Georges Sand, Promenades autour d'un village
Une planche jetée sur le ruisseau mène au vieux pont de bois, porté par une pile de pierre. En amont, trois énormes blocs, espacés au milieu de l'eau, semblent frayer un chemin naturel à un bon sauteur. Sur l'autré rive, à 2 kilomètres au sud-ouest de Céaulmont, dans une plaine monotone et à peine ondulée, se dressent les murs délabrés de la Prune-au-Pot, vieux manoir inoccupé, qui doit la moitié de son nom à la famille Tôt de Rhodes, qui l'a possédé jusqu'en \kSk et qui l'apporta, par le mariage d'Anne Pot , à la famille de Montmorency. C'est une cour carrée, enclose d'une muraille, avec mâchicoulis, de 12 mètres de hauteur, portant aux angles de face une tour ronde de quatre étages et sur le pan de derrière une tour carrée dont les angles intérieurs sont arrondis. L'enceinte est percée d'une grande porte ogivale et d'une plus petite, carrée, toutes deux précédées de ponts-levis jetés sur un fossé large de 10 mètres. La plus grosse tour, à gauche, était le donjon dont l'étage inférieur recouvre une fontaine. On compte encore 105 marches (22 mèt.) du dernier caveau a la plate-forme.
Un peu au-dessus du pittoresque moulin de Gargilesse, la rivière se contourne en nombreux replis, et la vallée s'élargit à droite, tandis que la rive gauche reste abrupte et couverte de genêts, de bruyères et d'aunes pressés jusqu'au bord de l'eau. A un dernier détour, sur la rive droite, une masse énorme de roc se présente, amoncelée jusqu'à une étroite et superbe avenue d'aunes élancés, qui d'un côté baigne dans la rivière, de l'autre borde le coteau chargé de charmilles. A peine un sentier laisse d'abord un libre passage, qu'envahissent bientôt les épines et les ronces le long de la pente coupée de ruisselets bourbeux. La première éclaircie débouche au pied du roc du Cerisier, rendez-vous des lavandières. Trois escarpements sauvages se hérissent, taillés à pic, dont le dernier, la Grand' Roche, surplombe à pic la rivière par assises horizontales surempilées. Un écrasement de la base pénètre jusque dans l'eau et barre la route. Il faut gravir le roc où nul chemin n'est frayé, et l'autre face, qui se découvre, n'excite pas moins l'admiration. Éientdt un entassement plus étrange et plus imposant peutrêtre dans son apparence plus régulière se rencontre, caché malheureusement par de hauts arbres qui en voilent en partie l'effet. C'est à peu
près à ce point, sur le plateau, que s'étend un site ardu et sévère, espèce de Sahara, comme dit Georges Sand, d'une température particulièrement méridionale, dont la végétation, tout exceptionnelle, réserve à l'entomologiste, au minéralogiste, au naturaliste des rencontres imprévues et qui le reportent sous le climat de l'Algérie.
Vis-à-vis du Cerisier, la rive gauche s'avance en brusque promontoire à angle aigu, par une haute et droite découpure de
Chàteaubrun.
roc, au pied duquel l'eau bruit sur un amoncellement de débris. La côte se prolonge ainsi en s 'abaissant doucement jusqu'à un moulin, dont l'écluse coupe Peau, mais qu'on n'entrevoit qu'à peine derrière un retrait de terrain. La rive droite, entièrement aplanie, n'est plus qu'une grève semée de broussailles, de chênes, de bruyères, et qui se transforme bientôt en champ de froment. Peu à peu les berges, en restant à demi planes, s'entourent à nouveau d'une ceinture de roches dentelées, dont le dernier
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coude montre au faite le clocher noir et pointu de Cuzion. A chaque pas, sur le chemin, des tronçons de colossales murailles dressent leur flanc délabré. Le dernier groupe, les Chérons, est superbe et s'écroule dans une ruine épouvantable, dont la Yue pourtant embrasse d'un seul coup la masse énorme.
Au détour, on aperçoit à l'horizon la silhouette noire de Châteaubrun, sur la commune de Cuzion.
La traversée d'une longue prairie, couverte d'arbres et fréquemment ravinée, en laisse de loin à loisir contempler toutes les tours et le fouillis inextricable des cheminées et des pignons aigus. Au bas travaille un pittoresque moulin qu'il faut traverser. Un large chemin, praticable aux voitures jusqu'à mi-côte, contourne la butte à pic sans qu'on perde jamais de vue le château qui présente sur toute sa face la courtine, flanquée d'un reste de tour carrée ; d'étroits sentiers de chèvre rampent le long de la pente, au hasard du précipice.
Le château domine un cap isolé de roche amphibolique noire et schisteuse, dont les flancs ont fourni les matériaux de l'édifice. La façade se déploie sur un tertre gazonné et planté, mais bien assis sur le roc et tombant en ravine sur un ruisseau torrentueux. Une chaussée solide, remplaçant le pont-levis, mène à une double porte à baies ogivales d'inégale grandeur, que surmonte une croisée à meneaux, avec écusson encadré dans une accolade. Tout près, à l'angle, une grosse et basse tour (xiv* siècle), avec mâchicoulis et fenêtres à accolades, contient dans son vaste rezde-chaussée carré la salle des gardes, qui s'ouvre sous le porche, tandis qu'à côté, dans la cour, un escalier à six tours de spirales conduisait à l'étage supérieur.
La cour, parallélogramme irrégulier, renferme un immense puits sans margelle et béant au milieu des herbes; — à gaucho de la porte gisent les restes de la boulangerie avec deux fours ; et, plus loin, la carcasse démantelée du massif donjon se dresse encore presque entière dans la hauteur de ses sept étages (28 mèt. 50 sur 11 mèt. 72 de diamètre), que surmontait autrefois un toit pyramidal. On y pénétrait par un pont-levis retombant sur un escalier en spirale, construit à 2 mètres de distance, dans la cour. Au fond d'un petit escalier s'y rencontre une salle octogonale,
voûtée d'arcs d'arête en plein cintre, avec vaste cheminée et fenêtre. Une étroite ouverture dans le pavé donnait accès, par une échelle, dans un sombre cachot long de 2 mètres sur 15 de largeur. Quoique les planchers supérieurs soient tombés depuis longtemps, on peut encore gravir jusqu'au faite l'escalier qui s'enroule le long des murs délabrés (xiii" siècle), et embrasser de là une vue splendide sur la Creuse.
Du même côté de la cour, à peu de distance du donjon, s'élevait la chapelle détruite complètement depuis 1835, et qui conservait encore en 1814 une partie de ses vitraux. Elle attenait au logis proprement dit du seigneur, habité jusqu'en 1804 par le propriétaire de Chàteaubrun et formant un grand parallélogramme, que séparait en deux parties inégales un mur de refend, où s'appuyait une tourelle ronde en saillie sur la cour. Une magnifique porte, du style de la Renaissance, à doubles pilastres lleuronnés, avec pinacle et ogive tout flamboyants, et enguirlandés de feuillage sculpté dans la pierre blanche, ouvrait dans un escalier monumental qu'eût gravi sans peine un palefroi. Il ne reste de cette porte aucun débris et de l'escalier à peine Ja trace circulaire dans la muraille intérieure de la tour. A droite, au rezde-chaussée, se trouvait la cuisine accostée d'une petite tourelle, à gauche, une vaste salle à manger, au-dessus de laquelle s'étendait la salle d'honneur. La cheminée, admirable de luxe et d'élégance, étale encore dans le vide ses touffes de fleurs ciselées et ses rinceaux de feuillage aux écussons fleurdelisés; mais le temps — et aussi les touristes — en détachent chaque année les dernières reliques, et il ne restera bientôt plus qu'à en signaler la raine disparue.
Aux quatre angles, vers la hauteur du deuxième étage, de petites tourelles suspendues forment à l'extérieur une charmante symétrie au-dessus des fossés autrefois cultivés en parterre. L'angle occidental de la cour est couvert par une tour carrée dont un des côtés s'arrondit à demi sur la face extérieure. Dans l'aile du fond sont les servitudes et les écuries. A l'autre extrémité, une tour carrée (xvr siècle), plus moderne et surajoutée après la construction de l'enceinte, contient, au-dessus d'un cadeau sombre, une chambrette carrée, voûtée et revêtue d'un cré-
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pis blanc lisse et soigné. Quatre embrasures évasées, aboutissant à des meurtrières rondes, ornées extérieurement d'élégantes moulures, abritent chacune trois niches à plein cintre avec siège. Enfin, sur le mur qui se rattache à la porte d'entrée et couvre la face nord, chevauche à demi une dernière tour carrée dont le flanc extérieur est complètement écroulé. Malgré cette désolation complète , Châteaubrun ne présente
Église de Neuvy-Saint-Sépulcre.
pourtant pas à l'intérieur un aspect qui attriste. L'herbe y croit si verte, et les arbustes, qui pointent des murs, s'y entremêlent dans un imprévu si harmonieux aux élégances délabrées du logis seigneurial et aux blancheurs inaltérables des lambris, des chambranles, des pinacles enguirlandés, qu'on oublie la ruine au profit de l'art invaincu. C'est du dehors seulement qu'elle apparaît dans sa terrible réalité. A peine, d'ailleurs, le château a-t-il une histoire. On le dit fondé à une époque incertaine par un seigneur du nom d'Hugues le Brun, sans doute Hugues IX de Lusignan,