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CHAPITRE VII

UNE REVUE. — L'INAUGURATION DE LA STATUE. — LE BANQUET DE LA CHAMBRE DE COMMERCE.

28 octobre.

Aujourd'hui jeudi, c'est le grand jour, le jour solennel, le jour des cérémonies officielles. Je dis les cérémonies, car il y en à deux : une revue, le malin ; l'après-midi, la réseption et l'inauguration de la statue de Bartholdi.

Le président de la République américaine, M. Cleveland, est venu tout exprès de Washington ; 1l est arrivé à New-York hier soir. Sa jeune flemme ne l'accompagne pas : elle est dans un élat intéressant ou, comme l’on dit là-bas, in the family way.

Pour assister à la revue, nous avons peu à nous

déranger ; la revue a lieu à notre porte même, à Madison square; le cortège doit venir en descendant la cinquième avenue. À droite et à gauche, deux estrades ont été élevées; l’estrade de droite, qui fait face au square, est réservée aux autorités et à la Délégation.

N'attendez ici rien qui resserable à ce que l’on pourrait voir en Europe à pareille occasion. Tout se fait simplement, économiquement, sommairement, aux Etats-Unis. L'estrade se compose exclusivement de planches de bois blanc clouées ensemble et formant une dizaine de gradins. Pasun fauteuil, même pour le président de la République; pas une étoffe couvrant les planches ; pas la moindre décoration; pas la moindre toiture non plus pour mettre à l'abri les invités. S'il vient à pleuvoir, on s’assoira sur les planches mouillées: on ouvrira son parapluie pour se garantir de Ja pluie, ou on recevra la pluie, à son choix. Et justement il a plu à torrents hier toute l'après-midi et toute la nuit encore : la perspective n'est pas rassurante. Heureusement le ciel y met de la clémence; il bruine seulement ce matin : un brouillard humide, pénétrant — une pluie si vous voulez, mais fine, encore le vrai brouillard de M.de Vendôme.

Les gardes de Lafayette sont venus à dix heures

moins le quart (car la cérémonie est annoncée pour dix heures) nous chercher à notre hôtel ; ils font la haie à droite et à gauche pour nous conduire à notre estrade. La Délégation est dans toute sa splendeur, dans sa grande tenue officielle. Le général Pélissier a mis sur son uniforme de général de division le grand cordon de la Légion d'honneur. L'amiral Jaurès est superbe sous son uniforme de la marine brodé d’or, la poitrine toute constellée de plaques qui étincellent. Superbe aussi, le colonel Bureau de Pusy avec son plumet; superbe, le lieutenant Villegente avec ses aiguillettes d'or d'officier d'ordonnance du ministre de la marine ; superbe, le capitaine Halphen avec son panache de plumes tricolores au képi. Nous faisons, nous autres pékins, mince figure à côté d'eux.

Madison square est déjà tout grouillant, tout noir, couvert d’une foule énorme et houleuse. Gamins et adolescents aux jambes lestes ont déjà pris les meilleures places,sinon les plus commodes et les plus faciles à prendre ; ils ont grimpé à leurs risques et périls sur les arbres du square, sur les poteaux des télégraphes et des téléphones. La police ne songera pas à les déranger; personne ne leur dira le mot fameux du gendarme d'Henri Monnier : « Je m'importe peu que tu tombes ou

que tu ne tombes pas; l'essentiel est que tu descendes ! »

Le général Schofield, commandant la division militaire de l'Ouest, arrive avec son état-major. Des policemen à cheval vont et viennent.Dix heures sonnent ; puis viennent dix heures un quart, dix heures et demie; aux environs de onze heures moins le quart nous voyons une bande de gamins s'agiter de toutes leurs jambes comme une volée de moineaux effarouchés : c’est le président dela République qui approche. Il est en voiture découverte, précédé et suivi d’une petite escorte; quatre ou cinq de ses ministres l’accompagnent. Quelques acclamations l'accueillent; l'enthousiasme cependant est modéré. Le président descend, prend place au premier rang de notre estrade; la Délégation lui est présentée.

M. Cleveland est un homme de quarante-cinq ans environ, un peu gras, à la figure placide et paisible ; sa moustache même qui retombe aux deux coins de la bouche, n’a pas un air militaire. La physionomie est celle d'un bon bourgeois, d’un homme sensé, d’un brave homme.

Aussitôt le défilé commence ; le défilé militaire d’abord. Après quelques détachements de l’armée régulière, passent devant nous les détachements des régiments de volontaires, de ces régiments

qui ont si vaillamment tait leur devoir pendant la guerre de sécession, qui seraient prêts à le faire encore. Chaque régiment est précédé de son drapeau, drapeau souvent glorieux, déchiré par la mitraille et dontilne reste parfois qu'une loque; mais les plus beaux drapeaux ne sont-ils pas ceux-là ?

Chaque musique, en approchant de Madison square, se met à Jouer, tantôt en notre honneur la Marseillaise, tantôt l’un des deux hymnes américains, le Star spangled banner ou le ail Columbia ! Nous nous LL: ns pour saluer, tandis que la foule applaudit. En passant devant le président de la République, le drapeau s'incline, les officiers saluent de leur épée, d’un salut un peu plus raide et plus sec que le salut français. A mesure que chaque régiment défile, nos voisins américains nous disent son histoire et dans quelles batailles il a le mieux mérité de la patrie. Quelques-uns sont particulièrement illustres et particulièrement acclamés.

Après les régiments d'infanterie viennent les régiments de cavalerie et d'artillerie. Les bataillons de pupilles, les enfants de Lafayette el de Rochambeau, puis les bataillons des vétérans, nobles survivants des luttes d'il y a vingt ans. Qui pourrait regarder sans émotion ces braves qui

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