‹ De Paris à BordeauxChapitre 72 sur 165 · EXCURSION A LOCHES · texte numérisé non relu

EXCURSION A LOCHES

39 kil. Deux diligences tous les jours. Trajet en quatre heures

pour 3 fr et 2 fr. 50 c.

Pour aller d'Amboise à Loches on suit la route de Chenonceaux jusqu'à la Croix de Bléré. Là, laissant cette route à gauche, on traverse ce joli village, à l'extrémité duquel on franchit le Cher sur un pont de pierre récemment restauré.

Bléré (10 kilomètres d'Amboise : hôtel du Cheval blanc) est une ville de 3676 habitants , située sur la rive gauche du Cher. On n'y remarque guère que le clocher à demi ruiné de sa vieille église moitié romane, moitié gothique. Ses environs produisent • des vins assez estimés. Ses maisons, bâties en jolies pierres blanches, ont un aspect agréable. — La route de Bléré à Tours est décrite ci-dessous. (Voir Environs de Tours.)

A Bléré, la route d'Amboise à Loches se bifurque. Le bras de droite, le plus direct, passe par Sublaines, village situé sur le plateau qui sépare la vallée de Cher de celle de l'Indrois, descend dans cette vallée à Saint- Quentin , et traverse dans la forêt de Loches le plateau qui sépare la vallée de l'Indrois de celle de l'Indre. Sur la plaine de Sublaines on voit, à l'est de ce village, des ruines

qui, si Ton doit en croire la tradition, seraient celles d'une ancienne ville nommée Monta plant. A peu de distance ds ces ruines, sont deux dauges ou buttes (monuments celtiques). — L'autre route, celle de gauche, la plus longue, est desservie par la voiture de correspondance du chemin de fer. Au sortir de Bléré on gravit , entre des vignes , le versant peu élevé de la vallée du Cher, qui offre cependant une vue assez étendue. On traverse alors un plateau légèrement ondulé où Ton trouve , sur un petit ruisseau (9kil. de Bléré), Luzillé, puis (okil. de Luzillé) le Liège. On descend ensuite, par un petit vallon latéral, dans la vallée dellndrois à ( 5 kil.) Genillè, village de 2000 habitants qui possède deux vieux châteaux ét une vieille église. Après avoir franchi l'Indrois, dont les prairies entourées d'arbres forment d'agréables paysages, on remonte sur un autre plateau en partie recouvert par la belle et vaste forêt de Loches, aux hautes futaies, aux longues et larges allées, à l'aspect sombre et sévère. Au sortir de cette forêt on descend par une pente assez roide dans la vallée de Tlndre, de l'autre côté de laquelle le château, l'église, les tours et la ville de Loches attirent de loin les regards étonnés et ravis.

Loches (10 kil. de Genillé : — Hôtels de la Tour, de France, de la Promenade) est, en effet, une des villes les plus pittoresques et les plus intéressantes que l'on puisse visiter dans l'intérieur de la France. Située sur la rive gauche de l'Indre, dans une large vallée, où la rivière, se partageant en plusieurs bras, arrose de fertiles prairies et fait tourner les roues de nombreuses usines, réunie par une longue ligne de ponts et de maisons à la ville de Beaulieu, qui s'étend sur la rive opposée , elle s'est artistement groupée autour d'un rocherque couronnent sa belle collégiale, le donjon • de sa vieille forteresse et les tourelles de son ancien château. Au-dessus de l'amphithéâtre que forment ses maisons et les murailles de sa triple enceinte, se dressent de distance en distance les toits aigus et les clochetons de ses portes fortifiées. Rien de plus gracieux et de plus saisissant tout à la fois que cet ensemble de constructions qui , de quelque côté qu'on le contemple, parait combiné tout exprès par la nature et par l'art pour fournir aux artistes de délicieux sujets d'études.

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Loches — du celte leuc ou loc'h , qui signifie marais — a été habitée par les Romains. Un autel romain d'un beau travail trouvé dans l'enceinte du château l'a prouvé. Mais aucun monument ne constate si les conquérants de la Gaule bâtirent une ville sur l'emplacement de la ville actuelle ou s'ils n'y établirent qu'une station militaire. Au v* siècle , saint Ours y fonda un monastère dans l'enfoncement d'un coteau au haut duquel saint Eustoche, cin-

Vue de Loches au xvti* siècle, d'après une estampe de la Topographie de la France.

quièmeévêque de Tours, avait fait bâtir une chapelle dédiée à sainte Madeleine. Un village se forma peu à peu autour de ce monastère et de cette chapelle , puis ce village devint une ville. Telle fut l'origine de Loches. Le château est postérieur au couvent, car Grégoire de Tours, qui écrivait à la fin du vi* siècle, a dit en parlant de leur position relative: Cui nunc castrum supereminet.

Après la bataille de Voulon, Loches, perdue désormais pour les Visigoths qui l'avaient occupée, passe sous la domination des Franks. En 630 elle en est délivrée de nouveau pour retourner à l'Aquitaine, puis elle est prise et saccagée par Pépin et par Carlo-

man en 742. Un siècle après (840), Charles le Chauve en donne le gouvernement à un seigneur du nom d'Adeland, dont la petitefille en transmet la possession à la dynastie angevine. Pendant trois cent vingt-six ans, de 879 à 4205, elle appartint aux puissants comtes d'Anjou; elle leur dut son agrandissement et sa prospérité.

En 4 493, Jean sans Peur, qui voulait usurper les États de son frère Richard, céda à Philippe Auguste une partie de la Touraine. L'année suivante, Richard Cœur de Lion, de retour de la croisade s'empara de Loches, dont il fit prisonnier le gouverneur, avec 5 chevaliers , 24 archers et 220 soldats. Mais , en 1204, Philippe Auguste, ayant réuni à la couronne les comtés d'Anjou et du Maine, vint à son tour assiéger cette ville forte qu'il prit d'assaut en 4205, et qu'il donna en fief à Dreux de Mello, connétable de France, en récompense de ses services. Le fils de Dreux de Mello n'eut pas d'enfants. En 4249 il vendit pour 600 livres de rentes, à Louis IX, les seigneuries de Loches et de Châtillon-sur-Indre, qui furent ainsi réunies à la couronne de France.

A dater de cette époque, le château de Loches devint une prison d'État — nous parlerons , en visitant ses cachots , des principaux prisonniers qui y furent enfermés — et une résidence royale. Charles VII s'y retira souvent avec Agnès Sorel, qui y fut inhumée. Louis XI agrandit et perfectionna ses prisons; Charles VIII continua la grosse tour ronde que devait achever Louis XII ; Anne de Bretagne y suivit les deux rois qu'elle épousa; François I er y reçut Charles-Quint le 42 décembre 4539; Henri II y vint en 4559 avec Catherine de Médicis; Charles IX y passa quelques jours avec Henri de Bourbon, en 4571 ; enfin Marie de Médicis, après s'être échappée du château de Blois , se rendit à Loches, le 23 février 4649, et le duc d'Épernon, gouverneur du château , lui fournit les moyens de gagner Angouléme.

Dès le règne d'Henri IV Loches cesse d'avoir une histoire particulière. Elle n'est plus visitée que par quelques grands seigneurs qui se transmettent le titre honorifique de gouverneur. Jusqu'à la Révolution, toutefois, elle reste une ville royale. Le comté de Montrésor, douze châtellenies et plus de soixante fiefs

LOCHES

en relevaient. Aujourd'hui elle est le chef-lieu d'un arrondissement du département d'Indre-et-Loire, divisé en six cantons, soixante-onze communes, et peuplé de 62 000 habitants. Sa population s'élève à 5000 habitants environ. Elle possède des filatures de laine, des fabriques de toile. et de grosses draperies; elle fait le commerce des bestiaux, des vins et des bois. Enfin elle a vu naître le général Menou, qui se distingua en Egypte, et le comte Alfred de Vigny, l'auteur de Cinq-Mars.

Quand on arrive à Loches par le faubourg Saint- Jacques, dont la large rue vient d'être embellie par une caserne de gendarmerie et par une maison d'école, on voit se dresser au-dessus de Yhôtel de la Tour un monument du xvi e siècle , le clocher Saint-Antoine, l'ancien beffroi de la ville, au pied duquel existait autrefois une chapelle considérée comme la succursale de l'église Saint-Ours. Ce clocher fut bâti en 4 529. A gauche, sur le bord d'un bras de l'Indre, s'élève une filature derrière laquelle apparaît la belle porte des Cordeb'ers qui conduit à Beaulieu. Nous y reviendrons. Si l'on suit la rue macadamisée qui s'ouvre à droite , on ne tarde pas à se trouver sur une petite place où l'on remarque à gauche la porte Picoys. Cette porte, qui était autrefois garnie d'une herse et d'un pont-levis à bascule, et qu'un mur d'enceinte, dont il est facile de suivre les vestiges, reliait aux autres portes, donne accès dans la ville proprement dite. A peine en a-t-on franchi le seuil que l'on aperçoit à droite l'ancien hôtel de ville, aujourd'hui la mairie, commencé en 4 520 , achevé en 4 535 et restauré en 4855. Un peu plus loin, à droite, dans la rue du Château (n°" 40, < 2 et 4 4), on remarque le bâtiment appelé la Chancellerie et construit à deux époques différentes, une partie sous François I er , l'autre partie sous Henri IL Sa façade est ornée d'un curieux bas-relief représentant un Centaure. A peu de distance de la chancellerie, la rue du Château aboutit à une terrasse plantée d'arbres qui s'étend au pied des murs de la seconde enceinte et qui domine la première enceinte. A gauche s'ouvre la principale entrée du château, autrefois protégée par quatre tourelles extérieures et défendue par un pont-levis à bascule.

Le Château de Loches couvre un plateau de roche tendre qui s'étend du midi au nord, parallèlement au cours de l'Indre,

à environ 20 mètres de hauteur à pic au-dessus du niveau de la rivière. Ce plateau étroit et long, arrondi à son sommet, est entouré de murailles, de tours et de fossés pour la plupart creusés dans le roc. L'enceinte formée par ces murailles, ces tours et ces fossés, a près de 2 kilomètres de circonférence. Il faut au moins 20 minutes pour en faire le tour, par la rue Quintefol , la rue des Roches , la rue de la Poterie et la rue du Château. Elle renferme, non-seulement le donjon, mais la collégiale, un palais du xiv siècle, aujourd'hui la sous - préfecture , et un grand nombre de maisons modernes qui ont remplacé les habitations des chanoines et les bâtiments de service à l'usage de la forteresse. Cette ville moderne a un aspect tout particulier; l'herbe pousse dans ses rues escarpées, tortueuses, étroites, mal pavées et si désertes qu'on les croirait inhabitées. La première rue que l'on trouve à gauche en montant, après avoir dépassé la porte d'entrée, conduit à la collégiale et à la sous-préfecture, celles de droite mènent à une seconde esplanade qui aboutit au donjon. Visitons d'abord le donjon.

Le donjon de Lpches a été attribué à Foulques III et à Foulques Nerra, c'est-à-dire aux x* et xi* siècles. Il ne remonterait pas au delà du xn e siècle, si l'on doit en croire l'opinion personnelle d'un juge compétent, M. de Caumont. Il s'élève encore à 40 mètres au-dessus du sol. On peut le diviser en deux parties, dit le savant archéologue qui vient d'être nommé, savoir : i ° une tour principale en forme de carré long, ayant environ 25 mètres 33 cent, de l'est à l'ouest et 4 4 mètres du nord au sud ; 2° une tour également carrée longue, mais beaucoup plus petite, et qui s'applique encore contre la première, en formant du côté du nord une espèce de corps avancé. Cette tour en application, ou, si l'on veut, cette addition au corps principal du donjon avait primitivement la même hauteur que lui. Elle est à présent un peu moins élevée; ses dimensions répondent précisément à la moitié de la tour principale, car elle a 42 mètres 66 centimètres sur 7 mètres. On peut la considérer comme le vestibule du donjon.

Le donjon de Loches (ou plutôt les tours de Louis XI et de Louis XII) est actuellement la prison de la ville de Loches. Les étrangers n'ont qu'à frapper à la porte qui y donne accès, le

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concierge s'empressera de venir leur ouvrir et de leur montrer tout ce qui peut encore les intéresser. Il les introduira d'abord dans la petite tour du donjon, jadis divisée en quatre étages, et de la salle basse de laquelle partait un escalier de 35 à 40 marches en pierre, coupé de deux paliers de repos, pour monter à la salle principale. Au second étage on aperçoit encore des peintures à fresques dans une niche où se trouvait l'autel de la chapelle. Les murs ont 2 mètres 66 cent, d'épaisseur. Delà petite tour on passe dans la grande tour, qui sert actuellement de préau aux détenus. Ce donjon, dont les quatre murailles percées de fenêtres conservent un si fier aspect, avait été pris en H 94 par Richard Cœur de Lion. Il résista une année — 1204-4 205 — à Philippe Auguste. Mais ce n'était pas seulement une forteresse, c'était aussi une prison d'État. Geoffroy de Saint-Aignan y avait été enfermé et étranglé au xi e siècle ; Thibaut III, comte de Tours, y expia pendant de longues années sa défaite de Saint-Martin le Beau; Jean le Bon, duc d'Alençon, qui avait excité à la révolte le dauphin (Louis XI), y fut détenu de 4458 à 1461. Louis XI, après la mort de son père, y enferma Pierre de Brézé et Philippe de Savoie. En 1468, il y fit décapiter Charles de Melun, qui avait laissé échapper le seigneur du Lau, de la garde duquel il répondait sur sa tête, et l'année suivante il commença la construction de la tour ronde où sont aujourd'hui les prisonniers.

La tour roncfe, appelée tour neuve ou tour des prisonniers, est assise sur le roc à l'angle nord-ouest de la forteresse. Louis XI l'éleva moins pour augmenter la force de la place, déjà bien déchue dans l'opinion des gens de guerre, que pour y tenir sous sa main les prisonniers d'État qui lui inspiraient le plus de crainte. On y entrait par un passage distinct destiné au service particulier de la prison. « C'était, et c'est encore, dit M. Baillargé, un lugubre séjour que celui de la tour de Loches, car nous le voyons aujourd'hui tel qu'il était sous Louis XI, moins le corps de bâtiment attribué aux prisonniers de marque, qui s'est écroulé tout d'un bloc , en \ 8 1 5, le lendemain de l'élargissement d'un fournisseur des armées, logé là pour l'exemple... Tout est royal dans cette tour.... Les cheminées des salles et les salles ellesmêmes sont immenses, les plafonds démesurément hauts ; c'est

un palais en son genre. Un malheureux a pu écrire sans ironie ces mots que nous avons lus sur une muraille :

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