HOFFMAN HOUSE
2o octobre.
Hoffman House est situé à peu près au centre de New-York, à l'endroit oii se croisent à angle très aiga, devant Madison square, à quatre milles et demi delà Batterie et autant de Central Park, la grande voie commerçante de New-York, Broadway, et l'avenue élégante et aristocratique, la Cinquième Avenue. Là est aussi la divisi<)n des deux cités que toute grande ville doit réunir: la cité active, bruyante, laborieuse, où l'argent se gagne ; la cité paisible oii l'on rentre, les affaires termJnées, où l'on vit de la vie de famille après que Vof/îce a été fermé, où se dépense l'argen
gagné ailleurs — et l'argent se dépense ici comme il se gagne, sans presque compter.
Madison square est comme le point de contact de ces deux villes. Ici se trouve l'hôtel de la Cinquième Avenue, le vieil hôtel célèbre et renom^ mé, cher aussi. Ici, le fameux restaurant Delmo. nico, qui gagne chaque année plusieurs centaines de mille francs et qui a, ça et là dans la ville, plusieurs succursales. Ici, le restaurant Brunswick, fort renommé lui aussi. HofFman House fait le coin, de Broadway, à la hauteur de la vingt-quatrième rue. Il est le plus récent et, on peut bien le dire aussi, le plus cher des hôtels de New-York. Pour nous recevoir et nous traiter de son mieux, l'Amérique n'a reculé devant aucune dépense; chacun de ses hôtes lui a coûté par jour un joli nombre de dollars !
On nous transporte au premier étage, dans le vaste salon garni de hauts et moelleux tapis, meublé avec tout le luxe imaginable. Un orgue qui joue des airs variés se met en mouvement en notre honneur. S'il ne nous accueille pas avec la Marseillaise, c'est que les airs nationaux ne sont pas notés sur son rouleau mécanique. Ici se fait la distribution des logements. Nous sommes logés, pour notre part, au sixième étage ; mais le nombre des étages a ici peu d'importance. Deux ascen-
seiips sont installés dans l'hôtel, et du matin au soir, jusqu'à une heure du matin môme, ils ne font que monter et descendre. Un Américain se ferait scrupule de monter ou môme de descendre un étage.
On nous a donné un véritable appartement : un salon bien meublé, une superbe chambre à coucher, un vaste cabinet comprenant la table de toilette pourvue d'un robinet d'eau chaude et d'un robinet d'eau froide, et une baignoire ; le reste n'est pas oublié. De grands placards spacieux et d'amples commodes sont prêts à recevoir le linge et les vêtements. Une carie fixée sur la porte nous apprend que l'appartement coûte par jour la modeste somme de neuf dollars, soit à peu près quarante-sept francs cinquante centimes.
Il faut d'abord faire connaissance avec le palais que nous habitons. Les hôtels d'Europe, môme le Grand-Hôtel, ne donnent qu'insuffisamment l'idée d'un grand hôtel américain. Celui-ci est un immense caravansérail qui ne rassemble guère à ceux de l'Orient. Rien n'a été négligé pour assurer à ceux qui l'habitent tout le confort imaginable ; pour leur donner, durant leur séjour du moins, l'illusionqu'ils sont des millionnaires. Les escaliers sont en marbre blanc ; tous les couloirs sont re-
couverts de tapis épais. Au premier étage, ce n'est pas un salon seulement que l'on peut voir, c'est cinq, six, sept ou huit salons communiquant les uns avec les autres, tous richement meublés, tous montrant sur leurs parois des tableaux, des armes, des cuivres de l'Orient, des vases, des faïences, des porcelaines, des tapisseries. A ne rien cacher, tout ce luxe ressemble plus peutêtre au luxe du Bon Marché qu'à la décoration de l'hôtel d'un véritable amateur. D'énormes calorifères chauffent incessammentsalons etcouloirs ; ils les chauffent môme un peu trop à notre gré. Une légion de liouse-maids en robes claires, les bras nus, ne cessent d'aller et venir d'étage en étage, nettoyant tout, faisant la guerre au moindre grain de poussière, entretenant partout une scrupuleuse propreté, un air tout flambant neuf. Mais le plus curieux spectacle de l'hôtel, c'est le rez-de-chaussée. Là, dans les larges vestibules et les grands couloirs, circule incessamment une foule aifairée. Il se négocie bien des affaires au rez-de-chaussée de HofTman House. Nombre de hoys à la physionomie éveillée, parlant toutes les langues du vieux monde aussi bien que du nouveau, se tiennent à la disposition des habitants de l'hôtel ou de leurs visiteurs. Pour un Américain, l'hôtel est un endroit où il doit trouver tout
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ce qui peut lui être utile ou simplement commode. Un télégraphe est là qui transmet et reçoit les dépêches; il ne cesse pas d'être en mouvement. Il y a un bureau de banque à l'hôtel ; on y signe des chèques et Ton y touche le montant des chèques tirés sur toutes les banques de la ville. On prend là ses billets pour tous les chemins de fer imaginables ou tous les bateaux à vapeur. On y fait, sans se déranger, enregistrer ses bagages pour Constantinople ou Saint-Pétersbourg, pour San-Frahcisco ou Yokohama. Voici une librairie où Ton trouve tous les journaux de New- York et des Etats-Unis, toutes les revues, tous les livres les plus renommés de ceux qui paraissent à Londres, à Paris ou à Leipzig. Yoici, assis sur sa haute chaise, un plumitif qui, de sa main posée et moulant la lettre, fabrique des cartes de visite pour quiconque en manque. Jamais élève de Brard et Saint-Omer n'a plus consciencieusement ni mieux travaillé. Voici un bureau de tabac admirablement approvisionné. De la boîte d'allumettes, de la cigarette qui coûte deux ou trois sous la pièce, jusqu'au Havane le plus délicat, coûtant trente cents (1), rien n'y manque. Yoici une estrade où, pour la modeste somme de
(l) 11 y a cent cents dans un dollar.
cinquante centimes, on peut à toute heure faire cirer ses bottines ; et l'estrade ne chôme guère de clients les jours, nombreux ici, où la boue abonde dans la rue. Yoici même, à côté du bureau de renseignements de l'hôtel et de la salle où l'on peut lire les journaux et faire sa correspondance, un notaire public — la profession est libre ici. 11 se tient derrière un grillage, un gros registre où il griffonne et compte ouvert devant lui, tout prêt à recevoir les actes que les clients voudront bien lui confier.
Deux salles à manger à ce rez-de-chaussée ; trois salles à manger même, où l'on ne pénètre qu'après avoir remis au préposé du vestiaire, contre un ticket, son chapeau et son pardessus. Il y a la salle à manger réservée aux hommes seuls où l'on peut fumer, et la salle à manger réservée aux ladies, seules ou accompagnées, où le tabac est rigoureusement interdit.
Lapièce la moins curieuse de ce rez-de-chaussée n'est pas le bar^ qui s'ouvre sur Madison square. On y débite, comme dans tous les bars, sur de petites tables ou de grands comptoirs de marbre blanc, toutes sortes de boissons servies par des garçons vêtus de vestes blanches. Chaque consommation, que CQSoii URCock-tail, mu sherry -cohhler ^ un simple petit verre de ivhisky ou de gin, ou
un verre de bière, coûte également le quart d'un dollar, un quarter, un peu plus de vingt-cinq sous. Mais, à la condition de ne pas s'asseoir, on peut aussi manger du corn-beef taillé en fines tranches, de la salade de homard, d'autres plats encore, en grignotant de petits biscuits secs. Nombre d'Américains font ici, au milieu du jour, un lunch peu sain peut-être pour l'estomac, mais économique.
Le bar n'a rien négligé pour offrir tous les plaisirs à sa clientèle : ceux de l'esprit aussi bien que les autres. Le bar de Hoffman House — ne riez pas ! — c'est le grand musée public de New- York. Là se trouve, au beau milieu d'une paroi, sous verre, éclairé dès trois heures de l'aprèsmidi par de puissants réflecteurs, le grand tableau deM. Bouguereau, représentant un satyre entraînant des nymphes dans une danse orageuse. Il a coûté deux cent mille francs; il représente le chef-d'œuvre de l'art français au xix^ siècle ; il m'a paru être là-bas l'objet d'une admiration unanime et sans réserves. Un écriteau placé sur le cadre invite les passants à ne pas se servir de leur canne pour s'en montrer les beautés les uns aux autres, de peur de briser la glace et d'endommager la peinture. Respect aux chefs-d'œuvre!
De l'autre côté, en face de l'œuvre capitale de
l'art au xix° siècle, une œuvre capitale de la Renaissance, un tableau du Corrège, sous verre également. L'authenticité du Corrège m'a paru beaucoup moins certaine que celle du Bouguereau. A côté du Corrège, une grande tapisserie des Gobelins représentant le port de Marseille : une merveille en fait d'imitation de la peinture à l'huile par les laines de couleur; et cette merveille a pour la recommander autre chose que son mérite: elle a, paraît-il, appartenu à l'empereur Napoléon III et une inscription nous en avertit. Fortune, voilà de tes coups !
Et maintenant imaginez encore une profusion de cadres richement dorés et de peintures dans ces cadres ; des casques et des bibelots d'Orient; encore des faïences et encore des porcelaines; des oiseaux empaillés ; vous aurez une idée de ce bar de Hoffman House où l'on débite chaque jour quelques centaines de tonneaux de bière, plusieurs hectolitres de spiritueux divers, des cuves de salade, des montagnes d'huîtres gelées, et assez de glace pour faire un iceberg.
Ce bar a toute une histoire. Il y a quelques années, un grand spéculateur de New-York, M. Fisk, fut tué raide en pleine rue d'un coup de pistolet par un certain M. Stokes ; il l'avait ruiné, il avait môme eu, paraît-il, des torts plus
graves encore à son égard. M. Stokcs fut d'abord condamné à mort; mais, son procès ayant été revisé, il trouva des juges moins sévères. La victime était médiocrement aimée, médiocrement estimable même, dit-on; M. Stokes, dont le passé était honorable, en fut quitte cette fois pour cinq années de prison. Sa dette à la société payée, il loua le bar de Hoffman House, et, comme il était actif et intelligent, il réussit. Il devint à la mode d'aller prendre un rafraîchissement chez « le meurtrier », comme on l'appelait. Aujourd'hui M. Stokes n'est plus seulement le maître du bar de IlofTmnn House, il dirige l'hôtel tout entier, et nous sommes ses hôtes. Mais tout le monde assure qu'il prête seulement son nom au propriétaire véritable, à l'un des Américains les plus colossalement riches qui soient, et dont le nom est aussi connu à Paris qu'il peut l'être à New- York ou dans le Nevada. Ce sont là mystères qui ne nous regardent point.
A table, le soir, toute la Délégation est réunie. Nous avons notre salle à manger spéciale; la table est couverte de fleurs et de verdure ; chaque femme trouve devant elle un bouquet; chaque homme, suivant une aimable attention que nous rencontrerons partout, un joli bouton de rose pour mettre à la boutonnière. Les principaux membres
4i DE TARIS AU NIAGARA
du Comité américain sont là pour nous recevoir, et ce premier dîner est un banquet. Ce sera un vrai banquet que nous retrouverons, du reste, à Hoffman House, chaque fois que nous y dînerons. Dès ce soir les discours commencent au dessert, et nous savons d'avance que nous allons avoir ici bien des discours à entendre et à faire. Après le dîner, la Délégation délibère. Nous avons reçu nombre d'invitations dès notre arrivée et môme auparavant, car chacun s'ingénie à nous faire fête. Outre les réceptions officielles, beaucoup de clubs et de Sociétés veulent nous recevoir, nous offrir, qui un dîner, qui une soirée suivie d'un souper. Beaucoup de théâtres nous offrent des loges pour leurs représentations ; beaucoup d'établissements désirent nous montrer leurs collections et leur organisation. Ce n'est pas petite affaire que de choisir entre tous ceux qui nous sollicitent, car nous voudrions bien répondre de notre mieux à toutes ces politesses, ne désobliger aucun de ces hôtes si obligeants. Forcés pourtant de faire quelques attristés — nous ne possédons pas le don d'ubiquité, — nous nous voyons contraints de décliner en masse toutes les invitations des théâtres, grands ou petits ; nous quitterons l'Amérique sans avoir mis le pied dans une salle de spectacle du nou-
veau monde. C'est dommage ! Il est convenu que, dans le jour, nous nous partagerons, allant ici ou là, par groupes plus ou moins nombreux selon les curiosités de chacun ; le soir, nous marcherons tous réunis.