QVE. ON. VEVLT. HAÏR
Passons devant les portes fermées d'autres cachots vides (le concierge de la prison y cultive des champignons), et descendons dans les souterrains. Ici plus de lumière; à peine de l'air. Nous sommes dans les entrailles de la terre, dans le roc même. Ça et là, en levant la tête, on aperçoit l'ouverture d'une oubliette aux parois encore rouges de sang, et dont l'extrémité supérieure, qui se perd dans les ténèbres, aboutissait aux cachots supérieurs. C'était par cette espèce de puits, garni peut-être d'armes meurtrières, que l'on jetait les prisonniers qui étaient exécutés sans jugement ; c'était dans ce tombeau commun qu'ils mouraient quelquefois de faim (car leur chute ne les tuait pas tous) sur les cadavres amoncelés de tous ceux qui, innocents ou coupables, y avaient déjà été précipités Des inscriptions se lisent sur les murs de ces souterrains. Quelques-unes sont évidemment authentiques, d'autres nous ont paru apocryphes.
Un escalier taillé dans le roc montait de ces horribles cachots à un passage souterrain actuellement muré, qui conduisait, diton, jusqu'à Châtillon, et par lequel on ravitaillait le château en temps de guerre.
Parmi les autres prisonniers de distinction qui ont été enfermés au château de Loches, nous mentionnerons : Pierre de Na-
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varre (4512-1544); les évêques du Puy et d'Autun, et le sieur de Saint-Vallier , accusés de complicité avec le connétable de Bourbon, 4524; le maréchal Oudard du Biez, 4554 ; le duc d'Elbeuf , 4 588 ; et enfin le marquis de Chandenier, l'aîné de la maison de Rochechouart , neveu du cardinal de La Rochefoucauld , un des quatre capitaines des gardes, en 4 653.
En 4854, le conseil général du département d'Indre-et-Loire, voulant faire l'économie de trente mille francs demandés pour des réparations nécessaires , avait manifesté l'intention de faire démolir le donjon de Loches. Après d'activés démarches, le Comité des monuments historiques est parvenu à conjurer cet acte vraiment incroyable du vandalisme tourangeau.
La Collégiale de Saint-Ours, qui vient d'être si remarquablement restaurée (on y travaillait encore au mois de novembre 1 855) sous la direction de M. Baillargé, a été construite à deux époques. Elle offre par conséquent deux styles différents. Elle appartient tout à la fois à l'architecture romano-byzantine primordiale et à l'architecture romane tertiaire ou de transition. La partie la plus ancienne date de 965. Le comte d'Anjou, Geoffroy Grise-Gonelle, la fit bâtir, y établit un collège de chanoines, et lui donna, entre autres reliques, une crinture de la Vierge, qui avait été apportée de Gonstantinople au ix e siècle, et que l'on conserve précieusement. La partie la plus moderne est postérieure de près de deux siècles. Le prieur Thomas Pactius réleva, vers 4 465, en conservant le plan et les dimensions de la basilique de Geoffroy Grise-Gonelle. Cette église, alors consacrée à Notre-Dame, a pris le nom de Saint-Ours, patron de la ville de Loches, depuis le Concordat et la ruine de l'ancienne église paroissiale de SaintrOurs.
Les deux arceaux sous lesquels on passe en entrant dans l'église, et qui sont soutenus par quatre demi-colonnes cylindriques courtes et basses ; la tribune, où les mêmes colonnes sont répétées ; la voûte de la tribune, formée par le sommet de la tour quadrangulaire qui la domine, et la partie basse des murs de la grande nef appartiennent certainement à l'église primitive, mais le portique date du xu* siècle. Ce portique, véritable pronaos par son étendue et par sa disposition, est carré et aussi large
d98 ITINÉRAIRE D'ORLÉANS A TOURS.
que l'église. C'est là que l'on avait coutume d'installer le doyen du chapitre, qui prenait le nom de prieur. Ses sculptures ont malheureusement été mutilées pendant la Révolution. Les voussures de la porte qui donne accès dans l'église étaient ornées de deux rangs de figures grotesques, contournées, monstrueuses, aux têtes égarées sur des corps qui n'ont pas pu leur appartenir. Au-dessus et par côté sont les saints, figures calmes, immobiles, sévères. Évidemment il y avait une intention morale dans ce contraste. L'artiste a voulu opposer la beauté de la vertu à la laideur du vice, le paradis à l'enfer. Les autres sculptures de ce curieux portique ne sont pas moins caractéristiques : ce sont des animaux hideux, des têtes qui grincent des dents, des lions en-fureur, des hiboux à tête d'homme et de femme, des colombes, etc.
L'intérieur de l'église Saint-Ours produit une impression profonde lorsqu'on y entre par le portique. Il a une simplicité pleine de grandeur qui étonne et qui plaît. Les voûtes pyramidales de la nef, voûtes appelées autrefois dubœ , attirent surtout l'attention. Près de la chaire on aperçoit quelques débris d'anciennes peintures; presque en face, à gauche, est une petite chapelle des morts restaurée en 4 853 par Mme Goubeau , en mémoire de son mari et de son fils. Les deux colonnes de l'entrée du chœur sont coupées au milieu de leur hauteur et terminées en cul-de-lampe par des personnages grotesques, que leur attitude pénible, leur face grimaçante, leur tunique serrée et leurs formes hideuses semblent faire reconnaître pour des serfs. Les vitraux de couleur sont modernes. A gauche du chœur, en le regardant, est la chapelle de Notre-Dame de Beautertre, garnie d'ex-voto. Cette chapelle doit son nom et sa célébrité à une petite statue de la Vierge en bois, qui faisait jadis l'ornement du prieuré de Beautertre sur la route de Sainte-Maure. Les statues de Geoffroy Grise-Gonelle, de Foulques Nerra et des chanoines, que l'on voyait autrefois dans l'église de SaintrOurs, ont été détruites pendant la Révolution.
c A l'intérieur, dit M. de La Gournerie, Notre-Dame de Loches frappe surtout par je ne sais quel caractère étrange et original. Deux clochers pyramidaux, de forme octogone, couronnent la fa-
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çade et le transsept ; autour d'eux s'élèvent des clochetons, des tourelles, et, dans l'espace qui les sépare, vous apercevez les deux cônes des douves, semblables à deux autres pyramides. Sans doute ces coupoles, ces campaniles sont loin d'avoir (malgré leur hauteur , qui atteint, pour la plus élevée, à 40 mètres) la légèreté et l'élégance des flèches de l'art gothique ; mais elles sont plus loin encore de la pesanteur massive des tours carrées de l'art roman... »
Tombeau d'Agnès Sorel, à Loches.
- De la collégiale à la sous-préfecture il n'y a que quelques pas. La sous-préfecture est, comme je l'ai déjà dit, l'ancien Palais royal, construit par Charles VII et par Louis XII. Pour le visiter, il faut s'adresser au concierge (à gauche en entrant dans la cour). Il montre d'abord le Tombeau d'Agnès Sorel, placé dans un triste petit caveau delà tour qui porte son nom.
C'est une question encore controversée que celle de savoir si 1
I. Voir la brochure Agnès Sorel, étude morale et politique Bur le W siècle, par
l'oîi peut faire honneur à la célèbre maîtresse de Charles VII du salut de la France, ou si Ton ne doit plus regarder que comme une agréable fiction ces jolis vers de François I- r :
Gentille Agnès, plus de los tu mérite, La cause étant de France recouvrer, Que tout. ce que en cloistre peut ouvrer Close nonnain ni en désert hermite.
Ce qui est positif , ce que les savants ne peuvent contester, c'est que la dame de Beauté mourut à Loches, en 1 449, après avoir témoigné , dit Alain Chartier , c moult belle contrition et repentance de ses péchés, et se souvenant de Marie Égyptienne, qui fut grande pécheresse au péché de la chair. » Elle avait légué deux mille écus d'or à la collégiale de Loches et demandé à y être enterrée. Son corps y fut placé dans le chœur, et les chanoines lui érigèrent un cénotaphe de marbre noir. La blanche statue d'Agnès est couchée sur ce cénotaphe; ses pieds reposent sur deux agneaux, et sa tête est soutenue par deux anges. Autour du cénotaphe on lit l'inscription suivante :
Cy gît noble damoiselle Agnès Seurelle, en son vivant dame de Beauté 1 , d Issoudun et de Vernon-sur-Seine , piteuse envers toutes gens et qui largement donnait de ses biens aux églises et aux pauvres, laquelle trespassa le îx' jour de febvrier, Tan de grâce mil quatre cent quarante et neuf. Priez Dieu pour l'âme d'elle. Amen.
A la mort de Charles VII, les chanoines demandèrent qu'on les débarrassât d'un mausolée qui les gênait, disaient-ils. Louis XI leur fit répondre qu'ils devraient auparavant restituer les présents que leur avait faits celle qui a largement donnait de ses biens aux églises, » surtout à celle de Loches.... et tout resta dans l'état. Sous le règne de Louis XVI eut lieu une première exhumation. On ne retrouva, dans le triple cercueil où reposait depuis trois siècles la dame de Beauté, que des ossements (les os maxillaires étaient garnis de toutes leurs dents), et une épaisse cheve-
M. Vallet de Viriville, Paris, Dumoulin, 1855, in-8»; et la dia:ussion engagée entre MM. Ludovic Laluiine et Vallet de Viriville dans YAthenœum français, no*, ei déc. 1855.
t. Le château de Beauté n'était pas sur le fleuve du Tendre , comme un pourrait le penser, mais sur les 1er li les term* du Herri.
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lure blonde, dont M. de Conzié , archevêque de Tours , garda, dit-on, une partie. Le tombeau d'Agnès Sorel avait été transporté du chœur dans la nef. Violé, en 4793, par des fanatiques qui arrachèrent des dents et coupèrent à leur tour des mèches de cheveux, il a été, après diverses vicissitudes, rétabli, en 1 806 , dans la tour où les étrangers le visitent aujourd'hui. Le général Pommereul , préfet du département d'Indre-et-Loire , terminait ainsi Tindécente et menteuse inscription qu'il eut la sottise de faire graver sur le tombeau :
Des hommes sensibles recueillirent les restes d'Agnès Et le général Pommereul, préfet d'Indre-et-Loire, Releva le mausolée de la seule maîtresse de nos rois
Qui ait bien mérité de la patrie,
En mettant pour prix de ses faveurs
L'expulsion des Anglais de la France.
Pour aller visiter YOratoire d'Anne de Bretagne, il faut traverser la salle d'audience du tribunal et divers corridors qui ressemblent à ceux d'une caserne ou d'une prison; mais cet oratoire vaut, un voyage plus désagréable. C'est un vrai bijou de l'architecture gothique. Malheureusement, les sculptures ont été mutilées et badigeonnées. L'oratoire ouvrait sur une chambre à coucher d'où l'on découvrait un joli paysage. La vue est plus belle toutefois du haut de la tour. On doit monter au haut de cette tour si l'on veut voir, outre la salle des garde3, la curieuse toiture de ce palais construit par Louis XII , et sur lequel on retrouve de tous côtés les hermines et les cordelières d'Anne de Bretagne.
En sortant du château de Loches, on ne doit pas manquer d'en faire le tour. C'est une promenade de vingt minutes. On jouit surtout d'une belle vue quand on arrive au point culminant de la colline de Vignemont, toute percée de caves et de magasins, et séparée du château par des fossés creusés dans le roc, sur une longueur de plus de 900 mètres.
Autour de Loches s'étendent de longs faubourgs. Sur le bord de l'Indre; c'est Quintefvl, que traverse la route du Berri, puis l'ancien pré Sibylle, avec sa promenade et ses maisons neuves, et
Saint- Jacques , dont les habitations, en partie creusées dans le tuf, longent la route de Tours. Entre le château et la colline de Montains, couverte de maisons modernes et de vignobles, s'étend le faubourg Picoys, le plus considérable de tous par sa population et par son commerce. La route du Poitou et celle de Sainte-Maure se rejoignent sur la place Picoys. La première gravit la pente d'anciens fossés connus aujourd'hui sous le nom àeMailDrouhin, et communiquant par un escalier avec le château , puis elle va traverser le faubourg de la porte Poitevine^ détruite par Louis XI ; la seconde, contournant Y église Saint-Antoine, s'élève sur les plateaux en face des maisons étagées du faubourg de Bourdillet.
En sortant de Loches par la porte des Cordeliers, on entre dans la longue rue des Ponts, qui conduit à Beaulieu. Cette rue est bordée de jolies maisons ; on y laisse, à droite, une petite promenade, puis, à gauche , Y hospice civil , avant d'atteindre à droite le château de Sansac, construit en 1 529 par un seigneur de ce nom, favori de François I rr . Sur la façade sculptée de cet hôtel, on remarque un buste de François I er , le plus authentique que l'on possède : aussi a-t-il été moulé par ordre du gouvernement. En face est le collège, fondé de 4575 à 4583. Une porte flanquée de tours , la porte aux Cerfs , séparait jadis les deux villes de Loches et de Beaulieu. Elle a été démolie.
Beaulieu — (hôtel du Croissant) — est une ville industrielle (grosses laines et tanneries) de 2300 habitants , située en face de Loches, sur la rive droite de l'Indre Elle doit son origine à un des trois monastères qu'y fonda, en 1010, à son retour de Jérusalem, le comte d'Anjou, Foulques III, surnommé Nerra. Le monastère (Bénédictins), dont l'église renfermait un morceau de la vraie croix, fut pillé en 1412 par les Anglais, qui massacrèrent une partie des moines et envoyèrent l'abbé prisonnier en Angleterre. Sous le règne de François II , l'église abbatiale avait été rebâtie sur les ruines de l'ancienne, mais elle n'en occupa qu'une partie. Malgré les contre-forts qui la soutiennent de tous côtés, elle semble menacer ruine. L'abside mérite d'être signalée aux archéologues , mais ils doivent surtout aller voir les débris de l'église bâtie par Foulques Nerra : un clocher, une tour carrée et une haute muraille en plein-cintre, malheureusement mutilée par