‹ De Paris au Niagara [microforme]Chapitre 6 sur 28 · DE JARIS AU NIAGARA · texte numérisé non relu

DE JARIS AU NIAGARA

près de cent cinquante tonnes de charbon de plus que les nôtres.

Notre ville flottante a ses rues qui la divisent en quartiers ; elle a même ses rues latérales qui coupent les premières à angle droit, çà et là, dans les couloirs, des portes de fer toutes prêtes à les fermer si quelque accident survenait et à jouer le rôle de cloisons étanches. Espérons que nous n'aurons pa; à apprécier leurs bienfaits.

li y a place sur la Bretagne pour trois cents passagers de première classe, au moins. À l’arrière sont installés les passagers de seconde et de troisième classes. II y a ici, en outre, un espace réservé aux émigrants ; nous en emportons avec nous près de cinq cents.

Autrefois, c’est à l'arrière que l’on plaçait, près de l'hélice, les cabines de premières ; elles sont maintenant du côté de l'avant. On s’est aperçu, paraît-il, contrairement à l'opinion reçue, que l'on était moins secoué par les grosses mers à l'avant qu'à l’arrière. Et voilà comme il n’y a point de vérité qui dure en ce monde!

La partie vraiment luxueuse de l'installation, c'est la salle à manger des premières. Elle est coquettement et élégamment décorée ; elle compte, au milieu, trois longues tables garnies de fauteuils circulaires solidement fixés et qui tournent

sur leur pivot. Une fois installé dans ces sièges, on peut défier les plus mauvais tours du roulis. La salle à manger contient, outre ces trois tables, à bâbord et à tribord — parlons pour une fois la langue des marins — une série de tables spéciales pour les passagers qui aiment à former de petites sociétés à part.

La salle à manger n'est pas seulement confortable; elle est claire aussi et bien aérée. Une grande baie s'ouvre au milieu; au second étage (celui du pont supérieur), une toiture vitrée la clôt. L'étage intermédiaire est occupé par le salon de conversation, élégamment décoré, pourvu de larges d'vans où l'on peut s'asseoir et même s’étendre, d'où l'œil plonge sur la salle à manger. Un double esealier d’un heureux effet conduit de la salle à manger au salon et au pont supérieur. Un fumoir, décoré à la mode orientale, offre un refuge aux passagers vicieux, à Ceux aussi qui aiment à cultiver les savantes combinaisons du whist ou les audaces hasardeuses du poker, la bouillotte américaine.

La matinée est grise et triste. Le vent soufflait déjà fortement et faisait osciller les peupliers quand nous sommes arrivés aux environs du

Havre. Voici deux grands Jours, du reste, qu'il pleut et qu'il vente, et nous nous disions à Paris : « C’est autant de mauvais temps gagné pour nous ! » Mais le mauvais temps n’est pas fini. Il pleut par intervalles; le ciel est tout couvert d'épais nuages ; c'est à peine si, du pont du navire, nous distingnons confusément la ville du Havre, qui nous entoure.

J'entends une parole de mauvais augure : c'est le commissaire qui raconte que la mer est très grosse, que, la veille encore, sortir du port eût été impossible. Heureusement, nous pouvons être rassurés : notre commandant, M. Jousselin, un ancien lieutenant de vaisseau de la marine, est un officier aussi expérimenté que distingué. C’est un homme qui n’a pas dépassé de beaucoup la quarantaine, les cheveux et la barbe déjà grisonnants, fort calme et réfléchi, fort réservé aussi, avec des yeux noirs, clairs et doux, restés bien jeunes, une distinction naturelle dans toute sa personne. Avec lui nous pourrons rouler, s’il plait au vent et à la mer; nous n’avons d'ailleurs rien à craindre.

On déjeune à dix heures. La Délégation tout entière a étéinvitée à s'asseoir à la table d'honneur, la table du commandant. Nous ne devons partir qu’à onze heures et demie, à la marée

haute, car à marée haute seulement les grands steamers peuvent entrer dans le portou en sortir. Nous sommes ici bien à j''bri, bien protégés ; on ne devinerait jamais qu'à moins d’un kilomètre la mer s'agite, furieuse; qu'à la hauteur des Casqueis, un peu au delà de Cherbourg, le lieutenant d’un bâtiment et deux hommes ont été hier enlevés par une lame effroyable.

La délégation se compose de M. de Lesseps, président du comité franco-américain qui a réuni les fonds nécessaires à la statue de Bartholdi ; de l'amiral Jaurès et du général Pélissier, frère cadet du maréchal qui prit Malakoff. délégués du Sénat ; de M. Eugène Spuller et de M. Desmons, délégués de la Chambre des députés. Le colonel Bureau de Pusy, petit-fils de Lafayette, commandant en second de l'Ecole polytechnique, et qui a déjà fait en 1876 le voyage d'Amérique, représente le ministère de la guerre, assisté de M. Halphen, capitaine d’artillerie. Le lieutenant de vaisseau Villegente, officier d'ordonnance de l'amiral Aube, représente le ministère de la marine. Celui de l'instruction publique est représenté par M. Léon Robert, chef de cabinet de M. Goblet ; le ministère des travaux publics, par le colonel Laussedat, directeur du Conservatoire des arts et métiers ; le ministère du commerce,

par M. Giroud, ancien député du Nord. La Ville de Paris a pour représentant l’un des vice-présidents du conseil municipal, M. le D' Deschamps ; la Chambre de commerce, M. Hiélard; la Société de géographie, M. Napoléon Ney, son président. M, Meunier, ancien rédacteur en chef du Courrier des Etats-Unis, le journal français de New- York, et toujours son principal propriétaire, est aussi l'invité du gouvernement américain; et, quant au délégué du syndicat de la presse parisienne, vous le connaissez.

J'aurais dû nommer en première ligne le sculpteur dont nous allons inaugurer l’œuvre, M. Auguste Bartholdi, et M"° Bartholdi. M. de Lesseps est accompagné de son aimable secrétaire.

M. Henri Cottu, un des administrateurs de la Société de Panama, et de l’aînée de ses filles, Ferdinande de Lesseps, âgée de treize ans et demi, qui le suit dans tous ses voyages; Totote, comme l'appelle son père, M''e Totote, comme tout le monde l’appelle bientôt. Deux femmes ont suivi leurs maris dans ce voyage : M"° Laussedat et Mre Bigot. Nous sommes vingt et un, tout le monde bien compté.

Le déjeuner s’est passé tranquillement et gaiement, non sans quelque appréhension pourtant au sujet de la digestion qui doit suivre. Mais à

onze heures une grosse nouvelle arrive : nous ne partons pas! La mer est décidément trop forte ; la passe ne saurait être franchie sans péril. Nous voilà condamnés à l’immobilité jusqu'à la prochaine marée. Les passagers prennent leur parti de ce contre-temps; durant les longues heures de l'après-midi ceux qui se connaissaient renouvellent connaissance ; on fait la connaissance des inconnus. Entre Parisiens la chose est bientôt faite; au diner du soir, où tout le monde se retrouve, la conversation devient générale ; on est déjà presque des amis.

Le temps, le soir, n’est guère plus brillant que le matin ; à peine la houle est-elle au large un peu moins violente. Nous ne pouvons cependant rester ici indéfiniment et attendre que la tempête ait cessé. Déjà le Cunard a douze heures d'avance sur nous. Le commandant donne l’ordre d’appareiller ; l'ancre se relève à grand bruit; nous franchissons la passe en talonnant deux ou trois fois au milieu des feux électriques et des jaunes étoiles du gaz; bientôt le mouvement du navire nous avertit que nous avons quitté le bassin paisible pour la mer vérituble.

Toute la nuit nous roulons, ce qui peut s'appe-

ler rouler, je vous assure! La mer tient ce qu'elle nous promettait. Que de dégâts ou plutôt de dévastations dans les estomacs délicats! Ce n'est pas petite affaire de s'habiller le matin pour quiconque n’a pas le pied marin, de cheminer à travers les couloirs, même en s’aidant de la rampe et en se cognant aux parois, de gagner sa place à table dans la salle à manger! Au déjeuner, on compte les vaillants qui font acte de convives ou seulement acte de présence. Le Sénat se tient fort bien, la Chambre des députés fait elle aussi brillante contenance. M. Spuller a gardé son exceltent appétit, il est même en humeur de fumer quand le déjeuner est fini; son collègue, M.

Desmons, non moins vaillant, se souvient qu'il a été pasteur et visite les malades qui sont aussi les affligés. La Ville de Paris y met de l’amourpropre; deux ou trois fois elle est obligée de quitter la table et d'aller sur le pont respirer un peu d’air pur; elle n’abandonne cependant pas la partie et revient à son poste, fidèle à sa devise : Fluctuat, nec mergitur.

Nous avons ainsi, pendant trois jours et trois nuits, roulé sans nous arrêter, du matin au soir et du soir au matin. Même ceux que le malde.

mer n'éprouve pas ne sauraient dire qu'ils soient ! tout à fait à leur aise. Impossible à peu près dese |

promener sur le pont. Le navire va sans cesse de droite à gauche et de gauche à droite, décrivant avec la mer un angle d'une trentaine de degrés. Les marins qui nous accompagnent constatent quela Bretagne se tient admirablement à la mer; elle n’en est pas pour cela beaucoup plus agréable à habiter. Les joueurs de whist, que rien ne décourage, sont obligés à tout moment de ressaisir le tapis et les cartes prêtes à s'envoler. A table, en dépit des planchettes, à quelque secousse plus violente que les autres, tandis que l'amiral crie : « Tenons-nous bien! » bouteilles et verres se renversent, les sucriers sautent, répandant de tous côtés leur contenu ; on entend le bruit de quelque pile d’assiettes qui dégringole avec fracas et non sans grand dommage. Lanuit, pour tenir dans son lit, malgré la planchelte de roulis, il faut s’arc-bouter à droite et à gauche aux bords de l’étroite couchette. Décidément ce voyage manque d'agrément!

Chaque jour, après le déjeuner, quand la formidable voix de la sirène a annoncé l'heure de midi, quand le point a été relevé, tout le monde se précipite vers l'escalier pour regarder de combien de milles nous avons avancé depuis la veille, ce qui nous reste encore à traverser de l'Océan. La Bretagne file bon train, dix-sept nœuds par heure en

moyenne, et pourtant il semble que nous avancions bien lentement.

Enfin, ces trois longs jours passés, la mer s'apaise. Nous trouvons le calme relatif juste au beau milieu de l'Océan, à l'endroit où il est le plus profond et souvent le plus agité, aux environs du « trou du diable ». Les estomacs se calment ou s’aguerrissent peu à peu. A chaque repas quelques figures reparaissent. Bientôt les tables sont au complet ; la Compagnie cesse de réaliser des économies sur là nourriture de ses passagers.

Les quatre derniers jours du voyage sont presque une partie de plaisir. On peut se promener sur le pont; on peut s’y installer, bien enveloppé, sur les grands fauteuils dont chacun s’est muni; on respire l'air vif et frais ; on regarde l'Océan sombre et couleur de fer, sur lequel les vagues qui se brisent jettent de place en place destaches de blanche écume. On s’attarde le soir encore, et, une nuit, une petite aurore boréale nous salue au passage. On cause surtout pour remplir les longues heures d’oisiveté. Bartholdi nous raconte l’histoire de sa statue colossale.

C'était au printemps de 1871, quelques semaines après la fin de la guerre néfaste. Il avait dîné

à Glatigny, près de Versailles, chez M. Edouard Laboulaye, qu’il connaissait depuis longtemps, avec M. de Lafayette, M. de Lasieyrie, M. de Rémusat et quelques autres amis. On causait de l'Amérique. Bartholdi racontaitcomment, envoyé en mission pendant la guerre pour une fourniture d'armes auprès du gouvernement de Bordeaux comme capitaine de franc-tireurs alsaciens, il avait appris av£c douleur les manifestations qui avaient eu iieu à New-York en l’honneur des victoires allemandes. Des marins français lui avaient expliqué cependant qu'il fallait voir dans ces manifestations plutôt un acte du parti allemand, fort nombreux dans la grande cité de l'Est, que l'expression des sentiments du peuple américain lui-même. Et, en effet, aussitôt après la capitulation de Paris, l'Amérique avait été des premières, par ses dons volontaires, à donner à la grande ville vaincue un témoignage de sympathie. M. Laboulaye abondaïit en ce sens. Sans croire que la reconnaissance fût, nulle part, une vertu nationale, il estimait que la France et l'Amérique, qui n'ont point d'intérêts oprosés, qui ne se sont jamais rencontrées que comme amies sur les champs de bataille, n’ont aucune raison de se haïr; il estimait que, si une occasion s’offrait de resserrer le lien qui les unit, de part et d’autre

personne ne demanderait mieux, et que le centenaire de l’Union, qui approchaïit, pourrait justement fournir cette occasion.

Bartholdi écoutait, réfléchissait, et son parti fut vite pris. Il sortit avec la pensée qu'une œuvre était à faire pour sceller la bonn* entente des deux nations, et que cette œuvre, il la ’erait,

Le présent était triste en France; les préoccupations étaient à tout, excepté à l’art serein : Bartholdi partit pour l'Amérique. Là, en entrant dans la merveilleuse rade de New-York, se présenta À lui en une seconde l'inspiration qu'il était venu chercher; il vit la petite île de Bedloe et il se dit aussitôt : « Sur cet îlot j'élèverai la statue de la Liberté éclairant le monde. »

Il passa six mois aux États-Unis, visitant le pays de l'Ouest à l'Est et du Nord au Midi, se perfectionnant dans la connaissance de la langue anglaise, essayant de conquérir des partisans à ses projets, se faisant présenter à tous et partout bien accueilli. Quand il revint, tout était bien arrêté dans son esprit, non seulement le dessin de sa statue, mais encore ses proportions. Il fit part de ses projets à M. Laboulaye et à ses amis ; il eut la satisfaction de les voir favorablement accueillis. La France devait faire tous les frais de la statue de la Liberté et l'offrir à l'Amérique en

témoignage de sa fidèle amitié. Il ne s'agissait plus que de recueillir l'argent nécessaire. Un comité fut organisé à cet effet. Des listes de souscription furent répandues en France, une représentation extraordinaire fut donnée à l'Opéra. En 1877, d'autre part, un vote du Congrès américain accepta le don de la France et concéda pour l'érection de la statue l’ilot de Bedloe, choisi par le sculpteur.

Vers 1880, la somme nécessaire était à peu près recueillie. L'exécution commença. L'artiste avait fait lui-même une première maquette de dimensions restreintes, puis une seconde haute de trois mètres environ : c’est celle-ci qui a servi de modèle pour les agrandissements d’après les moyens mécaniques. La statue est en cuivre martelé travaillé au repoussé, dont toutes les pièces sont attachées l’une à l’autre par des rivets ; une solide armature de fer la soutient à l'intérieur. De la base au sommet de la torche elle mesure plus de quärante-rix mètres ; la tête seule a une hauteur de quatre mètres quarante centimètres.

A la fin de l’année 1883, l'exécution était terminée ; la statue fut montée à Paris et exposée ; trois cent mille personnes l'ont visitée alors. Le 4 juillet 1884, jour anniversaire de la Déclaration &e l'indépendance américaine, M. Ferdinand de

Lesseps, qui avait succédé à M. Laboulaye, à la mort de celui-ci, comme président du comité franco-américain, en faisait solennellement la remise au ministre des Etats-Unis à Paris, M. Morton, et notre ministre des affaires étrangères, M. Jules Ferry, associant le gouvernement à cette œuvre de l'initiative privée, annonçait que la statue serait transportée en Amérique par un bâtiment de guerre français.

C’est ici que les difficultés ont commencé. Pour associer dans une œuvre commune la France et les Etats-Unis, il avait été décidé que, si la France offrait la statue, on laisserait à l'Amérique le soin d'élever le piédestal destiné à la recevoir. Un comité avait été fondé aux Etats-Unis à cette intention, ayant pour président M. Evarts, ancien soussecrétaire d'Etat, et pour secrétaire M. Richard Butler. Mais le piédestal était une assez grosse affaire ; il devait, pour être en proportion avec la statue, avoir une hauteur de trente-cinq mètres, représentant unjoli cube de maçonnerie. La dépense ne devait pas s'élever à moins de quinze cent mille francs. Le Congrès n'était point disposé à souscrire ; la souscription privée en Amérique marchait péniblement ; malgré les efforts et les circulaires du comité, beaucoup se faisaient tirer l'oreille, ne comprenant pas trop que les

Etats-Unis eussent à payer pour un cadeau qui leur était fait, qu'ils n'avaient pas sollicité, peu disposés aussi à donner leur argent en faveur d’une œuvre d’art qu'ils ne connaissaient pas, dont ils se demandaient ce qu’elle pourrait bien valoir.

La souscription avançait donc faiblement, misérablement, lursqu'un journal de New-York, l'un des plus lus, le World, se mit de la partie. Il a pris bravement la statue sous sa protection ; il a gourmandé la mollesse de ses concitoyens; il a ouvert une souscription dans ses colonnes, En quelques mois les trois cent mille dollars dont on avait besoin se sont trouvés au complet; l’architecte, M. Hunt, s’est mis à la besogne ; le piédestal s’est dressé cornme par miracle; la statue a été montée. Et voilà comment noussommesinvités aujourd'hui à célébrer, le 28 octobre, l’inauguration de la statue de la Liberté éclairant le monde, dont M. Cleveland, le Président des Etats-Unis, doit venir prendre possession au nom de son gouvernement,

Le beau temps ne nous quitte plus. L'Océan, sur larive américaine, se montre hospitalier pour les visiteurs du nouveau monde. A peine avonsnous rencontré quelques brouillards aux environs

de Terre-Neuve et entendu alors, de minute en minute, siffler lugubrement la sirène.

Le dimanche, dans la matinée, le pilote, qui a fait une centaine de milles pour venir au-devant de nous, monte à bord, nous apportant des nouvelles de l'humanité avec les derniers journaux. Rien d’importaut n'est arrivé durant ces sept jours ; le ministère français est toujours au complet, tel que nous l'avons laissé. C'est en Amérique seulement que nous apprendrons plus tard la retraite de M. Baïhaut. Dans l'après-midi, nous sommes signalés à l’un des phares de la côte; nous apercevons à notre droite la ligne basse et sinueuse de la terre. Le dernier diner à bord, le dîner du commandant, où la Compagnie offre le champagne à ses passagers, est célébré gaiement ; grands et petits, tout le monde s’affuble de bonnets de papier de toute forme et de toute couleur; il est sept heures quand nous jetons l'ancre à l’entrée de la rade de New-York. Nous n'entrerons que demain matin, car nous avons à subir la visite de la Santé et celle de la Douane ; mais nous apercevons à travers la nuit les milliers de becs degaz de la ville de New-York, pareils à de petites étoiles, et la ligne de feu qui représente le fameux pont de Brooklyn. Si heureux qu'ait été notre voyage, chacun est enchanté d’en voir la fin.

Le lundi matin, avant six heures, tout le monde est debout et voit lever le soleil. La côte de l'Amérique est tout près de nous, avec ses cottages, ses villas, son paysage d'automne déjà dépouillé. Le médecin arrive à bord et passe la visite des émigrants, nos compagnons de voyage. Du pont supérieur nous les voyons défiler sur le pont inférieur. Pénible spectacle! Hommes et femmes, jeunes et vieux, enveloppés de châles et de pauvres vêtements, tenant des enfants par la main ou les portant dans leurs bras, fatigués du voyage, ils ont presque tous l’air morne et résigné des gens habitués à souffrir. Ils ressemblent à des vaincus du vieux monde plus qu’à des conquérants du monde nouveau, Pauvres gens ! Que vont-ils trouver en débarquant? Combien d’eux, ici encore, vont retrouver leur vieille compagne, la misère! Quel est, parmi tous ceux-là, le millionnaire de l'avenir?

Nous avons levé l’ancre et nous voici hientôt dans la rade de New-York. Peu de panoramas sont, dit-on, supérieurs à celui-ci, mais il ne nous est guère donné d’en jouir. Le soleil, après s'être montré un instant, s’est bientôt voilé; la matinée est grise, brumeuse, triste ; c'est vaguement, à travers un nuage, que nous entrevoyons la statue de Bartholdi quand nous passons de-

vant elle. Le bateau de la Douane vient accoster pour faire prêter à tous les passagers, selon l'usage, le serment qu'ils ne veulent rien introduire en fraude, serment qui, du reste, n’empèche en aucune façon une visite ultérieure fort minutieuse et fort tracassière. La Douane américaine n’a pas très bonne réputation. Nous n’avons, quant à nous, qu'à la remercier. Hôtes du gouvernement américain, nous sommes exemptés de toute visite; nos malles débarqueront sans être ouvertes. Et quelle contrebande, d’ailleurs, pourrions-nous bien apporter?

Nous approchons, nous approchons! En l’honneur de l’amiral Jaurès, la Bretagne a arboré à son grand mât le pavillon amiral. Un bâtiment de la marine américaine devant lequel nous passons nous souhaite la bienvenue en jouant la Marseillaise. Des navires de toute grandeur, de toute forme, se croisent dans la rade, et tous nous saluent en faisant siffler trois fois leur sirène, et notre sirène répond aussitôt par trois cris non moins stridents. Echange d’amabilités et de cour. toisie touchant, mais terrible pour les oreilles, quand il se prolonge ainsi.

Nous voici engagés dans la rivière de l'Hudson, entre New-York et Jersey city. Les grands bacs qui font le service entre les deux villes portant

des centaines de passagers, des voitures, des charrettes, jusqu’à des trains de chemins de fer, vont et viennent en tous sens; et des hourras unanimes, des cris de « Vive la France! » nous accueillent chaque fois, en même temps que des centaines de mouchoirs s’agitent. Nous répondons de notre mieux à ces démonstrations. Nous pouvons être fixés désormais sur l'accueil qui nous attend: c’est bien en amis que nous allons être reçus ici, non pas seulement par les autorités officielles, mais par la population tout entière. Quand enfin la Bretagne s'arrête, vers huit heures et demie, au quai de la Compagnie transatlantique, c'est encore une foule enthousiaste qui nous acclame. Les membres du Comité américain sont là, un insigne à la boutonnière, qui prennent aussitôt possession de nous.

Nous ne nous appartenons plus: désormais; nous appartenons aux aimables hôtes qui ont tout arrangé d'avance pour que nous rapportions d'Amérique le meilleur souvenir.

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