‹ De Paris a Venise; notes au crayonChapitre 8 sur 8 · XXIX. Le Dieu porte sa croix noblement, avec · texte numérisé non relu

XXIX. Le Dieu porte sa croix noblement, avec

calme. Héroïque douleur de sa mère. Une statue antique au désespoir.

Dans cette peinture et dans la précédente, le peintre paraît avoir été aidé par quelque élève. La manière en est inégale. Certains morceaux sont traités d'une main timide et froide. D'autres ont de l'animation et se colorent vivement.

XXX. Crucifiement. — La figure nue du Christ a beaucoup moins de sécheresse que toutes les âutres figures nues de Giotto. Le faire en est plus doux. La Vierge est évanouie avec dignité; elle tombe dans les bras des saintes femmes. Sublimité du profil de Véronique. Beauté générale des airs de tête. Lugubre concert d'anges en pleurs.

XXXI. . Mise au tombeau. — Pas d'horreur dans la mort; le corps du crucifié n'est pas un cadavre rigide ; on croirait voir plutôt le Juste fatigué, un Dieu endormi. La Vierge tient sur ses genoux la tête de son fils, avec un sentiment d'amour si vrai, si intime, si profond, que l'art à son apogée n'a rien trouvé de plus touchant, de plus expressif. Toutes les variantes de la douleur sont visibles dans cette scène d'une

grandeur inattendue. Saint Jean pousse des cris; d'autres sont accablés ; Madeleine est muette et tient dans ses mains les pieds de Jésus, qu'elle regarde sans pleurer. Mais ce qui est indicible, c'est la grâce des anges désolés qui volent dans les airs au-dessus de la victime, se voilant la face, joignant les mains, priant Dieu, étendant leurs bras et leurs ailes, donnant enfin tous les signes humains d'une affliction surhumaine, et semblables aux hirondelles du Calvaire qui auraient perdu leur nid.

XXXII. Résurrection. Jésus apparaît à Madeleine qui veut le suivre. Deux anges veillent. Les gardes sont endormis. Mais il y a de quoi sourire à voir ces soldats dessinés par Giotto comme ils le seraient par un enfant. Encore une fois, le doux maître ne s'entend pas à exprimer la brutalité, la violence.

XXXIII. L'Ascension. — Heureux contour de la figure principale. De chaque côté, un chœur d'anges.

XXXIV. Pentecôte.— Les figures tournent le dos au spectateur. Les Apôtres y sont vêtus de la même manière et avec les mêmes draperies que dans la Cène.

Quatre fresques, malheureusement effacées, décoraient le chœur de l'église, ou, comme disent les Italiens, la tribune. Elles sont de la main de Taddeo Bartolo, de Sienne.

Au-dessus de la porte d'entrée, sur la muraille qui fait face au chœur, le Giotto a peint le Jugement dernier, d'après les idées que lui suggérait le Dante, son ami, car dans le temps que Giotto était occupé aux peintures de l'Annunziata, le Dante était logé chez lui, à Padoue. On raconte que le poète étant venu visiter les fresques de Giotto, fut frappé de la beauté des figures, et comme Giotto n'était rien moins que beau"' de sa personne, et que ses enfants lui ressemblaient, le Dante demanda naïvement au peintre comment il se faisait qu'il eût des enfants aussi laids et qu'il peignît des figures aussi belles. Giotto répliqua : quia pingo de die, sed fmgo de nocte.

A l'extérieur, l'église de l' Arena est parfaitement conservée. Les arbres et les vignes qui l'entourent Lui font un encadrement des plus

gracieux A la porte du jardin, nous avons

payé deux zwanzig au propriétaire de l'église, digne israélite qui a trouvé le moyen de gagner de l'argent en montrant la Passion de Jésus- Christ, m

SAINT-ANTOINE. C'est la véritable cathédrale de Padoue. Aucun saint ne pouvait ici se mesurer avec saint Antoine, le saint par excellence, ilsanto. Nicolas de Pise fut, au xme siècle, l'architecte de cette immense et magnifique église, qui est surmontée de six coupoles, et dont la façade présente deux rangs de loges.

L'intérieur est rempli de superbes mausolées, et de toutes sortes de merveilles accumulées par la dévotion universelle. D'abord, c'est le tombeau du procurateur de Saint-Marc, Contarini ; la frise est soutenue par des figures d'esclaves enchaînés , élégants chefs-d'œuvre de Vittoria ; ensuite le monument élevé à Bembo, dont le buste, ouvrage exquis de Cattaneo Danese, est justement vanté par Vasari et par FArétin ; puis le célèbre bas-relief de Donatello, dans le fond du chœur, la Sépulture du Christ... enfin le grand candélabre en bronze d'André Riccio, qui fut le Benvenuto Cellini de Venise, et les fresques étonnantes d'Avanzi, de Jean- Baptiste Tiepolo, du chevalier Liberi, et les portes de bronze du chœur, et les sculptures du sanctuaire, et les incomparables marqueteries en bois de la sacristie .

Mais la chapelle de Saint-Antoine éclipse tout. Sansovino y a épuisé son génie d'architecte, son talent de sculpteur. Au milieu s'élève un autel de granit qui renferme, dans une châsse d'argent, le corps du saint. Trois lampes d'or massif et vingt-quatre lampes d'argent éclairent cette chapelle, d'une indescriptible opulence. Autour de la châsse se tiennent agenouillées, et en prière, de ferventes jeunes filles qui, passant leurs bras à travers la grille de bronze, veulent toucher le tombeau et y appliquent leurs mains tremblantes d'émotion et de dévotion.

Le pourtour de la chapelle est orné de neuf bas-reliefs d'un travail précieux, bien senti, et le plus souvent admirable. Jérôme Campagna, Sansovino, Tullio Lombardo, Cataneo Danese, et Minello di Bardi y ont rivalisé de soin et s'y disputent notre attention fatiguée de tant de richesses.

Belle idée d'un bas-relief de Lombardo, qui a représenté le saint ouvrant le cadavre d'un avare et trouvant une pierre à la place du cœur!

En parcourant de nouveau l'église, j'ai aperçu un des ecclésiastiques] du trésor, sans doute le

provincial, qui, assis devant un bureau couvert de monnaies d'argent et de cuivre, comptait la recette du jour, et empilait ses zwanzig. .. Passez à la caisse .

Un moine offre de nous montrer, parmi les reliques, la langue de saint Antoine, aussi fraîche, aussi rouge que de son vivant. Je l'en crois sur parole. Tout le monde sait que saint Antoine fait trente miracles par jour, et qu'il n'en a refusé à personne, si ce n'est à ce libertin de Casanova, qui, pour s'évader des Plombs de Venise, fut obligé d'avoir recours à son stylet.

STATUE DE GATTAMELATA. Sur la place de l'église, en avant du portail, s'élève cette belle statue équestre en bronze, la première qui ait été fondue en Italie. Donatello Ta conçue et modelée dans le goût de la sculpture antique. Les proportions en sont excellentes, le mouvement est juste et en même temps modéré. Les détails sont traités d'une manière sommaire, comme il convient à une statue monumentale. Je n'irai pas jusqu'à dire, avec Vasari, que le cheval semble frémir sous la main de son maître ; mais il est suffisamment animé, et il promet

l'action. Bonne assiette du héros, tête fière.

Ce général fameux commandait les armées de la République de Venise. Il s'appelait Erasmo Gattamelata da Narni.

Les Padouans furent ravis de cette statue, et prodiguèrent les louanges à Donatello, au point que ce grand artiste, craignant de s'enivrer de tant d'éloges, ne voulut pas rester à Padoue. « Ici, disait-il, où chacun m'encense, j'oublie- « rais bientôt ce que je sais ; à Florence, où « l'on me critique, je serai forcé de faire tou- « jours mieux. »

Sur la grande porte de l'église , on nous montre une vénérable fresque d'André Mantegna, représentant saintBernard et saint Antoine, et entre eux le nom de Jésus en métal doré. Une inscription porte : Andréas Mantegna optimo favenle numine perfecit mcccclii Kal. sextil.

EL SALONE. La plus vaste salle qu'il y ait en Europe. Elle n'a pas moins de trois cents pieds de long sur cent pieds de large et cent pieds de hauteur. La voûte, en ogive, œuvre d'un moine Augustin, Fra Giovanni, est un prodige d'audace.

Au xve siècle, une grande mascarade, figurant la prise de Troie, fut jouée à Padoue. Pour cette fête, Donatello modela le cheval de Troie, colossale figure en bois dans le ventre de laquelle peuvent tenir vingt-quatre personnes et le sage Ulysse. Ce colosse, d'une tournure épique, est conservé dans le Salone.

Les murs de la salle sont ornés de fresques attribuées, je ne sais pourquoi, à Giotto. Audessus des portes , sont sculptés en haut relief les bustes des Padouans célèbres , entourés de camaïeux , par Dominique Campagnola. Les signes du zodiaque font le tour du Salone.

Cette salle immense est parallèle à Téquateur. Il en résulte que les rayons solaires vont frapper chaque mois le signe du Zodiaque dans lequel est entré le soleil.

Ne pas oublier que Tite-Live est né à Padoue; que Pétrarque a été un des chanoines de la cathédrale, et que dans l'université de cette ville, la plus fameuse de toutes les universités du monde, on entendit professer Vésale et Galilée.

C'est ici qu'on enseigna la géographie à Christophe Colomb, et la poésie au Tasse.

Un affreux cicérone qui s'était attaché à nos

pas nous a fait voir l'église Sainte-Justine, et le Prato délia Valle, tout planté de méchantes statues; mais le scélérat ne nous a pas conduits à la Scuola del Santo (c'est-à-dire à la confrérie de Saint-Antoine), où nous eussions vu des fresques du Titien, celles que madame Patin a gravées d'un burin si mâle et si généreux !

En revanche, notre homme nous a menés au café Pedrocchi, le plus grand café de l'univers, on peut le dire. Il contient du reste le monde entier. Sur les murailles sont dessinées d'immenses cartes géographiques de tous les pays du globe. C'est en feuilletant du regard cet atlas en pierre de taille, que l'étudiant déguste le moka et fume le tabac salé de la régie ou le tabac doux et blond du Levant.

Nous y sommes revenus comme dans une patrie.

EGLISE SAINT-SÉBASTIEN. Elle est toute remplie du souvenir de Paul Véronèse. Ce grand maître y avait peint, à l'âge de vingtcinq ans, les plafonds de la sacristie. Sa manière n'avait pas encore cette légèreté, cette liberté d'allure qui le distinguèrent plus tard. Sa couleur est fondue. Ses têtes sont vraies, mais non pas de cette vérité qu'il sut voir ensuite si grandement. Il a déjà le goût et le génie du raccourci.

A trente-deux ans (1560), il peignit les volets de l'orgue dont il avait fourni le dessin ; il décora les murailles du chœur de figures en camaïeu, y recommença à l'huile le martyre de saint Sébastien, qu'il avait d'abord exécuté à fresque, et fit les belles peintures du soffite de l'église.

Ces peintures nous ont paru ce qu'il y a ici de plus beau. Elles sont en trois compar timents, un carré et deux ovales, et de la plus charmante

couleur. Dans l'ovale près du chœur, on voit le Triomphe de Mardochée. Paul Véronèse y a pris plaisir à peindre deux magnifiques chevaux, l'un gris, l'autre bai brun, que mènent des écuyers dessinés et vêtus dans le goût des figures de la colonne Trajane.

Le caisson du milieu représente Esther couronnée par Assuêrus. Toujours des reines, des couronnements, des palais superbes, des triomphes. Toujours des prétextes à la richesse des tons, à la pompe des costumes, aux satins, aux velours, aux brocarts. La tête d'Esther, éclairée seulement par des reflets, ressemble à un masque de verre. La reine est vêtue d'une robe verte formant une consonnance agréable avec le vêtement lilas de sa suivante, qui tranche à son tour, mais harmonieusement, avec un manteau orange. Le roi est placé sous un dais. Un personnage armé et un grand lévrier blanc (celui qui dort, flaire ou bondit dans toutes les compositions de Véronèse) s'appuient sur la corniche qui sert de cadre au tableau.

L'ovale près de la porte, Esther devant Assuêrus, est un morceau plus faible d'exécution ou peut-être moins bien restauré que les autres .

Tout le chœur est peint aussi par Véronèse. On vante beaucoup les deux peintures latérales : à gauche, saint Marc et saint Marcellin condamnés à mort par le préteur; à droite, saint Sébastien attaché à un poteau pour être martyrisé à coups de flèches et de bâtons.

Ces deux grandes pages sont de la dernière manière du maître ; morceaux de pure pratique, inférieurs, ce nous semble, à leur réputation, Paul Véronèse y annonce lui-même la décadence du style vénitien ; il en fait pressentir la prochaine insignifiance, le vide futur. Encore quelques années, et nous tomberons dans les phrases pittoresques de Sébastien Ricci et des autres .

De feintes colonnades, des statues, des enfants, des fruits et des fleurs en clair-obscur, achèvent la décoration de cette église où Véronèse triomphe d'ailleurs de tous ses rivaux y de Tintoret, de Bonifazio, de Schiavone, de Palma, de Zelotti et même du fameux mosaïste Zuccato.

Tous ces maîtres sont éclipsés par le génie facilement gracieux du Véronèse, par la généreuse opulence de sa palette, par la profusion

de ses figures heureuses, brillantes, qui respirent la vie et la joie, et qui semblent créées d'un seul jet, sans le secours d'aucun art, au hasard de l'inspiration ou du caprice, au moindre souffle de la volonté.

Entre l'orgue et une chapelle qui est à gauche, quand on regarde le chœur, une simple pierre du pavé marque le tombeau de Paul Véronèse. On y lit cette inscription :

Paulo Caliario Veronensi pictori celeberrimo filij et Benedic. Frater. pientiss.

et sibi posterisque Decessit XII kalendis Maij MDLXXXVIII.

Sur le mur, à côté, se voit un buste de Véronèse, par Matteo Carneri.

Il est quatre heures. Le soleil est splendide. Nous revenons à la place Saint-Marc par le canal de la Giudecca, mollement couchés sur les tapis et les coussins d'une gondole découverte, c'est-à-dire dont on a enlevé la felce. Nous parlons de Palladio, qui est venu construire à Venise, tout exprès pour amuser nos regards,

ses campaniles rouges, ses façades antiques, ses coupoles, ses nobles escaliers qui mouillent dans la mer. En passant devant l'église Saint- George-Majeur, nous voyons l'arche du pont des Soupirs, qui joint le Palais ducal aux Prisons, arche élégante, jetée entre la condamnation et la mort... A quoi pensons-nous, de ne Favoir pas encore visitée ! En ce moment, une gondole fermée nous croise; la persienne glisse un peu : nous apercevons une jolie tête blonde qui s'est avancée, curieuse, et se cache, effarouchée... Quelque Parisienne qui nous aura entendu parler français.

LA L0GG1ETTA. Nous voici sur la Piazzetta, tout près du campanile de Saint-Marc, à deux pas de la Loggietta de Sansovino. Délicieux petit monument ! abrégé de merveilles ! Toutes les délicatesses de l'architecture y sont réunies.

Une loge de concierge aussi belle qu'un arc de triomphe!... une loge dont le portier ne pourrait être qu'un prince indien !

La Logette est exhaussée de quelques degrés, garnie de bancs en brocatelle de Vérone, environnée d'une balustrade de marbre et fermée par une grille du plus admirable travail. Huit

colonnes d'ordre composite, engagées dans le mur, deux à deux, séparent trois arcades qui sont les portes d'une grande salle qui servait autrefois de salon de conversation aux nobles Vénitiens. Le procurateur de Saint-Marc, chef de la garde, s'y tenait pendant les séances du Grand-Conseil. Au-dessus de l'entablement continu que soutiennent les colonnes, s'élève un attique orné de bas-reliefs d'un excellent goût, et dont les compartiments répondent aux divisions de l'étage inférieur. Cet attique est gracieusement couronné d'une seconde balustrade. Lesentre-colonnements les plus étroits se creusent en niches où reluisent de jolies statues de bronze de Sansovino, qui s'encadrent dans les fins ornements exécutés par Titien Minio, son élève. Tout ce palais en miniature est revêtu des marbres les plus rares; il est travaillé, ciselé, fouillé comme un bijou, et l'œil n'y peut rien rencontrer qui ne soit charmant.

Pour avoir une idée juste de Venise, pour en bien saisir la configuration et en embrasser l'étendue, il faut monter au haut du Campanile.

L'ascension se fait par une terrasse sans degrés, en pente douce, qui s'arrête à la Cage aux cloches. De cette vaste chambre, dont les

ouvertures sont divisées en arcades par des colonnes en vert antique et en marbres d'Orient, on peut encore monter, sur des marches de fer, à un étage supérieur, d'où l'on jouit d'une vue éblouissante., qui ne ressemble à aucune autre.

Chose bizarre ! Du haut de cette tour, on n'aperçoit qu'un seul pont, dans une ville qui en a -plus de trois cents, et Venise, ainsi vue, perd une grande partie des accidents de détail qui en font le charme. Mais, en revanche, le spectacle d'ensemble est ravissant.

D'un côté, c'est la mer Adriatique qui s'étend, au loin, comme un immense tapis de lumière, au delà du Lido. De l'autre, c'est la chaîne des monts Vicentins, la verte Lombardie, puis les Alpes. A nos pieds, nous pouvons suivre l'étrange contour du plan de Venise, qui a la forme d'une botte à la Cromwell. Sur la nappe des lagunes, qui brillent comme une couche frémissante de plomb liquide, et qui se couvrent de mille gondoles en mouvement, se dessinent les îles environnantes, Torcello, Burano, Murano, les Arméniens, l'île de la Grâce, le Lido, où lord Byron allait chevaucher, Chioggia, où Léopold Robert

trouva les modèles de ce tableau d'une mélancolie sublime, le Départ des Pêcheurs. Semées autour de Venise, ces jolies petites îles semblent se tenir à distance, comme les suivantes respectueuses de la reine des mers.

De toutes parts surgissent les monuments les plus variés de formes et de couleurs : les cinq dômes de Saint-Marc, qui ont l'air de globes d'argent, et le dôme de Saint-Siméon-le-Petit, qui est une calotte de cuivre ; la grande coupole de la Salute, avec ses côtes rugueuses, ses consoles, ses enroulements de pierre, et celle du Rédempteur, avec ses deux aiguilles; la basilique de Saint-Georges-Majeur, et son campanile en brique; les tours roses de l'Arsenal et les clochers rouges de Sainte-Marie dell' Orto et de Murano; la tour blanche de Sainte-Marie Formosa, qui se termine en grenade; la flèche conique de Sainte- Justine, et la flèche quadrangulaire de San-Francesco délia Vigna; la façade cintrée de Saint-Zacharie, et les frontons aigus du Rédempteur.

Maintenant, sur cette multitude d'édifices, le soleil couchant répand une teinte de pourpre et d'or.

La vue de Venise, du haut du Campanile, m'a expliqué l'architecture vénitienne. Pour corriger la platitude des lignes naturelles, et l'absence, ou du moins la rareté de la végétation (car il y a ici quelques jardins, et plus qu'on ne pense), les architectes ont dû rechercher les lignes tourmentées, les volutes, l'imprévu des contours, l'effet pittoresque des clochetons, des statues plantées sur les toits, ou assises sur des balustrades, en un mot tout ce qui pouvait produire des découpures amusantes sur le ciel.

Il ne fallait pas moins que le mouvement de ces décorations de pierre, pour racheter la monotone tranquillité des surfaces unies sur lesquelles Venise est couchée.

Un des gardiens de la tour, celui qui frappe les heures sur les cloches, nous dit le nom de tous les monuments. Au loin, il nous montre les Murazzi, colossale digue de marbre, rempart prodigieux que les Vénitiens ont opposé à la mer. « Et cette ligne de fortification, lui disje en désignant du doigt Malamocco, est-elle également de main d'homme?— Non, me répond ce pauvre sonneur; c'est un ouvrage de la mère nature : Questo... e la madrenatural

Comme nous descendions, émerveillés de ce que nous avions vu : « Nous n'avons pas d'aussi bons yeux que le président de Brosses, » me dit mon compagnon, en se rappelant certains passages d'une des lettres de ce facétieux magistrat : « . . Je vis les bâtiments qui couvrent les lagunes, toute la côte de l'Italie, le Frioul, les Alpes, la Carinthie, Trieste, Flstrie et le commencement de la Dalmatie. Je vis même, des yeux de la foi, FEpire, la Macédoine, la Grèce, l'Archipel, Constantinople , la sultane favorite, et le Grand Seigneur qui prenait des libertés avec elle... »

ÉGLISE SAINT-ZACHARIE. C'est l'église d'un vieux couvent de bénédictines nobles, dont la fondation remonte à Tan 817. La façade est revêtue des marbres les plus rares, précieusement ornés. Elle a quatre étages de fenêtres byzantines, à colonnettes, et se termine par un fronton cintré, accompagné au troisième étage de deux arcs de cercles.

Au neuvième siècle, le pape Benoît III visita les religieuses de ce couvent, dont l'abbesse était alors une Morosini. Il fut édifié de leurs vertus et charmé de leur accueil. De retour à

Rome, le saint-père leur envoya plusieurs reliques de saints que tout Venise alla voir. Le doge lui-même, Pierre Gradenigo, se rendit à pied, en grand cortège, à Saint-Zacharie pour y faire ses dévotions devant ces reliques. Les bénédictines, aussi honorées de la visite du duc de Venise que de celle du pape, firent présent au doge d'un diadème en or, semblable par sa forme au bonnet phrygien, orné de grosses perles orientales, étincelant de rubis et de diamants. Cette coiffure républicaine, nommée corno ducale, servit depuis lors au couronnement de tous les doges, et la visite à Saint-Zacharie devint une fête annuelle. Mais Pierre Gradenigo ayant été assassiné dans une de ces fêtes, à la porte même de l'église, il fut décrété que ses successeurs n'iraient plus à Saint-Zacharie que dans des barques dorées.

Beauté singulière du chœur; style gothique. Près de la sacristie, le mausolée du célèbre architecte, peintre et sculpteur, Alexandre Vittoria, sculpté par lui-même à l'âge de quatrevingts ans (1605). Il y a figuré les trois arts qui l'ont illustré, et il y a mis son buste.

Parmi les tableaux de l'église, le plus beau

est un Jean Bellin, la Vierge et Quatre Saints, un de ses chefs-d'œuvre. Peinture tranquille, recueillie et suave. Aux pieds de la Vierge, on admire un petit ange qui joue du violon; motif charmant, qui revient toujours dans les madones de Bellin, et qui toujours intéresse par une touchante expression de naïveté séraphique, d'innocence. Une jolie fille blonde, vue de profil et richement vêtue (sainte Agathe), offre une bourse à l'enfant Jésus. La Vierge est sur un trône ; sa figure est empreinte d'une mélancolie grave et prophétique. La profondeur, l'intimité du gentiment sont ici admirables. La tristesse en est gracieuse et la grandeur ingénue. Le peintre avait quatre-vingts ans lorsqu'il fit ce tableau, daté de 1505. Il l'exécuta cependant avec beaucoup d'intensité et de relief, dans la manière savoureuse de Giorgion ; mais l'excellence du faire, la morbidesse, la rondeur du modelé, la chaleur ambrée du ton n'empêchent point que la poésie religieuse ne soit le côté le plus.frappant de ce tableau sublime.

Il n?est guère possible de s'arrêter longtemps aux autres peintures de l'église : à Salviati, qui est un Vasari moins tourmenté, plus calme, plus grand; à Balestra qui rappelle les Ricci,

les Carie Maratte, et nos peintres français du siècle dernier; à Palme le jeune, dont les tableaux, en tant que décoration pure, sont préférables à des Tintoret, à ceux du moins qui pullulent à Venise.

L'église Saint-Zacharie, malgré sa richesse, malgré le luxe de ses sculptures en bois doré, la rareté de ses marbres, la beauté de ses fresques et de ses peintures, conserve quelque chose de profondément religieux. On y respire encore un sentiment d'austérité monastique. La douceur féminine y a laissé l'empreinte d'une dévotion sévère et tendre tout ensemble. L'invisible fluide de l'âme humaine s'attache aux matières les plus inertes, aux pierres mêmes des édifices. A l'heure où nous visitions l'église, il ne s'y trouvait personne; elle était silencieuse et peu éclairée, les portes closes. J'étais sous le coup d'une impression inattendue de recueillement. Il me semblait que les grilles du cloître venaient de s'ouvrir, que les filles des patriciens de Venise entraient) dans le chœur, vêtues de leurs tuniques noires, ebque le petit ange de Jean Bellin accompagnait sur sa viole leurs pieuses mélodies. Je croyais me souvenir, non pas vaguement, mais au contraire

avec une précision effrayante, d'avoir vu cette abbesse Morosini à la tête de son ordre, offrant au doge la corne d'or sur un carreau de velours, d'avoir assisté à la fête où le doge Gradenigo avait été assassiné à la sortie de l'église... Mystère étrange et redoutable des impossibles souvenirs ! Il est des moments, dans la vie présente, où l'on se rappelle clairement les circonstances particulières d'une vie antérieure, certaines figures bien connues depuis des siècles... L'imagination des vivants n'est peut-être que la mémoire de ceux qui ont vécu,

SAINT-GEORGES -MAJEUR. Jolie petite île, située en face de la Piazzetta, à cinq cents mètres environ des colonnes de granit.

L'église est un des beaux monuments du génie de Palladio. Elle forme, à toute heure du jour et dans les claires nuits de Venise, la plus majestueuse décoration. Son clocher se dresse comme une sentinelle avancée qui surveillerait la mer.

Façade en marbre d'Istrie, d'un style élégant et pur. Le portail est d'ordre composite, élevé sur des piédestaux et terminé par un fronton,

avec trois statues. Palladio veut faire sentir, dans ce frontispice, la différence d'élévation entre la nef du milieu et les nefs collatérales. Il suppose donc que les bas-côtés de l'église auraient une devanture commune, si elle n'était coupée par l'élévation de la grande nef. Ainsi le portail est censé cacher aux yeux une façade moins haute de moitié, et qui ne laisserait voir que les parties rampantes du fronton. L'intérieur se trouve de la sorte accusé par le dehors, avec ce léger inconvénient que le petit ordre des pilastres le dispute au grand ordre des colonnes.

C'est ici que l'évêque d'Imola, Chiaramonti, fut élu pape sous le nom de Pie VII, le 14 mars 1800. Le portrait de ce pontife se voit au-dessus de la porte d'entrée, en dedans.

L'église serait fort belle si les matériaux en paraissaient moins pauvres, et n'était le ton fade, le ton tourterelle dont on a badigeonné les murs. Le plan est une croix latine : une coupole s'élève au point d'intersection des quatre bras. La nef est en arcades soutenues par un ordre composite, et couronnées par un entablement qui paraît un peu lourd, parce que la frise est basse et bombée.

Temple noble et sévère, style châtié, caractère imposant; mais ce n'est pas là une maison de prière, un, asile pour les âmes tendres; ce n'est pas 'la demeure du Nazaréen.

Les onze autels de Saint-Georges-Majeur sont décorés de peintures par Jacques et Léandre Bassan, par l'inévitable Tintoret, par Sébastien Ricci, coloriste clair, blond, fort agréable, dont les figures sont toutes individuelles, et qu'on prendrait pour un Véronèse francisé.

Au maître autel , quatre Evangélistes de bronze, sculptés par Jérôme Campagna, soutiennent un grand globe de cuivre jaune, sur lequel s'élève la statue du Christ. La pensée de cette composition est de l'Aliense. Cicognarala trouvait bieil supérieure à la fameuse chaire de Saint-Pierre, élevée à Rome par le Bernin, et ce n'est pas beaucoup dire ; car cette chaire, d'un style tortillé, boursouflé, est le chef-d'œuvre du rococo.

Derrière l'autel, s'ouvre une abside en hémicycle dans le goût le plus pur de l'antique. Les stalles de bois qui en garnissent le pourtour ont été sculptées par un artiste flamand, Albert

de Bruges, et la série de ces reliefs représente l'histoire de saint Benoît (car nous sommes ici dans une ancienne église de bénédictins). Travail précieux, admirable, fouillé avec une rare délicatesse. Albert y consacra, dit-on, quarantequatre ans. Imaginez des tableaux de Lesueur traduits en sculpture. Mais l'idée de creuser des plans multipliés dans des bas-reliefs et de les traiter comme des peintures est une idée barbare, qui fait d'Albert de Bruges un ouvrier prodigieux plutôt qu'un véritable artiste.

Le couvent des bénédictins de Saint-Georges a été supprimé. Ce couvent, où Paul Véxonèse peignit les Noces de Cana, que nous avons au Louvre, est maintenant un entrepôt.

Nous sortons du temple de Palladio entièrement absous de tout péché martel; car une inscription gravée sur un des pilastres, par ordre du fanatique Grégoire XIII (le pape que réjouissait la Saint-Barthélemi) , promet l'absolution papale majeure à celui qui visitera cette église... Veniam scelerum maximum consequuturum se sciât. Catherine de Médicis et Charles IX ne Pont pas visitée; aussi n'ont-ils pas eu l'absolution de l'histoire.

ÉGLISE DU RÉDEMPTEUR, à la Giudecca, ou, comme disent les Vénitiens, à la Zuecca. Au milieu des ravages de la peste de 1576, qui enleva le vieux Titien, le sénat de Venise fit vœu d'élever un temple au Christ Rédempteur.

Palladio fut encore l'architecte de ce temple. Frontispice corinthien, exhaussé sur un magnifique escalier de marbre. Avant d'entrer dans l'église, on en devine l'architecture intérieure; car les portions rampantes des frontons latéraux, moins élevées que Tordre du milieu, répondent aux pentes de la toiture des bas-côtés; mais cette fois un attique cache la croupe du toit de la nef.

Le plan est une croix latine. Proportions exquises, parfaite élégance du vaisseau. Une coupole s'élève au milieu de la croisée ; deux demi-coupoles aux extrémités. L'architecte de Saint-Paul de Londres s'est souvenu de cette heureuse disposition, quand il a lait correspondre les colonnades demi -circulaires des côtés et de l'abside à la forme dominante de sa grande coupole.

Les chapelles latérales tiennent lieu de bascôtés, au moyen d'un passage ménagé de l'une à l'autre.

L'église du Rédempteur appartient aux capucins, et Ton dit que leurs prières du soir, leurs chants chrétiens, dans ce templeantique, produisent un effet imposant, une irrésistible émotion. Mais il me semble qu'il y a trop de clarté dans un tel monument. La maison du Christ veut plus de mystère, plus d'ombre; elle demande cette obscurité tranquille et douce qui prépare l'âme à l'oubli du monde, et qui est, pour ainsi dire, le silence de la lumière.

Le grand autel , construit tout entier en pierres fines, est une œuvre postérieure d'un siècle à la fondation de l'édifice. Les belles figures en bronze du Christ crucifié, de saint Marc et de saint François, qui le décorent, sont de Jérôme Campagna.

Les chapelles sont ornées de bonnes peintures de Palma, de Bassano et du Tintoret ; mais c'est dans la sacristie que sont les plus précieuses. Là, dans une armoire, on conserve un délicieux petit tableau deBellin. La Madone tient l'Enfant Jésus endormi sur ses genoux, tandis que deux anges souriants jouent de la mandoline, comme pour embellir les songes du jeune Dieu, et le bercer de leurs célestes mélodies.... Mais com-

ment exprimer avec des paroles tant de grâce naïve, de délicatesse et d'innocence!

LIDO. Les cavalcades de lord Byron, les contes de Nodier, les romans de George Sand ont donné de la célébrité auLido. Ce n'est pourtant qu'une île de sable , qui forme un rempart à Venise du côté de l'Adriatique. Sur ce rempart naturel, San-Micheli de Vérone construisit une forteresse formidable. Le reste de l'île ne présente que de rares habitations, un peu de gazon, quelques arbres.

Byron avait obtenu qu'on remisât ses chevaux dans une chambre basse du fort, et chaque jour il venait chevaucher sur le rivage extérieur de l'île. Les mugissements monotones de la mer charmaient son âme inquiète. Il se plaisait à murmurer des vers au bruit des flots .

Le Lido est un lieu de plaisir pour le peuple vénitien, qui, à certains jours, vient y célébrer ce qu'il appelle des bacchanales. En ce moment, l'île est déserte. Nous n'y rencontrons qu'une famille anglaise. Mais le silence et la solitude sont préférables. Cette triste grève est le cimetière des juifs. .. Il semble que les enfants d'Is-

raël n'ont pas même ici le repos de la tombe ; car leurs pierres tumulaires sont cahotées et en désordre, comme si une tempête souterraine les eût soulevées.

On ne quitte point le Lido sans emporter quelque coquillage, et sans aller boire du vin de Chypre sous de petits arbres, à la porte d'une guinguette, tenue par la femme d'un gondolier bien connu. Là, on fait provision de couleur locale,

BIBLIOTHÈQUE DE SAINT-MARC, ou, comme Ton dit, la Marciana.

Pétrarque en fut, pour ainsi dire, le fondateur, car il fit présent à la République d'un premier recueil de manuscrits, qui s'accrut, un siècle plus tard, d'une donation bien plus considérable, celle du cardinal grec Bessarion, patriarche de Constantinople. Le trésor des manuscrits de la Marciana ferait à lui seul les délices des savants, et occuperait la vie d'un grand nombre, sans compter les quatre-vingt mille volumes imprimés qui constituent le fonds de la bibliothèque.

On sait que les premiers livres imprimés en

Italie le furent à Venise. La patrie d'Aide Manuce eut bientôt conquis une célébrité européenne par la beauté de ses caractères typographiques et la [pureté de ses éditions. Les Aide furent les premiers imprimeurs de livres grecs, et par eux se répandirent quelques-uns des inappréciables manuscrits du recueil de Bessarion... Mais, hélas ! ce n'est pas à Venise que se trouve la plus belle et la plus complète collection des éditions aldines. L'honneur de la former était réservé à un Français, M. Antoine -Augustin Renouard , qui put ainsi , sans sortir de sa bibliothèque privée, écrire les Annales de l'Imprimerie des Aide.

La Marciana possède Y Histoire du Concile de Trente, par Fra PaoloSarpi, manuscrit corrigé de la main de Fauteur; les brouillons raturés du Pastor Fido, qui durent coûter beaucoup de peine au Guarini; le manuscrit autographe des Traités d'orfèvrerie et de sculpture de Benvenuto Cellini, et quantité d'autres merveilles, dont la plus précieuse, peut-être, est un Evangêliaire, vieux de mille ans.

Les bibliothécaires de Saint-Marc ont toujours été de grands personnages. Plusieurs furent doges.

Leur successeur est aujourd'hui M. l'abbé Valentinelli, un homme qui rappelle l'ancien régime par une dignité remplie de grâce et une exquise politesse. Sa fine et spirituelle figure, sa tête poudrée, ses souliers à boucles et ses bas de soie lui donnent l'air d'un abbé que le cardinal de Bernis aurait présenté hier à madame de Pompadour.

Lui-même, il nous a montré le fameux camée de la Marciana (une tête de Jupiter vue de trois quarts); le travail en est achevé et d'une beauté rare. Il paraît appartenir à l'époque de Périclès, c'est-à-dire à celle où l'art grec atteignit à son apogée : la finesse dans la grandeur, le vrai dans l'idéal.

M. Valentinelli donne tout bas un ordre : l'on nous apporte en grande cérémonie le bréviaire du cardinal Grimani, et M. Corniani d'Algarotti veut bien nous en faire les honneurs.

D'incomparables miniatures de Memling ornent ce manuscrit splendide, qui vaut cent fois son pesant d'or. Victor Carpaccio, les Bellin, Cima da Conegliano, ont sans doute consulté ces enluminures séraphiques; ils ont vu ces anges que Memling n'avait pu voir que dans le paradis de ses songes; ces élus vêtus de bleu,

264 DE PARIS A VENrSE.

mais d'un bleu qui perd sa couleur terrestre et s'évanouit aux clartés du ciel ; ces belles têtes, mâles et pensives, de théologiens, de papes et d'évêques; enfin, ces charmants types de femmes sveltes, élancées comme des tigesde fleurs, au front haut, à F œil saillant, au visage modeste et mignon.

Il est une page du livre où l'on voit les anges porter dans le ciel les bienheureux. Quelle adorable naïveté ! Les uns les ont pris à califourchon sur leurs épaules, les autres les tiennent dans leurs bras comme des enfants endormis... Mais rien de tout cela ne se peut décrire.

Page 594. —Le Christ s'est éloigné de ses disciples ; il se promène seul, rêveur, sur le rivage de la mer de Galilée. Figure inspirée, d'une mélancolie divine. Il pressent le Calvaire, il voit l'avenir. . .

Page 789. — La Vierge, précédée de chérubins, ouvre la marche processionnelle de l'Eglise entière. Deux petits anges portent la queue de sa robe bleue. La reine du ciel a ses pages...

Une chose admirable dans le bréviaire de Grimani, c'est le luxe des fleurons, la grâce, la

variété des encadrements. Chaque page est embordurée de fines fleurs, de plantes délicates. Des oiseaux, des papillons, des demoiselles, y viennent picorer des cerises ou baiser les pétales d'un œillet. D'éclatants scarabées, des vermisseaux, mille insectes, tous les infiniment petits de la création fourmillent dans ces entourages délicieux. On y voit ramper des limaçons et courir des lézards. L'abeille vole autour du texte sacré, pour butiner son miel à quelque fleur échappée d'une majuscule; la mouche vient se poser sur la lettre sainte et y tamiser l'ombre de ses ailes impondérables.

Tout le bréviaire du cardinal Grimani est merveilleux , bien que les miniatures de Memling l'emportent de beaucoup sur celles de ses collaborateurs Gérard de Gand et Vivien d'Anvers. La République y attachait un si grand prix, que le livre étant tombé entre les mains des papes, Venise envoya deux ambassadeurs pour le réclamer. Elle eut toutes les peines du monde à le ravoir.

Nous avions pris congé de nos hôtes littéraires, et nous descendions les marches de l'escalier d'Or, lorsqu'un personnage de la cour de

Vienne, qui nous avait vus à la bibliothèque, a couru après mon compagnon, et, le prenant à part, lui a demandé si je n'étais pas le frère. .. de Y Histoire de Dix ans. — Oui, Monsieur, a répondu Paul de Saint- Victor, et vous savez que mon ami a encore un frère sous presse : Y Histoire de la Révolution française. Le digne Tudesque nous a salué fort poliment, et s'est retiré pensif.

ÉGLISE SAN-SALVADOR.Nous l'avons visitée pour y voir l'intéressant tombeau de Catherine Gornaro, reine de Chypre, et le monument élevé au doge François Venier, par Sansovino. Cet homme illustre , je parle de l'artiste , avait soixante-dix-huit ans, lorsqu'il modela les deux belles figures de ce monument; l'une, simple, finement drapée, pleine de sentiment; l'autre (la Charité), noblement maniérée, et voulue dans le goût de Michel- Ange.

Venise a presque autant de marbres que de tableaux, et son école de sculpture a fait bien des chefs-d'œuvre dont les livres ne parlent point. Quelle souplesse de ciseau, quel accent, quelle vie dans la Vierge de Campagna qui orne

le deuxième autel de cette église ! . . . Mais qui a jamais entendu parler, en France, de Bernardin o Contino, l'auteur du mausolée des trois cardinaux Marc, François et André Cornaro? Rien de mieux senti, pourtant, que les trois basreliefs de ce tombeau. Celui du milieu représente un des Cornaro recevant le chapeau des mains du pape. Ses parents assistent à la cérémonie, et parmi eux une jeune mère presque nue, dont les draperies, fines et mouillées, épousent voluptueusement toutes ses formes. Dans ce simple appareil, elle est entrée chez le pape,

et le regarde faire Privilège de l'art! de

rendre tout cela, non pas seulement tolérable, mais naturel, charmant!

Il y a cent deux églises à Venise. Il en est peu que nous n'ayons vues; mais toutes ne sont pas dignes d'un souvenir, au moins en fait d'art. Deminimis non curât... scriptor.

C'est un chagrin pour nous de n'avoir pu entrer à Saint-François-de-la-Vigne. Je ne sais pourquoi l'église était fermée. Nous n'avons pu voir que la façade corinthienne de Palladio.

Il faut aller à Sainte-Marie-Formosa , si l'on veut connaître Palme dans toute sa force. Là

est son chef-d'œuvre, la grande et superbe figure de sainte Barbe, que Titien n'aurait pas plus fièrement conçue , que Giorgion n'aurait pas plus fièrement peinte. C'est le portrait de sa fille Violante, qui fut la maîtresse adorée du Titien.

Les jésuites ont ici une église, comme partout, et qui donne bien une idée des fades mondanités de leur art. Vous croyez le pavé couvert de tapis : ce sont des marbres de mille couleurs imitant les tissus d'Aubusson. Vous croyez les colonnes vêtues de magnifiques lampas : ce sont encore des marbres imitant de pompeuses draperies... Des millions dépensés en trompe-l'œil!... Une paroisse pour les femmes entretenues et le corps de ballet...

Mais ce qui est plus étonnant en ce genre, c'est l'église des Scalzi (carmes déchaussés). Elle est aussi remplie, gorgée de marbres, de dorures. Je ne puis dire ce qu'il y a d'écœurant dans le luxe de ce temple profane.. Là se contournent des anges bellâtres, des séraphins jeunets, qui ont l'œil mourant et la bouche en cœur. On se croirait à Sodome.

Il y a telle figure de sainte Thérèse qui va

jusqu'à Tindécence. La sainte se pâme à l'approche d'un ange qui va la percer d'une flèche. Juste ciel ! la maison du Seigneur ! . . .

Tout près de l'hôtel où nous demeurons est l'église San-Mose. Nous y allons quelquefois le soir, à l'heure du salut : elle est alors resplendissante et toute pleine d'un charme religieux.

A l'entrée, au ras du pavé, un marbre inique la tombe de Law. Il fut inhumé d'abord à Saint- Géminien , sur la place Saint-Marc ; mais lors de la démolition si regrettable de cette jolie église, ses restes furent transportés ici par son petit-neveu, le général Law de Lawriston, gouverneur de Venise en 1808, depuis maréchal de France.

LE PONT DES SOUPIRS. Dans la galerie qui mène à l'escalier des Géants, nous entendons un Anglais qui parle des pozzi... Nous allions partir de Venise sans avoir vu les prisons et l'intérieur du Pont des Soupirs !

Les Plombs n'existent plus maintenant, du moins à l'état de cachots : ce sont des greniers dont les cellules ont été abattues. Il est de mode

aujourd'hui de plaisanter sur la dureté prétendue de ces cachots, et quelques littérateurs en veulent faire un séjour des plus confortables. - Je crois, cependant, qu'en fait de prisons, il faut bien un peu tenir compte du témoignage des prisonniers. Or, Casanova est beaucoup moins indulgent que M. Valéry, et la fraîcheur de l'air qu'il respirait, la douceur du régime et les égards dont il fut sans doute entouré, ne l'empêchèrent pas de s'évader, avec la perspective presque certaine de se rompre vingt fois le cou .

Mais nous avons visité les Puits. Ce sont des caveaux sinistres, à plusieurs étages. Il y a là des cabanons tout noirs où ne pénètre aucun atome de jour, où toute lumière était interdite. Le lit était une planche.

Le concierge, qui nous accompagnait avec un falot, nous a montré les restes d'une machine en fer, scellée au mur, qui servait à étrangler les condamnés dans les ténèbres... On glissait les cadavres, par une sorte de trappe, dans la gondole funèbre qui les allait noyer au fond du canal Orfano.

J'avais hâte de sortir de ces caves horribles

et ne voulus point lire les inscriptions qu'on nous disait gravées sur les murs et dont Tune porte : 1607, 2 janvier. Emprisonné pour avoir donné à manger à un mort.

Nous sortions, quand Paul de Saint-Victor demande à une vieille portière, la madame Gibou du palais ducal, qu'on nous mène au Pont des Soupirs. — Toniol . . . ponte di Sospiri, dit la vieille, de l'accent le plus traînant, comme elle aurait dit : « Antoine, montre le pont à ces deux jobards et fais leur payer un zwanzig à chacun. »

Le passage du pont est divisé en deux couloirs par un mur, mais un seul de ces couloirs est visible. « C'est donc ici, dis-je à Tonio, d'un ton pénétré, que passaient les condamnés que Ton conduisait à la mort? » Il me répond en nasillant : Questo era per la comodità del tribunale .. Nous étions volés.

MUSÉE CORRER. Riche collection d'objets d'art et de curiosités, léguée à la ville de Venise par M. Théodore Correr. Tableaux, gravures, dessins, bronzes, ivoires, camées, armes, émaux, meubles rares.

Suite de jolis tableaux de Longhi, le Watteau vénitien. Ce sont des scènes de mœurs au dixliuitième siècle : les Mémoires de Casanova en peinture. Touche libre, facile; tons curieux. Le plus aimable de ces tableaux représente le parloir d'un couvent. On y donne à de jolies pensionnaires, à travers la grille, le spectacle des marionnettes.

Les femmes de Longhi ont des paniers à la Louis XV. Quelquefois elles sont masquées : elles portent alors coquettement sur l'oreille de petits tricornes tout à fait piquants.

Marieschi, imitateur brutal et sans finesse de Canaletto. Sa couleur est forte, un peu cuite; sa touche pâteuse et ferme.

Chaises de Brustolon. C'est un grand artiste, à peu près inconnu en France. Il excellait à sculpter le bois. 11 y a ici de fort belles chaises de sa main ; mais ses chefs-d'œuvre en ce genre sont à l'Académie des beaux-arts. Son plaisir, son génie était d'inventer des bras de fauteuils. Il y figurait avec un art surprenant des femmes couchées, des nymphes à demi nues dont on croit sentir la chair, dont les fines draperies se

chiffonnent sous le doigt ; des amours fantastiques, des chimères, quelquefois des nègres d'ébène à demi vêtus d'un pantalon de poirier, percé aux genoux, se détachant sur des dossiers de buis ou de bois des îles, et cela dans les poses les plus capricieuses, dans les attitudes les plus artistement tourmentées. Les chaises de Brustolon ont été achetées par des Anglais et des Russes. Elles sont devenues très-rares et se payent des prix fous.

Carte d'Albert Durer. Le morceau le plus précieux de cette précieuse collection. Grand plan de Venise gravé en bois par Albert Durer ou du moins sur son dessin. On y voit la ville telle qu'elle était en 1506, quand Palladio, Scamozzi, Longhena n'étaient pas encore nés. Le campanile de Saint-Marc n'a pas de flèche, les Procuraties-Neuves ne sont pas faites. La Zecca, c'està-dire l'hôtel des monnaies, n'est pas construite. Le Rialto n'est qu'un pont de bois avec un tablier suspendu à des chaînes de fer. On peut compter ainsi tous les monuments qui furent élevés à Venise au seizième siècle.

Du sein des lagunes, près de la Piazzetta, Albert Durer fait surgir une figure colossale de

Neptune qui, secouant sa barbe limoneuse et couronné de roseaux, semble prendre possession d'une ville sortie du fond de la mer.

Il n'existe que quatre épreuves de cette planche démesurée : deux à Venise, une à Vienne, la quatrième à Paris.

SALLE DES DESSINS, à l'Académie des beauxarts, ouverte le samedi et le mardi. On y garde dans une urne de porphyre la main droite de Canova , dexlera magni Canovœ , dit l'inscription.

Marchons lentement. Nous sommes dans une petite chambre remplie de merveilles. Trentetrois dessins de Léonard !

Ils sont renfermés dans trois grands cadres. Il y en a douze à la sanguine, sur papier gris ou rougeâtre ; les autres sont à la plume ou à la pierre noire. J'en prends note pour les amateurs et pour moi.

Le portrait de Léonard, à grande barbe, nutête, l'œil couvert par d'épais sourcils.

Une petite tête de Christ, penchée, de trois quarts. Il porte une couronne d'épines sur des

cheveux longs et en désordre. Etude pour un portement de croix.

Petite étude pour la Sainte Anne du Louvre. La Vierge est sur les genoux de sainte Anne, l'Enfant est sur les genoux de la Vierge; il caresse un agneau. Morceau touchant et vraiment sublime. C'est, pour ainsi dire, une échelle d'amour, une cascade de tendresses, qui commence à l'aïeule du Christ et finit au plus doux des animaux de la création. La vieille mère sourit, la jeune mère adore, l'enfant caresse, et l'agneau de la prairie tressaille de joie sous la main de l'agneau de Dieu.

Charmante tête de jeune femme, celle que Léonard dessine toujours et que Luini a imitée. L'œil est baissé ; la bouche va sourire et ses coins relevés lui donnent la forme d'un léger croissant. Les bouches de Léonard sont plus belles encore que celles des Grecs. 11 y a mis tous les baisers de son génie.

Trois figures dansantes, du mouvement le plus héroïque, du plus noble style. Dessin à la plume. Les proportions en sont exquises. On sent le plus beau nu sous les plis fins de leurs

draperies, élégamment agitées par le vent et qui reviennent sur elles-mêmes avec une grâce admirable. C'est conjme un bas-relief antique, mais vivant et remué.

Plusieurs caricatures, semblables à celles qui ont été gravées dans les recueils du comte de Caylus et de Gerli. Une autre feuille de caricatures parmi lesquelles on croit reconnaître celles de François Ier, de Savonarole... et de quelques poètes florentins.

Diverses études de l'enfant Jésus regardant sa mère, tandis qu'il caresse le mouton. Rondeur extraordinaire du modelé. Léonard est le premier qui ait possédé à ce point l'art de faire tourner les corps, de faire saillir les milieux et fuir les contours.

Proportions du corps humain. L'homme , en étendant les bras, mesure sa propre taille. On retrouve ces figures, dessinées par Jean Goujon, dans l'édition de Vitruve de Jean Martin.

Quelques dessins d'écorchés.

11 y a de l'écriture sur plusieurs de ces dessins. Elle va de droite à gauche ; elle est fine, allongée, élégante, curieuse. Il s'en trouve sur

des feuilles où sont dessinées des figures de géométrie, des armes de guerre.

Dessins de fleurs d'après nature, très-finis, à la plume. Ils sont dans le recueil de Vallardi.

Un combat de cavaliers et de. piétons. Un délicieux griffonnement de cavaliers combattants, de chevaux qui se cabrent, qui fuient, etc. Je ne sais si ces précieux croquis sont des pensées, des notes écrites à la hâte pour se préparer au fameux carton de la Bataille d'Anghiari; mais je reconnais dans presque toutes ces figures de chevaux et de cavaliers les mêmes motifs que dans un admirable dessin qui se trouve à Paris dans la collection Thibaudeau. Seulement les motifs sont ici cherchés du bout de la plume et tâtonnés, tandis que dans le dessin de Paris, ils sont précisés d'un trait ferme, d'une main sublime 1 .

Michel-Ange. Un cadre de dessins attribués à ce grand homme. Un seul nous paraît incontestable : une grande madone sévère dont le bambin est fin et terrible. Dessin à la pierre noire; étonnante indication des mains.

Un griffonnement pour les Sibylles.

1 Ce dessin est aujourd'hui dans la riche collection de M. Thiers.

Raphaël. Beaucoup sont de sa première manière; plusieurs sont douteux; quelques-uns me semblent être plutôt de Luca Signorelli.

Deux des trois Grâces, du groupe antique en marbre qui est à Sienne, dans la Bibliothèque.

Une superbe étude de la figure de saint Paul qu'il a peinte dans le tableau de Sainte-Cécile.

Le dessin dune composition d'Apollon et Marsyas, dont M. Morris Moore a possédé le tableau, qu'il a vendu à Londres quatre mille livres sterling (cent mille francs).

Etude à la plume, d'une extrême finesse, pour une Déposition de croix. Cette étude est tirée d'une composition de Mantegna. Raphaël s'en est servi par la suite pour son fameux tableau de l'Ensevelissement du Christ, qui est à Rome dans la galerie Borghèse. Elle est gravée en facsimilé par Rosaspina.

L'ange Raphaël offrant un lis à la Vierge. Dessin d'une grâce adorable. On le dirait fait par fange lui-même.

Tintoret. Esquisse aux crayons noir et rouge de son tableau du Miracle de saint Marc, qui est dans la salle de l'Assomption , à l'Académie. La figure du saint n'y est pas encore.

MURANO. Tous les grands siècles historiques ont pris à Venise une physionomie singulière. Italienne et orientale, fille égarée de la Grèce et de la Germanie, cette ville a toujours présenté le plus curieux alliage : elle a été, parmi les cités célèbres, ce quêtait l'airain de Corinthe parmi les métaux.

A l'origine, c'est une misérable colonie de Vénètes émigrés, à la recherche d'un sol, en peine d'une patrie. On voit naître Venise comme une fleur sur des rochers.

Nation de marins, elle commence par détruire les pirates qui infestaient l'Adriatique, et se réserve d'exercer elle-même une illustre piraterie dans l'univers connu.

Chrétienne, Venise transporte sur ses vaisseaux les croisés dans la terre sainte, et elle confond ses drapeaux avec les leurs; mais l'enthousiasme religieux ne l'empêche pas de fonder des comptoirs en Orient et de prendre une large part dans les dépouilles de l'empire grec.

Dévote, elle protège la papauté, mais elle résiste à la domination du Vatican : elle défend le pape, et elle le brave.

Guerrière et marchande, elle se bat avec héroïsme contre les Turcs, les écrase à Lépante,

et sauve l'Europe par les armes pour la mieux rançonner par le commerce.

Artiste, elle puise aux sources du spiritualisme chrétien les éléments d'un art qu'elle rendra fameux par le faste, la pompe, le sensualisme. Elle débute par toutes les imitations et finit par l'originalité la plus brillante. Elle apprend de la Flandre le secret de la peinture à l'huile, et deux siècles plus tard, elle lui enseigne le secret des grands coloristes : elle lui avait emprunté Memling, elle lui renvoie Rubens.

En musique, Venise présente un semblable phénomène : c'est un compatriote de Memling, Willaert de Bruges, qui vient y apporter la scolastique musicale , la haute grammaire du contre-point; mais une fois en possession de ces éléments matériels de la langue, Venise les modifie à son usage; elle s'en sert pour traduire le mouvement extérieur de la vie, l'éclat du plaisir, le rayonnement de la lumière, et créant une école où vont dominer le sentiment du rhythme, l'expression dramatique, l'instrumentation, elle a des Giorgion, des Tintoret, des Véronèse en musique aussi bien qu'en peinture, et, comme l'a si bien dit M. Scudo, les Cyprien

de Rore, les Gabrieli, les Monteverde, seront les coloristes de l'orchestre, les promoteurs du drame lyrique.

Puissance politique, Venise crée les institutions les plus étonnantes qui furent jamais. Elle est libre sous un joug mystérieux et terrible; elle est républicaine avec une aristocratie quelle accepte et qu'elle vante, qui la surveille et Famuse. Elle danse, mais au milieu de sbires inconnus; elle prodigue des concerts, remplit ses théâtres, s'enivre de fêtes, mais toujours sous l'œil invisible des inquisiteurs.

Au dix-huitième siècle, la scène change : le terrible disparaît; il ne reste que l'aimable . Le mystère ne couvre plus que les intrigues de la galanterie, les inquiétudes de l'amour. La société vénitienne assiste à sa propre décadence, elle prévoit sa fin, elle veut mourir en souriant.

Ah! ce dut être un séjour enchanté que celui de Venise à l'époque où le président de Brosses la visitait, où Jean-Jacques Rousseau y était secrétaire d'ambassade, où Montesquieu y rencontrait Law, occupé, dans son infortune, de

valeurs numéraires et de calculs sans fin, où le cardinal de Bernis murmurait ses petits vers sous les arcades des Procuraties ! C'était le bon temps... Quelle joie que de vivre alors dans cette Venise que ce fou de Casanova nous fait si bien connaître, et qui est si curieusement peinte dans les tableaux de Longhi, le Lancret des lagunes !

La place Saint-Marc était couverte alors de petites tentes qui la transformaient en labyrinthe, et sous lesquelles on vendait la défroque des danseuses et des petits-maîtres. Le citadin y venait en pantoufles et* faisait briller au soleil son manteau de taffetas blanc ; le sénateur s'y promenait sous une immense perruque; les femmes n'y passaient que voilées ou en masque noir ; les nobles en dignité la traversaient pour se rendre au Broglio, drapés dans des robes rouges ou violettes, une barrette noire à la main. Les prédicateurs ambulants y faisaient concurrence aux marionnettes ; l'amour y tenait ses grandes assises ; la Zulietta « dont les manchettes et le tour de gorge étaient bordés d'un fil de soie garni de pompons, » y conduisait le naïf Rousseau qui lui obéissait à la baguette, et les courtisanes y attendaient la fin

des séances du conseil pour amener leur prince in mezzo al mar.

Par un raffinement du génie de ce siècle amoureux, c'étaient les religieuses qui étaient en possession de la galanterie. Il y eut un moment où trois couvents de la ville se disputèrent l'honneur de donner une maîtresse au nouveau nonce du pape.

Une fille noble avait-elle commis quelque péché, mortel pour les uns, véniel pour les autres, on l'enfermait dans un couvent de Murano. Là elle vivait cloîtrée, d'une vie douce au demeurant et soumise à une règle peu sévère... Mais combien de portes secrètes, d'escaliers dérobés, et de clefs forgées dans les ateliers de l'amour !

A travers une grille garnie d'un crêpe léger, on les voyait, le dimanche, à la messe, causer et rire ensemble tant qu'elle durait, coiffées d'une jolie cornette, vêtues de blanc, les épaules et la gorge nues, ni plus ni moins , dit le président de Brosses, que nos comédiennes.

Les fêtes patronales de ces couvents se célébraient par de grands offices en musique, com-

posés le plus souvent pour la fête même. Grosley raconte qu'il assista, chez les religieuses du couvent de Saint-Laurent, à un de ces offices. « Quatre cents voix ou instruments choisis parmi les virtuoses d'Italie qui accourent à Venise pour cette fête, remplissaient l'orchestre, dirigé par le fameux Sassone. Cet orchestre, appliqué au revers du portail, en face de Tautel, était élevé du sol d'environ douze pieds, et distribué en compartiments enjolivés avec goût, ainsi que les colonnes qui portaient toute la machine, par des rubans, des guirlandes et de la toile bouillonnée. L'église était garnie de plusieurs rangs de chaises qui tournaient le dos à l'autel, et qui conservèrent cette singulière position, même pendant la grand'messe, dont la durée fut de cinq mortelles heures, aussi chaudes qu'il était possible de les avoir à Venise dans le mois d'août.

« Les religieuses, toutes gentilles dames, allaient et venaient à deux grandes grilles que sépare l'autel, y faisaient la conversation et y distribuaient des rafraîchissements à des cavaliers et à des abhtés qui tous, l'éventail à la main, étaient en-cercle à l'une et l'autre grille. Le célébrant et ses assistants, presque toujours assis et ayant pour coup d'œil le dos de toute

rassemblée, suaient, s'essuyaient et paraissaient attendre le dîner avec la plus vive impatience. »

Ne voilà-t-il pas un charmant tableau, et vivant, dessiné à la plume pa'r Grosley, absolument comme Longhi l'aurait peint?

En approchant de Murano, nous avions l'esprit tout plein des anecdotes du licencieux président, et surtout des aventures galantes de Casanova. Nous avons voulu faire le tour de l'île pour reconnaître les issues mystérieuses par lesquelles s'évadait la belle M** M**, la romanesque amie de l'ambassadeur de France, M. deB** (Tabbé de Bernis)... Hélas! aucun ruban bleu n'était attaché à une fenêtre pour nous indiquer la sortie convenue... Cependant, nous avons aperçu, en côtoyant une maison monastique, une vieille porte sans apparence, une porte d'eau tout à fait à ras du mur, du même ton que les pierres, et moisie comme elles... Mais cette porte paraissait close depuis des siècles, le monastère était abandonné, le mur tombait en ruine.... aucune religieuse n'est sortie déguisée en sœur laie ou en jardinier, i

Débarqués à Murano, nous ' avons parcouru

la ville : elle est délabrée, dépeuplée, triste, coupée de grands jardins négligés où plus personne ne s'amuse. Nous étions moins Gurieux encore d'y voir la fameuse fabrique de verroteries et de perles que d'y retrouver, s'il était possible, cette maison aux dehors modestes qui cachait un délicieux casino, tout préparé pour les rendez-vous de la pensionnaire fugitive, jolie demeure ornée de glaces, garnie de vaisselle et de porcelaine de Sèvres, éclairée de girandoles, pourvue d'une bibliothèque philosophique, et dans laquelle il ne manquait rien, pas même le petit flacon en cristal de roche renfermant de l'essence de rose, et donné par madame de Pompadour à M. deB**, qui en avait fait présent à W* M*\

M. Armand Baschet nous a fait l'historique abrégé des manufactures de glaces, de cristaux et de perles de Murano. Ces produits, regardés jadis comme merveilleux, ces perles dont les mandarins chinois font des boutons, ces verroteries imitant les pierres précieuses par une coloration éblouissante, on les exportait chaque année en Syrie, dans l'Inde, en Chine, en Egypte, sur toute la côte d'Afrique jusqu'au Maroc. C'était le luxe de tous les peuples basanés.

Henri III, lorsqu'il vint à Venise, témoigna son admiration pour les verres de Murano, en donnant des lettres de noblesse aux chefs des manufactures de cette île.

Quant aux miroirs de Venise, on peut juger combien ils étaient précieux et rares, il y a deux siècles, par cela seul que la République fit présent d'une de ces glaces au roi de France Henri IV, qui était, du reste, un des patriciens de Venise, car il avait demandé et obtenu l'honneur d'être inscrit sur le Livre d'or.

Le jour baisse : nous n'aurons pas le temps de visiter en détail l'île de Murano. Nous aurions dû aller cependant à l'église Saint-Pierre, où se trouvent de remarquables peintures de Basaïti et de Jean Bellin, et à l'église Saint- Michel, ne fût-ce que pour y voir le mausolée récemment élevé à l'illustre et courageux historien du concile de Trente, au moine servite Fra-Paolo, dont les ossements ont été retrouvés dans les ruinés de l'ancienne' église de son ordre.

Mais nous verrons l'église Saint-Donat. C'est ce qu'on appelle le Dôme de Murano. Architecture du style roman le plus délicat. L'extérieur

de l'abside est une merveille. Il forme une section de polygone dont les angles sont trèsouverts, de sorte que cette portion du monument a la grâce d'un hémicycle, tandis que ses pans coupés accusent leurs plans, nuancés par la lumière.

Deux étages d'arcades à colonnettes ; au second, une galerie à jour, une loge. Par intervalle, une petite arcade oblongue s'élance du rez-de-chaussée jusqu'à la corniche du second rang. Il ne se peut rien voir de plus admirable en architecture, de plus curieux, de plus fin. C'est à faire tout exprès le voyage.

M. Ruskin, qui est aujourd'hui à la tête de la critique d'art en Angleterre, a donné le dessin du dôme de Murano, dans son livre intitulé : les Pierres de Venise, Stones of Venice.

L'intérieur de l'église est dune richesse étonnante. Des colonnes de marbre grec soutiennent la nef. Lé pavé est une magnifique incrustation de mosaïques, comme celui de Saint-Marc ; mais je ne me souviens plus des peintures de l'église, tant nous fûmes saisis par une image qui a effacé toutes les autres. Dans la voûte de l'abside se dresse une Vierge colossale, mosaïque du dixième ou onzième siècle, aussi ancienne que

Le Dôme de Murano.

l'église. Je n'oublierai de ma vie l'impression que me fit cette Vierge terrible, à la taille démesurée, à la physionomie sauvage, figure menaçante qui semble grandir en se courbant et prête à dévorer ceux qui ont tué son fils !

Comme nous allions nous rembarquer, une gondole est venue aborder au rivage à côté de la nôtre. Une grande et belle fille blonde en est sortie... C'était la princesse Em**\ Nous l'avions perdue, depuis notre rencontre dans l'escalier du Dôme de Milan. Sa retentissante duègne, la dame au palais d'argent, celle dont la voix sonnait comme un cuivre, avait disparu... Elle était remplacée par un jeune officier autrichien, fort élégant et d'une parfaite distinction. En nous voyant, la princesse rougit d'abord de toutes les couleurs ; mais elle réprime ce léger trouble, et sous son grand chapeau de paille noire, elle nous adresse un regard oblique, un regard de muette reconnaissance , un troisième. . . et dernier sourire.

Voilà peut-être Casanova avec sa pensionnaire, me dit mon compagnon; ce doit être un homme d'esprit : il aura noyé la duègne dans la Brenta. Les aventuriers de l'amour n'ont pas

besoin de se faire annoncer par un serpent à sonnettes.

SCUOLA DI SAN ROCCO. On donne à Venise le nom de Scuole à des confréries de dévotion et de charité.

Celle-ci dut être immensément riche, à en juger par la beauté de son palais, par la grandeur des chambres et des galeries qui le composent, par la profusion des peintures et des sculptures en bois ou en marbre dont elles sont ornées, par la magnificence d'un escalier auquel on ne peut pas même comparer celui de Versailles.

Le temps, il faut le dire, a beaucoup diminué le lustre des décorations de ce palais. Dans la galerie du rez-de-chaussée, soutenue par des colonnes, on nous montre huit grandes toiles du Tintoret, qui sont maintenant si détériorées et si noires qu'elles n'offrent plus aucun intérêt. Le clair-obscur en est complètement détruit : la lumière manque ou abonde.

On peut dire de ces peintures qu'elles ont été faites par Tintoret avec son pinceau de bronze, car les Vénitiens disent que Tintoret avait trois

pinceaux, l'un de bronze, l'autre d'argent, et le troisième d'or.

Par un escalier royal, dont toutes les marches sont sculptées, on arrive d'abord à un large palier où se trouvent deux morceaux de prix : une Annonciation du Titien, tableau gracieux et délicat, ouvrage de sa jeunesse, et une Visitation du Tintoret, un peu rembrunie, mais d'une agréable et vigoureuse couleur et d'un bel empâtement.

La seconde rampe de l'escalier présente sur ses parois quatre grandes toiles en forme de trapèze, peintes par deux artistes de mérite, parfaitement inconnus en France , Antoine Zanchi et Pietro Negri. Le premier, surtout, a beaucoup d'énergie, d'heureuses rencontres, une manière large, preste, facile, mais parfois expressive. Il a représenté, du ton le plus horriblement vrai , des pestiférés mourants ou morts que l'on jette d'un pont dans des gondoles, tandis que saint Rocli en prière demande au ciel la cessation de la peste. Il faudrait plus de reculée pour voir les peintures de Zanchi et de Negri, car elles sont brossées hardiment et strapassées.

Une chose singulière , c'est qu'au premier

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abord, on prendrait les tableaux de ces deux maîtres pour des Restout et des Jouvenet, tant il est vrai crue toutes les décadences se ressemblent. On serait tenté de croire que les manié ristes doivent être les plus originaux des peintres : c'est le contraire. Dans la jeunesse de Fart, les grands hommes se créent un style original, en vertu de leur génie, rien qu'en prononçant leur personnalité; mais, lorsque la peinture a perdu sa première séve et dégénère, les physionomies s'effacent; la monnaie de Fart s'étant usée, on n'en reconnaît plus les effigies ; il se forme à l'usage de toutes les écoles une convention banale, un maniérisme commun et monotone, qui fait disparaître tout caractère et jusqu'aux accents des diverses nationalités.

Dans l'humanité, ce sont les enfants qui se ressemblent et les vieillards qui diffèrent. Dans la peinture, c'est l'inverse : on distingue les jeunes écoles, on confond les vieilles.

La vaste et belle salle d'en haut est entièrement peinte par Tintoret, l'universel, l'infatigable, mais le fatigant Tintoret. Ces grandes peintures sont un peu trop faites à la grosse, et le métier y tient plus de place que l'art.

Ce qu'il y a de plus remarquable ici, ce sont les sculptures en bois, fouillées dans le lambris qui fait le tour de la salle et décore la partie inférieure des parois. On y voit des figures capricieuses de François Pianta, des termes qui symbolisent les divers corps de métiers, reconnaissables à la spécialité de leurs attributs. Mais parmi ces curieux échantillons d'un art aujourd'hui perdu ou à peu près, on s'arrête un moment avec plaisir à considérer une bibliothèque en trompe-l'œil, exécutée en bois par le fameux Brustolon, qui fut, dit-on, le maître de Pianta. Ce prodigieux artiste qui mit tant de génie à sculpter des bras de fauteuil, s'est amusé ici à rendre, avec des morceaux de bois rapportés, de vieux livres, des reliures fatiguées, des parchemins moisis , une écritoire, une plume, des lunettes, le tout imité à faire illusion, et d'une fidélité criante.

Nous avons déjà vu dans Venise d'autres chefs-d'œuvre, mais plus sérieux, de Brustolon.

Salle de l'Albergo. C'est une grande pièce carrée qui fait suite à la galerie, ou plutôt qui est en retour d'équerre.

Là est le célèbre Crucifiement du Tintoret, celui qu'Augustin Carrache a si bien gravé. Vaste peinture qui occupe tout le mur faisant face à la porte. Elle est datée de 1565. L'artiste avait alors cinquante-trois ans.

L'ensemble de ce grand drame est une masse sombre, rayée de lumières blafardes. Il y a du Michel-Ange dans certaines désinvoltures fières, surtout dans les figures de bourreaux qui se tourmentent eux-mêmes pour tourmenter les victimes, et Rubens s'en est souvenu lorsqu'il a peint le pendant de sa Descente de Croix. Une multitude de personnages remplissent les premiers plans aussi bien que les lointains de cette grande machine , où Tintoret a su ménager un large repos dans la partie supérieure , de manière à augmenter encore le mouvement de la foule par la tranquillité d'une montagne spacieuse et nue. Parmi tant de figures improvisées de pratique , et dont les gestes , les attitudes, les airs de tête , présentent fort peu de choix, il est un groupe d'une beauté bien près du sublime : c'est le groupe des saintes femmes au pied de la croix. Celle qui est couchée de profil et sur laquelle s'appuie la Vierge éva-

iieraie, est une figure qui ferait honneur aux plus grands maîtres.

L'aspect du Crucifiement est sinistre, comme devait l'être celui d'une pareille tragédie. Quant à l'exécution, elle est fougueuse, fiévreuse, violente; c'est l'ouvrage d'un Titien ivre de couleurs.

La Scuola di San-Rocco touche à l'église de ce nom.

Nous voyons apparaître çà et là des taches de clair dans la nuit. Ce sont encore des tahleaux du Tintoret, mais, pour le coup, de son pinceau de bronze.

On doit jeter un coup d'œil sur Y Annonciation de Sébastien Ricci, coloriste agréable, praticien facile , qui semble avoir donné le ton à nos Doyen, à nos Lemoine, à nos Natoire... Mais ce qu'on peut regarder longtemps , c'est un beau Pordenone, saint Martin à cheval et saint Christophe. Grande tournure, pinceau fier, du moins si j'en juge à distance, car le tableau est placé à une hauteur extraordinaire... Je comprends que parfois le Pordenone ait eu l'orgueilleuse idée de se comparer au Titien.

LA SALUTE , c'est-à-dire la Santé. Encore un monument qu'on doit à la peste!... La bonté de Dieu lui a valu moins de temples que sa colère.

Eglise pompeuse, pittoresque, placée à l'entrée du Grand Canal comme un pompeux décor, pour achever l'étonnant point de vue que Ton embrasse de cet endroit. Elle a trois façades , richement ornées de colonnes , de niches, de statues , autour desquelles règne un magnifique degré de marbre.

Canaletti, Joyant et Wyld ont tant de fois et si bien peint laSatoe, et sa double coupole lamée de plomb, et ses volutes de pierre , et ses statues innombrables, qu'il est inutile d'en décrire l'architecture. Longhena est un décadent , comme disent nos raffinés littéraires; mais néanmoins son œuvre a de la grandeur : elle est , du reste , vénitienne au premier chef ; car on peut dire que c'est l'invention d'un architecte coloriste.

L'intérieur de l'église forme un octogone, en dehors duquel est placé le chœur. Au milieu s'élève la grande coupole, soutenue sur huit colonnes de trente pieds de haut.

Riche pavé de mosaïque. Partout des marbres

rares, de beaux bronzes , des grilles précieusement ouvrées. Un des six autels de l'église est peint par le chevalier Liberi , habile homme, éclectique.

Les plus beaux morceaux de peinture sont dans la sacristie. Enfin nous retrouvons le vrai Tintoret, le grand Tintoret, celui de l'Académie des beaux -arts. Ses Noces de Cana sont d'un maître. La disposition en est hardie, et le clairobscur intéressant. La table s'enfonce en perspective et se couvre d'une vive lumière , qui fait briller les mets du festin et rayonner les visages des convives. A droite , le tableau est enveloppé dune heureuse demi- teinte. Peinture plus fine, plus discrète qu'à l'ordinaire, et mieux conservée. Elle est gravée par Fialetti.

La République fit transporter ici beaucoup de toiles qui avaient été faites par les grands maîtres de Venise pour des églises obscures. C'est ainsi que trois compositions du Titien, enlevées à l'église du Saint-Esprit, ont été adaptées aux compartiments du plafond : la Mort d'Abel, le Sacrifice d'Abraham, la Victoire de David sur Goliath. Le génie du Titien s'y fait voir dans toute sa grandeur , dans la plénitude de ses

forces, dans la majestueuse liberté de ses mouvements. L'attitude de Caïn est admirable; celle de David est touchante : il lève les mains au ciel; car il a triomphé déjà, et le géant abattu gît à ses pieds.

Saint Marc et quatre Saints , autre tableau du Titien, mais de sa jeunesse. Il est composé avec la naïve symétrie de Jean Bellin , exécuté dans le goût du Giorgion. On y sent la modestie, les soins amoureux d'un jeune homme. Titien emprunte à la fois le style de son maître et la manière de son rival , en attendant qu'il accuse le puissant caractère de sa propre personnalité. Il les regarde aujourd'hui : demain il les éclipsera.

PALAIS PISANI. Nous venions de passer deux heures de délicieuse flânerie chez le vieux libraire Paoletti , sur le Grand Canal , au milieu de ses bouquins les plus rares , et nous y avions trouvé le curieux poème de Boschini : l&Carta del Navegar pitoresco. Nous revenions à notre hôtel avec la triste pensée d'y faire bientôt nos malles... « Malheureux! me dit mon compagnon, nous allions partir sans voir le pa-

lais Pisani et la Famille de Darius, de Véronèse> un de ses plus célèbres tableaux ! »

Non , il n'est pas possible d'être à la fois plus absurde et plus charmant que Véronèse. Vous entendez bien que c'est la famille Pisani qui , sous prétexte de s'appeler la famille de Darius r vient se jeter aux pieds d'un jeune Anglais vêtu, je ne sais pourquoi, en Romain, lequel porte le nom d'Alexandre. Madame Pisani et ses filles ont mis leurs plus belles robes pour la cérémonie , et au risque de les chiffonner, elles ont consenti à s'agenouiller devant le héros. Impassibles dans leur beauté , immobiles dans leur fraîcheur, ces jolies créatures ne dérangeront rien , ni aux plis de leur visage , ni aux plis de leurs robes de brocart, ravies qu'elles sont de se montrer , non pas au roi de Macédoine , mais au spectateur. L'une d'elles, la plus jeune a voulu emmener avec elle son singe , sans doute pour amuser le vainqueur.

Inutile de dire que la scène se passe sur la terrasse d'un palais vénitien , que le soleil se joue dans les accidents d'une architecture à colonnes, à balcons et à balustres, et que nombre de figures se sont mises aux fenêtres , pouf as-

sister au spectacle de cette exhibition de costumes extravagants et magnifiques.

Même dans l'école vénitienne , en général si peu expressive, on ne trouverait pas un tableau plus insignifiant ni un plus merveilleux décor. C'est une ravissante musique de couleurs.

On raconte que Paul Véronèse, ayant reçu l'hospitalité dans le palais Pisani, peignit ce tableau pour le laisser à ses hôtes en témoignage de reconnaissance ; mais que voulant leur épargner la peine d'un remercîment ou la velléité d'un acte de discrétion , il roula sa toile et la glissa derrière son lit , de façon qu'on ne la trouvât dans sa chambre qu'après son départ.

Cette généreuse délicatesse rachète bien quelques-uns des anachronismes du tableau.

Dans la même chambre , en face de la Famille de Darius 1 , éclate une superbe peinture de Jean-Baptiste Piazzetta, Y Histoire de Josué (je

1 Depuis notre retour de Venise, le gouvernement , anglais a fait acheter la Famille de Darius, pour la galerie nationale de Londres, au prix de 12,000 livres sterl. ou environ. Il faut convenir que Véronèse a largement payé aux Pisani sa bienvenue.

crois). C'est une bataille remplie de tapage; une sorte de Caravage vénitien ; grandes lumières , fortes ombres.

Le moment de notre départ approche. Il faudra bientôt quitter Venise, linquenda. Nous sommes retournés plusieurs fois à Saint-Marc. Nous avons vu en détail- toute l'église , la chapelle des Mâles, le bénitier de porphyre, les indescriptibles candélabres de Sansovino, qui feraient honneur à Gellini , surtout le baptistère et ses précieux bronzes et ses mosaïques barbares, parfois sublimes , et le tombeau du doge André Dandolo, qui fut l'ami de Pétrarque.

Puis nous avons regardé attentivement de la place les quatre Chevaux de Venise, qui décorent le portail de Saint-Marc.

On a beau dire, ces chevaux si fameux ne sont que des ouvrages du Bas-Empire. C'est un blasphème que de les attribuer à Lysippe , et une indulgence que de les croire du temps de Néron. Froides, lourdes, sans modelé, sans vie, ces figures aux formes boudinées , engorgées , languissantes, appartiennent à un art dégénéré. Leur dorure même est un signe de décadence.

Se peut-il qu'on les fasse remonter au beau siècle d'Alexandre (qui ne fut pas inférieur au siècle de Périclès) , quand nous avons tous devant les yeux l'immortelle cavalerie de la frise du Parthênon; et surtout cette tête de cheval si fière , si vivante , dont les naseaux respirent , dont l'œil étincelle , dont la peauirémit , et qui est si divine dans son idéale vérité qu'on n'en peut supposer de semblables qu'au char du Soleil !

La veille de notre départ de Venise , nous courions la ville avec une curiosité fiévreuse , dévorant de nos derniers regards ses palais de marbre, ses campaniles , ses dômes sur l'azur , ses lagunes... et jusqu'à ses pavés de brique en point de Hongrie.

Le matin, nous avons vu l'entrée de l'Arsenal (où l'on ne pénètre plus qu'avec permission) et les Lions d'Athènes , en sentinelle à la porte, grandes figures mutilées d'une nature impossible, d'un style primitif, ultra-idéal, mais solennel. Le soir , nous sommes allés à pied dans le quartier du Ganareggio , à l'autre extrémité de la ville , voir l'église Santa Maria cUW Orto ,

où furent enterrés Marie Tintoretta et son père. La façade est du byzantin le plus élégant; mais l'église était fermée, sans doute pour réparations. Il paraissait même qu'elle n'était plus fréquentée, car il avait poussé beaucoup d'herbe devant la porte et sur toute la place environnante, qui était solitaire et de la plus morne tristesse.

A neuf heures du soir, M. Armand Baschet , nous ménageant une surprise, nous propose de descendre tout le long du canal, depuis la Piazzetta jusqu'aux jardins d'un Grec millionnaire M. Papadopoli, je crois.

Arrivés à la hauteur du palais Grimani, nous avons entendu tout à coup un concert s'élever du milieu des eaux, et nous retournant, nous avons aperçu la barque, illuminée en couleurs, d'une des compagnies de gondoliers organisées en sociétés musicales. Ils chantaient en chœur, accompagnés de quelques instruments, flûte , violon et basse , la barcarole des Vêpres siciliennes de Verdi. En un instant , de tous les palais du Grand Canal et de tous les petits canaux affluents sont venues une foule de gondoles ; une

multitude de spectateurs s'est formée en silence autour de la barque des musiciens. La nuit obscure n'était éclairée que par les lumières colorées de l'orchestre. J'ai cru cependant distinguer , dans l'ombre , à côté de nous , quelques figures connues de Parisiens tout récemment arrivés à Venise , par exemple M. Tanneguy- Duchâtel, l'ancien ministre, et un magistrat du tribunal de la Seine , M. Sainte-Beuve , homme d'un esprit fin, dont l'âme est ouverte à toutes les impressions délicates.

A la fin du morceau, les auditeurs improvisés ont vivement applaudi. Bientôt , tout le théâtre s'est ébranlé, et glissant sur le canal sans aucun bruit, est allé se placer sous l'arche du Rialto. Là s'est arrêté l'opéra flottant. Les gondoles se sont serrées de manière à former un pont de bois sous le pont de pierre , et les musiciens nous ont chanté, avec un ensemble entraînant, une série de barcaroles vénitiennes , une, entre autres, dont j'ai retenu ces deux strophes :

Par de geto la laguna

E de smalto el firmamento,

Le isolete par d'arzento Più natura no pol far.

O Venezia benedetta No te voggio più lassar.

Soto el ponte de Rialto Fermeremo la barcbetta Vôi cantarte qualch' arietta Tralasando de vogar.

O Venezia benedetta No te voggio più lassar.

Le refrain était repris avec enthousiasme par tous les gondoliers du canal. lime souvient aussi d'un couplet dont les paroles m'échappent, mais qui voulait dire : « Nous irons , ma belle, passer à l'endroit où passait le Bucentaure pour conduire le doge à la mer. » Il n'est pas un Vénitien qui ne se croie le doge, quand il aime, pas une Vénitienne amoureuse qui ne se croie digne de recevoir l'anneau du duc de Venise.

Enfin, il s'est fait un grand silence. Les gondoles se sont séparées, et l'opéra, se démontant

ainsi pièce à pièce , s'est dispersé dans la demiobscurité du Grand Canal; on eût dit que l'eau des lagunes entraînait les débris d'un théâtre naufragé.

Pour nous, que ces harmonies nocturnes avaient plongés dans la rêverie , nous avons laissé couler notre gondole jusqu'au bout du Grand Canal, regardant, à l'incertaine lueur des étoiles, l'Entrepôt des Allemands, dont les murs n'ont pas conservé les fresques de Giorgion, le palais arabe de la Ca' $oro et le palais corinthien de Vendramin, demeures élégantes d'une danseuse qui fut adorée, et d'une princesse qui fut illustre.

Le lendemain, à la pointe du jour, nous sommes allés, à travers la ville endormie , jeter un dernier coup d'œil, un regard d'adieu sur la place Saint-Marc , encore déserte. C'est ici , me disais-je, qu'est le cœur de Venise. Déjà le froid de la mort a gagné les extrémités de la ville , mais le cœur bat encore... Un jour pourtant, un jour qui n'est pas éloigné peut-être, la vie se retirera entièrement de cette cité à demi éteinte, où la liberté fut vaincue, et dont le dernier hé-

ros est un proscrit... Alors, comme dit une ancienne complainte, l'Evangéliste sortira de sa grotte , il emmènera les quatre chevaux de bronze, le pouvoir du lion finira, le Bucentaure périra, et les colombes de Saint-Marc s'envoleront...

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