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LA VILLE

2G octobre.

Faisons d'abord connaissance avec la ville. New-York est avant tout une grande cite commerçante, le vaste entrepôt des deux mondes, le lieu où s'échangent les produits du continent américain et de la vieille Europe : c'est par la cité commerçante qu'il faut commencer notre visite. Nous n'avons pour cela qu'à descendre à notre droite la longue et large artère de Broadway, à suivre la pente douce qui, de Madison square, conduit à la Batterie.

New-York se lève très tard. A neuf heures seulement les offices s'ouvrent et l'activité commence. Mais aux environs de neuf heures on ne voit que voitures, je veux dire cars ou tramways se suivant sur leurs rails de demi-minute en demi-minute, tous pleins ou plutôt bondés.

C'est la ville haute qui se précipite tout entière vers le quartier des affaires. Peu de piétons dans les rues ; on ne va guère à pied ici, pas plus qu'on ne monte les escaliers : le temps est trop précieux. Cette habitude de marcher le moins possible, aussi bien que celle de se charger lourdement l'estomac dès le saut du lit et de ne rien prendre avant le soir, excepté un rapide lunch debout dans un bar, pourrait bien ne pas être étrangère à ces nombreux maux d'estomac, à ces effroyables dyspepsies dont tant d'hommes se plaignent ici. Comme elle a commencé tard, la vie active de New-York finit de bonne heure. Entre quatre et cinq heures du soir les affaires sont terminées. Les milliers et les milliers de personnes descendues le matin dans la cité remontent vers la ville haute par les tramv^ays et Velevated rail-road. Chacun retourne à sa famille ou à ses distractions. Mais, de neuf heures du matin à quatre heures du soir, le mouvement est extraordinaire, prodigieux. Dheure en heure il augmente, jusqu'à l'après-midi, où il bat son plein comme une marée régulière. Il n'y a ici de place que pour les hommes résolus à faire fortune, tout à la fois hardis, aventureux et en même temps laborieux à l'excès. Ils doivent donner chaque jour, , en six ou sept heures, toute la somme d'énergie

dont ils sont capables. On s'use vite à ce métier, si on y peut gagner beaucoup d'argent, et c'est un proverbe qu'à New-York on ne voit pas beaucoup de vieillards.

Plus nous avançons dans cette rue de Broadway qui descend pendant plusieurs milles, plus l'activité et le mouvement vont croissant. Les cars eux-mêmes sont souvent forcés de s'arrêter à cause de l'encombrement, et c'a été pour beaucoup de vieux New-Yorkais une espèce de scandale naguère que l'établissement de tramways dans Broadway. La concession n'a, dit-on, été obtenue que par surprise et payée assez cher ; mais elle a été accordée : il n'y a plus à revenir sur le fait accompli (1).

De Madison square au square Lafayette, surtout des industries de luxe, des magasins élégants : c'est quelque chose comme la rue de la Paix ou l'avenue de l'Opéra. Là se trouve la célèbre maison de l'orfèvre Tiffany, l'Odiot et le Fontana du nouveau monde. Au square Lafayette, Broadway décrit un arc de cercle et se dirige ensuite vers la Batterie. Nous approchons du quartier laborieux et actif entre tous. Des centaines et

(1) Depuis notre voyage cette concession de tramway a valu une condamnation sévère ù. l'un des aldermen de New- York.

des centaines de magasins de toutes sortes, d'établissements de gros, d'établissements de détail, maisons où se brassent des millions d'affaires, où la spéculation se livre à toutes les audaces, où les fortunes se font rapidement et souvent se défont non moins vite, se succèdent sans interruption. On nous montre l'îlot occupé par la maison de Nouveautés fondée par le richissime Stuart, qui fut, avant Aristide Boucicaut, l'inventeur du Bon Marché à New-York.

Noms anglais ou américains, noms hollandais, noms allemands sont ici mêlés les uns aux autres. New-York est entre toutes une ville cosmopolite. Dans le nombre nous avons le plaisir de voir figurer quelques noms français, malheureusement trop rares. On avait dit que les juifs ne réussissaient pas à faire fortune en ce pays, que l'Israélite ne trouvait pas à mordre sur le Yankee et rencontrait en lui trop forte partie. Si la chose a été vraie autrefois, elle a certainement cessé de l'être : l'Israélite s'est mis, ici comme partout, à la hauteur de la situation. Il a fait la preuve de son intelligence et de son énergie ; et ici aussi il a fait bande à part et s'est mis en faisceau. Le long de Broadway, durant deux ou trois cents numéros, nous ne rencontrons guère que des noms qui ne nous laissent aucun doute sur l'ori-

gine et la religion de ceux qui les portent.

Nous voici au bas de Broadway. Ici est la poste ; ici, tous les établissements des grands journaux de New-York : \QNeic-York Herald, X^World, la Tribune ou plutôt le Tribun^ le Sun^ le Courrier des Etats-Unis; ici les bureaux des nombreux chemins de fer et des agences de navigation, plus nombreuses encore ; ici la Bourse du commerce ; ici les immenses comptoirs de l'importation et de l'exportation. C'est quelque chose comme l'activité de la cité de Londres ou du quartier des affaires de Liverpool; rien en France, môme Marseille ouBordeaux en leurs coins les plus animés, ne peut donner l'idée de ce spectacle. Si larges que soient les rues, elles sont trop étroites pour la circulation des gens affairés, des cars, des lourds camions chargés de marchandises.

Ne demandez pas à Broadway ou aux autres voies de commerce de New-York l'aspect ni l'élégance de nos grandes rues parisiennes. On ignore nos coquets étalages, l'art de faire un tableau agréable aux yeux des étoffes ou des marchandises exposées les unes à côté des autres. Beaucoup d'enseignes ; beaucoup d'images coloriées en couleurs voyantes, trop voyantes même : la chromolithographie sévit terriblement aux Etats- Unis. Bien plus que de plaire à l'œil, il s'agit de

s'imposer à lui, de le forcer à voir et à regarder. Peut-être après tout, en le frappant avec cette brutalité, croit-on lui être agréable.

Une autre disposition des maisons new-yorkaises s'oppose à la beauté des étalages. Les magasins ne sont pas, comme les nôtres, développés surtout en largeur sur la rue ; ils sont tout en profondeur. La place sur la façade est ici chèrement disputée. La location du moindre office est d'un prix énorme; on rattrappe sur la profondeur ce qu'on n'a pu prendre autrement. Si vous franchissez la porte d'une étroite boutique de modeste apparence, vous découvrez que vous êtes entré dans une sorte de boyau, dans une galerie longue comme un passage parisien; les comptoirs à droite et à gauche succèdent aux comptoirs, et les rayons aux rayons ; dès le milieu delà journée il faut allumer le gaz pour y voir. A la chute du jour, tous ces magasins se ferment, mais ne se ferment pas à la façon française : point de volets de fer glissant le long de la devanture; on se borne, à clore à double tour la serrure de la porte: on laisse à l'intérieur un bec de gaz allumé. Jusqu'au lendemain matin, où le propriétaire et ses commis y reviendront, le magasin reste confié à la protection des policemen qui circulent toute la nuit et sont chargés d'arrêter les voleurs, si quel-

qu'un s'avisait d'y pénétrer ou d'appeler les pompiers, si un incendie se déclarait.

Dirigeons maintenant notre promenade en sens inverse. Après avoir rapidement parcouru la cité commerçante de la ville basse, faisons rapidement aussi la connaissance de la ville haute : celle qui commence à Madison square pour se terminer à l'entrée de Central Park.

De ce côté, peu de magasins, sauf le long de Broadway, mais des maisons et des maisons d'habilation, le long des avenues et des rues qui les coupent à angle droit. Beaucoup d'hôtels, car ou habite ici l'hôtel bien plus qu'en Europe; peu de maisons sont divisées en appartements, et chaque maison se loue cher; on n'en trouve guère — j'entends des plus modestes — à moins de 7,500 francs par an. Les ménages obligés à l'économie préfèrent s'installer à l'hôtel. On y a sa chambre, on reçoit dans cette chambre, dans son petit salon ou, mieux encore, dans le salon commun, qui ressemble à un parloir et oii se groupent, dans les différents coins, nombre de sociétés particuHères. On y naît, on y grandit, on s'y marie, on y meurt. On y a, pour un prix relativement peu élevé, le service d'un nombreux domestique, la jouissance

d'un luxe un peu banal, l'illusion de la richesse. Il n'est pas rare de voir une belle Américaine qui ne possède ni un essuie-mains, ni une paire de draps, ni un meuble, ni un couvert d'argent ; en revanche, elle a des robes superbes et quantité de bijoux. Toute sa fortune est dans douze ou quinze caisses qu'elle fait et défait selon que les accidents d'une vie errante la conduisent ici ou là. Elle est ainsi (comme l'on voudra) ou partout chez elle, ou chez elle nulle part. C'est une façon d'entendre la vie en nomade, à laquelle notre vieux monde aurait quelque peine à se faire.

Beaucoup d'églises aussi : des grandes, des petites, des moyennes. Le catholicisme et le protestantisme anglican ne sont pas ici seuls en présence; toutes les variétés du protestantisme ont crû et multiplié à l'égal des éloiles du ciel et des sables de la mer, sous le régime de l'entière liberté religieuse. Pour les énumérer il faudrait un dénombrement un peu plus long que celui d'Homère. L'Etat ne protège aucun culte, n'en persécute aucun ; chacun se débrouille de son mieux, recrute des prosélytes comme il peut. Chaque communauté, en faisant appel à la générosité de ses fidèles, élève des édifices religieux, les entretient; et entre toutes les communautés c'est une rivalité d'amour-propre à qui montrera

le plus de magnificence. L'Américain trouve aussi naturel de payer les frais de son culte que d'acquitter les notes de son épicier et de son boucher, de payer son médecin s'il est malade, ou son avocat s'il a un procès. On ne peut faire deux cents mètres dans cette partie de New-York sans rencontrer une église, et les églises cependant sont moins nombreuses à New York qu'à Brooklyn, surnommée la cité des églises. En comparaison de Brooklyn, New-Y^ork a la piété tiède. Presque toutes ces églises, quelle que soit la secte à laquelle elles appartiennent, sont également de style ogival : gothique encore voisin du roman, gothique tout à fait ogival, gothique fleuri et flamboyant, il y en a ici pour tous les goûts, avec de hautes flèches quand les moyens l'ont permis. C'est le gothique assurément qui répond le mieux au sentiment mystique de ce pays. Mais, que ce gothique imite les xn*' et xiii^ ou le xiv° siècle, c'est toujours un gothique d'imitation : on y cherche en vain une note nouvelle et originale.

Rien de plus varié que les maisons de cette partie de la ville. Chacun a bâti selon son goût et selon sa fortune. Tous les styles de tous les temps, de tous lespays, sesontcomme donné rendez-vous. Acôté d'un pylône égyptien, voici un portique dorique, puis un portique d'ordre ionique, puis un autre

d'ordre corinthien. Ici une maison moyen âge; là une autre de la Renaissance ; là une maison hollandaise; il ne manque que le chalet suisse — et encore je n'en réponds pas ! Ici une maison d'un ou deux étages, là une bâtisse énorme qui fait songer à un palais de Florence; là une immense construction peinte en rouge vif et qui compte dix, onze, douze étages. Le type* le plus commun est celui de la maison anglaise avec sa cuisine au rez-de-chaussée, à demi enfoncée dans le soussol, un escalier d'une douzaine de marches avançant sur le trottoir et conduisant à l'habitation des maîtres : il y manque seulement cette fenêtre à pans coupés faisant saillie sur la rue et d'un si joli effet à Londres lorsqu'à l'intérieur elle est toute garnie de fleurs.

Les deux avenues essentiellement élégantes de New-York sont la cinquième avenue et Madison avenue. C'est là l'équivalent de notre faubourg Saint-Germain ou de notre quartier des Champs- Elysées. Ni dans l'une ni dans l'autre on n'a permis aux tramways de poser leurs rails.

Presque en haut de la cinquième avenue, à la hauteur de la cinquante-troisième rue, nous sonnons à la porte d'un hôtel carré, peu élevé, presque fermé du côté extérieur aux regards indiscrets. C'est ici la demeure du très riche

M. Vanderbilt, propriétaire de la plus célèbre galerie de New-York, que nous voudrions visiter. Nous sommes introduits dans un large vestibule carré, dallé de mosaïques, dont les murs sont revêtus de plaques de marbre jaune relevé de garnitures de bronze; au centre, sur un piédestal, un énorme vase de malachite. Visiter la galerie de M. Vanderbilt est une faveur dont le maitreest, paraît-il, avare. On nous avait prévenus que nous nous verrions refusés; mais le titre de membre de la Délégation française est un Sésame qui ouvre toutes les portes : la permission est aussitôt, et fort gracieusement, accordée. La collection est exposée dans deux vastes salons ouvrant sur un magnifique jardin d'hiver, décorés et meublés avec autant de goût que de richesse. Elle est vraiment superbe. On me dispensera de la décrire; au surplus, les Parisiens ont vu à nos Salons presque tous les morceaux qui la composent. M. Vanderbilt n'a voulu collectionner que la peinture moderne; mais il a su la bien choisir. A de rares exceptions près, il n'a recherché que des œuvres de l'école française. Tous nos maîtres en renom sont représentés chez lui, et presque tous par une œuvre impor ante.

Il est une autre galerie également célèbre à New-York et que nous voudrions aussi visiter :

c'est la collection réunie par le marchand de Nouveautés Stuart. Mais M^M-euve Stuart vient de mourir aujourd'hui môme; on ne doit l'enterrer que dans quelques jours. Nous serons forcés de partir sans avoir vu la collection Stuart. Il y a quelques années, après la mort de M. Stuart, son cercueil avait disparu; de hardis voleurs l'avaient dérobé, comptant forcer la famille à le racheter à prix d'or. M™" Stuart a pris, paraît-il, de minutieuses précautions pour empêcher que semblable aventure n'arrivât à sa dépouille mortelle : peine inutile assurément; les meilleurs coups sont ceux qu'il faut le moins s'aviser de recommencer.

Quand on s'est promené toute une journée à travers une ville comme New-York, on cherche, malgré la fatigue, à résumer l'impression qu'on en rapporte, et deux ou trois traits restent marqués dans l'esprit.

New- York est, comme on sait, une ville tirée au cordeau. Les avenues dans le sens de la longueur, les rues dans le sens de la largeur, s'y coupent à angle droit. Rues et avenues se distinguent les unes des autres par des numéros ; un chiffre, sauf de Lien rares exceptions, est le seul nom de baptême des rues et des avenues. Un conseil muni-

cipal animé du désir de bouleverser les dénominalions reçues serait ici bien embarrassé de faire des siennes! Un nom propre risque de déplaire, si illustre qu'il puisse être, à tel ou tel parti politique : impossible, avec la pire mauvaise volonté du monde, de mettre de la politique dans l'arithmétique.

Le système est commode; rien de plus aisé pour se reconnaître et se diriger. Du moment oii vous avez rencontré la quatrième avenue après la troisième, vous savez que la cinquième doit suivre en continuant dans le même sens ; vous savez aussi que c'est la vingt-quatrième rue qui suit la vingt-troisième ; elle est suivie elle-même parla vingt-cinquième. Un numéro d'avenue, un numéro de rue : il n'en faut pas davantage pour aller sûrement oii vous voulez ; il n'y a plus qu'à découvrir le numéro spécial de la maison que vous cherchez dans telle avenue ou telle rue.

Ce système si commode a pourtant aussi ses désavantages. Il est glacial comme les mathématiques ; il ne dit rien à l'imagination. Une promenade dans Paris est une leçon d'histoire perpétuelle. Elle rappelle aux jeunes Français tout le passé de notre pays ; les noms propres inscrits en lettres blanche ssur les plaques bleues émaillées réveillent deprécieux souvenirs; ils les rappellent

aux générations nouvelles ; ils témoignent de la reconnaissance nationale pour les grands hommes qui ont bien servi la patrie ; ils promettent un semblable honneur à ceux qui, à leur tour, la serviront bien. L'Amérique offre à notre démocratie plus d'un bon exemple à suivre ; pour ce qui est des noms des rues je serais fâché que la France renonçât à ses traditions pieuses. Je préférerai toujours le nom d'avenue Hoche ou d'avenue Kléber à celui de Troisième ou de Cinquième avenue.

Une ville bâtie en damier pourra être une ville bien ordonnée ; elle sera toujours une ville monotone. Ici, aucune fantaisie, aucun imprévu ; toujours et toujours la ligne droite, devant soi, dans la rue que l'on suit, à droite et à gauche, dans les rues que l'on croise. Or, si rien n'est plus court que la ligne droite, rien n'est aussi moins varié, moins intéressant, moins pittoresque.

La ligne droite est-elle même toujours la ligne la plus courte ? 11 faut s'entendre. Quand on va ici d'un point à un autre, à moins de suivre une rue ou une avenue, il n'y a jamais de ligne plus courte : il faut toujours suivre les deux côtés du triangle rectangle, car on chercherait en vain l'hypoténuse. Si, au lieu de se servir continuelle-

ment des cars ou du chemin de fer aérien, les habitants de New-York marchaient davantage à pied, ils maudiraient souvent les ingénieurs, épris de régularité mathémalhique, qui ont tracé le plan de leur ville.

Point d'arbres dans New-York ; à part trois ou quatre squares espacés de distance en distance, pas un endroit où la végétation se montre et vienne égayer le regard ; pas une rue plantée : de la pierre et des enduits, rien que de la pierre et des enduits de couleurs souvent criardes. Il ne me souvient pas d'une seule maison, fût-elle celle d'un millionnaire — et le millionnaire ici est l'homme qui « vaut » au moins un million de dollars, — h laquelle attienne un jardin ; personne ne possède un jardin de deux cents mètres carrés de superficie, avec quelques arbres : le terrain est à trop haut prix pour que personne puisse s'offrir une telle fantaisie.

Disons-le franchement, on ne saurait appeler New-York une belle ville. Cité puissante, cité énergique, riche, oii l'énergie de la race se montre partout, j'y souscris tant que l'on voudra ; mais ville élégante et faite pour plaire, non pas ! — De quelque côté que l'on s'y promène, dans la ville haute ou dans la ville basse, il semble toujours, ici ou là, que l'on se promène dans la

même rue, car l'aspect ne change pas. Partout des bâtisses et des bâtisses, disparates, différentes, hautes ou basses, riches ou humbles; mais toujours le même spectacle. Nulle part une échappée à droite ou à gauche ou sur l'Hudson ou sur la rivière de l'Est ou sur la rade. On pourrait ici vivre des années sans se douter jamais d'aucune des beautés de la nature qui nous environne. La promenade, en quelque sens qu'on la dirige, n'a rien de ce charme qu'offre notre Paris, par exemple, lorsqu'on suit la ligne des boulevards, l'avenue des Champs-Elysées, ou lorsqu'on traverse les ponts qui relient les deux rives de la Seine. Rien non plus de cet attrait qu'offre la suite de nos étalages invitant les regards à s'arrêter et les passants, môme pressés, à faire halte un instant. Rien ne détourne ici des affaires ni des intérêts ; rien ne distrait des préoccupations. New-York n'est pas une ville, sauf un petit coin de Broadway, où l'on puisse trouver plaisir à flâner. On la traverse pour aller où l'on a besoin d'aller, sans autre souci que d'arriver le plus vite possible; on s'explique que les habitants de New- York préfèrent à la marche des moyens de transport plus rapides : la rue est laide en général, franchement laide. Quand il pleut, en attendant qu'il neige — et voici qu'il a commencé à pleuvoir, — la boue,

une boue noire, visqueuse et épaisse envahit les rues ; ce n'est pas en frais de balayage que la municipalité de New-York risque de se ruiner. Les trottoirs sont encombrés de poteaux laids, soutenant des traverses en bois sur lesquelles sont posées des vingtaines de fils : ce sont les fils des télégraphes et des téléphones, inventions commodes et utiles à coup sûr, mais d'un aspect déplaisant. Ces centaines de fils qui se croisent en tous sens forment en l'air une manière de toile d'araignée. On s'occupe ici exclusivement du côté pratique ; on établit au meilleur marché possible les choses utiles ; de l'élégance et de l'art, à peu près aucun souci. Et, de môme, rien de plus laid que les becs de gaz chargés d'éclairer les rues et peinturlurés d'une couleur verte odieuse; presque tous ont perdu à la bataille leurs verres qu'on n'a pas remplacés ; le couvercle de métal qui les couronne incline à droite ou à gauche, selon la fantaisie ; et le support du bec de gaz lui-même, aux formes mal équarries, titube à son gré, comme un homme ivre, dans un sens ou dans un autre. Qu'importe, après tout, pourvu qu'il fasse suffisamment sa besogne,'^qui est d'éclairer!

J'ai parlé des tramways, des innombrables tramways dont les rails se coupent à travers les

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rues et les avenues. Il faut dire un mot aussi du chemin de fer aérien, de cet elevated rail-road dont on a tant parlé chez nous depuis qu'il est question du chemin de fer métropolitain. Velevated rail-road part de la Batterie, de la pointe de New-York sur la rade ; il aboutit au haut de la ville, à Central Park, en suivant une double direction. L'embranchement de gauche a tracé sa voie du côté de l'Hudson; l'embranchement de droite, du côté de la rivière de l'Est. Il forme ainsi une sorte de V.

De minute en minute les trains se succèdent ; quel que soit d'ailleurs le point oii l'on s'arrête, comme dans les car^, le prix est le même : cinq cents, c'est -à-ciire cinq sous, par personne. Ici non plus aucun sacrifice n'a été fait à l'élégance. Le chemin de fer circule à peu près à la hauteur d'un second étage; de distance en distance chacune des deux voies est soutenue par deux colonnes de fonte, souvent môme par une seule, qui se divise eu forme d Y. En quelque endroit de la ville que l'on soit, on aperçoit sans cesse, à sa droite et à sa gauche, le chemin de fer aérien. La construction est hardie, d'autant plus hardie que le chemin de fer décrit souvent une courbe assez rapide, presque un coude : on n'eût guère manqué chez nous, au nom de la sécurité publi-

que, de protester contre une telle installation, si elle eût été tentée. Mais ici le danger n'est pas chose qui effraye à l'avance ; et, en fait, un seul accident s'est produit depuis 1873, date de la construction de Velevated rail-road. Ce qui est vrai, c'est que l'aspect de la construction est fort disgracieux, qu'il y aurait à Paris un beau toile, et un toile justifié, si l'on s'avisait d'en introduire une pareille 1

Avec les cars, avec le chemin de fer aérien, les moyens de transport abondent à New-York; le malheur est que, pour se servir des uns et des autres, il faut déjù. connaître la ville assez bien. Je défie unétianger; môme assez familiarisé avec la langue anglaise, de distinguer les noms des stations du chemin de fer lorsque les employés les prononcent ; etàch;ique arrêt il n'y a de temps à perdre ni pour monter ni pour descendre. Un visiteur nouvellement débarqué à New-York est réduit à s'adresser aux voitures de place, et ces voitures sont chères ; un dollar et demi la première heure, un dollar pour chaque heure qui suit. Encore, ces voitures sont-elles aujourd'hui soumises à un tarif; naguère, il en était autrement. Il fallait débattre le prix de gré à gré, et l'étranger était littéralement plumé : j'en sais qui ont dû payer cinq dollars — près de vingt-sept

francs — pour se faire transporter du quai de débarquement à leur hôtel. La liberté illimitée a ses inconvénients, surtout quand on a affaire aux cochers.

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