LA RADE DE NEW-YORK, — LA STATUE DE BARTHOLDI
25 octobre.
En mettant pied à terre sur le quai de New- York, notre secret désir à tous était, je le crois bien, d’aller tout droit à l'hôtel, de rous installer, de nous reposer un peu, puis de faire la connaissance de la grande cité américaine. Mais nous sommes ici non plus pour commander, mais pour nous laisser faire, et le Comité en a décidé autrement. Tout à côté du dock de la Compagnie transatlantique, un yacht élégant, la Téllie, est amarré. On nous prie aussitôt d'y monter. Un richissime Américain, M. Starbuck, heureux propriétaire de ce yacht magnifique, l'a rais à la dis-
position du Comité et de la Délégation. Il nous en fait lui-même les honneurs.
Une nouvelle promenade en mer, pour des gens qui viennent de faire huit grands jours de traversée, dont tous ne sont pas encore des navigateurs bien aguerris, le régal nous étonne d’abord. Et pourtant le Comité a bien fait, très bivn fait; nous ne tardons pas à en avoir la preuve.
Le yacht se met en marche : où allons-nous?
Nous le saurons bientôt. Le propriétaire du yacht n'a pas oublié que l'heure du déjeuner a pu sonner déjà pour nos estomacs; nous sommes invités à nous relayer par séries autour de la table de la salle à manger. On nous sert de grasses huîtres, des blue points, des ris-de-veau, de ces grenouilles énormes qui viennent du Canada et qui sont ici fort estimées. En Amérique comme en Angleterre, les Français ont sans doute la réputation d’être grands mangeurs de grenouilles. Un château-laffitte des plus estimables est chargé de nous rappeler la patrie.
Nous descendons l'Hudson au milieu des centaines de navires qui nous saluent et auxquels la sirène du yacht rend, sans presque s'arrêter, leur terrible salut. La brume s’est levée, un gai soleil d'automne éclaire doucement le ciel. Nous voyons maintenant où l'on nous mène ; le yacht se dirige
vers l’île Bedloe : on a tenu à nous faire bien voir d'abord l'œuvre de notre compatriote. A trois ou quatre cents mètres de l'ilot nous stoppons; des canotsconduisent jusqu’à l’île Bedloe ceux qui veulent visiter de près le piédestal et grimper jusqu’à la torche que la Liberté tient dans sa main levée.
Elle fait bien, elle fait même très bien, vue ainsi à quatre cents mètres de distance, la statue d’Auguste Bartholdi. Vous l’avouerai-je ? je n’étais point, pour ma part, sans inquiétude à son sujet. Ce n'est pas chose facile de faire une statue colossale. Il y a des règles bien connues pour la perspective lorsqu'il s'agit des proportions ordinaires; mais ici où sont les règles qui peuvent guider sûrement l'artiste? Dans une œuvre colossale, tout le mérite des détails est nécessairement perdu ; l’œil n’aperçoit que les grandes lignes. On ne peut ici ni tâtonner ni surtout refaire : c'est du premier coup qu’on doit avoir vu Juste ; point de place aux repentirs ni aux retouches; l'œuvre, si elle est manquée, est manquée irrémédiablement.
Eh bien, nous voici tout de suite rassurés. Bartholdi était bien né pourla sculpture colossale. Les lignes de sa statue sont fières, simples, heureuses et harmonieuses. Tout est en proportion dans cette figure gigantesque; il s'en dégage une im-
pression de grandeur et de force. L’ilot sur lequel l’œuvre est placée, le piédestal, la statue, la baie de New-York qui nous environne, tout cela se tient et fait un bel ensemble; l'île Bedloe semble avoir été placée là exprès pour recevoir ce monument. Nous nous en réjouissons pour la France, qui a offert ce beau cadeau à l'Amérique. Nous nous en réjouissons aussi pour Bartholdi, que nous n’avons cessé de trouver, depuis que nous voyageons avec lui, si simple, si peu infatué de lui-même, si affable et si obligeant, et que nous nous sommes tous pris à aimer. Il a vraiment le droit d’être fier de cette Liberté à laquelle il a consacré tant d'années de sa vie, pour laquelle il a dû, à force de patience et de volonté, vaincre tant d'obstacles, et qui ne lui rapportera rien, sinon de la gloire.
Après avoir bien regardé la statue, nous nous retournons en arrière ; et maintenant, sous le gai soleil, nous pouvons jouir de ce panorama de la rade de New-York que, le matin, la brume nous dérobait. Au centre est New-York, la ville immense, située sur une île triangulaire dont la pointe est tournée vers nous. Par une pente insensible elle monte de la Batterie, à l'extrémité de l'angle, jusqu’au Central Park, où la ville actuelle se termine, à neuf milles de la Batterie. A
gauche est l'Hudson, large comme un bras de mer et si merveilleusement profond que les plus grands navires peuvent le remonter jusqu à quatre-vingts lieues. Et, de l’autre côté de l'Hudson, la ville de Jersey. A droite de New-York se trouve Æast-River, un véritable bras de mer celuici, et de l’autre côté de Æast-River la grande cité de Brooklyn, que relie à New-York le fameux pont. New-York compte aujourd'hti 1,400,000 habitants; Brocklyn en compte 850,00); Jersey city en compte 300,000. Si la progression continue — et rien ne paraît s’y opposer, — 4 ou 5.000,000 d'êtres humains seront bientôt réunis au fond de cette rade; on verra ici la plus formidable agglomération de vivants qui jamais se soit formée.
Le yacht se remet en marche. Où se dirige maintenant notre promenade? Versl'£East-River, vers ce pont de Brooklyn dont les Américains sont si fiers. Après le colosse de l'art français, l'œuvre colossale de l'audace américaine. A quatre-vingts mètres au-dessus du niveau de l’eau, juste la hauteur qu'atteint la statue de Bartholdi, un pont d'ure seule arche, tout en fer, a été jeté sur ce bras de mer. L'œuvre est aussi légère dans son
exécution que hardie dans sa conception. Quand nous passons au-dessous, les poutres du pont sur nos têtes paraissent larges comme ces règles dont se servent les écoliers ; les câbles qui supportent le tablier semblent gros comme des ficelles ; les fils d'acier tordu qui se croisent en tous sens, rattachant aux câbles les poutres de fer, semblent gros comme des fils de la Vierge. Et cependant rien n’est plus solide que ce pont suspendu dont la seule vue effraye. Des centaines de piétons el de voitures ne cessent pas de s’y croiser; un chemin de fer y va et vient sans cesse, dans les deux sens. Au milieu du pont même ne se produit pas la plus légère trépidation.
Nous remontons l’East-River, ayant à notre droite toujours Brooklyn, à notre gauchetoujours New-York. Sans être aussi prodigieux que sur l'Hudson, ici encore le mouvement est énorme des ferry-boats et des navires; ni les sirènes des autres bateaux ni celle de notre yacht ne cessent un moment de grincer. Nous longeons l’île où sont les prisons de l'État de New-York; nous voyons des troupeaux d'hommes et de femmes marcher en de grands préaux sous la surveillance de gardiens. Dans le nouveau monde comme dans l’ancien, l'humanité a ses côtés douloureux.
Il ne nous reste plus qu'à revenir. Nous redes-
cendons l’East-River, nous passons devant la Batterie, nous remontons l’Hudson, nous accostons au même dock où nous nous étions embarqués ; il est trois heures de l'après-midi. Grâce à lamer paisible et aï: beau soleil, cette excursion a été une partie de plaisir exquise. Le Comité ainéricain, auquel un certain nombre de femmes charmantes se sont jointes, et la Délégation française ont déjà fait ample connaissance. Les deux langues, comme les deux nations, ont fraternisé sur la Téllie. Décidément, l’idée du Comité était bonne.
Des voitures nous attendent sur le quai, de larges calèches à quatre places. En route maintenant pour l'hôtel où nos logements ont été préparés d’avance par les soins du Comité, où nos bagages sont déjà transportés. En route pour Hoffman House !