‹ De Paris a Venise; notes au crayonChapitre 3 sur 8 · ESTAMPES ET CIGARES · texte numérisé non relu

ESTAMPES ET CIGARES

Partis de Lucerne le lendemain du jour où éclatait l'insurrection du parti prussien à Neufchâtel. Nous l'avons apprise par M. Havin, directeur du Siècle, qui se rend, comme nous, à Venise , avec sa famille.

On va de Lucerne à Fluelen sur le lac des Quatre-Cantons. Comme les Français voyagent peu ! nous sommes trois sur un bateau à vapeur qui contient plus de cent personnes ! Une forte émanation de, caoutchouc imperméable... et sans odeur, anntmce la présence d'un très-grand nombre d'Anglais. Chacun tient à la main le Handbook for travellers de Murray. La plupart sont armés de bâtons à crochets et vont se faire débarquer à la prochaine station , pour opérer l'ascension du Rigi.

Murray est le tyran des touristes anglais. Aucun d'eux ne se permettrait d'éprouver une sensation, si elle n'est pas prévue dans le Guide. Murray a imprimé d'avance toutes les impressions qu'il est convenable de ressentir. On dit que chacun prend son plaisir où il le trouve :

les Anglais prennent leur plaisir là où Murray Ta trouvé.

Quels que soient l'âge d'un Anglais, son tempérament, sa position sociale, sa pesanteur spécifique, il montera le Rigi, parce qu'il est écrit qu'on y monte. . . Les bonnes figures ! les bonnes touches! comme nous disons à Paris. Celui-ci long, sec, vêtu d'ennui et muet, avec son col de chemise en poignard et ses favoris chamois en côtelette; celui-là court, ramassé, rouge, rebondi, boursouflé, luisant, plein de vin, de joie et de lui-même. Il voyage avec une épouse caparaçonnée de falbalas impossibles, et flanquée de sept enfants qui portent la boîte à thé, la longue vue, les pliants, un atlas des treize cantons, des parapluies en fourreau , des tartans en courroie. Debout, les jambes écartées, il encombre parfaitement le passage, et à tout ce qu'on lui dit, il répond avec bonté : Oh! no.

Nous pensons qu il doi t s'appeler sir Philadelphus Cochrane, ou quelque chose d'approchant. Il va monter leRigi, et il n'est pas douteux qu'il expirera au sommet, entre les quatorze bras des sept enfants de son épouse.

C'est peut-être nous qui sommes des barbares. Nous ne montons pas le Rigi.

Le village que les Suisses appellent Fluelen, les Italiens l'appellent Fiora. Le génie des deux peuples se manifeste déjà dans ces deux sons.

N'ayant pas trouvé, à Fiora, la correspondance, nous avons fait marché avec un voiturin, qui s'est engagé sur parole à nous conduire pour cent francs à Camerlata, où nous prendrons le chemin de fer de Milan. Ce voiturin à l'œil noir, ce rustre crépu et basané comme un brigand des Abbruzzes, est le plus doux et le plus loyal des hommes.

Il nous a menés dans la journée à Andermatt, en passant par Althorp, la vallée de la Reuss, le Pont-du-Diable et le Trou d'IJri. Cette partie de la Suisse est effrayante. Il semble qu'on arrive le lendemain de quelqu'épouvantable cataclysme. La route, creusée dans le roc, serpente sur le flanc des plus sauvages montagnes. De leurs sommets infranchissables tombent sans cesse de minces torrents qui font entendre un mugissement monotone. On dirait que ce sont

* des ruisseaux de larmes qui pleurent les catastrophes de la nature.

Ce lent voyage à travers le canton d'Uri nous serrait le cœur. Se peut-il qu'on habite une contrée aussi inclémente? J'ai vu des horreurs sublimes, mais celles-ci m'accablent... Ah! du moins, c'est ici l'inviolable asile de la liberté.

Pour tout dire, la Suisse me paraît un pays qui n'est pas en proportion avec l'homme , et qui, d'ailleurs, désintéresse un peu trop l'esprit. La grande humanité et sa grande histoire n'ont laissé ici aucune trace, aucun souvenir. Et, pourtant, nous sommes des êtres tellement égoïstes que ce qui nous touche, dans un pays, c'est d'y retrouver une portion de nous-mêmes, d'y être ramenés à nos pensées, ou par la similitude ou par le contraste, d'y entendre des airs qui avaient déjà frappé nos oreilles, d'y découvrir du connu dans l'inconnu.

Pour mon compte, je n'aime que les pays antiques.

Après une nuit passée à Andermatt, où nous avons dormi au bruit sinistre d'un torrent, il a fallu passer le Saint-Gothard. Nous l'avons franchi à pied, par un soleil superbe et un froid de loup. C'était le 5 septembre. Quelques troupeaux de chèvres et de vaches animaient un

peu ces solitudes alpestres. Nous avions cédé notre voiture à une pauvre jeune paysanne qui paraissait fatiguée, et qui se rendait à pied d'Andermatt au petit village d'Airolo, de l'autre côté du Saint- Go thard.

Mon compagnon de route m'a récité ces délicieux vers des Contemplations :

Je ne songeais pas à Rose, Rose au bois vint avec moi; Nous parlions de quelque chose, Mais je ne sais plus de quoi.

La rosée offrait ses perles, Le taillis ses parasols; J'allais, j'écoutais les merles, Et Rose les rossignols.

J'avais seize ans, l'air morose, Elle vingt; ses yeux brillaient, Les rossignols chantaient Rose, Et les merles me sifflaient.

Rose, droite sur ses hanches.

Leva son beau bras tremblant Pour prendre une mûre aux branches, Je ne vis pas son bras blanc.

Une eau courait, fraîche et creuse,

Sur les mousses de velours,

Et la nature amoureuse

Dormait dans les grands bois sourds.

Rose défit sa chaussure, Et mit, d'un air ingénu, Son petit pied dans l'eau pure ; Je ne vis pas son pied nu.

Je ne savais que lui dire ; Je la suivais dans le bois, La voyant parfois sourire Et soupirer quelquefois.

Je ne vis qu'elle était belle Qu'en sortant des grands bois sourds :

« Soit, n'y pensons plus! » dit-elle.

Depuis, j'y pense toujours.

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