixe au moment même où Rabelais, depuis longtemps guéri de ses tentations de protestantisme, vient d'y chanter sa dernière messe. Tous les autres, même les lettrés, tels que Clément Marot et Ronsard, sont dans l'action. Plusieurs y tombent d'une façon tragique. A mesure que le siècle s'avance, que Catherine de Médicis vieillit et que la maison de Valois décline, les temps sont plus difficiles et plus sombres : l'Eglise, qui a repris, dans le concile de Trente, les forces de l'apostolat, et pour laquelle s'arment et guerroient les jésuites, provoque contre l'hérésie une réaction furieuse; la France se voit accablée de toutes les calamités d'une religion d'État : la guerre civile, la ruine des cités, les massacres en masse, les attentats dans l'ombre, les menaces et les entreprises de l'étranger, la patrie vendue à l'Espagnol, la
Ligue après la Saint-Barthélémy; en vérité, dans une telle tempôle, notre littérature ne pouvait être que violente, haineuse ou moqueuse, toute en satires et en pamphlets. M. Lenienta soulevé des monceaux de ces écrits dont beaucoup lui devront d'être tirés d'un injuste oubli. « C'est une rude tâche, dit-il avec raison, que l'inventaire de tant d'œuvres discordantes, de haines, de colères et de vengeances, accumulées dans ce cercle de fer et de feu où se débat la société d'alors. Pourtant on finit par s'y habituer, comme on se fait au tumulte et à la fumée du combat. Disons mieux, l'âme y trouve une sorte de plaisir austère, semblable à celui que nous inspire un drame terrible où le cœur se serre et jouit de sa douleur même. Le spectacle de la lutte et de la souffrance porte aussi son enseignement. Aux générations plus heureuses, qu'amollit et corrompt parfois le bonheur, il est utile de rappeler à quel prix leurs pères ont acheté le repos et la liberté. »
Quelques grandes figures se détachent cependant de cette foule tumultueuse des pamphlétaires du seizième siècle. Calvin, La Boétie, d'Aubigné et le groupe tout entier de ces bourgeois si français par le cœur, et gaulois par l'esprit, qui, dans un coin de Paris assiégé, affamé, occupé par les Espagnols, terrifié par l'émeute et par les supplices, composèrent, entre l'assassinat de Henri III et la victoire définitive de Henri IV, la satire Ménippée. Il faut lire le beau portrait que M. Lenienta tracé de Calvin, le sectaire qui ne rit jamais, pâle et dur de visage, à
l'œil fixe et méditatif, dont l'âme hautaine traîne impitoyablement un corps chétif et malade. C'est un Picard, en qui le théologien est doublé d'un procureur, un Père de l'Eglise rebelle qui prêche avec emportement d'un ton amer, et d'un style dont la tristesse a étonné Bossuet, l'austère évangile de la prédestination. « De Genève, sa forteresse et son observatoire, il promène au loin ses regards et veille au maintien de son œuvre dans le monde entier. Partout où se trahit une dissidence, une hérésie, sa parole arrive âpre, stridente, enflammée, sifflant dans l'air comme une flèche, et vient frapper les imprudents qui s'exposent à sa colère. Il apprend qu'à Rouen un ancien franciscain défroqué s'est permis de corrompre et de travestir le dogme de la prédestination, que ses prédications mystiques ont tourné la tète des bourgeoises, et qu'il a été jeté en prison comme hérétique, au grand désespoir de ses dévotes. Aussitôt il lance un de ces rudes avertissements, où se mêlent avec une étrange puissance de l'apôtre l'accent, le dogmatisme du théologien et l'amertume du pamphlétaire. Le titre en est grave et simple comme celui d'une épître de saint Paul : « Jehan Calvin, serviteur de Dieu, à ceux qui craignent Dieu en la ville de Rouen. » Certes, il n'est point tendre, le pape de Genève ! Quand la colère l'enflammait, les grosses injures, les médisances mortelles si chères au seizième siècle, tombaient bruyamment desa bouche apostolique. D'ailleurs, ses ennemis ne le ménageaient guère. On sait qu'en aucun
ÔO £>Ë panUrge a sanciio PAN(..A
temps l'aride l'invective ne fut plus accompli. Rabelais, cette bonne âme, se fâcha un jour tout rouge contre son ancien maître, et signala, dans la lignée d'Anliphysie, entre les Papelards et les Caphars, « les démoniacles Calvins imposteurs de Genève ». Les chanoines de Saint-Sernin de Toulouse « le firent sculpter dans leur église sous les traits d'un verrat prêchant, avec ces mots inscrits au bas : Ci/ est Calvin le porc ». Mais û faut prendre son parti de toutes ces violences. M. Lenient en cite çà et là d'assez curieux exemples.
Voici un poète qui, évidemment, navail point le cœur monarchique et respectait peu la reine Catherine :
Par une vengeance divine.
Les chiens mangèrent Jézabe) :
La charogne de Catherine Sera différente en ce point Que les chiens mêmes n'en voudront point.
Ce siècle de controverses brûlantes se divise néanmoins en deux périodes fort distinctes. La première, sous François 1" et Henri II, est marquée par la lutte relativement paisible des doctrines ; dans la seconde, et jusqu'à l'avènement de Henri IV, les doctrines exaspérées mettent la France à feu et
à sang. Les jésuites, Rome, l'Espagne, les princes lorrains sont entrés en scène. C'est l'âge des guerres de religion. La première époque avait vu les bûchers de Dolet et de Berquin et Bordeaux livrée aux bourreaux de .Montmorency ; la seconde entendit le tocsin delà Saint-Barthélémy. La période doctrinale fut illustrée surtout par les théoriciens de la liberté religieuse ou politique. Des idées très nobles furent alors formulées, et plusieurs des traditions libérales du génie français furent fondées.
Je mentionnerai seulement Etienne de La Boélie, et son livre du Contre Un ou De la Servitude volontaire, qui fut l'un des plus beaux titres d'honneur du siècle. M. Lenient a bien fait de lui restituer sa véritable date, conforme au témoignage de de Thou, et que Montaigne, effrayé de l'audace républicaine de son ami, avait avancée au point de réduire le Contre l'n h n'être plus qu'une innocente amplification de collégien précoce. Non, c'est bien au lendemain du massacre de Bordeaux (i54^) que ce jeune homme, ce Girondin, chaste et fier, jusqu'alors penché sur ses livres et nourri du miel le plus pur de l'antiquité, écrivit contre le despotisme ce discours, sonore comme la harangue d'un tribun de Borne, dont le manuscrit émut et troubla Montaigne, et qui reparut imprimé après la Saint-Barthélémy, quinze ans plus tard, comme une suprême protestation sortie de la tombe de La Boétie : « Celui qui vous maîtrise tant, disait-il à la France, n'a que deux yeux, n'a que deux mains, n'a qu'un corps et
n'a aulre chose que ce qu'a le moindre homme du grand et infini nombre de vos villes, sinon que l'avantage que vous lui faites pour vous détruire. D'où a-t-il pris tant d'yeux, dont il vous épie, si vous ne les lui baillez? Comment a-t-il tant de mains pour vous frapper, s'il ne les prend de vous ?... Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres. Je ne veux pas que vous le poussiez ou l'ébranliez, mais seulement ne le soutenez plus; et vous le verrez comme un grand colosse à qui on a dérobé sa base, de son poids même fondre en bas et se rompre. »
Le cri que La Boétie consentit à étouffer dans son cœur, un légiste le poussa tout haut, en présence de Henri II et de sa cour, en plein Parlement : « Hé quoi ! dit Anne Dubourg, le blasphème, l'adultère, la débauche et le parjure s'étalent impudemment à la face du ciel ; et les amateurs de l'Écriture sainte sont châtiés, et chaque matin on invente de nouveaux supplices contre des hommes dont le seul crime est de vouloir la réforme des mœurs et le règne du Christ. »
Le roi, Diane de Poitiers, les princes de Lorraine pâlirent. Henri II mourut bientôt. Les Guises et la maîtresse royale hâtèrent le supplice de Dubourg. Le bûcher de ce grand magistrat fut le prélude de la guerre religieuse. La littérature satirique prit d'emblée sa place dans les fureurs civiles. La voix tonnante des prédicateurs, l'imprécation des sectaires, la clameur des libelles, des chansons et des hymnes, le coup de sifflet terrible de la Ménippée,
de ce concert formidable l'écho est encore assez retentissant pour nous étourdir.
La conscience protestante, exaltée par l'horreur de la Saint-Barthélémy, inspira, dès les premiers jours du règne de Henri III, des ouvrages d'une hardiesse étonnante, parfois même d'une singulière beauté, tels que le Réveille-matin des Français et les Trafiques. Le premier de ces pamphlets est une œuvre anonyme, collective, comme la Ménippée- La forme dramatique, tout abstraite et allégorique, en est médiocre : mais la passion y éclate souvent avec une vigoureuse éloquence. Imaginez les paroles suivantes prononcées au désert des Cévennes, la nuit, devant une foule à laquelle l'orateur vient de rappeler les saints persécutés, égorgés, le cadavre de Coligny outragé : « Lève-loi donc, Seigneur; hausse la main, casse les bras des méchants, que leurs enfants soient orphelins, leurs femmes veuves ; que les leurs, vagabonds et errants, soient déchassés de leurs maisons, cherchant leur pain, sans que personne s'avise d'étendre sa miséricorde sur eux ! » A des désespérés, que la malédiction seule console, on peut tout conseiller et tout dire : le Réveille-malin attend avec impatience qu'Elisabeth jette à l'échafaud Marie Stuart, et proclame, à l'aide d'une tranquille citation classique, l'excellence du régicide : « C'est de tous les actes le plus illustre et le plus magnanime, étant, comme très bien le montre Cicéron, un tel acte, quand bien il sera exécuté par un familier du tyran, tout plein d'honnêteté et de bien-
1(4 UK PANURGE A SANGHO PÀNÇA
séance conjointe avec le salut el l'utilité publique. » Les Tragiques sont, après Ronsard, le chef-d'œuvre poétique du siècle. Agrippa d'Aubigné y rappelle les prophètes juifs et Dante. Il y fait pressentir Corneille. A neuf ans, à Amboise, en face des tètes de conjurés pendues aux créneaux, il avait juré à son père de haïr éternellement les oppresseurs de la foi ; à quatre-vingts ans, il mourut en exil, fidèle à sa promesse d'enfant. Dans l'intervalle, il se battit partout où coula le sang des huguenots ; le soir, sous sa tente, tout enfiévré de l'ardeur de la journée, il écrivait les chants de ses Tragiques, dépeignant les misères (\e^ campagnes de France ou les hontes de la cour des Valois. Charles IX, le chasseur d'hommes, Henri III, le roi femme el l'homme reine, et les courtisans, barbets des favoris, misérables poupées à la tète creuse, qui s'étudient seulement à
... Marcher mignonnement, Traîner les pieds, mener les bras, hocher la tête, Pour branler, à propos d'un panache, la crête.
Parfois aussi, à la vue des martyrs qui, alors que Le printemps de l'Église et l'été sont passés,
resplendissent encore dans le sanctuaire comme les fleurs d'une saison mourante, d'Aubigné s'attendrit et glorifie ces fidèles, dernière parure des derniers beaux jours de la foi :
Une rose d'automne est plus qu'une autre exquise. Vous avez esjoui l'automne <le l'Église.
Jusqu'à présent, dans une course à travers le livre de M. Lenieut, je n'ai l'ail entendre que des écrivains de l'opposition prolestante ou libérale. Ce n'est pas ipie les satires et les libelles catholiques et royalistes aient manqué aux temps de François Ier, de Henri II, de Charles IX ; mais les écrivains qui défendaient alors la vieille Église étaient plutôt des chevaliers errants volontaires que les soldats d'une armée organisée. L'Eglise romaine laissait faire les gens d'armes du Roy noêtre Sire et les bourreaux du Parlement. Sous Henri III, à la veille de la Ligue, elle changea de tactique: ses prédicateurs et ses écrivains accomplirent en bon ordre une manœuvre de stratégie régulière à la fois contre la religion réformée, contre le roi et les Valois, puis contre Henri IV. Deux raisons expliquent ce changement d'attitude : le grand intérêt politique et temporel de l'omnipotence ecclésiastique, favorisée soit par les Cuises, maîtres de la couronne, soit par l'Espagne, maîtresse de la France ; et puis, l'introduction définitive dans les choses humaines de cet ordre de profonds calculateurs, les jésuites, que Ton surnommait déjà les bons Pères.
Écoutons un instant les prédicateurs et les jésuites de la Ligue ou leurs disciples directs. Jamais la chaire sacrée ne retentit d'une éloquence plus extraordi-
naire. Nous sommes, disent-ils, l'Église militante, et ils le prouvaient bien. « Le chef de la bande est le fameux Boucher, curé de Saint-Benoit. Avec son visage borgne et couperosé qu'empourprent le sang et la colère, Boucher apparaît comme le génie malfaisant de la Ligue, le démon de la tempête. Hargneux, molosse de sacristie, injurieux comme Thersite, véhément comme Gracchus, excité par la haine et les doublons du roi d'Espagne, il aboie et tonne du matin au soir, hurlant la guerre civile du haut de la chaire, versant des flots d'encre et d'injures en d'interminables libelles, et, pour compléter l'effet de ses homélies furieuses, sonnant à toutes volées les cloches de Saint-Benoît. » Derrière lui, le recteur Bose, évêque de Senlis; Lincestre, curé de Saint-Gervais; Pighenat, le P. Commolet, le frère Bernard, vingt autres encore, apôtres de barricades, prêchent l'émeute, le massacre, le régicide; ils revêtent du style de la halle l'exaltation furibonde des prophètes hébraïques, et jettent en pâture aux misérables affamés qui s'étouffent dans leurs églises des sophismes atroces et des syllogismes excellents qui concluent à l'assassinat. Ils rient, ils pleurent, s'agitent comme des démoniaques, imitent l'aboiement des chiens, le coassement des grenouilles. Après le meurtre du duc de Guise, ils rayent le nom du roi des prières publiques et vouent ouvertement Henri III au poignard. Les autels sont voilés de noir; à la lueur funéraire des cierges, la nuit, les processions régicides glissent en bourdonnant dans Paris. Les statuettes
du roi sont trouvées partout piquées d'épingles au cœur, et Bouclier fait ainsi le portrait du malheureux Valois, son souverain : « Ce teigneux est toujours coille à la turque d'un turban, lequel on ne lui a jamais vu ùter, même en communiant. » Les enfants de Toulouse, excités par les prêtres, traînent au ruisseau l'effigie royale en criant : « Notre tyran de roi à vendre à cinq sous, pour lui acheter un licou. » Jacques Clément n'était pas loin. Mais voici que les journées d'Arqués et d'Ivry troublent la joie des hommes de Dieu.
11 s'agit donc de triompher du Béarnais et des politiques qui cherchent à rétablir la paix publique. Lincëstre prêche Y Evangile des Doues; Cueilly, YHomélie aux Crocheteurs, qu'il excite à piller les maisons de ces chrétiens lièdes; Aubry s'écrie : « Au loup ! au loup ! Les prières des Rogations ont été premièrement instituées contre les loups, et à plus forte raison contre la rage de ce furieux loup de Béarnais qui veut entrer dans la bergerie... On vous dit qu'il sera catholique, et qu'il ira à la messe. Eh ! mes amis, les chiens y vont bien* » Boucher jure sur son Ame que « tous les larrons, les paillards, les incestueux, les hérétiques, faussaires, athéistes et tous les désespérés et méchants garnements de Paris » sonl de la compagnie du roi de Navarre. Après l'abjurai ion, il prêche encore contre la sincérité de l'acte de Henri IV : « On l'a vu en une même heure huguenot, et la même catholique ! Et puis, le voilà a la messe! Et sonne le tambourin I Vive le roi ! n
Le u Catilina de la sacristie » avait donné son chant du cygne. L'horrible prêtre s'enfuit de Paris dans les fourgons des Espagneuls et se réfugia à Tournay, où il fut chanoine par la grâce de Philippe II ; il caressa avec amour, jusqu'à sa mort, la pensée du régicide et, du fond de son exil, lança sur la France indignée Y Apologie de Jean Châtel, le misérable qui préluda au crime de Ravaiilac Boucher méritait bien, pour couronner sa carrière sacerdotale, de prononcer l'oraison funèbre de Philippe II.
Plus on avance dans cette littérature de la Ligue, plus il semble qu'on assiste à une éclipse étonnante de la conscience humaine. Dorléans, un avocat, sorte de pasquin démagogique, ose démontrer que jusqu'à présent on a traité les huguenots avec une douceur singulière, (pie la tolérance religieuse a déshonoré la France des Valois, et que Yinhumaine clémence de la Saint-Barthélémy a tout perdu. Il ose célébrer le saint-martyr Jacques Clément et ne craint pas d'écrire : « Il est bon, pour tenir vos rois en bride de la crainte de Dieu et qu'ils ne violent pas eiâprès la religion catholique ou les lois de l'État, qu'en une place publique on élève en bronze la statue de ce religieux, et qu'en la base il soit écrit : Au vengeur de la religion catholique et de la liberté du pays ! » A l'entendre, les protestants préparaient de sanglantes représailles de la Saint-Barthélémy; le Béarnais leur avait promis deux habitants par ville, que les ministres réformés tortureraient à leur gré. Quant au roi de Navarre, cette bêle féroce, il ne sera jamais
assouvi, « que le sang- de la noblesse catholique ne lui regorge par le nez, par la bouche et par toutes les concavités de son corps ». C'était à désespérer de jalousie Boucher lui-même. Mais Dorléans finit autrement que Boucher. Henri IV ne voulut pas qu'on lui fit son procès. Le vieux ligueur devint alors tout à coup le plus plat des courtisans du roi. Il écrivit que « la sueur » de Henri « sentait le musc ». Soyons juste, cependant : il maudit Bavaillac et, Henri mort, il lui donna le surnom de « Grand »... La France était lassé de toutes ces violences, lasse des ériergumènes et des sectaires. Les bons citoyens et les bons chrétiens poussaient de toutes parts le cri de Pétrarque : Pace ! pace ! pace ! La paix fut rétablie quand tous les intrigants sanguinaires eurent répondu au vœu de d'Aubray, l'orateur du tiers dans la Salire Ménippée: « Allons, monsieur le Léger, retournez à Borne, et emmenez avec vous votre porteur de rogations, le cardinal de Pellevé : nous avons plus besoin de pains bénits que de grains bénits. Allons, messieurs les agents et ambassadeurs d'Espagne, nous sommes las de vous servir de gladiateurs à outrance, et de nous entretuer pour vous donner du plaisir. Allons, messieurs de Lorraine, avec votre hardelle (troupeau1 de princes,
Retournez en vos pays.
Trop au nôtre êtes liais ! »
Ce beau résultat, préparé par la sagesse de Henri IV, parut enfin obtenu sous Bichelieu. Malheureusement cette paix des âmes n'était qu'une trêve...
OTHECA :
L'Arioste et le « Roland de l'Arioste » (i).
II est, à Venise, une promenade presque toujours déserle, plantée de platanes, qui s'avance en pointe, telle qu'une proue de navire sur la lagune étincelanle et regarde, du côté de l'Orient, la rive sablonneuse du Lido ; plus près, à droite et à gauche, se montrent quelques îlots couronnés de grands arbres ou recouverts d'un monastère: la ville est par derrière, invisible, muette ; l'Adriatique est trop loin pour que la brise en apporte la plainte ; on est ici dans une paix profonde, une paix de cloître ou de cimetière. Ce vaste horizon vague et vide, ce doux silence bercé parfois par le tintement d'une cloche,
Che paja l'giorno pianger che si muore,
(1) La République française du mardi 11 juin 1S78. (1) Le Roland de l'Arioste, par M. Marc Monnier, Paris, Sandoz et Fischbaeher.
lui' UË ÊANÙRÔE A SAXCHO t»ANÇÀ
vous invitent à coûter dans son charme mélancolique ce sentiment de la déchéance et de la ruine que l'on éprouve à Venise plus qu'en aucune autre ville. Ici, dans les lièdcs après-midi de printemps, on voit souvent, couchés parmi les buissons, sur les pentes du monticule qui s'élève au bout du jardin, une douzaine d'oisifs, matelots, gondoliers, artisans, pauvres diables à qui le soleil fait fête ; au milieu d'eux est un vieux qui parle, gesticule et semble déclamer un rôle ; ils l'écoutenl gravement, avec l'attention des enfants lorsqu'ils entendent un conte de fées.
Approchez-vous, car il s'agit d'une histoire merveilleuse, en effet, vieille comme la France, une histoire que l'Italie ne veut pas oublier, et qu'elle redit éternellement, au grand môle de Naples, dans les tavernes du Transtevèrecommeà l'Orto de Venise, les Reali di Francîa, Charlemagne, Renauld de Mon tauban, Ogier le Danois, Turpin, les douze pairs, Angélique, Roland, surtout Roland. C'est un fait bien remarquable que Roland, dont le souvenir n'a guère été conservé chez nous que par les lettrés, soit demeuré au delà des Alpes un héros populaire. Le cycle de Charlemagne et celui de la Table ronde, souvent confondus par une très libre fantaisie, après avoir captivé les âmes italiennes au siècle de Dante, divertirent encore les esprits dans l'âge sceptique de Pulci et de Rojardo ; ils se fixèrent enfin dans l'œuvre magnifique de l'Arioste.
Voici tantôt six cents ans que la péninsule jouit, sans se lasser, du grand trésor de poésie chevale-
resque porté jadis et prodigué par nos pères aux quatre coins du monde, et dont toutes les littératures naissantes de l'Kurope, môme la Grèce de Villehardouin, se sont enrichies tour à tour. « La France, écrit Victor Le Clerc, avait alors conquis les âmes par un attrait qu'on lui a depuis contesté, par la poésie. » Depuis, c'est par la prose, par les idées générales ci par la critique qu'elle a fait, pour la seconde fois dans son histoire, la conquête de l'Europe. Mais d'abord, avant d'entrer dans celle vocation nouvelle, elle avait dû se modifier profondément et remanier son propre génie; en quelques années seulement, vers le milieu du seizième siècle, elle avait rompu brusquement et pour jamais avec le moyen âge ; notre Renaissance, si rapide, emporte en un clin d'reil tout le passé, tandis (pie, dans l'Angleterre de Shakespeare comme dans l'Italie de l'Arioste et du Tasse, les traditions vénérables des aïeux, rajeunies par une culture raffinée, refleurirent encore en un printemps nouveau. Le quatorzième siècle italien retrouvait, dans un tombeau marqué d'une inscription en vers français, l'épée de Tristan. Dante mettait entre les mains de Françoise de Rimini et de Paolo les Amours de Lancelol et de la reine Genièvre; en ce jour tragique où les deux amants « ne lurent pas davantage », il croyait entendre, au plus profond de l'enfer, les éclats terribles du cor de Roland sonnant la marche funèbre des chevaliers de CJiarlemagnc. Le cor enchanté continua de retentir à travers toute l'histoire de la 1 i Lie—
rature italienne ; mais au lieu d'une formidable lamentation, il n'exhala plus que des notes joyeuses ou ironiques, et, quand l'Arioste, à la suite de cinquante poèmes épiques, en eut tiré de merveilleux soupirs de passion et de volupté, que restait-il du vieux Roland, du héros de notre rude Iliade nationale? La France l'avait délaissé : le grand poète de Ferra re le recueillit et le fit sien. C'est pourquoi, l'autre jour, un écrivain spirituel, voulant nous rendre quelquesunes des scènes de YOrlando furioso, intitulait justement son livre : le Roland de VArio&le.
Ce n'est cependant pas lui tout à fait, ou plutôt c'est bien Roland, mais ce n'est plus l'Arioste. D'ailleurs, M. Marc Monnier ne s'est point proposé de nous donner la sensation poétique du poème original, et ma remarque n'est pas une critique. Dans la forêt touffue de l'Arioste, où tant de fois nous perdons le sentier à travers les hautes futaies que pénètre le crépuscule des bois sacrés, notre compatriote choisit un beau vallon où il a dispos»' son jardin français ; il a relié en une suite régulière les épisodes qui se rapportent à Roland, arrangeant etémondant d'une main habile le récit italien ; enfin, avec un rare talent de versificateur, il a reproduit aussi fidèlement que possible la mesure et le rythme de son modèle. Ses strophes de huit vers répondent à l'octave italienne : son vers de dix syllabes — le vers de la Pucelle de Voltaire et de la Chanson de Roland — traduit bien Yendocasillabo de nos voisins; la césure n'y frappe pas invariablement la quatrième syllabe,
elle tombe parfois sur la sixième, liberté qu'André Ghénier s'est permise le premier, et qui se rapproche encore de l'allure dégagée du mètre de l'Arioste:
Comme il contait, vint aussi par hazard Fleur-de-Lis qui cherchait son Brandimart.
M. Monnier a don»' tiré du poème italien, pour les enchâsser harmonieusement dans son œuvre, plusieurs pierres de la plus belle eau, quelques-uns des épisodes les plus brillants ou les plus touchants. C'est dans ces derniers surtout que sa plume est heureuse. Il lutte d'un effort plus difficile avec le poète de Ferrare dans ces descriptions d'un trait si vif et si fin, d'une couleur si éclatante et si joyeuse, dont l'attrait est dû en partie à la grâce pittoresque d'une langue incomparable pour [teindre la vie et le charme des choses visibles. L'écrivain français reprend de l'avantage quand il lui est donné de faire entendre des notes émues qui, dans l'original luimême, n'ont point toujours la sonorité pénétrante tant aimée des modernes. Lisez, par exemple, aux chants VI et VII l'histoire de Médor,
L'enfant aux yeux de jais, aux cheveux d'or.
Son maître, le prince sarrasin Dardinel,est tombé dans la mêlée sous les coups de Renaud. Médor, la nuit, songe tristement à l'abandon sacrilège de celui qu'il aimait, et qui gît dans le camp français, sans tombeau, à la merci des loups. Il fait part à Cloridan, comme lui humble page du mort, de son pro-
l0<; DÉ PANUR0È A SANCIIO PANÇÀ
jet d'aller sur le champ de bataille, à la recherche de Dardinel :
Mon Cloridan, si je no reviens pas.
Tu penseras : il esl avec son maître.
Toi, reste ici, Cloridan. Si je meurs, Tu conteras ma mort aux braves cœurs.
Cloridan essaie en vain de le détourner d'une si dangereuse entreprise. « Eh bien ! dit-il alors, allons nous deux. » Ils se glissent parmi les Français endormis ; mais la nuit est si noire, qu'ils désespèrent de trouver le cadavre. Médor soupire et prie la lune d'éclairer la campagne :
Sous la nue
Soudain la lune apparut belle et nue Comme autrefois au pâtre Endymion Quand dans ses liras elle tomba pâmée, On vil alors, sous le divin rayon, Paris sortant d'une épaisse fumée, El, de Montmartre à Montlhery, nageant, Dans une mer blanche aux vagues d'argenl ; Et Dardinel reçut plus vive et plus forte Cette clarté frappant sa tête morte...
Médor le vit el bien lias se plaignait. Oh ! la vaillante cl tendre créature ! Non qu'il craignît la mort, mais il craignait Qu'on ne surprit sa pieuse aventure ; Et les amis, contenant leur émoi. Prirent tous deux le corps du jeune roi.
Ils fuyaient sans bruit, portant le précieux fardeau ; mais la blancheur de l'aube les trahit bientôt :
L ARIOSTE ET LE « ROLAND t)E L ARIOSTE » iiï7
on les poursuit, ils vont être atteints. Cloridan conseille de laisser là le mort.
Il dit, pensant que son ami sans doute Allait le suivre, et s'enfuit sans remords... Mais son ami releva sur la route Le pauvre corps qui gisait sans linceul... El. le voulant sauver, le porta seul.
<( Il jeta la charge, dit l'Arioste, car il pensait que son Médor ferait de même ; mais lui, le pauvre, qui aimait davantage son maître, sur ses épaules le porta tout entier. L'autre en toute hâte s'en allait, comme s'il avait son ami à côté de lui ou sur ses talons ; s'il avait su le laisser en un tel danger, il aurait attendu mille morts plutôt qu'une. » Cela n'est pas bien sûr, et l'octave de M. Monnier fait mieux ressortir par un trait délicat de sentimentalité le dévouement héroïque du bon Médor.
Une action si généreuse méritait bien sa récompense. Zerbin, le chef de la bande ennemie, a saisi le jeune païen par sa chevelure blonde.
Mais, quand il vit l'humble enfant sous son bras.
Son cœur s'émut : il ne le tua pas.
L'enfant disait d'une voix attendrie :
« De grâce, au nom de ton Dieu, je t'en prie.
Sois généreux, chevalier, laisse-moi
Faire une lusse à tes pieds dans la mousse,
Et dans la fosse ensevelir mon roi !
Puis frappe-moi... »
Mais un félon survint qui blessa brutalement Médor d'un coup de lance.
Cloridan s'élance pour couvrir son ami ; il tombe à son tour pour ne plus se relever, et s'empourpre du sang des deux adolescents. Les barbares sont partis : dans le bois désert, silencieux, gisent les deux pauvres héros,
L'un déjà mort, l'autre vivant à peine
Alors, dans la clairière, lumineuse et sereine comme une déesse, Angélique passa :
Quand elle vit le bel enfant dans l'herbe, Qui, même alors saignant, mort à moi lie. N'avait qu'un seul ennui : son roi sans tombe !
l'orgueilleuse tille s'attendrit. Elle ranime Médor à l'aide d'uneherbe merveilleuse, et, seulement quand il
a enseveli, côte à côte, son prince et son ami, le jeune homme consent à la suivre. On sait comment l'amour envahit tout à coup l'âme d'Angélique : la vierge altière, qui avait dédaigné et désespéré les paladins cl les rois, Sacripant et Ferragus, Agramant et Roland, toute brûlante de passion, se donne au beau page « aux yeux de jais » :
Un pauvre enfant cueille aujourd'hui la rose Que nul heureux avant lui n'a déelose.
Il la cueille avec candeur, comme don Juan cueillera celte fleur charmante de l'archipel grec, Haydée, par qui, lui aussi, naufragé et mourant, il a été rencontré et sauvé. C'est toujours une aventure bien périlleuse pour une jeune fille, fut-elle, comme Ange-
lique, un peu magicienne, que la découverte de Médor blessé ou de Juan évanoui. L'adolescent, pâli par la souffrance, incliné vers la terre avec la grâce touchante du lys de Virgile que la charrue a touché, triomphe plus facilement d'un cœur superbe qu'un brave paladin casqué et cuirassé, chevauchant par le monde comme une citadelle d'acier. Platon l'a dit, il y a longtemps, dans son Banquet: «L'Amour est le plus jeune des dieux, n'aimant à vivre qu'avec les jeunes. Il ne séjourne ni dans un corps, ni dans une âme, ni dans aucun lieu où rien ne fleurit, où tout est flétri ; mais s'il rencontre un endroit rempli de fleurs et de parfums, il s'y arrête et s'y repose. » Angélique n'avait point lu Platon, j'imagine, mais elle comprit d'inspiration la douceur de cette métaphysique ; il est fâcheux que le bon Roland n'ail point lu davantage le discours d'Agalhon ; il se fût peut-être épargné une grande colère et une grosse folie. Il manqua en effet de philosophie, le jour où, déchiffrant sur le tronc des arbres le témoignage trop éloquent des amours enivrées de sa belle inhumaine et du Maure aux cheveux d'or, il entra dans une fureur épique, déracinant les arbres, boule versant le s rivières, brisant à cou psd'épée les rochers de marbre, pleurant et rugissant tour à tour. Éperdu, massacrant tout, il s'élance par monts et par vaux, aperçoit enfin les deux amants qui fuyaient, mais ceux-ci, protégés par un anneau enchanté, se rendent invisibles et s'embarquent tranquillement pour la Chine qui n'attendait que l'arrivée de Médor pour le proclamer roi. Roland, dont la
110 DE PANL'RGE A SANGIIO PANÇA
l'.ii^c redouble, se rue sur L'Espagne et la noie dans le sang.
Il l'ul surtoul l'en. ce a Malaga...
Ce peuple mit deux ans à se refaire.
A Gibraltar, croyez-vous que la mer l'arrête ? Il se jette à la nage et aborde à Geuta. Mais le Maroc n'est point près de la Chine. Tous les nègres d'Afrique, jusqu'au dernier négrillon, allaient être broyés par le neveu de Charlernagne; heureusement pour eux, le duc Aslolphe descendaitde la lune, apportant à Roland, de la part de saint Jean l'Evangéliste, dans une fiole de cristal, son propre bon sens. Roland huma la fiole et fut guéri.
Ces fabuleuses histoires furent contées pour la première fois par maître Louis Arioste vers i5i6, à Ferrare, dans le palais du duc, en présence d'une cour élégante que présidait Mme Lucrèce, la fille bienaimée de feu notre saint-père Alexandre VI. Le poète ne s'inquiétait guère que le fil de son récit échappât, dix fois au moins, en une seule soirée, à ses aimables auditeurs : trois ou quatre romans, enchevêtrés l'un dans l'autre, sans cesse interrompus, capricieusement repris, le roman de Roland et de sa folie, celui des querelles qui déchirent
l'aRIOSTE ET LE »< ROLAND DE L'ARIOSTE » 111
les Sarrasins, les amours de Bradamante et de Roger, qui court à travers vingt-deux chants à la recherche de sa dame, toutes ces traditions, jeunes ou vieilles, roulaient confusément en un désordre splendide, fleuve sonore de poésie dont les ondes miroitantes réfléchissaient tout un monde, les cités bourdonnantes couronnées de campaniles ou de minarets, les champs de bataille, les mornes plaines du désert, des îles enchantées, des palais féeriques tout empourprés d'aurore; de profondes forêts tout embaumées de verveine et d'aubépine. Le lecteur moderne, égaré dans ces jardins d'Alcine, déçu à chaque détour du courant où il a cru toucher enfin au terme d'une aventure, doit perdre loule patience ; plus d'un s'écriera même, comme jadis le cardinal d'Esté : « Eh ! messire Arioste, où avez-vous pris toutes ces balivernes? » Mais Son Éminencé disait une sottise. Ces balivernes, c'était le génie italien lui-même, avec ses souvenirs, ses fantaisies et ses rêves, dont la lenle croissance venait enfin de s'achever et recevait, du plus grand poète de la Renaissance, sa forme dernière et accomplie.
Je dis le plus grand poMe de la Renaissance. Il tient, en effet, parmi les écrivains, le rang que Raphaël el Michel-Ange occupent parmi les artistes, parce que, comme ceux-ci, il a manifesté au plus haut degré dansson œuvre l'originalité delaRenais saine italienne. En elï'el, de même que les maîtres de la peinture renouvelèrent les conceptions du moyen âge catholique, eu y ajoutant une science
du dessin, une richesse de la couleur, une majesté ou une grâce inconnue à leurs devanciers, l'Arioste refondit dans son poème la matière de trois siècles de littérature chevaleresque, exprimée de nouveau en une langue parfaite et par un art très savant de la composition, toute florissante de fraîche beauté et toute égayée d'ironie légère. Les fresques du vieil Orcagna, au Campo Santo de Pise, ont pu inspirer, pour son Jugement dernier du dôme d'Orvieto, Luca Signorelli; l'ouvrage de celui-ci a certainement arrêté la méditation de Michel-Ange; V Assemblée des docteurs, du même peintre, annonce déjà d'assez près la Disj)ule du saint sacrement ; il n'est point peut-être de motif dans la tradition île l'ail italien, depuis Giotto jusqu'au seizième siècle, qui ne reparaisse alors, mais agrandi et consacré en quelque sorte pour l'éternité par l'invention créatrice de la Renaissance. ÛOrlando furioso s'estproduit en vertu de la môme loi. Un livre très savant, récemment publié en Italie, et qui fait le plus grand honneur à la critique érudite de nos voisins, les Sources du Roland furieux (le Fonlide VOrlando furioso, Florence, 1876), de M. Pio Rajna, nous permet désormais de naviguer avec sûreté sur ce vaste fleuve de l'Arioste, dont tous les affluents, jusqu'au plus mince filet venu des contrées les plus lointaines, ont été reconnus et décrits. Le réseau compliqué des poèmes héroïques qui, au moyen âge, couvrit une partie de l'Europe, aboutit de toutes parts à VOrlando, la Chanson de Roland^ la chanson de geste, le cvcle de la Table
ronde, les romans de chevalerie, les fabliaux, les Reali di Francia, le mythe du Saint-Graal, les chants provençaux, Pulciet Bojardo, des traditions païennes dérivées d'Apollonius de Rhodes, d'Ovide et de Virgile, la Divine Comédie, la compilation romanesque de Rusticien de Pisequi fut le collaborateur de Marco Polo; certainement aussi, l'étonnante odyssée de ce grand Vénitien du treizième siècle, qui traversa l'Asie etobservala Chine en songeant au paradis terrestre et au royaume du prêtre J-ean, dut servir plus d'une fois de modèle à l'Arioste. C'est ainsi que la folie de Roland, qui est l'épisode essentiel du poème, se rattache à une longue suite de traditions d'origine celtique. Merlin devient fou et se cache dans les bois après avoir perdu ses plus chers amis sur le champ de bataille. Le Bon Chevalier sans Paour, du Guiron, devient fou de faim; Lancelot perd la tôle quatre fois, et la dernière par amour et jalousie ; Yvain, dans le Chevalier au Lyon,
Les testes par le bois aguette, Si les ocit et se manjue La venison trestote crue.
Tristan se croit trahi par Iseult, et le voilà fou à son tour. « Comme tout forcenés, chevaucha tan qu'il vint en la forest. Et quand il li fu venus, il se descendi et se désarma, et gieta ses armes çà et là... Il se plaignoit et doulousoit en tel manière, que nul ne l'oist, qu'il ne le tenist à grant merveille. »
En aucun moment don Quichotte ne fut un pala-
ll-l DE PANURGE A SANCHO PANÇA
din plus authentique que le jour où, à l'imitation de Roland, il fit ses fameuses culbutes sur les rochers de la Montagne-Noire.
Les découvertes de M. Rajna, loin d'amoindrir l'idée que nous avions de l'originalité de l'Arioste, nous font admirer davantage la puissance d'une imagination qui, enrichie des trésors du passé, s'en fit honneur de la façon la plus heureuse, et les prodigua sans compter, pour la plus grande joie de son pays et de son siècle. Lafontaine, lui aussi, n'a-t-il pas pris à pleines mains son bien partout où il le rencontrait? Mais, comme aux sèches moralités d'Ésope et de Phèdre il ajouta la naïveté de la vie et l'émotion du drame, il demeura le premier dans son genre... « 0 grande bonté des chevaliers antiques ! » s'écrie l'Arioste au début de son œuvre. Oui, ils étaient bons, et vaillants, et généreux, ces vieux chevaliers que confessait l'archevêque Turpin, mais que les romans où reposent leurs aventures sont diffus, et que la langue en est misérable ! Ici, au contraire, la beauté domine souverainement, la langue est si pure et si fine, les images si brillantes, le tour du récit si ingénieux, le poète nous trompe si malicieusement dans notre attente, et nous emporte d'un coup d'aile si aisé à travers les visions étincelantes de sa fantaisie, que, ravis des spectacles auxquels ce grand artiste nous a conviés, nous ne songeons plus à lui demander compte de sa pensée; éblouis par les couleurs du tableau, nous oublions de pénétrer dans l'âme du peintre.
Ce livre, cependant, est l'image fidèle d'une société morte, d'un grand siècle qui allait finir tout d'un coup parmi les ruines de l'Italie. Nulle part l'espril de la Renaissance ne palpite plus visiblement. On y retrouve l'enthousiasme superbe du temps qui a contemplé, dans les ouvrag-es de ses peintres, de ses sculpteurs et de ses historiens, les plus beaux modèles de la nature humaine. On y voit aussi la sensualité d'un âge éperdu de volupté. Angélique, Bradamante nous avaient d'abord captivés par leur grand air de chasteté hautaine, digne des sibylles de Michel- Ange; mais Angélique se jette dans les bras de Médor, et Bradamante, troublée par les prestiges d'Allante, chancelle et tombe à demi dans ceux de Roger. Les paladins vont dévotement en pèlerinage à la sainte Jérusalem; mais les meilleurs d'entre eux s'endorment délicieusement dans les plaisirs de l'île d'Alcine. Deux religions et deux mondes, l'islamisme et le christianisme, se fondent vaguement ensemble, unis et réconciliés par une égale curiosité des joies défendues et des habitudes de magie et de sorcellerie que le bûcher ne décourage point. ( '.ar nous sommes dans l'Italie de Léon X. une Italie païenne et sceptique où les torches sont éteintes. On y croirait volontiers en Jupiter, si les sources de toute foi n'étaient taries. Roland aban. donne de nuit, comme un soldat qui déserte, Gharlemagne assiégé dans Paris par les Sarrasins: il court à la découverte de sa volage maîtresse. Ne sommesnous pas au temps où les papes et les princes appel-
lent chaque année l'étranger sur le sol dévasté de la patrie? Un désastre inouï engloutira tout à l'heure, avec la liberté, la civilisation de l'Italie. Un seul homme le prévoit et l'annonce, Machiavel, mais il est en disgrâce, et l'on se rit de ses chimères ; la fête que la péninsule donne à l'Europe est si magnifique, ({uo les misères du jour présent et les périls du lendemain disparaissent dans ce grand éclat. Le poème de l'Arioste célèbre avec sénérité ce qu'il y a au monde de plus charmant ou de plus noble.
Le donne, i cavalier, l'arme, gli amori, Le cortesie.
Une cour polie applaudit à ses chants. Songe-t-on aux Turcs qui s'avancent sur le Danube et vers l'Adriatique ? A-t-on seulement le loisir de s'inquiéter des crimes atroces commis de temps en temps en cette gracieuse cité de Ferrare, au sein môme de la famille ducale? Mais nous, les modernes, nous embrassons du regard les grandeurs, les contradictions et les faiblesses d'un âge qui, enivré du paganisme, exalté par des mœurs voluptueuses et violentes, put se glorifier d'inventer la science et de retrouver la beauté. Cette fière Renaissance a connu toutes les ardeurs de la passion, toutes les audaces de l'esprit; mais elle s'enchantait d'illusions : l'Italie crut fonder sur terre le royaume de Dieu : elle prit l'île d'Alcine pour le paradis lerrestre, et quand, au bruit des Barbares violant la Rome de Clément VII, elle sorti infin de son tro
long sommeil, la civilisation de l'Occident franchissait les Alpes, et le généreux foyer de la culture humaine, si lumineux durant trois siècles, s'éteignait lentement.
11 s'éteignit, mais, pour nous, les dernières splendeurs d'un siècle si près d'atteindre le terme de sa destinée ont un attrait profond. La Renaissance nous attire par la séduction inquiétante de certaines figures de Léonard de Vinci, où se rencontrent étrangement le charme sensuel et une suprême ironie. Une impression semblable est produite par le poème de l'Arioste, cette longue suite de mirages dorés et d'illusions voluptueuses, dès qu'on le replace dans le cadre tragique de son temps. Relisez un chant ou deux de VOrlando, puis allez au Louvre et regardez la Joconde debout à l'entrée d'un labyrinthe de rochers aux formes fantastiques et de ruisseaux sinueux qui se déroulent, se dérobent et fuient dans les vapeurs douteuses de l'horizon : tranquille, souriante, la sirène vous attend, portant une lueur perfide dans ses yeux caressants et, sur ses lèvres fines et serrées, le charme mortel du mensonge.
Les « Colloques » d'Erasme (1),
Les Colloques d'Érasme, traduits par M. Victor Develay (œuvre récemment couronnée par l'Académie française), rejoignent, dans la collection Jouausl, tant de beaux livres édités déjà, et plusieurs des grands écrivains de la France. Les trois volumes des Colloques, imprimés sur papier de Hollande, et ornés d'eaux-fortes de Chauvet, n'ont été tirées qu'à un nombre relativement petit d'exemplaires. Cet ouvrage ne s'adresse pas, en effet, à un très grand nombre de lecteurs. L'homme le plus lettré de son temps y a déposé son expérience délicate et un peu triste de la vie, mais c'est bien l'œuvre d'un lettré, d'un moraliste qui s'est peu mêlé au mouvement de la société, et s'est édifié une cellule entre ses livres ;
(1) La République française du 22 mai 1877.
écrivain infiniment sage et circonspect, qui a parcouru doucement, sur la pointe du pied, des années fort troublées, soucieux de ne se point compromettre, mécontentant presque tout le monde, et déconcertant par son calme scepticisme ce grand siècle passionné jusqu'au fanatisme.
Oui, sans doute, il a vécu comme dans une cellule, mais il a promené celle-ci sans relâche à travers l'Europe civilisée. C'est la singularité de l'histoire d'Erasme. Personne n'eut alors une vie plus errante, et, dans le cours d'un voyage qui ne finit qu'à la mort, personne ne s'est trouvé en plus étroit rapport avec les hommes les plus considérables et n'a touché avec plus d'autorité aux controverses, aux passions et aux profonds intérêts du inonde ; personne non plus ne s'est replié plus prudemment sur soi-même et ne s'est assis avec une telle sérénité devant sa table chargée de vieux auteurs grecs, aux heures les plus terribles, alors que l'Eglise chancelait, que la guerre religieuse provoquait la persécution, que les bûchers se rallumaient et que l'Europe attendait en tremblant l'invasion des Turcs.
Prenez-le à n'importe quelle étape de sa longue odyssée ; en Hollande ou en France, au temps de sa jeunesse (1469-1/196), à Paris (1496-1500 et i5o5), en Angleterre (1^97- 1^99)^ à Bologne, à Venise, à Padoue, à Home (i5o6-i5o9), à Bâle (i5o9-i5i3, i5i8, 1522-1529, i535-i536), à Anvers, à Bruxelles ( 1 5 1 6) , à Louvain (i5i7-i5i8, 1522), à Constance (i522), à Fribourg-en-Brisgau (i529-i535), vous ne l'imagi-
lierez point autrement que ne l'a peint Holbein, en face de son pupitre, vêtu de sa robe fourrée,, la tèle bien enveloppée d'un bonnet doctoral, la plume à la main, écrivant sur un livre.
Son cadre naturel, c'est la petite maison d'Aide Manuce, où, dans le doux silence de Venise, il coirige les épreuves de Piaule et de Térence ; c'est le jardin de Froben, où il écrit ses Colloques. Il décrivait ainsi l'emploi de ses journées, en i/j<)8, l'année même où Florence brûlait Savonarole : « A table, on jase sur les lettres, et, grâce à cet assaisonnement, le repas est splendide. A la promenade, nous badinons sur les lettres ; nos moindres jeux ont les lettres pour objet. C'est en nous entretenant des lettres que le sommeil vient nous surprendre ; nous rêvons des lettres, et, à peine éveillés, c'est encore par elles que nous commençons la journée. » Si un livre prêté par lui s'égarait, il disait : « Depuis bien des années, je n'ai ressenti pareil chagrin. » « Dès que j'aurai reçu de l'argent, écrivait-il, j'achèterai des livres grecs d'abord et ensuite des vêtements... » On n'avait point revu, depuis Pétrarque, de dévotion plus sincère pour l'antiquité ; mais Pétrarque était un mondain, poète passionné, tourmenté de l'amour de la gloire, et, quoique chanoine, fort épicurien. Érasme était un érudit et un raisonneur : la défense de la vérité fut le grand intérêt de sa vie; pour elle, il écrivit, compila, disputa plutôt qu'il ne lutta. Car ces fins railleurs ne sont point volontiers des hommes d'action. Leur âme se ferme à l'enthou-
siasme ; le génie de la critique qui les possède leur fiiil voir trop clairement les préjugés et les illusions cachés au sein des passions humaines; toutes choses, les petites aussi bien que les grandes, sont égales à leurs yeux pourvu qu'elles soient justes. La restitution d'une bonne leçon dans un texte ancien ou d'une idée saine dans la morale et l'éducation, une virgule remise à l'endroit convenable d'un verset de l'Ecriture, ou un appel sensé à la modération jeté à propos dans la mêlée des violences religieuses, toutes ces œuvres semblaient à Erasme également dignes de sa plume, de ses méditations et de sa dialectique. Qu'il y ait eu en lui un cœur, et des meilleurs, personne n'en doutera; et les amis, qui lui demeurèrent fidèles, Morus, Froben, Budé, Beatus Rhenanus, et ce mot charmant : Nul n'a aime, plus que moi, Vamiiié, en sont un témoignage.
Personne, cependant, ne retiendrait cette parole comme la devise qu'il eût pu adopter pour lui-même, il en portait une autre, que ses ennemis lui reprochaient, gravée sur son cachet : Concéda nulli. Sur le revers de la même pierre précieuse, il aurait pu ajouter ces mots, par lesquels il finit un de ses plus beaux pamphlets :
Consulo quieli meœ, fai grand souci de mon repos.
L'âge viril avait commencé pour lui par un désenchantement. Elevé par les moines, il prit l'habit des chanoines réguliers de Saint-Augustin ; il pensait que le cloître serait un asile très sûr pour ses
éludes. Il s'aperçut vite de son erreur, ses frères le tourmentèrent, excités par cette haine stupide que le monachisme eu décadence professait alors pour les recherches studieuses ; ils lui dérobaient ses livres, le dérangeaient dans ses veilles ; c'était d'ailleurs un de ces couvents où, selon Rabelais, les moynes sont volontiers en eui/sine, « où, dit Erasme, l'on avait le droit de s'enivrer en compagnie, mais où l'on ne pouvait travailler qu'en secret ».
En i^qi, l'évêque de Cambrai fît accorder au jeune augustin les dispenses nécessaires pour sortir de son institut, et l'attacha à sa personne en qualité de secrétaire. La seule lettre d'Erasme qui se rapporte à celte époque est empreinte de découragement. L'horizon lui paraissait triste et étroit.
11 sentait qu'il manquai! sa vie. Quarante ans plus lard, Rabelais s'enfuira joyeusement d'un couvent de franciscains, se livrera pour quelques années à la Réforme, et gardera de ce premier enivrement de la liberté reconquise la gaieté alerte et la confiance au lendemain qu'il donne à son moine bien-aimé Jean des Entommeures. Mais la jeunesse d'Erasme ne connut pas ces espérances et ces rêves que la parole de Luther éveilla dans la chrétienté. Il appartenait, par ses premiers vœux, aune église dont il mesurait le déclin, et qu'il n'avait pas le courage d'abandonner. La révolte répugnait à cette âme essentiellement modérée, et les joies du martyre ne le tentèrent jamais.
Il avoue quelque part « qu'il n'a pas le désir de
sacrifier sa vie à la vérité ». Il fut donc ordonné prêtre à Cambrai, 25 février 1492. Les années qui suivirent ont été les plus heureuses de sa vie. 11 y goûta sans aucun trouble les délices de l'étude.
Il visita l'Italie et s'assit, sous le toit des Aides, à l'un des plus brillants foyers de la Renaissance. L'Eglise, représentée par le spirituel Léon X, favorisait sincèrement le retour aux lettres antiques. YEloge de la Folie (î) courait de main en main au Vatican, et un jour, le pape dit avec bonne humeur, à ses cardinaux : « !\olre Erasme a, lui aussi, un grain de folie. » Le docte Hollandais touchait à la cinquantaine; il pouvait espérer qu'après des jours si paisibles, l'arrière-saison de sa vie n'aurait pas d'orages. Tout à coup, éclata la crise religieuse dont les symptômes lointains remontaient à Dante, sainte Catherine de Sienne et Gerson. Les premiers bruits de la Réforme réveillèrent les vieilles ran-
(1) Je reçois à la dernière heure une édition nouvelle de l'Eloge de la Folie, que mon ami, M. Emmanuel des Essarts, ;i traduit et publié chez Arnaud et Labat. L'avant-propos et l'introduction historique sont un résumé excellent du livre lui-même, un aperçu très fin du caractère et du génie d'Erasme. M. des Essarts est un lettré délicat, dont les poésies sont depuis longtemps appréciées par les gens de goût. Il fait aujourd'hui œuvre de critique : mais sa muse, bien qu'elle ait replié ses ailes, se laisse encore reconnaître par l'accent d'enthousiasme généreux avec lequel il célèbre le grand humaniste. Notre temps n'est pas si sage qu'il n'ait à chercher encore quelques bonnes leçons dans ce vieux livre. Le commentaire dont il est accompagné aidera les personnes qui ont la vue basse à voir très clair dans l'ironie souvent symbolique et aristophanesque d'Erasme,
cunes d'Erasme contre la moinerie ; un épisode singulier de la révolution naissante l'obligea de sortir de sa réserve, et de prendre parti, au nom des intérêts méconnus de l'érudition, dans ce débat dont il ne pressentait certainement pas la conclusion.
Lorsque Léon X prononçait, au début de la Réforme, cette parole étourdie : « C'est une querelle de moines », il n'était point fort éloigné delà vérité. Les violences, la rapacité et la sottise des moines provoquèrent dans les consciences un soulèvement dont les maladresses de la cour de Rome accrurent encore la puissance ; des moines mécontents accoururent de toutes parts se ranger autour du frère Martin : les antiques haines des grands ordres entre eux se rallumèrent, et, comme il arrive toujours dans l'état de guerre, les défauts de chaque institut s'aggravèrent démesurément. Le trafic des indulgences n'étaitpas le seul scandale dont s'indignaient les vrais chrétiens : sur toute la ligne du monachisme, la discipline fléchissait d'une façon déplorable. « Les prêtres qui se nommaient séculiers, dit Erasme dans cet Eloge de la Folie qui divertissait si fort le sacré collège, comme s'ils étaient voués au monde et non au Christ, rejettent tout le fardeau sur les réguliers,
126 t>ti PANUKGË À SANCHO PANçA
les réguliers sur les moines; les moines plus relâchés sur ceux dont la règle est plus étroite ; ceux-ci sur les mendiants, les mendiants sur les chai lieux, les seuls riiez qui la piété demeure cachée, mais si bien cachée qu'il esl presque impossible de l'apercevoir. »
Et, au premier rang de celte foule immense, bigarrée, aux robes multicolores, dont Pantagruel eut la vision sous les ombrages de Vile Sonnante, s'agitaient, plus avides el plus ailiers que tous les autres, les dominicains, maîtres du comploir des indulgences, juges de l'Inquisition, dépositaires, depuis saint Thomas, du trésor de l'orthodoxie, milice dévouée de l'Eglise, police redoutée du Saint-Siège. C'est contre eux que Luther porta ses premiers coups, et qu'Erasme s'allia pour quelque temps à Ulrich de Hulten et aux pamphlétaires de la Réforma tion.
On connaît le conflit fameux qui mit en i5o<> le savant Reuchliu aux prises avec les dominicains de Cologne. Reuchlin était alors le plus grand nom de la Renaissance allemande. Jeune, il avait entendu à Florence le vieux (lemisthe Pléthon, et reçu de Pic de la Mirandole la flamme de l'enthousiasme. Puis il avait rendu à l'Allemagne et à la chrétienté l'intelligence de la langue hébraïque, et la littérature sacrée et mystique des Juifs, le Talmud et la Kabbale. Nouveautés inquiétantes, que les inquisiteurs dénoncèrent adroitement à l'empereur.
Il y eut des bûchers de livres saints, Reuchlin en
LÈS « COLLOQUES » d'eRASMÈ Î27
appela à Maximilien et au pape: on brûla sa requête.
Les pamphlets volaient d'un parti à l'autre. Les lettrés, les humanistes, les jurisconsultes tenaient pour le commentateur de la Kabbale ; les couvents soutenaient le champion de saint Dominique, Ulrich de Hutten et ses amis lancèrent les Litterœ obscurorum virorum, les Lettres provinciales delà Réforme. Érasme écrivit une apologie pour Reuchlin aux cardinaux Grimani et Raphaël. Six années plus tard, au plus fort de ces démêlés avec les protestants et les théologiens catholiques, quand les deux Eglises l'attaquaient et le calomniaient à la fois, il agrandit le débat et publia ses Colloques (i5a4). L'un d'eux se termine par celte prière qui rappelle la dévotion que les platoniciens de la Renaissance professaient pour les sages du monde antique : « Dieu, ami du genre humain, qui par l'entremise de votre serviteur choisi, Jean Reuchlin, avez rétabli dans le monde le don des langues que vous aviez jadis accordé à vos apôtres pour prêcher l'Evangile, confondez les langues des faux apôtres qui se coalisent pour bâtir la tour impie de Babel, s'efforcent d'obscurcir votre gloire pour exalter la leur, lorsque toute gloire n'appartient qu'à vous seul conjointement avec votre fils unique Jésus Notre-Seigneur et le Saint-Esprit dans l'éternité des siècles. Amen. »
Les Colloques nous donnent Érasme tout entier. Il se présente, avec beaucoup de prudence et de précautions. Dans sa préface, il déclare qu'il a voulu seulement composer des modèles de style pour les écoliers ; l'ironie qu'il a déposée dans son livre est comme le sel répandu sur les aliments pour exciter l'appétit. Quant aux jugements épars sur les choses religieuses, ils sont, dit-il, d'une orthodoxie rigoureuse.
La calomnie aurait vraiment tort d'attaquer une œuvre si innocente. La jeunesse n'y trouvera-t-ellc pas les plus salutaires conseils? l'éloge de la modestie, de la piété, de la pudeur, du travail, de la discipline, de la politesse, de la propreté, vertus excellentes. La préface finit comme une homélie, par l'invocation du Saint-Esprit, et l'espoir du paradis, « cette Jérusalem céleste qui ne connaît pas la discorde ».
La vérité est que cette œuvre, où n'éclate jamais le ton du pamphlet, n'est rien moins qu'un manifeste de l'esprit laïque qui oppose aux emportements des sectaires la modération des lettrés. Ce n'est pas toutefois un livre de libre pensée, Érasme y tient encore étroitement au christianisme. S'il ressemble par quelques traits à Voltaire ce n'est
point par celui-ci. Au seizième et même au dix-septième siècle, la libre pensée, telles que nous l'entendons aujourd'hui, d'ailleurs assez rare, était violente sans sérénité, gâtée par beaucoup de négations trop hardies pour les sciences imparfaites du temps. Le dix-septième siècle la qualifiait de libertinage ; le sens de ce mot s'est rétréci depuis, mais nos pères y comprenaient aussi, avec le scepticisme, l'idée d'un certain matérialisme d'opinion et de conduite. L'état d'esprit d'Érasme, sur ce point délicat, est plus conforme à celui de Descartes qu'à celui des Encyclopédistes. Il a conservé des parties importantes de la doctrine chrétienne ; tantôt il parle comme un protestant, tantôt comme un catholique. Mais ni les catholiques, ni les protestants, ne pourraient dire, avec assurance, de l'auteur des Colloques : il était des nôtres. Il a rejeté, en effet, la qualité essentielle du fidèle, dans Tune et l'autre Église, la soumission aveugle ou l'attente de l'illumination d'en haut. Là où il accorde son adhésion à un dogme, à une règle religieuse, c'est qu'il a jugé raisonnable de le faire. Il n'est pas moins rationaliste que chrétien
Il est même bon, pour le mieux apprécier, de le lire dans ce latin raffiné qu'il écrivait avec tant d'esprit, dans cette langue morte qu'il a tirée des lourdes mains des scolastiques et que son génie a ranimée.
On croit entendre quelque sage de Rome, contemporain des Antonins, que la foi nouvelle a gagné, et qui se meut librement, sous son costume antique, dans cette Église où la morale parle encore la langue
commune, où le dogme et les rites sont très simples, où le prêtre n'apparaît guère, où le moine n'est pas encore entré.
Les Colloques atteignent souvent les moines. Le ressentiment de ses ennuis de jeunesse, rémotion des querelles soulevées à propos de Reuchlin, n'expliquent pas seuls cette prédilection d'Erasme pour la satire religieuse. Le moine, pour lui comme pour les fondateurs du protestantisme, représentait dans l'Église ce que le clergé et Home aimaient le plus tendrement, ce que le monde des laïques, des réformateurs et des lettrés combattait avec le plus d'ardeur, les œuvres, indulgences et pèlerinages, pratiques multipliées et matérielles, prières que les lèvres prononcent etd'où l'âme est absente, offrandres perpétuelles, le eiel acheté à beaux écus comptant. Sur cette question des oeuvres mises à la place de la grâce, il s'est rencontré à la fois avec Luther et avec Rabelais. Telle scène des Colloques rappelle une page analogue de Pantagruel. Dans les Vœux imprudents, « je réprime, dit Erasme, le zèle superstitieux et outré de certaines gens qui regardent comme le comble de la piété d'avoir vu Jérusalem. On voit y courir, à travers l'immensité des mers et des continents, de vieux évêques, qui abandonnent le troupeau qui leur était confié ; des princes qui laissent leur famille et leur gouvernement; des maris qui plantent là leurs enfants et leur épouse dont la conduite et l'honneur exigeaient un gardien ; des jeunes gens et des femmes, au grand préjudice de
la pureté des mœurs. On couvre ainsi du nom de la religion la superstition, l'inconstance, la folie, la témérité, et, contrairement à la doctrine de saint Paul, le déserteur des siens gagne la palme de la sainteté. » « Etrange religion! dit Corneille au pèlerin Arnold. Tous vos compagnons sont-ils revenus sains et saufs ? — Tous, excepté trois, dont l'un mourut au moment du départ et nous recommanda de saluer pour lui saint Pierre et saint Jacques. Le second mourut à Rome et nous pria de saluer en son nom sa femme et ses enfants. Xous laissâmes le troisième à Florence, dans un état désespéré. Je le crois maintenant au ciel. — Il était donc très pieux? — Au contraire, c'était un grand libertin. — Pourquoi supposez-vous donc cela? — Parce qu'il avait une besace gontlée d'indulgences plénières. » Les pèlerins que Gargantua a assaisonnés en salade sont renvoyés par Grandgousier dans leur pays avec ces paroles : « Allez-vous-en, pauvres gens, au nom de Dieu le Créateur, lequel vous soit en guide perpétuelle. Et dorénavant ne soyez faciles à ces odieux et inutiles voyages. Entretenez vos familles, travaillez chacun en sa vocation, instruez vos enfants et vivez comme vous enseigne le bon apostre sainct Paoul. Ce faisans, vous aurez la garde de Dieu, des anges et saincts avecques vous, et n'y aura peste ni mal qui vous porte nuysance... »
Il y a cependant quelque différence dans le jugement d'Erasme et celui de Rabelais sur les moines. Celui-ci leur pardonne beaucoup en faveur de leur
bel appétit ; il s'amuse de leurs vices, comme avaient fait nos vieux auteurs des contes et des fabliaux ; pour lui, le mal de l'Église est dans la prépondérance du Saint-Siège ; on sent qu'il décrit Papimanie et Y Ile sonnante au moment même du concile de Trente. Pour Érasme, l'institution funeste de la société religieuse, c'est le monachisme : « Je suis pasteur de brebis, je n'aime pas les loups », répond le berger d'un des Colloques aux franciscains qui lui demandent l'hospitalité. Les évêques et le pape, dit un autre personnage, tremblent devant les moines mendiants: « Ils n'ont rien à perdre, ils ont de quoi nuire. Allez, je vous prie, vers un nid de guêpes ou de frelons, et touchez un de ces insectes du bout du doigt. Si cela vous réussit, vous reviendrez me le dire, et vous accuserez de lâcheté les évêques qui refusent d'irriter un seul mendiant. » Alexandre VI, qui n'était m un sot ni un ignorant, répétait souvent qu'il aimerait mieux déplaire à plusieurs monarques qu'au dernier moinillon des mendiants.
Le credo d'Érasme est renfermé dans V Inquisition delà foi. Il y professe, avec une précision peu commune dans son livre, ce christianisme laïque, très semblable à la croyance primitive, que ni Rome ni l'Allemagne réformée ne pouvaient approuver. L'un des deux personnages vient d'expliquer la métaphysique du symbole de Nicée ; son interlocuteur l'interrompt : « Croyez-vous en la sainte Église? — Non. Je crois la sainte Église qui est le corps du Christ, c'est-à-dire la réunion de tous ceux qui dans l'uni-
vers entier professent la foi évangélique. — Pourquoi craignez-vous de dire : Je crois en la Saint Eglise? — Parce que saint Gyprien m'a appris qu'il ne faut croire qu'en Dieu... » Voilà un exercice de style, à l'usage des écoliers, que la congrégation de Y Index n'a certainement pas laissé courir dans les collèges de Rome. Quant à la Sorbonne, elle convoqua les facultés et les nations de l'Université de Paris et censura le livre (rôaj).
La satire théologique et morale tient dans les Colloques la place la plus grande. L'observation des mœurs du temps y est moins fréquente. Quelques tableaux de genre dans le goût hollandais méritent néanmoins d'être signalés.
A l'hospitalité des auberges de Lyon, où les filles du logis « embrassent les voyageurs quant ils s'en vont, et les quittent avec autant de tendresse que si c'étaient des frères », Érasme oppose ainsi la grossièreté des hôtelleries allemandes : « Quand vous avez longtemps crié au dehors, quelqu'un avance la tête à travers la fenêtre du poêle (car ils vivent là jusqu'au solstice d'été), comme une tortue qui regarde hors de sa carapace. Il faut lui demander si on peut loger ici. S'il ne fait pas un signe négatif, vous comprenez qu'il vous accorde une place. Vous lui de-
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mandez où est l'écurie : il vous la montre du geste. Libre à vous de soigner votre cheval comme vous l'entendez; pas un valel n'y met la main. Si l'hôtellerie est un peu fréquentée, un valet vous indique l'écurie et en même temps la place la moins commode pour votre cheval. Si vous vous plaignez, on vous répond aussitôt : « Si cela ne vous plaît pas, « cherchez une autre hôtellerie. » « Vous passez alors dans le poêle avec vos bottes, vos bagages et votre boue. Vous ôtez vos bottes, vous mettez vos souliers, vous changez de chemise si vous voulez. Vous avez de l'eau toute prête pour vous laver les mains; mais elle est ordinairement si propre qu'il faut ensuite chercher une autre eau pour laver celle ablution. » D'ailleurs, on esl en grande compagnie. « L'un se peigne la tête, l'autre essuie sa sueur, celui-ci nettoie ses guêtres ou ses bottes, celui-là... Quand la soirée est avancée et que Ton n'attend plus personne, vous voyez paraître un vieux valet à barbe blanche, la tête rasée, l'air farouche, les vêtements crasseux. Il promène ses regards de tous côtés, compte tout bas le nombre de gens qui sont dans le poêle, et plus il en voit, plus il chauffe le poêle, lors même que le soleil serait étouffant. Ils croient avoir traité parfaitement leurs hôtes quand ils ruissellent de sueur. Si quelqu'un, non habitué à cette vapeur, ouvre un peu la fenêtre pour ne pas suffoquer, on lui crie aussitôt : Fermez! Si vous répondez: Je ne puis pas y tenir t on vous réplique : Cherchez donc une autre hôtellerie. »
Les vues politiques sont rares dans les Colloques. Érasme, qui voyageait beaucoup, évitait de se brouiller avec les puissances temporelles. Cependant, comme il aimait la paix passionnément, il se plaignit une fois de l'état troublé de l'Europe de son temps. « Trois monarques, dit Garon (Charles-Quint, François Ier et Henri VIII), pleins d'une haine acharnée, courent à leur perte réciproque, et pas une partie de la chrétienté n'est exempte des fureurs de la guerre; car ces trois-là entraînent tous les autres à prendre part à la mêlée. Ils sont tous animés de telles dispositions que pas un, ni le Danois, ni le Polonais, ni l'Écossais ne veut céder à l'autre (Érasme désigne discrètement par ces petits peuples les trois grands monarques). Le Turc, pendant ce temps, ne reste pas oisif et fait des terribles préparatifs ; la peste exerce partout ses ravages, en Espagne, en Angleterre, en Italie, en France. » Telles étaient, vers i525, les appréhensions d'une guerre générale, aggravée encore par cette question d'Orient qui s'était imposée à l'Europe dès le milieu du quinzième siècle, et que nous léguerons peut-être à nos neveux. Caron ajoute que les apôtres de la guerre sont « certains animaux couverts de manteaux noirs on blancs, de robes grises, et dont le plumage est varié. Ils sont toujours fourrés à la cour des princes; ils leur inculquent l'amour de la guerre, et y poussent les grands et le peuple. Dans leurs discours évangéliques, ils croient que la guerre est juste, sainte et pieuse. Aux Français, ils prêchent que Dieu combat
pour la France.... » Erasme pouvait dire, comme Pétrarque : Io vo gridando pace ! pace ! pace ! « Il a écrit dernièrement, dit Caron, les doléances de la paix terrassée; il écrit maintenant l'épitaphe de la paix éteinte. »
La guerre éclata partout, entre les souverains, entre les églises. En 1529, les Turcs assîégaient Vienne. La I '.onfession d'Augsbourg divisait à jamais la chrétienté. Le protestantisme, à peine constitué, devenait pour l'empire une cause de déchirements politiques. Puis, les anabaptistes de Jean de Leyde déshonorèrent un instant par leur sauvagerie l'œuvre de la Réformation; Érasme vieillissant, fatigué d'une discussion de dix années contre Luther et Ulrich de Hutten, éprouva alors un sentiment de tristesse découragée ; il se rapprocha plus étroitement de l'Eglise romaine, avec laquelle d'ailleurs il n'avait jamais interrompu ses rapports de lettré. Paul III, afin de l'employer au concile dont le monde religieux attendait impatiemment la réunion, lui offrit le chapeau rouge. Érasme accueillit avec indifférence les ouvertures de la cour de Rome. Il quitta la vie sans regrets, l'âme pleine d'angoisse au sujet de cette liberté de conscience à laquelle il s'était dévoué et dont ses amis, Thomas Morus et Jean Fisher, venaient d'être, dans l'Angleterre de Henri VIII, les martyrs magnanimes. En 1527, il avait perdu son cher imprimeur Froben. On prétendit que l'apparition de Calvin éveilla en lui une anxiété nouvelle. Les infirmités l'accablaient. Il écrivait en février i536 : « Je ne puis
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plus rester hors de mon lit que six heures par jour. » Quand on lui parlait du concile, il répondait qu'il n'en espérait aucun résultat heureux. Dans la nuit du 11 au 19 juillet i536, ce vieux prêtre, dont l'âme et la vie avaient été si profondément laïques, mourut, en pleine connaissance, sans demander les derniers offices de l'Église dont il était sorti, mais sur le seuil de laquelle il s'était arrêté. On l'entendit, dans son agonie, murmurer en latin: 0 Jesu, fdi Dei, miserere mei ! Miser icordiam Domini et jadicium cantabo. 11 laissa sa fortune aux vieillards, aux malades, à quelques jeunes filles pauvres, et aux jeunes gens distingués que l'indigence pouvait ravir à l'étude.
Erasme et Rabelais (1).
M. Thuasne rendit jadis aux historiens de la Renaissance italienne un service de premier ordre. Il publiait, en trois gros volumes, le Diarium, le fameux journal de Burcard, le chapelain, sacristain et camérier d'Alexandre VI. Aujourd'hui, il nous donne un petit livre d'érudition méthodique et précise sur Rabelais. Dans ce livre, il recherche ce que j'appellerais volontiers les sources de Rabelais, si le génie du grand satirique n'avait transformé, inventé même à nouveau, les idées, les vues morales ou les traditions légendaires qui lui parurent bonnes à prendre chez ses contemporains de France, d'Italie et des Pays-Bas. Pour lui, comme pour Molière, l'imitation ou l'emprunt furent toujours une opération originale de l'esprit. Une théorie philosophique, une fable
(1) Journal des Débals du !> novembre 19<>4. (1) Eludes sur Rabelais, par Loi i- I huasne, Paris, Emile Bouillon, 1904.
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ironique, une doctrine politique ou religieuse tombait-elle en son creuset, plus heureux que les vieux alchimistes du moyen âge, il en lirait l'or de son incomparable comédie humaine. De l'ouvrage de M. Thuasne sort cette démonstration : l'accord intime des plus hauts esprits du seizième siècle sur les points douloureux de leur temps, sur les maux dont souffraient la société civile, l'éducation, la science et les institutions que faussait toujours le despotisme des anciens âges.
C'est avec Érasme que Rabelais se trouve en plus fréquente communauté de pensée. Ces deux grands humanistes étaient bien de la même famille. Nourris d'antiquité, formés à la pure vie rationnelle par le commerce des dialecticiens et des moralistes d'Athènes et de Rome, également désabusés l'un et l'autre des chimères scolastiques, ils furent encore, dans la crise aiguë que traversa la conscience religieuse du siècle, des modérés, parfois hésitants et d'action timide, aventure fréquente chez les personnes raisonnables, mais en réalité des sages. Tous deux ils avaient paru pencher du côté de la Réforme, souhaitant que les abus de la curie romaine fussent abolis, que l'Église fût purifiée, que le gouvernement de l'Église renonçât aux pratiques césariennes des monarchies absolues, que le monachisme fût régénéré. Les oscillations de la foi de Rabelais eurent peutêtre plus d'ampleur que les variations d'Érasme : dans les premiers livres du Gargantua et du Pantagruel, il apparaissait bien dévot à la religion des bons