De Paris au Cap Nord
La frontière danoise.- L'île de Seeland. - Un train dans un ?Ls aU ' ™ P f emier A as P ect de Copenhague. - Un souvenir de 184». - Tivoli. - Après minuit. - Les Sociétés moralisatrices.
Je suis entré en Danemark par Vandrup, un bourg devenu frontière depuis la guerre de 1864. Quelle satisfaction pour les yeux, après la longue traversée de l'Allemagne, que d'apercevoir tout à coup, au lieu des soldats prussiens et des employés coiffés de la monumentale casquette qui semble s'augmenter d'année en année, l'élégant petit gendarme danois, dans son costume bleu, avec le shako à torsades blanches !
Brusquement, les gens changent. Ce n'est plus la raideur allemande, la terrible correction, la massive carrure tudesque. On a la nette perception d'une autre race. Aux longues tuniques succèdent de coquettes vareuses, portées avec aisance. Ces modifications de l'uniforme sont déjà un indice caractéristique. L'affabilité des employés du chemin de fer en est un autre, dont la constatation est agréable. Un homme tout de rouge vêtu, que je prends pour le chef de gare, tant il est galonné, et qui n'est qu'un simple postier, fait des efforts désespérés pour me comprendre et finit par me conduire à un de ses chefs entendant le français, du moins, s'il ne le parle pas.
Il est une heure et demie du matin. La nuit, en ce mois de juillet, est très courte. A dix heures, on voyait encore presque distinctement, du wagon, le paysage assez triste, assez monotone, marais et plaines, se succédant avec une sorte d'étrange régularité, qui se déroule pendant la traversée du Sleswig-Holstein. Pauvre Sleswig! nous avons bien des raisons, nous autres Français, de le contempler avec mélancolie ! Là aussi, il y a des Allemands malgré eux !...
L'obscurité n'a donc guère duré plus de trois heures. On reprend un train à Vandrup, qui, au bout de quelques instants, s'arrête à Frédéricia. Ce train, arrivé au quai, entre dans un grand bac à vapeur qui ne laisse pas d'être imposant par ses proportions. A cette heure matinale, dans la lumière pâle qui baigne l'horizon, tandis que les étoiles, qui n'ont pas disparu, tremblotent dans l'eau comme une pluie de diamants, le spectacle est délicieux. C'est un calme infini sur toutes les îles du détroit, toutes vertes, sans qu'on aperçoive une interruption de cette nuance gaie, et la végétation, en effet, vient mourir dans l'eau. Des petits moulins, aux ailes d'une forme particulière reliées entre elles d'une façon à donner l'illusion d'une roue, arrêtent les yeux parmi les maisons couvertes de chaume et très blanches, avec leurs poutres noires saillantes.
On remonte en chemin de fer, pour traverser l'île de Fjen. De petites villes passent toutes
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rouges, avec leurs maisons de briques, sous le soleil levant. Puis c'est Odensée, la patrie du doux poète Andersen, avec sa cathédrale qui contient des tombes royales. A Nyborg, il faut remonter dans un autre vapeur, pour une heure un quart de route dans le Grand-Belt, tout à fait pacifique et débonnaire en ce moment, mais assez majestueux. Nous voici enfin, à Korsor, dans l'île de Seeland. Deux heures seulement nous séparent de Copenhague.
J'aperçois, pour la première fois, la caractéristique cornette des paysannes danoises. Cette cornette est doublée de carton, de façon à être absolument rigide. Elle est recouverte d'une étoffe à ramages et garnie de dentelles. C'est la seule partie pittoresque de l'accoutrement féminin. La campagne, bien que peu accidentée, est très riante et d'un vert éblouissant... Quelques stations encore, entre autres Roëskilde, l'antique capitale, dépossédée et déchue, du royaume, et le train entre en gare de Copenhague.
On a bien tout de suite la sensation d'une grande ville, d'une vraie capitale. De très larges voies, de hautes maisons, de vastes édifices, un mouvement actif de circulation. Tout cela frappe d'autant plus que la traversée du Danemark a laissé une impression de bonhomie rustique.
En face même de la gare se trouve le célèbre Tivoli, dont la réputation m'a bien semblé un peu surfaite, mais qui est une institution nationale à
Copenhague! Le drapeau danois, rouge avec la croix blanche, flotte gravement sur ce lieu de plaisirs.
Par exemple, les tramways qui passent donnent tout à coup une évocation non pas « provinciale », mais étrangement archaïque... Ce sont bien les véhicules les plus extraordinaires qui se puissent imaginer, tenant à la fois du char à bœufs mérovingien et de l'antique diligence. Par une étrange combinaison, bien qu'il y ait quatre roues à ces voitures, les voyageurs s'installent sur des bancs placés sur une planche suspendue en l'air. Ces tramways, à la vérité, donnent la seule note typique de la rue à Copenhague. La ville n'est pas de celles qui se livrent tout d'abord. Le pittoresque n'y fait point défaut, mais il a besoin d'être cherché. On le découvrira peu à peu dans le quartier des marins, ou, le soir, dans les réunions mondaines, ou dans certaines particularités de mœurs. Ainsi, on ne croirait pas, à la première impression qu'on éprouve, à une affectation assez curieuse d'austérité puritaine, dont j'aurai à parler. Au reste, ce souci de dehorsvertueux n'empêche rien !
Peu de monuments d'une architecture vraiment originale, si ce n'est la Bourse, avec son invraisemblable flèche formée de quatre dragons qui enlacent leur queue en l'air ( on a vainement cherché jusqu'ici la signification symbolique de ces monstres), le musée de Thorvaldsen, qui est d'un goût solennellement bizarre, avec ses sortes de
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