I. — Excursion à Saint- Marcel et sur les rives
de la Bouzanne.
La grande rue, en remontant vers le nord, s'incline légèrement à gauche, presque vis-à-vis de la gare, et, par une ligne presque ininterrompue de magasins, de fabriques ou de maisonnettes, conduit jusqu'à Saint-Étienne (1 kil.), véritable faubourg d'Argenton, qui borde les deux côtés de la route de Saint-Gaultier à Châteaumeillant. Saint-Étienne faisait jadis partie de l'agglomérâtion gallo-romaine, comme l'attestent surabondamment de nom-*
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breux débris, les médailles, les pierres sculptées. Il reste même encore des vestiges du pont sur lequel passait la grande voie romaine de Bordeaux à Autun, et, sur la rive gauche de la Creuse, vis-à-vis du village, s'ouvre un chemin, profondément creusé dans le roc, qui aujourd'hui se nomme encore le chemin de César. On laisse sur la gauche l'ancienne église à peu près abandonnée. Le chœur a été transformé en une chapelle informe où Ton pénètre par une porte latérale moderne ; le reste est loué et sert de dépôt d'écorces pour tannin. La façade, soutenue aux angles de quatre contre-forts en éperons, garde un certain caractère. La porte, formée d'un arc d'ogive très-surbaissé, conserve la trace de cinq ècussons effacés ou qui n'ont peut-être jamais été remplis.
Au sortir de Saint-Étienne, la côte, que Ton gravit, laisse à gauche la vallée de la Creuse et le château, tout récemment restauré, de Palis, qu'entourent des taillis. A droite la route est bordée de vignes basses et serrées, soutenues d'échalas à la mode périgourdine. Le chemin de fer franchi sur une arche de pierre, on a devant soi et tout près Saint-Marcel, dont on embrasse l'ensemble pittoresque, dominé par son lourd clocher. On trouve dès l'abord, à gauche, le cimetière et les bâtiments du prieuré de Saint-Gildas, dont la façade s'appuie sur des contre-forts surajoutés de toutes dates; à droite s'élève une ancienne tour ronde. On pénètre dans le bourg par l'arrachement de l'ancienne muraille, sur l'emplacement d'une antique porte de ville qui renfermait l'auditoire et que la route a détruit.
Le Village de Saint-Marcel (2356 hab.), canton d'Argenton (2 kil.), faisait partie de la cité d' Argentomagus , et, jusqu'au xvi 0 siècle, resta ville forte, ruinée seulement, en partie, par les Ligueurs en 1591. C'est aujourd'hui la ruine la plus abondante du Berry en antiquités de tous genres.
La découverte de couteaux en silex, trouvés en nombre dans des grottes, ramène son histoire jusque par delà les temps celtiques. Les traces romaines peuplent tous les alentours. La voie de Poitiers, qui s'y bifurquait un peu au-dessous du village, s'en écartait sur Limoges, sur Néris et sur Bourges. Au Marc-Saint, au pied des vignes qui couvrent le versant du coteau, la tranchée
même du chemin de fer a fait découvrir des vestiges d'architecture, des débris sculptés, où se reconnaissent encore des enroulements de feuillages et de belles et larges fleurs dont le calice enferme à demi un hibou et des loups ; — des monnaies de Néron, de Vespasien, d'Antonin, de Commode, de Constance, de Constantin; — un tronçon de colonne; des amphores; un style d'argent; une petite statue de Mercure; tous les vestiges qui semblent indiquer remplacement d'un temple gallo-romain; — non loin de là, au Vtrou, parmi les vignes encore (1848), les ruines d'un théâtre que l'on a pu suivre et mesurer et qui offrait une superficie de 94 mètres de longueur sur 78 mètres de largeur. Il n'en reste plus qu'un mur à demi circulaire, en petit appareil, et un puits dans le voisinage duquel on a retrouvé une statue de Pallas et une grosse monnaie d'argent. Un autre, plus grand encore, dominait le vaste tertre dit des Palais, mais n'a laissé aucun vestige reconnaissable.
L'église, qui dépendait d'un prieuré de Saint-Gildas, porte dans toute son œuvre vive la trace de travaux persévérants et presque continus du xr 8 au xvi a siècle, t église unique en son genre, au moins dans le Berry, dit l'abbé Charon, en la signalant, après de longues études personnelles, à l'attention du Congrès archéologique de 1849, vrai tableau synoptique de toutes les phases ecclésiastiques du moyen âge..., église non-seulement riche d'architecture, mais pleine de vie essentiellement symbolique, exprimant dans ses formes les éléments du dogme, de la morale, du culte, de l'histoire de la religion chrétienne ; église complète en ellemême et n'étant cependant par son clocher, ou mieux son hourd ou hourdel , que le donjon central d'une fortification entière qui entoure encore cette ancienne ville. » En rabattant quelque peu de cette mysticité enthousiaste, une longue visite ne regrettera rien du temps consacré à l'examen approfondi d'un édifice véritablement digne d'étude.
Le portail principal, soutenu de quatre contre-forts et dont le pignon supérieur est refait, offre une porte romane (xr 3 siècle) à double rayon décoré d'originales moulures, dont les claveaux représentent des animaux fantastiques, des entrelacs, des étoiles, des feuillages. Le tore intérieur repose sur une tête sculptée
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formant le chapiteau d'une petite colonnette. Au-dessus une large fenêtre, coupée d'un meneau avec quatre feuilles, contient un vitrail moderne de Thévenot. — La nef unique se divise en trois travées dont la seconde et la troisième s'ouvrent de droite et de gauche pour former quatre chapelles d'âge différent et symétrisant diagonalement entre elles. Des chapiteaux à feuilles d'acanthe, flanqués de colonuettes, reçoivent la retombée des lourds arcs doubleaux prismastiques de la voûte, autrefois peinte, comme tout l'édifice. — L'aspect de l'église change entièrement à partir du transsept. Deux énormes piliers, formés d'un faisceau de quatre grosses colonnes séparées par des colonnettes et des angles saillants , dessinent, avec l'extrémité du mur de la nef, un carré qui se ferme en se prolongeant de droite et de gauche, tandis qu'il s'ouvre vers le chœur et y laisse l'emplacement de deux chapelles où l'on monte par cinq marches. Celle de gauche se dédouble intérieurement en une troisième où pouvait tenir un autel et dont la clef de voûte porte encore un écusson marqué, semble-t-il, d'un chevron. Une clôture en bjois sculpté à jour sépare le chœur qu'ornent des stalles relativement très-modernes. La chapelle absidale est décorée de sept baies romanes, à double voussure, avec chapiteaux et tores historiés, supportant une demi-coupole. Les quatre baies latérales sont bouchées, les trois autres éclairées par des vitraux de Thévenot, de Clermont (1849). Cinq ocu/t\ formant la croix, dont un sur chaque bras du transsept, deux autres sur les première et troisième travées de la nef, le cinquième sur celle du chœur, ce dernier polygonal, les autres ronds, indiquent moins, croyons-nous, la place d'anciens clochers détruits qu'un souvenir et un reste de la pratique du système romano byzantin à coupole.
Dans le bras droit du transsept, s'ouvre l'entrée d'une crypte, divisée en trois travées voûtées en berceau et éclairée par trois baies en plein cintre allongé. On y descend par un escalier de dix-neuf marches.
Dans la nef, la première chapelle de droite contient, incrustée dans le mur, une inscription en lettres gothiques : « Le x e jour « d'août, Van 1480, trespassa messire Jehan Cha[ti]reau, curé de t Sainl-Estienne où il gist; fonda cette chapelle à l honneur de
t Dieu et Saint- Anthone et Saint-Sébastien. Dieu ait Vâme. > La chapelle suivante possède une sainte Philomène dont le principal mérite est d'être signée par un peintre de Buzancais, J. B. Villach (1812), comme une sainte Catherine qui figure dans la première chapelle de gauche.
Mais où il faut s'arrêter, c'est tout à l'entrée de la nef à gauche, à côté de la porte latérale. Une ancienne fresque très-remarquable, moins encore par l'exécution que par la disposition et le choix des personnages, y représentait le prieur de Saint-Marcel, agenouillé, que saint Louis, son patron sans doute, le sceptre en main, le diadème au front et vêtu du manteau à fleur de lis d'or, recommande à la Vierge assise avec l'enfant Jésus portant la croix. A peine dans l'ombre et sous l'humidité qui l'a presque détruite, peut-on reconnaître encore les principaux traits du groupe glorieux et suivre la trace d'une longue inscription en vers français qui en expliquait aux fidèles le caractère. Les archéologues curieux de retrouver dans toute sa fraîcheur primitive cette imagerie naïve, où figure sans doute un des plus anciens portraits de Louis IX, peuvent aller frapper en toute confiance au presbytère qui fait face extérieurement à l'abside. Le curé Charon, en amoureux de sa vieille église, a pu à temps, alors que les couleurs étaient vives encore et tous les traits reconnaissables, en obtenir une réduction exacte et complète, un véritable fac-similé, qu'il se fait une joie de montrer aux trop rares amateurs de notre archéologie nationale. C'est grâce à sa complaisance qu'il nous est facile de donner au moins l'inscription dont les premiers vers seulement et des lambeaux détachés se retrouvent en cherchant bien sur la muraille. — Le prieur parle à ses paroissiens :
Contre vous félons : despiteux, Jureurs : maugréeurs : regnyeurs, • Gens : infâmes : et détestables, Hegardez ; cy : comment : vos : jeux, Despances de dez et de tables :
Vos méchantes : langues : capables :
Ont : par ventre : par : corps : et par chef : Piayés : de parolles : damnables :
Piz : que : faulz : Juifs : de rechef :
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Dou : cher : enfant : duquel meschef :
A moy : se : plaint : piteusement, Disant : du : cas : qui : est : tant grief Vous : pugnira : v illaine ment :
Au : jour : de : son : grant jugement
Mesire Loys
A : l'ouneur.
Le seul clocher qui subsiste, à supposer que l'église, comme on Ta prétendu, en ait jamais possédé d'autres, repose sur la branche gauche du transsept. Il est de forme carrée, soutenu à chaque angle de deux contre-forts et percé au dernier étage, sur la face nord, d'une rose doublement trilobée. Le toit en est surchappé en bois, de manière à former un couronnement de mâchicoulis tout disposés pour la défense.
Les fenêtres de l'abside extérieure sont décorées de fausses arcades, romanes à la chapelle du midi, ogivales à celle du nord, et reposant sur des piliers cylindriques demi-engagés qui descendent jusqu'au niveau du* sol intérieur, en se prolongeant même le long de la chapelle de gauche pour encadrer la fenêtre de la crypte. Au-dessus court une ligne de bizarres modillons à figures grimaçantes, crochues ou souriantes, surmontées de constructions déplaisantes, dont doit les débarrasser la restauration générale de l'édifice. Les travaux, confiés à M. Darcy, sont évalués à 75 000 fr.
Sur la place principale, qui borde la façade septentrionale, un des derniers ormes dits de Sully ombrage une antique croix de pierre. Non loin de la une maison particulière a transformé en cave une vaste salle carrée à demi souterraine, dont la destination primitive reste inconnue comme la date de sa construction. Au centre de cette salle, une colonne basse, à chapiteau sculpté, soutient la voûte ogivale, dont les arceaux vont d'autre part retomber sur des groupes de piliers.
Tout le long du bourg, dans la traversée de Saint-Marcel, s'offrent de droite et de gauche, sur la façade des maisons, de curieuses moulures, des accolades, des blasons. Dans un cadre de pierre, une grappe de raisin sculptée porte la date de 1604. Tout au sortir de la principale rue, deux tours presque intactes flanquent encore la porte détruite. A droite, àquelques pas, s'ouvre
à vide une ancienne carrière de sable, et, la côte gravie, on découvre une perspective magnifique sur Saint-Marcel, dont le clocher massif et comme armé en guerre donne bien Pidée du vieux donjon seigneurial, la vallée d'Argenton, le château des Palis, la voie de fer et le gronpe des tours du château de Chabenet. A perte de vue, s'étendent des coteaux onduleux chargés de vignes écbalassées, au travers desquels la route passant devant le prieuré de Saint- Martin et de Pont-Chrétien, conduit, en deux heures démarche, à la petite ville de Saint-Gaultier. (V. ci-dessus,p. 142).
Si, au contraire, on sort de Saint-Marcel en suivant, la rue qui longe le chevet de Péglise, on trouve un chemin de grande communication qui va s'embrancher en droite ligne (2 kil.) sur la route impériale de Toulouse à Paris,, et gravit un plateau en partie boisé, pour redescendre brusquement vers la vallée de la Bouzanne. On traverse la rivière à 7 kil. d'Argenton, près de Tendu (666 h.), sur un beau pont de 5 arches en pierre, d'où Ton découvre les collines boisées qui bordent les deux rives. Point de ces sites sauvages qui prêtent un caractère si étrange à la vallée voisine de la Creuse; mais des coteaux ombreux, des eaux vives et tout encadrées de verdure et dont les sinuosités infinies embrassent à chaque détour une cime hardie, au sommet de laquelle s'enchevêtrent les débris de quelque vieux château fort. En aval, sur une motte abrupte plantée au faite d'une roche escarpée, Rocherolles groupe, autour d'une étroite enceinte, ses tours inégales, la plus forte munie encore de mâchicoulis, et, à l'un des angles, sa chapelle encore assez bien conservée pour laisser reconnaître, au centre des nervures peintes et rehaussées d'or de sa voûte, les écussons de ses anciens seigneurs. A l'est du pont, sur la rive droite, Prunget dresse la masse superbe de son château, domaine au xin a siècle d'Hugues de Naillac, sieur de Gargilesse, et plus tard des sieurs de Brillac. Le donjon seul reste debout au milieu des débris d'une enceinte brisée et déchiquetée, dont les pierres ont roulé le long des méandres de la rivière toute parsemée d'Ilots. Les murs de cette immense tour carrée (de 14 mètres de côté sur 11), flanqués aux angles supérieurs d'une guérite encorbellée et terminés par des mâchicoulis, sont soutenus jusqu'à mi-hauteur par de puissants contre-forts. Du dehors,
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l'édifice semble encore de force à se défendre; mais à l'intérieur la dévastation est complète. Les traces des voûtes et des planchers détruits et les cheminées appliquées à diverses hauteurs sur les côtés indiquent seules le long des murailles dépouillées l'emplacement des quatre étages qui les peuplaient.
A l'orient, de vastes bois couvrent Prunget; et tout au bas, dans la vallée qui s'incline et les étreint lentement de ses multiples replis, s'adosse à un amphithéâtre de coteaux la haute tour de Mazières, édifice contemporain de sa puissante voisine. Derrière un large fossé et une forte enceinte dont quelques murs et quelques tours ont survécu, surgissait le donjon, à base carrée, sur 12 à 13 mètres de côté, cantonné aux quatre angles supérieurs de guaites en forme de tourillons. On ne pénètre au pramier étage que par une porte extérieure ouverte à k ou 5 mètres au-dessus du sol. Cinq autres étages échelonnent leurs voûtes effondrées. Sur un côté, une petite chapelle montre à hauteur de la main des peintures encore vives, où se reconnaissent les portraits en pied de cinq ou six dames du x\n° siècle, ayant en main leur livre d'heures. Des traces certaines attestent l'existence d'une villa romaine antérieure au donjon féodal. Dans les jardins mômes du château un bassin d'antique construction recevait les eaux d'un aqueduc souterrain qu'on suit à travers les champs. A 1 kilomètre en amont de la rivière, à l'endroit môme où il venait puiser, apparaissent les débris informes du donjon de La Chaise, rasé à hauteur du premier étage. Dans l'intérieur de ces ruines git un bloc de pierre que les paysans viennent chaque année couronner de fleurs le jour de saint Éloi.
En continuant à remonter la Bouzanne, on rencontre à gauche, presque au bord de l'eau, le petit castel de Broutay, modeste logis du xvi e siècle, transformé à la moderne, avec deux tourelles aux deux coins de sa grande cour, et sur le plateau le château duPlessis; à droite, le hameau et le grand étang de Vauzelles, et, au-dessus, vers le nord, le village de Velles. Les rives s'aplanissent et remontent le long de la lande dévastée et de cimes nues. Un peu plus haut, sous la forêt môme de Châteauroux,que la Bouzanne borde au sud, la rivière, qui descend du midi, s'infléchit pour regagner cette direction par une large courbe que