De Paris a Venise; notes au crayon
Oui, ce sont des notes de voyageur, de simples notes rapidement tracées à la fortune du crayon, mais toujours écrites surplace, dans le sanctuaire des maîtres, en présence de leurs œuvres et, pour ainsi dire, sous leur dictée. Les relier ensemble et en composer une relation de voyage, un livre dans les formes, rien ne serait plus facile; mais à quoi bon? Ainsi improvisés sur rheure, ces croquis de la pensée la traduisent plus juste, efc souvent, à Tinsu même de celui qui les crayonne, l'expression en est plus naïve et le tour plus heureux.
Rien de plus rare à découvrir qu'un bon compagnon de voyage. Il faut être deux et ne faire
qu'un. 'Il faut différer un peu, pour ne pas former un pléonasme ambulant, et se ressembler beaucoup, afin de n'avoir pas à s'excuser chaque fois qu'on admire.
Mon compagnon a été M. Paul de Saint-Victor, le feuilletoniste de la Presse. C'est un esprit brillant, toujours vif, toujours prêt. Le docteur Spurzheim lui aurait trouvé la protubérance du langage, et en effet, il a l'œil plein de mots, de mots incisifs et décisifs. Romantique par la forme, classique au fond, il exprime les idées les plus sages avec des formules éclatantes, sculptées en relief. Il est sobre dans ses jugements et magnifique dans ses paroles. Il y a plaisir à visiter avec lui un musée : il voit les tableaux vite et bien ; il les peint du regard.
En fait de sculpture, nous avons toujours été d'accord, je veux dire Athéniens.
Une malle égarée nous fait passer une journée à Strasbourg, où nous ne comptions pas nous arrêter.
Monterons-nous au clocher de la cathédrale, qu'on appelle ici le Munster ?
C'est le monument le plus élevé du monde, après la grande pyramide d'Egypte. Des fenêtres de l'hôtel, nous l'avons d'abord regardé quelque temps, déchirant les brumes du ciel, svelte, évidé à jour, gigantesque et pourtant délicat comme un reliquaire.
On nous dit que la hauteur totale est de 574 pieds, mesure de Strasbourg (142 mètres). Carré à sa base, ce prodigieux clocher devient octogone au-dessus du portail, et il est alors flanqué de quatre tourelles renfermant chacune un escalier en spirale. Ces quatre escaliers se réunissent au point où l'octogone se change en une pyramide formée par sept retraites.
Il n'y a que les couvreurs ou les fous qui montent, sur des barreaux de fer, jusqu'à la lanterne.
Un libraire de Strasbourg nous a expliqué tout cela ( car nous avions commencé tout de suite à bouquiner). « De chacune des tourelles, disait-il, vous apercevrez une nation, la France^ la Suisse, l'Allemagne et l'Italie. Vous verrez la Forêt-Noire et les Alpes... »
Nous sommes restés au pied de la tour, à considérer les sculptures du portail, qui sont du xive siècle.
Les Vierges sages et les Vierges folles. Ce sont de grandes filles élancées, maniérées et coquettes ; des grisettes du moyen âge, mais vêtues et enrobes montantes. Les draperies sont remarquables et le pli en est bien senti ; mais elles ne recouvrent que des corps maigres, des poitrines plates, des épaules pointues, des jambes veules.
Il faudra deux siècles à ces jeunes filles pour prendre des hanches, arrondir leurs bras, soutenir leur sein, modeler leur col, et devenir les nymphes de Jean Goujon.
Les sourires sont malins et révèlent des pensées peu virginales. Sages ou folles, ces vierges ont été sculptées par un artiste mondain, avec une intention d'irréligieuse ironie, et si la forme, par sa sveltesse et par ses pauvretés, annonce le sentiment chrétien et semble y répondre, c'est que le sculpteur n'en savait pas assez pour s'élever, par la plénitude des formes, la fermeté de la chair et l'ampleur des draperies, à la sérénité de l'art païen.
L'intérieur de la cathédrale de Strasbourg est imposant, et serait sublime si l'église eût été finie ; mais elle se termine brusquement à une fausse abside. A droite de ce chœur inachevé, dans la croisée, au coin de la nef, on remarque une tribune étroite dans laquelle est une figure
sculptée et peinte, qui s'appuie sur la balustrade et paraît admirer les voûtes. C'est, dit-on, Erwin de Steinbach, l'architecte du Munster, qui contemple son ouvrage.
Au moment où va sonner l'heure de midi, tous les étrangers accourent pour voir et pour entendre l'horloge, immense machine trèscompliquée, placée auprès de la porte latérale de droite. Des automates coloriés y figurent le Christ et les apôtres. Le mécanisme, en se mouvant, représente des scènes de la Passion et imite tous les bruits de l'Évangile. Au sommet se dresse un coq qui chante trois fois.
Ici on commence à rencontrer des Anglais... o/i, 0/7, y es... I dorit know.
SAINT-THOMAS. C'est l'église des protestants. Nous y allons pour voir le tombeau du maréchal de Saxe, par Pigalle.
C'ést une grande composition pittoresque, un tableau de marbre, avec ses repoussoirs, ses masses, ses plans et ses fonds.
Le maréchal de Saxe descend les degrés qui le conduisent aune tombe ouverte, dont le cou-
vercle est soulevé par la Mort, squelette drapé. De l'autre côté du cercueil, est un Hercule debout, qui se penche d'un air affligé. Le torse est modelé largement et sommairement; les jambes, au contraire, et les pieds surtout, sont travaillés et finis comme si le sculpteur eût pensé qu'on les verrait de plus près, et qu'il devait simplifier l'exécution à mesure que l'objet s'éloignerait des yeux. La figure de la France, revêtue d'un manteau fleurdelisé et gauchement ennoblie par une certaine intention de style, est le morceau faible de cette grande machine.
Le maréchal est beau. Sa tête est sérieuse plutôt que triste. Il descend dans la tombe comme un héros qui n'a jamais eu peur de la mort. En creusant l'arcade sourcillière, en donnant aux paupières une forte saillie, l'artiste a prêté une expression fort belle à ce visage fatigué, mais ferme ; pensif, mais résolu; les yeux ont l'air de se fermer, de s'éteindre. Le guerrier n'affecte pas de mépriser pas la mort, mais il la voit venir avec calme, et rien n'est plus touchant que cette mélancolie contenue. Il va se coucher dans le cercueil, armé de toutes pièces, comme s'il allait se reposer dans sa tente, pour s'éveiller le lendemain au son du clairon.
Tombeau du maréchal de Saxe, par Pigalle,
(à Strasbourg.)
Des drapeaux modelés en bas-relief, avec trèspeu de saillie, servent de fond à ce drame de marbre. Sur ce fond s'enlèvent les figures en ronde bosse, et un petit enfant de haut relief, qui pleure et crie avec une vérité surprenante. Cet enfant et la France, qui fait le geste d'arrêter la Mort, occupent la droite du tableau. A gauche, deux lions et un aigle.
Tout ce grand morceau est exécuté avec Tébauchoir comme un peintre l'eût exécuté avec le pinceau. Le marbre est manié comme de l'argile. La touche du ciseau n'a rien de mou ni rien d'aride. Elle est extrêmement souple et cependant elle reste ferme. On dirait de la cire pétrie avec le pouce, et changée en marbre par une opération miraculeuse.
Un obélisque portant l'inscription funéraire fait heu.reusement pyramider la composition, et en achève l'aspect pittoresque, la théâtrale dignité. Le cercueil est en marbre vert de mer.
Le bedeau calviniste a voulu nous montrer
ensuite des momies. Quelles momies? Des
cadavres modernes qu'on retrouva embaumés il y a quelques années et que l'on a vernis! Ces morts furent le comte de Nassau et sa fille. Ils sont sous verre, en grand costume. Les gants,
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les souliers, les guipures sont conservés; le corps tombe en poussière. Ainsi l'œuvre de l'homme a duré plus que l'œuvre de Dieu. Il n'y a que la vie, sans doute, qui ait le droit de mourir.... Mais laissons ces horreurs !
L'église a du caractère : elle est du style roman. On y fait voir encore d'autres tombeaux, entre autres le beau sarcophage byzantin d'un évêque du ixe siècle. Il porte sur trois lions de pierre, et il est niché dans une armoire.
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De grand matin, nous allons voir le musée, sans réfléchir qu'il n'est pas encore ouvert. Voilà bien les Parisiens ! . . . Mais la monnaie des étrangers fait toujours sourire un concierge.
La première salle du musée est toute pleine de dessins d'Holbein, d'Albert Durer, Hans Baldung Grùn , Manuel Deutsch , Roger de Bruges, Sebald Beham, Hans Graf, Kluber (de Baie).
Les dessins d'Holbein sont tout à fait admirables par le naïf de la grâce et la profondeur du sentiment. Chez lui, les figures les plus difformes ne sont jamais laides. Le sentiment les
anime, l'âme les éclaire. On dirait qu'Holbein a été l'ami de tous ses modèles, qu'il les a longtemps vus de près, qu'il a connu ou deviné leurs plus secrètes pensées.
Dans ses tètes de femmes, il y a toujours un mélange de tendresse et de fine malice. Ses têtes d'hommes sont sérieuses ; elles ont une expression constante de recueillement intérieur et de tristesse. Du bout de son crayon attentif et fidèle, il accuse les plus délicats linéaments du visage, ces plis légers que trace la vie autour de la bouche et des yeux, et sur les tempes attendries. Il n'oublie aucun des cils qui ombragent le regard, et fait sentir jusqu'au duvet de 1'épiderme. Mais tous ces traits concourent à l'expression, et par ces fils imperceptibles il arrive jusqu'à l'âme.
Il y a ici, entres autres portraits, ceux d'un certain Mayer, consul de Baie, et de sa femme. Ils sont dessinés en petit et ensuite peints de grandeur naturelle. Ce sont des figures qu'il n'est plus possible d'oublier, tant leur individualité est finement sentie et accusée au vif.
Un croquis admirable et précieux est celui qui, sur une même feuille de papier, nous montre Thomas Morus et sa famille. Avec un peu plus d'élévation et moins de bonhomie, ce
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croquis m'a rappelé la famille d'Ostade, qui est au Louvre. Ces dessins sont, pour la plupart, à la pierre noire, mêlée quelquefois de sanguine. Ils sont faits simplement, sans aucun trait lâché, sans aucune hachure inutile.
Il y a aussi une charmante série de costumes de femmes. Ils sont lavés à l'encre et ils ont été gravés. Parmi les dessins au lavis, nous avous remarqué une figure d'Ange exterminateur. Il est drapé et il tient l'épée sur son épaule, prêt à frapper le démon qui se dresse à ses pieds. Aussi calme, aussi beau, aussi noble que le saint Michel de Raphaël, ce bel ange se trouve avoir le plus grand style des plus grands maîtres. Tout près est une exquise Sainte-Famille, au crayon rouge, d'Albert Durer. On y voit saint Joseph endormi près d'un pot de bière; la Vierge entourée d'enfants, dont un est celui que le maître a gravé d^tns son estampe de Y Oisiveté.
On voit encore quelques belles peintures d'Holbein dans la salle des tableaux, notamment le portrait de sa femme et de ses enfants, qui semble de ronde bosse, tant il y a de relief. Mon compagnon m'a fait remarquer un Adam et Eve d'une expression surprenante. Eve paraît avoir les dents agacées par le fruit empoisonné
qu'elle vient de mordre ; Adam la console en lui passant son bras sur l'épaule. Rien de plus touchant.