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novembre 1860, c'est-à-dire deux ans jour pour jour après ma bienTenue chez M. Pranconi^.
Le momeoi ne saurait donc être mieux choisi
pour exprimer toute ma reconnaissance à l'homme qui fut mon bienfaiteur avant de savoir si je pourrais être son ami, et qui, depuis, je le dis aveo orgueil, s'est hautement félicité des événements qui ont mis sa main dans la mienne. Et, pour toutconcourùt à mùriretque à cimenter cette liaison, commencée sous de si favorables' auspices, les deux fils rivalisaient avec le père pour me combler d'attentions.
L'aîné, jeune liomme de 25 ans, diriereait une partie de l'importante maison de commerce fondée par son père, et il ét^ii facile de voir que les leçons paternelles n'étaient pas tombées sur un sol ingrat.
Je l'ai vu mêler la science des affaires, l'or- , dre et la régularité, au désintéressement et à la générosité, et il serait grandement à désirer que cette pratique, résultant de l'union de deux ». éléments supposés incompatibles, se répandit non-seulement à Cay^nemais en Europe. La prrobité commerciale ne serait plus une chi-^ mère.
Quant au plus jeune fils, ^[ui n'avait pas 14 ans ; le père me pria d'en surveiller Téducation, obligé qu'il était, par Taocroissement de ses affaires, de ne plus s'en occuper person-«
nellement, e\ ce qui, dans toute autre circonstance, m'eût semble une corvée, devint un vé-
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ritable plaisir pour moi. J'âimais à Toir cette leune intelligence, si bien préparée déjà, se
développer sous nies yeux et marchf^r d'un pas égal dans la voie du perfectionudment intelr lectnel et moral.
Mes relations avec cette excellente famille, ^ la recoramandntion qu'ellf^s inn valaient dans la ville ne me permettaient guère do sentir les ' inconvénients de la position gui m'était faite par les règlements auxquels fêtais nominale* ment soumis. Vainement une partie de la population s'acharnait-elle à confondre les détenus politiques dans la catégorie générale des transportés, il était assez difficile de croire qu'un homme aussi respecté que M. Franconie accordât son amitié à quelqu'un qui n'en eût pas été digne. En même temps, il se disait qu'avant et depuis 1848 j'avais été à la tête d*un Journal, que j'avais même rempli des fonctions publiriues, et aux yeux des réactionnaires les plus enragés, c'est-à-dire de la trèsgrande majorité des créoles, ces titres, éclip- . sés depuis si longtemps, n'avaient pas enti&rement perdu leur valeur. Bientôt même un cer^ tain intérêt sembla se porter sur ma ])ersonne; beaucoup de gens qui s'étaient montrés naguère passionnés jusqu'à l'injustice envers les proscrits qui m'avaient précédé, cherchaient n faire oublier ces indignes procédés en me faisant témoigner de leur bonne volonté.
M PAftlS A CAYISNIIB S99
Le directeur de Tintérieur, M. Favai d, que i'avais connu dans le monde avant 1830, alors qu*ii était délégué de la Guyane à Paris, tout en se gardant bien de reconnaître ces ancien* nés relations, me fit assurer qu'il n'attendait que la fixation de i>on budget pour me donner un poste dans ses bureaux. Ma réponse iui un refus, comme on peut le prévoir. Je ne tardai pas cependant à recevoir des offres plus accep- - tables, i>uisqu'elles n'engageaient en rien Tindépendance de mon caractère. *
Le trésorier avait à remplir un vide dans son personnel et me flt des propositions. Ger- , tes, rien n'était plus antipathique à mes goûts comme à mes habitudes qu'une occupation de ce genre. Aligner des chiffres, m*abimer Tesprit dans des additions sans fin, c'était peu séduisant; mais l'oisiveté me pesait, et je voulais ne relever que de mon travail; puis la situation n'avait rien d'officiel; je n'avais affaire qu'au trésorier, j'étais en dehors des cadres de l'administration proprement dite. J'acceptai.
J'avais été touché d'ailleurs de la délicatesse qui avait accompagné les offres du trésorier, et je n*eus jamais à me repentir d'y avoir cédé. Je fus accueilli au Trésor avec une convenance parfaite, et je me rappelle toujours avec quelle cordialité M. de la ïrancliade — c'était le nom du trésorier — me consolait quand, à mes débuts dans la comptabilité, je lui exprimais avec ua .sérieux qui me semble comique
aujourd'hui, la certitude où j'étais de ne jamais pouvoir m'élever à dresser des états irréprochables. Je n'eus également qu'à me
louer des employés dont je devenais le cornpagaoû ; M. Lepinay, aujourd'hui percepteur à Gayenne, et M. Ëmilien Giéobie, employé à la trésorerie en Gocliinchine.
Voici quel était l'emploi de ma journée : de six à sept heures du matin, je travaillais avec le jeune Franconie; de là je me rendais au Trésor, ob je restais jusqu'à dix' heures; j'y retournais à midi jusqu'à quatre heures du soir, moment oii je reprenais mes leçons chez M. Franconie jusqu'à six. heures. Puis venait le diner, et, à neuf heures, le règlement voulait que je fusse rentré chez moi. Et encore avais-je été gratifié et sans le demander, d'une permission de neuf lieures, tandis que l'heure de la retraite générale était annoncée à sept heures et demie par nn coup de canon.
Ma journée était passablement remplie et c'était déjà plus de travail que n'en peut sni)porter un Européen à la Guyane. Cependant, je fus encore amené plus tard à donner deux leçons de plus, une de dix à oiiz(î heures le matin, et l'au tre de six à sept heures d u soir. li est vrai qu'à ce moment, familiarisé avec la comptahilité du Trésor, jeponvaisme dispensérde Texaolitude.Mon travail conslstaitàrésumer chaque mois les déi>enses et recettes tant pour l'administralion centrale que pour l'administratiou
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locale. J'étais donc obligé d'attendre la fin des
comptes divers, arrêtés parles autres employés, pour me mettre à l'œuvre, et, dans les derniers temps de mon séjour à Gayenne, j'en étais arrivé à terminer ma besogne mensuelle en dix jours an plns/Sans cette facilité qne ne me contestait aucunement le trésorier, il m'eut été impossible de mener de front les occupations que J'avais embrassées» et même avec les écono* mies de tempg que Je réalisais au .Trésor, la ûn de juillet me trouva dans un assez pitoyable état de santé. Depuis, je vis ma position s'aggraver pour ainsi dire à vue d'œil, et lorsque la nouvelle de Tamnistie arriva à Gayenne, le 28 septembre 1859, je commençais à me demander de temps en temps si je n'irais pas, moi aussi, prendre, après tant d'autres, mon dernier domicile au cimetière de Gayenne, avant la venue du navire qui devait me ra* mener en France.
Les amis de M. Franconie, ceux du moins qui partageaient ses idées politiques, étaient naturellement devenus les miens, et, pour n*être pas considérable, leur nombre égalait,
s'il ne le dépassait, la proportion qu'on eût pu trouver dans une ville de province en France. Ce noyau d*élite suffisait d'ailleurs largement à mes 'besoins comme à mes habitudes de
sociabilité.
La vie de travail m'avait dès longtemps préparé à la solitude, la prison me la rendit facile
et, proscrit, je de sentais que trop souvent le
• désir d'ëcliai)i)er même aux. reiaUous les pius sûres et les mieux, appréciées, pour m'enfermer dans mes souvenirs. tk>mme toute religion^ le culte de la patrie et de la famille absentes a ses jalousies et ses mystères, et s'il m'était doux: de vivre à portée d'un groui)e sympaUiique, je sentais que j'aurais mauvaise grâce à me ùé* partir de la sage réserve qui sied à la mauvaise fortune. J'avais de plus quelques bonnes relations parmi- les camarades que m'avait faits rex.il; j'avais pu rétablir mes correspondance* arec mes amis^ d'Ëurope; je trouvais chear M. Praveonie les journaux de France et une bibliothèque choisie, qui s'accroissait chaque mois des publications nouvelles. Que me fallaitil de plus? Je savais bien, que je ne pouvais demander à la Guyane ce que la France seule pouvait me donner : la présence de ceux (lue je regrettais et Tineliabie douceur de l'air natal.
Maintenant, un champ nouveau s'ouvre de*^ Tant moi. Je vais, Dieu merci I sortir du cercle étroit des impressions personnelles; je ne vaîs^
plus avoir à continuer cette fati<>ante litanie' qu*on a, bon gré, malgré, l'air de chanter à sa propre louange; je vais parler de la situa-^ tion faite à ceux qui m*avaient précédé mjt
pénitenciers de la Guyane, et peut-être cette
étude ne i ;u aîtra-t-elle pas absolument indigne d^attention.
Plus d'une fois, f aurai de tristes et doulou-*
relises révélations à faire, heureux si je puis garder la mesure sans affaiblir la vérité î Mais qui ne le sait? Souvent là plume est prompte et la pensée ne s*assouplit pas toujours au gré d'une réserve préméditée et, quoiqu'on le veuille, il n'est pas toujours aisé de i ésister à la pression tyrannique d'une situation donnée.
Ce qui toutefois peut me rassurer, c'est que je serai désormais narrateur, témoin quelquefois, mais téfnoin presque désintéressé. En ce qui me concernait, j'ai scrupuleusement interrogé ma pensée, sans y trouver rien qui ressemble à Tamertume. Pour qui s'attend à tout, les surprises ne sont jamais que favorables, et, dans la part qui m'a été faite, le bien imprévu a si fort dominé le mal prévu, que faiirais eu plutôt à . me prémunir contre un sentiment diamétralement opposé. En parlant du sort fait avant mon arrivée à mes infoî'tunés camarades, je serai plus libre de làclier la bride à .une légitime indignation, et, cependant, je m*efforcerai de laisser la parole aux faits : en leur prêtant des couleurs exagérées, on ne pourrait que les affaiblir.